SENSATIONS MUSCULAIRES
V Sens ou conscience musculaire.
On donne le nom de sens ou conscience musculaire à la notion que nous avons de la contraction des muscles. Mais il faut distinguer avec soin, dans cette sensation, la perception du mouvement musculaire même et la perception de l'intensité de lefTort de volonté par lequel nous cherchons à faire agir les muscles. La seconde, en effet, comme l'a montré Helmholtz, peut exister parfaitement en l'absence même de toute contraction musculaire ; c'est ainsi que nous apprécions la position de la hgne visuelle, non d'après la tension des muscles, mais d'après l'effort de volonté par lequel nous cherchons à changer la position de l'œil. Soit, par exemple, un cas de paralysie du muscle droit externe de l'œil droit, l'œil ne peut plus se porter dans l'abduction ; si alors le patient tourne le regard à droite, les objets lui semblent se déplacer dans la même direction, quoique son œil droit soit resté immobile ; il est persuadé que la ligne visuelle s'est déplacée à droite, et, comme les images rétiniennes n'ont pas changé de position sur la rétine de l'œil paralysé, il croit voir les objets participer au mouvement qu'il attribue d'une manière erronée au globe oculaire. Onpeut appeler cette perception senliment de ï effort musculaire volontaire ; on pourrait peutêtre lui réserver le nom de conscience musculaire.
L'autre espèce de sensation, sens musculaire proprement dit, nous donne la notion de la contraction musculaire elle-même. Nous connaissons ainsi :
r L^ énergie de la contraction, c'est-à-dire la force avec laquelle le muscle se contracte; c'est par ce moyen cpie nous apprécions, en les soupesant, le poids des objets et la résistance que les corps extérieurs opposent à la contraction musculaire. Dans cette notion du poids, le sens musculaire vient en aide à la sensation
tactile de pression qui, à elle seule, ne nous donnerait que des notions insuffisantes. Quand la contraction musculaire se produit sans soulèvement d'un poids, nous rapportons la sensation au muscle; quand, au contraire, nous soulevons un poids, nous sentons l'objet lui-même; puis, à mesure que la fatigue vient, la sensation de l'oljjet disparaît pour faire place à la sensation musculaire ;
2° Létendue du raccourcissement ou l'excursion du mouvement (précision du mouvement) ;
o° La rapidité de la contraction (agilité du mouvement) ;
4" La durée du mouvement ;
b"* Ld, direction du mouvement; cette notion est une notion complexe due à l'adjonction de sensations tactiles et visuelles ;
6° La position des membres et du corps ; ce n'est plus là seulement une sensation de contraction musculaire, mais souvent aussi une sensation de tension passive des muscles, comme dans le décubitus dorsal ; c'est grâce à ces sensations que nous savons, même dans l'obscurité et sans l'intervention du toucher ou de la vue, la position occupée dans l'espace par nos membres. On a donné aussi à cette notion le nom de sens de stabilité, sens de Vèquilihre. Cette notion joue un trùs-grand rôle clans la station, la marche' et, en général, dans tous les mouvements que nous exécutons.
La perte de ce sentiment de stabilité ou d'équilibre constitue le vertige.
La fatigue musculaire est une sensation particulière que tout le monde connaît et qui, à un degré extrême, se transforme en une sensation de brisement. La fatigue persiste dans les muscles même après la section des nerfs cutanés du membre. Dans certains cas, les contractions musculaires sont douloureuses, et on a donné le nom de crampes aux douleurs spéciales qui accompagnent ces contractions.
Les muscles sont, du reste, insensibles aux excitants généraux ; on peut les piquer, les couper, les brûler sans provoquer de douleur.
Quand l'organisme est en bonne santé, on éprouve un sentiment général de bien-être, de légèreté dans le corps et dans les membres (euphorie) qui paraît être aussi une sensation musculaire.
SE.XSATIO.XS MUSCULAIRES. 893
2" Sensations musculaires spéciales.
