DES CRISES ET DES JOURS CRITIQUES
Dans le cours des maladies, avant leur guérison ou aux approches de la mort, on observe fréquemment des phénomènes morbides qui coïncident tantôt avec une issue favorable, tantôt, au contraire, avec une terminaison fâcheuse. Considérés par l'ancienne médecine comme des actes importants dus aux efforts de la nature, ces phénomènes constituaient ce que l'on désignait autrefois sous le nom de crise, de >.p(c^ç, judicatio, jugement, par opposition au terme de Xûaïc, lysis, qui voulait dire terminaison par décroissement successif des symptômes. On ajoutait une importance considérable à leur étude, et les médecins les enregistraient jour par jour avec un soin extraordinaire et une précision toute mathématique. C'étaient des phénomènes critiques. Signalés par Hippocrate (1), qui, en sa qualité de naturiste, les fait connaître, non comme des choses uouvelles, mais, au contraire, comme des choses vulgaires h son époque, c'est Galien qui les a rassemblés pour constituer cette doctrine célèbre par les contestations auxquelles elle a donné iieu, et qui est enfin arrivée jusqu'à nous. Pour bien comprendre la doctrine des crises, il faut se rappeler qu'Hippocrate et ses disciples ont toujours considéré les maladies comme le résultat d'une humeur prédominante fixée dans une partie du corps, d'où la Nature devait la faire disparaître par suite d'une élaboration particulière analogue à celle de la digestion des aliments dans les voies digeslives. D'abord, à Yétat de crudité, ces agents morbifKjues étaient atténués et détruits par une sorte de coction pathologique nécessaire à faciliter leur élimination. La crise venait ensuite, et elle consistait dans l'évacuation, par un point quelconque du corps, des humeurs arrivées à maturation. Les Goctions indiquent la promptitude de la crise et la certitude du salut. La crudité, la coction ou maturation et les crises répondaient aux trois principales périodes de l'état morbide ; l'accroissement, l'état et le déclin. Ce sont des expressions presque entièrement abandonnées, comme les idées qu'elles représentent.
I. Des Crises. — Les crises et les phénomènes critiques ont été signalés par Hippocrate dans les livres qui lui sont justement attribués, et dans le traité apocryphe des Crises et des Jours critiques (2), où l'on ne retrouve que des remarques isolées sans aucune dogmatisation. Pour lui, c'est une exacerbalion ou un afiaiblissement.des symptômes, une autre affection ou la fin des maladies. Les modernes se font du mot crise l'idée de quelque chose de violent observé dans le cours des maladies. C'est une erreur; pour l'antiquité et ses adeptes, crise est synonyme de jugement, et, à ce titre, il y a des crises dans la- plupart
(1) Hippocrale, OEuvres complètes, trad. Littré.
(2) Hippocrate, OEuvres. t. V, p. 479.
des maladies. Judicatio est subita in morho vel ad sanitotam vd nd mortem mutatio <A), dit Galien : le jugement est une mutation subite des maladies amenant la santé ou la mort. On admettait de bonnes et de mauvaises crises, mais en général on n'employait ce mot i\m pour les terminaisons heureusee.
D'après Ilippocrate, la crise arrivait lorsque les humeurs dont le désordre , avait produit la maladie étaient revenues à leur état normal, après avoir fait subir une coction suffisante h la matière morbifique.
Une fois ce travail naturel accompli, il devait s'opérer une séparation des humeurs cuites, et, en cas de relard, l'art pouvait intervenir pour activer la séparation et pour empêcher l'apparition de quelque trouble fâcheux dans l'économie Avant ce moment, la matière était à l'état de crudité; toute mtervention était considérée comme inutile et même nuisible, d'où le précepte de ne pas employer de médication active à l'origine des maladies aiguës bien détermmees. L'expérience n'a pas sanctionné cette manière de voir, qui n'est vraie que pour les fièvres éruptives, et encore la question est-elle aujourd'hui fort contestable.
Les phénomènes critiques signalés par Hippocrate sont des évacuations de matières morbides, des pertes de sang, des épistaxis, des flux d'hémorrhoides, des matières muqueuses ou purulentes, séparées par la muqueuse de la bouche, exemple : le ptyalisme, par la muqueuse des fosses nasales, par les selles, par les urines, par les sueurs, etc. C'étaient aussi des abcès, des éruptions cutanées etc D'une manière générale, on disait que, dans ce cas, les humeurs ténues devenaient épaisses, les transparentes un peu troubles, et les aqueuses
tout à fait purulentes. . ,r..^^^„
Hippocrate a aussi parlé de phénomènes non critiques qui piécédaient les crise et pouvaient faire prévoir le lieu de leur apparition, d'où une atteulioa extraordinaire pour découvrir ces phénomènes, efforts de la nature qui de^^ient servir de guide à la thérapeutique. Quo natura vcrgit, eo ducendwn. mh^reusement ces phénon.ènes ne sont pas très-clairement indiques dans les hvies hiDPOcratiques, et il est difficile de savoir à quoi s'en tenir a cet égard.
Les crises existaient surtout dans les maladies aiguës, car e es n'avaient pa. lieu dans les maladies chroniques, où elles étaient difficiles à découvrir.
EU s avaient lieu les jours pairs et les jours impairs,' mais ces derniers étaient reg' L comme les p/us favorables aux bonnes crises; de 1. ^^^^^^J^ septième, du quinzième et du vingt et unième jour, ou se montraient les cuscs
'^Co--lsi indiqué quelques faits relatifs aux jours critiques, faits repris par GaUen ou ses successeurs, et dont je reparlera, plus loin.
Telle est la part d'Hippocrate dans la doctrine des crises, qui est œuvre ul^:rrde gLu. Elle à consisté, comme on le ..it, . i'^^-'^^ ladies, l'apparition fréquente de phénomènes [^^^^^^^^^^^^^^ nnc énonue déterminée, et coïncidant avec leur gucrison, leui tianslo. maiioii et si généraliser ses observations ni celles de ses devanciers, H.ppo-
(l)^Galeni In aphor. Commnlarius secmdus, t. IV, aph. xm, sect. u, p. 309.