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ANALYSE THÉOEIQUE DES SENSATIONS TACTILES

L'analyse des sensations tactiles est encore très-incomplète et on en est réduit, sur ce sujet, à des hypothèses. 11 me paraît cependant utile de donner une idée de la façon dont ces phénomènes peuvent être interprétés.

884 PHYSIOLOGIE FONCTIOX.XELLE.

On serait porté à admettre qu'à chaque sensation simple de contact ou de pression correspond l'excitation d'une seule filtre nerveuse primitive et que l'excitation simultanée de deux fibres nerveuses distinctes donnera une sensation double. En réalité, il n'en est pas tout à fait ainsi; quelque aigus que soient les corps en contact avec la peaU; ils exciteront toujours plus d'une fibre nerveuse primitive sans donner pour cela une sensation double. C'est qu'ici intervient une opération intellectuelle déjà étudiée à propos des autres sensations, c'est la tendance qu'a l'esprit à fusionner en une seule Sensation les impressions qui atteignent des fibres nerveuses voisines. Pour qu'il y ait deux sensations distinctes, il faut qu'il y ait une ou plusieurs fibres inexcitées (ou peut-être moius excitées ?i entre les deux points touchés.

Pour faciliter l'interprétation des phénomèues tactiles, on peut comparer la peau à une sorte de damier dont chaque case \cercle de sensation de Weber\ serait innervée par un filet nerveux distinct ; dans les régions les plus sensibles, les cases seront plus petites, et le nombre des terminaisons nerveuses plus considérable. Ainsi, la région cutanée A, par exemple ^fig. 23 1 1, sera innervée par 9 nerfs et comprendra 9 cases,

Fig. i31. — Schéma de l'innervation tacàle.

Fig. 232. — Schéma de l'innervation tactile.

tandis que la région B [fig. 232i, quoique de même étendue, comprendra 36 cases et recevra 3G fibres nerveuses.

Si, dans la figure A, on place les branches du compas sur aeic, dans la première case, il n'y aura qu'une sensation simple ; il en sera de même si on place la seconde branche du compas sur une des cases voisines; par contre, si on place une des pointes en c et l'autre eu e, il y aura sensation double parce qu'entre les deux pointes il y a une case inexcitée. Si, au lieu de la région cutanée A, nous prenons la région cutanée B. où les cases sont moitié moins larges, la distance

minimum des deux branches du compas devra être moitié moins grande qu'en A pour avoir une sensation double. Cette hypothèse cxpHque assez bien, au premier abord, la diflférence d^ sensibilité des diverses régions de la peau, mais elle ne suffit pas pour tous les cas. En efifet, la même distance des deux pointes du compas c e, qui, dans la position de la figure 231, donne une sensation double, donnerait une sensation simple si on les place sur deux cases voisines, ce qui n'est pas ; en outre, elle ne peut expliquer le perfectionnement de cette sensibilité par Texercice. On est alors forcé d'admettre que les circonscriptions nerveuses cutanées (cercles de sensation des auteurs) empiètent les unes sur les autres, autrement dit qu'un même point de la peau reçoit des filets nerveux provenant de plusieurs nerfs et que. par suite, un corps quelconque en contact avec la peau excite en même temps plusieurs fibres nerveuses. On représente alors les départements nerveux par des cercles enchevêtrés les uns dans les autres.

