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Des variations dans la production des sons articulés

1° Age. — On observe facilement chez l'enfant le passage du cri à la voix articulée, et chez lui le développement de la parole (prise uniquement ici au point de vue de son mécanisme brut) suit pas à pas le développement anatomique des organes. Ainsi, les premières consonnes qu'il émet sont les labiales, dont la prononciation est facilitée par le volume des lèvres, ba, pu, ma. Plus tard, quand les arcades dentaires s'accroissent et que les dents ont fait éruption, les dentales apparaissent, ta, dn; enfin, les dernières à se montrer sont les gutturales, à cause du développement plus tardif du voile du palais ; l'enfant dira par exemple, tâteau pour rjntcau.

2° Variations individuelles. — Les variations individuelles sont très nombreuses et dépendent la plupart du temps des dispositions analomiques des organes de la parole, comme dans le blaisement, le zézayement, le grasseyement (1), etc. ; quelquefois, cependant, leur origine doit être cherchée plus loin dans le système nerveux comme dans le bégayement, par exemple.

3° Altérations phonétiques. — Les altérations phonétiques sont très nombreuses et ont une influence capitale dans Thistoire et le développement des langues. Ces altérations consistent surtout en pernmtations de sons, en subslilution d'un son à

CH. Le dos de la langue se i-approche de la hase du voile du palais. Dans la forme douce J à peu près seule usitée en français, le canal bucco-palatiu est moins étroit et le voile du palais un peu plus élevé.

'2° Explosives : P (flg. 340). Il y a occlusion complète du courant d'air par le rapprochement brusque des deux bords de la lèvre supérieure et de la lèvre inférieure ; le son se produit tantôt à l'occlusion, tantôt au moment où l'occlusion cesse. La différence entre P et B consisterait, d'après Max Millier, en ce que dans P la glotte est largement ouverte, tandis que dans B elle est légèrement rétrécie. Les tracés de Rosapelly montrent que les vibrations laryngées continuent dans le B, tandis qu'elles cessent dans le P.

T, D (flg. 341). Dans le T et dans le D, l'occlusion se produit par l'application de la pointe de la langue contre la face postérieure des dents supérieures ou l'arcade alvéolaire supérieure.

K, G (flg. 342). La partie moyenne (et la base) de la langue s'applique contre le voile du palais.

30 Vibrantes : L (fig. 333). La pointe de la langue s'applique contre le rebord alvéolaire de la mâchoire supérieure et la pai'tie antérieure de la voûte palatine; le courant d'air passe de chaque côté entre les molaires postérieures en faisant vibrer les bords de la langue.

R. Il y a trois espèces d'R suivant la région d'articulation. L'R labial n'existe dans les langues que dans quelques interjections, comme dans le lirrrou du froid. L'R lingual R ordinaire) se produit par l'appbcation des bords de la langue à l'arcade dentaire supérieure ; l'air passe entre la partie antérieure de la voûte palatine et la pointe de la langue et fait entrer celle-ci en vibrations. Dans l'R guttural (fig. 344), c'est l'extrémité de la luette qui entre en vibrations.

40 Nasales : M. Elle se produit par l'occlusion des lèvres, comme le P et le B ; seulement, le voile du palais est abaissé et le courant d'air passe à la fois par la bouche et les fosses nasales. --L'N (fig. 34.S) se produit par le même mécanisme que le D, mais avec abaissement dn voile du palais. NG n'est, de même, que la nasalisation de G.

Pour de plus amples détails sur ce mécanisme si compliqué de l'articulation des sons, voir les travaux cités dans la bibliographie et spécialement ceux de Briicke et de Merkel.

(1) Le blaisement est la substitution d'une consonne faible à une forte, Z à S, D à T, etc. Le zézayement est le remplacement de J ou G par Z. Le grasseyement est une prononciation spéciale de I R ou son remplacement par I L ou sa suppression.

un autre son qui, en général, est voisin du premier. On a déjà vu plus haut quolques-unes de ces permutations entre les consonnes. Mais on les observe aussi entre les voyelles; par exemple, dans la transformation si commune de l'A en E, comme dans rosa et rose. Une altération phonétique qui joue un très grand rôle dans certaines langues, c'est la nasalisation, comme dans le changement de laterna en lanterne. Ces altérations phonétiques tiennent en première ligne, comme nous 1 avons vu, à la parenté du mécanisme des sons permutants ; mais il en est quelques-unes pour lesquelles cette explication n'est plus acceptable (1).

