CHAPITRE XI
Connexion des Fonctions.
CXCV. Les fonctions dont nous avons successivement fait connaître l'histoire s'exécutent ensemble pendant la vie , et se tiennent dans une [dépendance réciproque. Aussi, tandis que l'individualilé pourles corps inorganiques réside dans leurs molé cules intégrantes, elle résulte, pour les êtres organisés, de l'ensemble de leurs fonctions.
Les connexions qui lient les actions des divers appareils organiques les unes aux autres, peuvent être distinguées en mécaniques , fonctionnelles et sympathiques.
CXCVI. Les premières , très-fréquentes , proviennent du voisinage des organes et des changements qui surviennent dans le volume, la direction, la position de quelques-uns d'entre eux. Ainsi , lorsque les muscles d'un membre se contraçlcnt, les veines intermusculaires, comprimées, conduisent plus rapidement le sang qu'elles renferment , et par-là la circulation est accélérée. Quand la poitrine se dilate , l'entrée de l'air dans cette cavité , but principal de la respiration, n'est pas le seul phénomène qui résulte de celte dilatation : le sang veineux s'y précipite également, elles mouvements respiratoires concourent à l'accomplissement de la circulation. La secousse que les artères impriment aux organes paraît nécessaire à l'action de plusieurs. Bichal a démontré que leur suppression arrêtaitde suite l'action du cerveau. Les changements survenus dans la direction des muscles abdominaux et du diaphragme entraînent la pression des viscères renfermés dans le ventre ; ceux-ci pressent à leur tour, avec énergie, sur la surface extérieure de la vessie , du rectum , de l'utérus ; et cette pression mécanique favorise l'expulsion des parties renfermées dans l'intérieur de ces organes.
CXCVII. Les connexions fonctionnelles présentent un intérêt plus vif que les précédentes. C'est à l'étude de quelques-unes d'entre elles que Bichat doit son plus grand titre de gloire; et cette gloire a rejaillisurla médecine française. L'auteur immortel du Traité de la Vie et de la Mort a , dans cet ouvrage, exposé d'une manière admirable l'influence que le cerveau, le poumon et le cœur exercent réciproquement l'un sur l'autre. Nous allons jeter un coup d'œil sur ce point de physiologie.
1" Influence de la respiration. Quoique le terme asphyxie signifie seulement absence du pouls , on donne ce nom à toute mort apparente , produite par une cause extérieure qui arrête la respiration, comme la submersion , l'étranglement, la désoxigénation de l'air que l'on respire, elc. La seule différence qui existe entre la mort réelle et l'asphyxie, c'est que, dans ce dernier état, le principe de la vie peut em ore être ranimé, tandis que, dans le premier, il est oomplètemenl éteint.
Lorsque la respiration s'arrête , le sang aborde tous les organes, sans avoir les qualités propres à les nourrir et à cnlielenir leurs fonctions. Voici quels phénomènes on remarque pendant l'asphyxie : Il survient des vertiges , de la pesanteur de tèto ,
(io la faiblesse; la volonlé faiblit et s'éleinl ; les sensations cessent d'être perdues; les mouvements deviennent impossibles. Les autres fonctions continuent encore pendant quelque temps ; niais bientôt le cœur cesse de battre, parce que le sang noir que lui ont apporté les arléres coronaires, paralyse son tissu. Après la mort, on trouve les vaisseaux contenant une (]uantilé de sang plus considérable qu'à l'ordinaire, noire et Iluide : les muscles sont flasques.
Comment l'abord du sang noir dans les organes produit-il la mort? Est-ce parce qu'il est doué de propriétés négatives, ou produit-il un véritable empoisonnement? Bichat avait penché pour celte dernière opinion. M. Edwards est arrivé à une conclusion directement opposée, en asphyxiant des grenouilles, dont les unes, privées du cœur, périssaient plus vite que celles qui n'avaient point été mutilées, et chezlesquelles les contractions du cœur continuaient à porter à tous les organes un sang que l'air n'oxigénait plus. Mais il faut le dire, M. Edwards n'a pas apporté dans celle expérience la rigueur et lasévéritéqui lui sonlbabiluelles. Quelle comparaison peut-on établir entre deux animaux, dont l'un esl intact, et dont l'autre a subi une mutilation considérable? Celui-ci ne doit-il pas périr le premier ? On peut donc dire que la question n'est pas encore éclairée, et le mécanisme de l'asphyxie est encore ignoré : car on ne croit plus, avec les anciens, que la mort résulte de l'obstacle que le poumon, privé d'air, oppose au passage du sang ; ni avec Godwin, que le cœur perde la faculté de se contracter par suite de l'abord du sang noir dans l'intérieur de ses cavités: fait dont Bichat a démontré la fausseté.