La figure 23.3 représente ce mode d'innervation. Soit une coupe transversale schématique d'une région cutanée; cette étendue cuta-

■Jo

Fig. 233. — Schéma de l'innervation tactile.

née recevra un certain nombre de fibres nerveuses, et chaque fibre nerveuse fournira plusieurs filets empiétant sur les filets des nerfs voisins. Soit maintenant un corps, une pointe de compas, par excm-

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pie, venant au contact de cette surface en a, il excitera dans cette étendue de peau toutes les fibres nerveuses de l à 7, mais l'excitation n'aura pas sur toutes la même intensité, elle sera au maximum pour la fibre 4, plus faible pour les fibres 3 et 5, plus faible encore pour les fibres 2 et 6, etc. ; on pourra donc représenter l'intensité de l'excitation de la peau sur cette surface par une courbe A, dont la hauteur correspondra à l'intensité de l'excitation. La sensation éveillée par ce corps sera simple, quoiqu'il y ait plusieurs fibres excitées, parce qu'il n'y aura pas de lacune dans l'excitation. Si maintenant on place l'autre pointe du compas au delà de 6, il y aura une région intermédiaire dans laquelle \qs, fibres nerveuses seront absolument inexcitées ; on aura donc là jes conditions nécessaires pour une sensation double, c'est-àdire une lacune dans l'excitation nerveuse. Si je place au contraire la deuxième pointe du compas Q\ib. il ne reste entre les deux pointes aucun élément nerveux absolument inexcité; mais l'excitation des fibres 7 et 8 est excessivement faible et il devient possible, par l'attention et l'exercice, de faire abstraction de cette excitation légère pour ne sentir que les deux maxima correspondant aux autres fibres et rendre la sensation double ; l'exercice et l'attention pourront encore aller plus loin, et on conçoit que dans certaines conditions (aveugles) deux excitations a et c, et même b et c, puissent encore donner une sensation double; il suffit alors qu'il y ait simultanéité de deux sensations fortes, séparées par une sensation plus faible, sans avoir besoin de recourir à une lacune complète dans l'excitation sensitive.

Le nombre d'éléments inexcités ou moins excités nous permet de juger de la distance qui sépare les deux corps en contact avec la peau ; aussi comprend-on facilement que, sur les régions plus pauvres en nerfs, les deux pointes ne donneront qu'une sensation simple pour le même écart des deux branches.

Quel est maintenant l'élément de la sensation tactile, l'unité tactile, si on peut s'exprimer ainsi? C'est probablement une sensation simple, analogue aux sensations qui constituent le fourmillement, ou à celles qu'on éprouve par la compression légère d'un nerf, le nerf cubital, par exemple, mais atténuée par l'épiderme. Il y aurait donc là, comme élément spécial, une fulguration légère, une sorte d'étincelle sensitive correspondante à l'excitation d'une fibre nerveuse isolée, La sensation tactile que, jusqu'ici, nous avons considérée comme simple, ne serait donc, dans ce cas, qu'une sensation composée d'un certain nombre d'unités, de même qu'un son qui nous parait simple est, en réalité, composé de plusieurs sons et de plusieurs excitations nerveuses. Quand, d'un autre côté, l'excitation devient trop intense, les fulgurations partielles se fusionnent en une sensation que nous appelons douleur.

b. — Sensations de température.

1° Des conditions de i^roduction des sensations de température.

Les sensations de température ou mieux de chaleur ou de froid reconnaissent pour cause une variation brusque de température de la peau ; la température de la peau, résultante immédiate de la température du sang qu'elle reçoit, est un peu audessous de la température des parties profondes, et supérieure, en général, à la température de l'air ambiant ; aussi, sauf de rares exceptions, la peau subit : 1" une déperdition continuelle de calorique au profit de l'extérieur ; 2" un apport continu de calorique au détriment de l'intérieur. Cette perte et cet apport s'équilibrant, la température de la peau reste constante, et nous n'avons aucune sensation. Mais si l'équilibre se rompt brusquement, si la perte ou le gain sont trop intenses, cette variation impressionne les nerfs cutanés qui la transmettent aux centres nerveux , d'où sensation de température; cette sensation se produit donc quand l'unité de surface de la peau reçoit ou perd, dans l'unité de temps, une quantité déterminée de calorique (non encore mesurée).