4° Influence de la race et de la langue. — L'étude de cette influence est plutôt du lessort de la linguistique, mais elle présente cependant au physiologiste un intérêt assez grand pour qu'il soit utile d'en dire quelques mots.

Les voyelles sont très communes dans certaines langues et surtout dans les langues primitives, sans qu'on puisse faire de cette vocalisation un caractère général. Ainsi, dans la langue hawaïe, on ne trouve jamais deux consonnes de suite et les mots ne peuvent jamais finir par une consonne. La richesse des langues en consonnes est très variable : on en trouve 48 en hindoustani, 37 en sanscrit, 28 en arabe, 23 en hébreu, 20 en anglais, 17 en grec, en latin, en français, en mongol, H en finnois, 10 et même moins dans les dialectes polynésiens. Si l'on prend maintenant les dill'érents groupes de consonnes, on arrive à des résultats curieux. Les gutturales sont, en général, très riches dans les langues sémitiques et plus nombreuses dans les langues primitives sauvages. Cependant elles manquent dans quelques dialectes des îles de la Société. Ainsi les indigènes ne pouvaient prononcer le nom du capitaine Cook ; ils disent Tût pour Cook. Parmi les labiales, le U manque en mexicain, en péruvien et en chinois, l'S dans plusieurs langues polynésiennes. Les labiales sont complètement absentes chez les Mohawks, même dans leur enfance, ce qui parait assez extraordinaire; l'F et le V manquent dans la langue australienne. Les nasales, si usitées en français, n'existent pas chez les Hurons et chez quelques peuplades américaines. Enfin, l'R manque dans beaucoup de langues et, en particulier en chinois. 11 serait bien difficile d'expliquer actuellement ces singularités physiologiques.

Outre ces variations presque inexplicables, les langues présentent d'autres variations plus régulières et qu'on a pu même formuler en lois. En général, tout idiome tend à devenir plus commode et plus coulant (2), et les langues sont, comme les organismes, en état de mutations incessantes, mutations d'autant plus rapides que les langues sont plus pauvres en documents écrits. Ainsi, tandis que dans les langues des peuples civilisés et possédant une httérature, des siècles peuvent s'écouler sans modifier profondément la phonétique du langage, les dialectes des peuplades sauvages se modifient en quelques années, et quelquefois de façon à devenir méconnaissables (3).

(1) Comment expliquer, par exemple, que la./o/rt espagnole remplace // dans les mots venant du latin, coinmc inulun-, fUius, quoique l et i existent eu espagnol ?

(2) C'est surtout sur les finales que ces mutations s'exercent. Le français nous en offre un exemple curieux. Notre E muet remplace jusqu'à sept terminaisons latines. Exemple : mus«, muse; utilw, utile; curvïM, courbe; alfirmo, j'affirme; affirmai;, il affirme; templwm, temple ; exordtum, exorde (Egger). La paresse musculaire joue un grand rôle dans ces mutations; les langues usent peu à peu leurs aspérités, et les sons qui exigent le moindre effort musculaire possible finissent par remjplacer ceux qui demandent une articulation énergique.

(3) Les lois de Grimm offrent un remarquable exemple de l'accord qui existe entre la phonétique linguistique et la phonétique physiologique ; c'est à ce titre que je crois devoir les donner d'après Max MuUer : « Si les mêmes racines des mêmes mots existent en sanscrit, en grec, en latin, en celtique, en slavon, en lithuanien, en gothique et en haut-alle-

0° Influence du climat. — Le climat a une influence réelle sur l'articulation des sons, et surtout sur les voyelles. La voyelle A, qui exige une large ouverture buccale et par conséquent laisse pénétrer profondément l'air extérieur dans la bouche, est bien plus fréquente dans les langues du Midi, l'arabe par exemple, que dans les langues du nord. Aussi, dans le passage du latin au français (du midi au nord) voit-on A disparaître et se changer en E muet. De là cette sonorité qui est le caractère général des langues méridionales el qui contraste avec la sécheresse des langues du noi'd. Celte influence du climat se fait sentir aussi, quoique moins fortement, sur l'articulation des consonnes. Les labiales sont employées bien plus fréquemment chez les peuples du midi que ceux du nord.