L'asphyxie ne se produit pas avec la même rapidité dans toutes les circonstances de la vie. On peut dire que cet accident, toujours promptement mortel chez l'homme, l'est d'aulanl plus, que l'animal privé d'air est plus élevé dans l'échelle animale, que la température est plus élevée, que la respiration estplus active. On a vu des crapauds, renfermés dans des crevasses de mur, y séjourner plusieurs années, peut-être même plusieurs siècles, entièrement privés d'air respirable, et en sortir pleins de vie, tandis qu'un oiseau eût trouvé la mort au boni d'une à deux minutes dans une pareille circonstance. L'asphyxie est, chez les animaux à sang chaud, d'autant moins rapide, qu'ils se rapprochent davantage du momcnl de la naissance. C'est ce qu'onl démontré les expériences déjà citées de Buffon, Legallois, M. Edwards.
Jetons un coup d'œil sur les principales espèces d'asphyxies.
L'asphyxie par submersion dépend toujours de ce que les poumons, privés d'air, n'impriment plus au sang qui les traverse les qualités essentielles à l'entrelien de la vie. L'eau n'entre point ou peu dans ces viscères lorsqu'un homme se noie ; le resserrement spasmodique de la glotte empêche que ce liquide ne pénètre dans les voies aériennes. On en trouve cependant une petite quantité dans les bronches des noyés , toujours écumeuses , parce que l'air s'est amalgamé avec elles dans les eiiurls qui précèdent l'asphyxie. Si le corps reste long-
temps submergé , l'état spasmodique de la glotte cesse , l'eau s'introduit dans la trachée-artère, et remplit le tissu pulmonaire. L'examen anatonii'que du cadavre d'un noyé présente les poumons alfaig. sés et dans l'état d'expiration ; les cavités droites du cœur, les troncs veineux qui y aboutissent , el toute» les veines en général sont gorgés de sang (1), tandis que les cavités gauches et les artères sont presque entièrement vides. La vie s'est éteinte dans cette espèce d'asphyxie , parce que le cœur n'a plus envoyé aux autres organes, et surtout au cerveau, qu'un sang privé de principes nécessaires à leur action , et peut-être encore parce que le sang veineux, accumulé dans tous les tissus , les frappe par ses qualités stupéfiantes et mortifères. Aussi l'iusuf. flation mécanique d'un air pur dans les pouraoni est-elle le meilleur moyen dont on puisse fair* usage pour rappeler les noyés à la vie. On se sert pour cela d'un soufflet adapté à une canule introduite dans la narine. Au défaut d'un appareil convenable, une personne pourrait appliquer sa bouche à celle du submergé , ou souffler dans ses narines an moyen d'un tube ; mais , comme l'air qu'il expire a déjà servi à la respiration , il esl bien moins riche en oxigène, et moins propre à réveiller les battements du cœur. Il esl encore plusieurs autres secoun moins efflcaces , tels que les frictions , la bronchotomie, les lavements, fumigations el suppositoires, les errhins irritants, et spécialement l'ammoniaque; les stimulants portés dans la bouche et dans l'estomac, la brûlure, les saignées, les bains, l'électricité et le galvanisme.
La rougeur et la lividité de la face des personnel qui meurent par le supplice de la corde avaient fait penser que les pendus mouraient d'apoplexie', mais il parait que, dans l'asphyxie par strangulation, comme dans celle par submersion, c'est i l'interception du passage de l'air que la morl doit être attribuée. Grégory tenta, pour le prouver, l'expérience suivante : Après avoir ouvert la trachée-artère à un chien , il passa un nœud coulant autour du cou, au-dessus de la plaie. L'animal, quoique suspendu , continua à vivre et à respirer; l'air entrait et sortait alternativement par la petite ouverture. Il mourut lorsqu'on exerça la constriotion au-dessous d'elle. Un chirurgien digne de fol,j et qui a pratiqué son art dans les armées autrichiennes, m'a assuré avoir soustrait un soldat à 1» mort , en lui pratiquant la laryngotomie quelques heures avant qu'on le conduisît au supplice.
Néanmoins, la mort des personnes suspendue» peut tenir à la luxation des vertèbres cervicales , à la lésion de la moelle épinière, qui en est la suite Ou sait que Louis découvrit que , des deux bour reaux de Lyon et de Paris, l'un expédiait les coo-jl pablcs condamnés à la suspension en leur luxant j la tête sur le cou, tandis que ceux qui périssaient par les mains de son confrère mouraient véritable- ^ ment asphyxiés. ^
(1) De U Tient la couleur noire cl livide de 1« pea» *"^| 1 v h conjonctive. Celle dernière membrane est fn-quemmen * infillrée d'un sang noirillrc; les veines «i dclioalcs <l" *g veau soiil con.sidcniMemenl dilatées , et ce viscère e»' chargé de sang veineux.