De ce qui précède, il résulte que la sensation de froid pourra reconnaître pour causes :

1" Un apport moindre de calorique de l'intérieur, exemple : diminution de l'aHlux sanguin par rétrécissement des artères cutanées ;

2° Un abandon plus grand de calorique au milieu extérieur ; ainsi si l'on met en contact avec la peau un corps plus froid qu'elle, ou meilleur conducteur, ou plus froid que ceux qui la touchaient précédemment.

De même, la sensation de chaleur se produira :

r Si la peau reçoit plus de calorique de l'intérieur (afflux sanguin) ;

2'' Si elle en abandonne moins à l'extérieur ou si (^Ile en reçoit de l'intérieur.

Tous les corps, quel que soit leur état, solide, liquide ou gazeux,

888 PHYSIOLOGIE FOKCTIO.\?s'ELLE.

sont susceptibles de déterminer des sensations de température ; deux clioses seulement sont à considérer : la température du corps en contact et sa conductibilité. Si la température du corps est trop basse ou trop élevée, la sensation de température disparaît pour faire place à la douleur ; la conductibilité du corps aura aussi un rôle important. A température égale, les corps meilleurs conducteurs, les métaux par exemple, déterminent avec plus d'intensité les sensations de cbaleur ou de froid ; cette conductibilité peut même compenser des différences notables de température. Si, l'air étant à l?"*, on plonge la main dans de l'eau à 18°, on a une sensation de froid, quoique le corps en contact avec la main soit plus chaud ; mais l'eau est un meilleur conducteur que l'air, et la main perd, dans le même temps, une plus grande quantité de calorique. C'est pour la même raison qu'un morceau do métal paraît plus froid (ou plus chaud) qu'un morceau de bois à la môme température.

2" Caractères des sensations de température.

Les sensations de température sont de deux espèces : sensation de froid, sensation de chaleur ; quoique leur cause soit essentiellement la même et qu'il n'y ait au fond que des différences de degré, cependant l'esprit a la perception de deux sensations différentes. Quand ces deux sensations ont une très-grande intensité, elles se transforment peu à peu en sensation de douleur qui, d'abord, a un caractère particulier pour la chaleur et pour le froid, mais qui, au maximum d'intensité, prend pour les deux le caractère d'une brûlure.

Les sensations thermiques simultanées ou successives sont d'autant mieux perçues qu'il y a plus de différence de température entre les deux corps en contact avec la peau. Pour explorer la sensibilité thermique de la peau, on peut se servir d'un compas dont les deux pointes sont inégalement chauffées, ou de ïœsthésiomètre de Liégeois. Cet instrument est construit sur le même principe que l'aîsthésiomètre delà figure 229 ; seulement les pointes sont en rapport avec deux petits prismes creux qu'on peut remplir de liquide à une température donnée. On voit alors que V écart minimum entre ks deux pointes est plus faible quand ces pointes sont à une température différente.

La sensibilité thermique des différentes régions de la peau ne suit pas exactement la topographie de la sensibilité tactile. Cette sensibihté est, au maximum, sur certaines parties de la face, joues, paupières, pointe de la langue, conduit auditif; elle est moindre aux lèvres ; elle est très-faible au nez. Sur le tronc, la ligne médiane est moins sensilde que les parties latérales -, la poitrine est plus sensible en bas qu'en haut ; le ventre l'est plus que le dos ; sur les membres, la sensibilité augmente à mesure qu'on se rapproche de la racine du membre ; au bras et à la cuisse, le côté de l'extension est plus sensible que celui de la flexion : c'est l'inverse à l'avant-bras et à la jambe. Le froid, la chaleur (45°) diminuent la sensibilité. Il en est de même de l'épaisseur de l'épiderme (mauvais conducteur).

Certaines températures s'apprécient plus facilement que d'autres ; ainsi, pour l'eau, on apprécie le mieux les différences de température de 27° à 33°, puis en^-c 33° et 37°, puis entre 14° et 27°. Cette appréciation se fait en plongeant successivement le même doigt dans les deux liquides, ou successivement deux doigts symétriques ; on peut distinguer ainsi des différences de 1/G^ de degré (Réaumur).