Les sensations musculaires décrites ci-dessus n'appartiennent guère qu'aux musiles du squelette. Mais il est d'autres sensations qui doivent être aussi rapporlées aux muscles et qui se distinguent des précédentes par des caractères particuliers. Pour quelques-unes même, le doute existe encore pour savoir si elles doivent être rattachées aux sensations musculaires. Telles sont la faim, la nausée (muscles du pharynx et du voile du palais), le besoin d'aller à la selle, le besoin d'uriner, les sensations oculaires qui accompagnent l'envie de dormir (releveur de la paupière supérieure et globe oculaire), la sensation musculaire du plancher buccal qui précède le bâillement, le besoin de respirer, les contractions utérines (douleurs), les sensations génitales qui accompagnent l'érection et l'éjaculation (sens de la volupté), etc. Certains muscles, comme le cœur, ne donnent lieu, à Uétat normal, à aucune sensation.
3° Innervation musculaire sensitive,
La question de savoir s'il y a des nerfs spéciaux pour la sensibilité musculaire, n'est pas encore résolue. Trois théories principales existent sur ce sujet :
1" Pour les uns, il n'y a pas de fibres sensibles musculaires spéciales; nous connaissons uniquement la quantité d'innervation envoyée au muscle; nous avons la notion de la contraction voulue et non de la contraction exécutée ; nous percevons lintention et non le fuit. Cette noiion, comme on Fa vu plus haut, est réelle, mais elle n'est pas la seule et elle ne suffit pas pour expliquer tous les phénomènes.
2" Pour d'autres, nous ne connaissons la contraction d'un muscle que par les sensations engendrées dans la peau ou la muqueuse qui le recouvre lAuberli; ce serait donc une pure sensation tactile. Rauber a modifié Ihypotbèse, qui ne pouvait s'appliquer aux muscles profonds et aux muscles viscéraux (diaphragme, etc.i, en affectant à la sensibilité dite musculaire les corpuscules de Pacini, corpuscules qui seraient comprimés pendant la contraction musculaire. L'hypothèse de Rauber me paraît se réaliser dans certains cas, et il est très-probable, en effet, que c'est là l'usage des corpuscules de Pacini qu'on trouve dans le voi-
894 PHYSIOLOGIE FOKCTIO>\N ELLE.
sinage des articulations ; mais elle ne suffit pas non plus pour tout expliquer.
3° Enfin, d'autres auteurs (Arnold, Brown-Séquard, etc.), et il me paraît difficile d'écliapper à cette nécessité, admettent des fibres centripètes qui iraient des muscles aux centres nerveux et transmettraient à ces centres la sensation de la contraction musculaire faite et exécutée.
C. Sachs a fait des reclierches récentes sur les nerfs sensitifs des muscles; il a vu l'excitation du nerf musculaire du couturier, chez la grenouille, provoquer des contractions réflexes circonscrites ou générales, même après la section des racines antérieures motrices du nerf sciatique qui paralyse tous les muscles de la patte. L'excitation, par rammoniaque, de la coupe du couturier idans sa partie dépourvue de nerfs) produit de même un réflexe généralisé. Il semblerait donc, d'après ces expériences, que la contraction des muscles striés détermine une excitation qui est transmise par des nerfs sensitifs aux centres nerveux, et que cette contraction s'accompagne d'une sensation spéciale qui lui correspond.
7° SE^'SATIONS INTERNES.
Les sensations internes se distinguent des sensations précédentes par leur indétermination, la difficullé de les localiser dans une région précise et surtout par ce caractère essentiel qu'elles ne nous font connaître que des états de l'organisme sans jamais nous mettre en rapport avec les objets extérieurs (').
Ces sensations internes sont excessivement multipliées ; chaque fonction, pour ainsi dire, s'accompagne de sensations particulières qui, très-souvent, passent inaperçues à cause de leur faible intensité, et grâce à l'habitude, mais qui deviennent perceptibles dès qu'elles acquièrent une certaine intensité et peuvent même, dans certains cas, arriver à un degré de violence insoutenable pour l'organisme. Ces sensations internes sont de deux ordres : les unes correspondent au non-exercice de la fonction ; ainsi, qu'on retienne pendant quelque temps sa respiration, on sentira bientôt une gêne considérable de la région pectorale (attaches du diaphragme), un besoin de respirer qui, à la longue, devient intolérable ; la faim, la soif, l'envie de dormir, etc., sont des sensations du même ordre, et on leur donne, en général, le
(*) Cependant cette distinction n'est pas absolue; le sens musculaire, par exemple, offre, à ce point de vue, la transition entre les sensations spéciales et les sensations internes.