CHAPITRE XV
DES PRODROMES DANS LES MALADIES
A ia suite des impressions morbiliques, la réaction n'est pas toujours immédiate et les maladies ne font pas aussitôt leur explosion. Tantôt subite, tantôt plus lente, cette réaction peut se faire attendre. Il se passe même quelquefois très-longtemps avant qu'aucun phénomène sensible trahisse le travai) morbide intérieur qui se prépare. C'est en quelque sorte le temps de la germinatiorl et de {incubation des maladies. Rien n'est intéressant comme l'élude de cette période, dans laquelle une impression ou une semence morbiliques préparent, à i'iiilérieur du corps, ces éléments de troubles qui, sans donner signe de leur présencfe, vont éclater tout à coup et peut-être déterminer la mort. Quel rapport matériel organique peut-on établir entre l'exercice normal des fonctions et ces convulsions ou ce délire qui, une minute plus tard, vont ouvrir la scèue des piusgraves dangers? Quelle diflérence y a-t-il entre cet organisme satisfait de vivre et celui qui, dans un instant, va être frappé si vivement, qu'il en sera méconnaissable? Ce ne peut être un simple changement organique subitement développé dans les tissus qui soit la cause de pareils accidents ; les forces jouent là un rôle qu'on ne doit pas oublier, et leur trouble est certainement le point de départ des autres modifications matérielles de la maladie. L'incubation et la germination morbides sont inconciliables avec les doctrines anatomiques qui placent dans les lésions somatiques le siège el la cause des maladies. Durant cette période s'accomplit la réaction des forces contre l'impression morbifique jusqu'au moment où la transformation opérée donnera lieu à l'invasion des acciderits morbides.
Pëndant ce temps, véritablement intermédiaire à la santé et à la maladie, lorsque déjà, sous l'influence morbifique, le mal n'est pas encore déclaré, les individus paraissent être généralement bien portants : ils n'éprouvent rien de particulier, ils n'accusent aucun malaise, aucune souffrance, et leur santé ne paraît pas akéréé.
Ailleurs, avant l'invasion des maladies, l'homme seut un changement se produire danîi sa manière d'être; sans être malade, il éprouve certains malaises, avant- coureurs des accidents qui vont se déclarer. C'est ce qu'on appelle les prodromes ou phénomènes prodromiques dés maladies (1).
Les prodromes, c'est-à-dire les troubles de la santé antérieurs à la maladie, nê se rencontrent pas chez tous les malades. Leur existence n'a rien de constant ni de fixe, et leur nature n'éclaire pas nécessairement le diagnostic du mal qui va paraître. On les rencontre dans les fièvres graves, dans les phlegmasies, dans les névroses, dans les maladies aiguës et dans les maladies chro-
(1) Requin, Des prodromes dans les maladies. Paris, 1840.
PATHOLOGIE (;ÉNÉKAI,li,
iliqiios. Ainsi, on observe souvent de la céphalalgie pendant quelques jours avant l'invasion de la fièvre lyplioïde; — la gasiralgic annonce quelquefois la diarrhée; — l'indigi'slion est le prodrome de beaucoup de fièvres éruplives et d'un certain nombre de maladies aiguës; — le changeineiit d'humeur et la tristesse chez un enfant annoncent la germination d'une méningite ;— l'insomnie et la morosité sont les prodromes de la folie; — l'engourdissetnent d'une partie est quelquefois le prodrome d'un ramollissemeni cérébral ou d'une paralysie; — l'embarras de la parole est l'indice d'une paralysie générale progressive; — les douleurs névialgiques des membres et la diarrhée ont été observées comme phénomènes prodromiques du choléra ; — la plélhore et Péblouissement sont les prodromes d'une maladie aiguë innammatoire; ~ l'amaigrissement sans cause est le prodrome de la phlhisie pulmonaire, etc. L'élude attentive de la pathologie révèle l'existence des prodromes dans un assez grand nombre de maladies.
Comme l'a dit Fernel, les prodromes, ou phénomènes avant-coureurs, ou préludes morbides, sont, avant la maladie, ce que sont après elle les phénomènes de la convalescence. Phénomènes transitoires, ils indiquent le passage de l'étal de santé à l'état de maladie et le retour de la maladie à la santé.
Les prodromes sont très -nombreux et de nature très-variée. — Ce sont : une sensation de bien-être et de force inaccoutumée, des lassitudes spontanées, l'incertitude de la démarche, l'altération delà physionomie, la torpeur intellectuelle, la perte de la mémoire, l'abattement, les pressentiments et les songes sinistres, l'assoupissement, les douleurs de tête, les éblouissements, les tintements d'oreille, l'exagération de la sensibilité morale, la tristesse, le dégoût des aliments, la soif, les bâillements, les palpitations, le froid intérieur et la sensibilité au froid, la sécheresse de la peau, et une multitude d'autres phénomènes que l'étude particulière des maladies seule peut faire connaître.
Les prodromes sont des phénomènes dont la durée est variable. Ils peuvent disparaître au bout de quelques minutes et se reproduire à plusieurs reprises, ou, au contraire, se prolonger assez longtemps. — Ainsi l'engourdissement prodromique des paralysies par ramollissement cérébral dure plusieurs mois et même plusieurs années. — Il y a des prodromes dont l'intensité augmente progressivement et qui finissent par se confondre avec les phénomènes d'invasion de la maladie. Ainsi la céphalalgie prodromique de quelques fièvres typhoïdes persiste jusqu'au jour de l'invasion des accidents fébriles, de l'inappétence, de la torpeur, etc. La tristesse et le changement d'humeur, qui précèdent la méningite tuberculeuse des enfants, durent jusqu'à l'apparition des vomissements et des autres accidents sympathiques de l'invasion de la maladie. Au contraire, il y a d'autres prodromes qui disparaissent sans être suivis d'accidents morbides. Ils cessent subitement ou par degrés, et la santé ne subit aucune atteinte.
DES SYMPTOMES DANS LES MALADIES