La durée des sensations de température déplisse la durée de l'application de l'excitant ; on a ainsi des sensations consécutives de froid et de chaud ; cette durée est même assez longue. Ainsi, si on met en contact, i)endant quelque temps, le front avec un corps froid, un morceau de métal, par exemple, on a une sensation consécutive de froid assez prolongée, et cette sensation présente ce caractère particulier de n'être pas uniformément décroissante, mais de présenter des espèces de redoublements d'intensité (4 à 5).

L'intensité de la sensation dépend d'abord de la température même du corps en contact et de sa conductibilité, autrement dit de la rapidité du changement de température de la peau ; en second lieu, de l'étendue de la surface impressionnée -, de l'eau paraît plus chaude (ou plus froide) quand on y plonge la main entière que quand on y plonge le doigt seulement.

La localisation des sensations thermiques se fait toujoiu^s à la surface touchée ; mais cette locahsation est moins nette et plus diffuse que celle des sensations tactiles.

Certaines muqueuses sont douées de la sensibilité à la tem-

pératiire ; telles sont les muqueuses buccale, pharyngienne (le voile du palais fait percevoir des différences de deux degrés), la partie inférieure du rectum, etc.; d'autres, comme les muqueuses stomacale, intestinale, utérine, etc., en sont tout à fait dépourvues. La sensibilité des muqueuses pour la température est, en général, moins développée que celle de la peau. Si, par exemple, pendant qu'on boit un liquide chaud, comme du café, on trempe la lèvre supérieure dans la tasse de façon que la partie cutanée de la lèvre soit en contact avec le liquide, on a immédiatement une sensation de brûlure.

L'influence de l'exercice, de l'habitude, de la fatigue, a été peu étudiée.

Les sensations de température peuvent être le point de départ de réflexes, différents pour les sensations de froid et de chaud; pour le froid, les réflexes portent surtout sur le système musculaire lisse (chair de poule) ou strié (frissons, claquement des dents); il faut distinguer dans ces cas l'etfet réflexe de l'influence locale directe. •

Les sensations thermiques, comme les sensations de contact, ont leur siège dans les parties superficielles de la peau; ainsi, elles disparaissent, comme ces dernières, dans les cicatrices superficielles du derme. Comme le contact a pour organes les corpuscules de Meissner, il est probable que les sensations de température ont pour siège le réseau nerveux de la couche de Malpighi, et cette hypothèse s'accorde avec la diffusion plus grande et la localisation moins bien définie des sensations de température.

Les sensations thermiques et les sensations tactiles ont, du reste, beaucoup de points de, ressemblance; si on recouvre la peau de collodion en laissant un trou central où la peau est à nu et qu'on fasse agir sur la peau tantôt Je contact (pinceau, bâton, ouate), tantôt la chaleur (métal incandescent, lentille], la cause de la sensation est parfaitement reconnue à la paume de la main (le sujet en expérience a naturellement les yeux fermés) ; mais, sur le dos de la main, G fois sur 105 expériences, la chaleur est prise pour le contact, et, sur le dos, le nombre des erreurs atteint 12 sur 30 expériences (Wunderli et Fick). Cependant, d'un autre côté, les deux sensations, chaleur et contact, peuvent coexister au même endroit sans se confondre, et, dans des cas pathologiques, il peut arriver que la sensibilité tactile et la sensibilité à la température soient, Tune abolie, l'autre conservée. Il semblerait donc que ces sensations aient pour siège et pour conducteurs des organes

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et des filets nerveux spéciaux, sans cependant qu'on puisse en donner la démonstration.

Bibliographie. — TVeber : Tastsinn und Gemeingefûhl ; dans : Wagner't Eanduôrterbiich der Physiologie.

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