Influence de l'innervation. — Les nerfs qui entrent en jeu dans la parole sont, outre les nerfs des muscles respirateurs et du larynx, les nerfs moteurs de la langue, du voile du palais et des lèvres, c'est-à-dire le facial (voile du palais et lèvres), l'hypoglosse (langue), le glosso-pharyngien et le pneumogastrique (voile du palais). L'étude de ces différents nerfs sera faite avec les nerfs crâniens.

Pour les centres nerveux qui interviennent dans la parole, je renvoie au chapitre qui traite de la physiologie des centres nerveux.

Transcription figurée des sons articulés. — Alphabet phonétique. Les sons articulés peuvent être symbolisés par des signes écrits conventionnels, ou lettres, et la série des sons ainsi symbolisés d'une langue constitue l'alphabet de cette langue. Malheureusement, les bases sur lesquelles sont construits ces alphabets sont tout à fait irrationnelles. Dans un alphabet phonétique parfait, chaque son simple devrait être figuré par un signe distinct. Or, il est bien loin d'en être ainsi. D'une part, certains sons simples, telles sont les voyelles nasales françaises, ne sont figurés par aucun signe ; d'autre part, on trouve un seul signe pour figurer des sons composés, X, par exemple, pour KS ; enfin, un son unique peut avoir deux signes différents. D'Escayrac de Lauture a calculé qu'en français le sonO peut s'écrire de 43 manières différentes. En outre, les diverses langues donnent des

mand, lorsque les ludous et les Grecs lîrononcent une aspirée, les Goths et, en général, les Bas-Allemands, les Saxons, les Auglo-Saxons, les Frisons, etc., prononcent l'explosive douce, et les Hauts-Allemands l'explosive dure correspondante. Dans ce premier changement, les races lithuaniennes, slavonues et celtiques prononcent de même que le gothique ; on arrive à cette formule :

Grec et sanscrit KH TH PH

Gothique, etc G D B

Ancien haut-allemand K T F

Deuxièmement, si en grec, en latin, en sanscrit, eu lithuanien, en slavou et en celtique, ou trouve une explosive douce, on trouvera en gothique l'explosive forte el en ancien haut-allemand l'aspirée correspondantes :

Grec, etc G D B

Gothique K T P

Ancien haut-aUemand GH Z F (ph).

Troisièmement, lorsque les six langues nommées pins haut montrent une consonne forte, le gothique montre l'aspirée et l'ancien haut-allemand l'explosive correspondantes. Cependant, dans ce dernier cas, la loi n'est valable que pour la série linguale ; pour les labiales et les gutturales, on a habituellement F et H au lieu de B et G :

Grec, etc K T P

Gothique H (G, F) TH (D) F (B)

Ancien haut-allemand H (G, K) D F (B,

Les lettres entre parenthèses indiquent les modifications qui se rencontrent moins généralement que les autres. Il n'y a qu'à comparer ces formules au tableau de la page 320, pour voir immédiatement la concoi'dance de la linguistique et de la physiologie.

valeurs phonétiques diti'érentes aux mêmes signes, ce qui introduit une difficulté énorme dans l'étude des langues étrangères. Frappés de ces inconvénients, Lepsius et, après lui, plusieurs auteurs ont cherché à construire des alphabets phonétiques, de façon que chaque lettre ou chaque signe correspondit à un son déterminé, de sorte qu'une phrase écrite dans une langue pourrait être prononcée correctement par quelqu'un qui n'aurait jamais entendu parler dans cette langue. On aurait donc ainsi un alphabet commun, international, qui, une fois connu et adopte, rendrait les plus grands services. Malheureusement, pour rendre cet aphabet commun acceptable, Lepsius conserva les caractères romains usités par la plupart des peuples civilisés et il en résultait cet inconvénient que les signes adoptés par Lepsius correspondaient, suivant telle ou telle langue, à des sons articulés différents et qu'il devenait, par conséquent, très difficile de s'accorder sur leur mode de prononciation. En outre, l'alphabet de Lepsius présentait des erreurs au point de vue physiologique. Briïcke d'abord, puis Thausing, C. L. Merkel, suivirent une autre voie et employèrent des signes complètement nouveaux. Ils partirent de ce principe que les éléments essentiels de la parole, région d'articulation, formes de la cavité buccale, modification du courant d'air (explosives, continues, etc.) devaient être représentés par des signes soit conventionnels, soit imitatifs, de façon que l'écriture se calquât sur le mécanisme physiologique de la parole. Brlicke et Merkel employèrent des signes nouveaux, et Tliausingune sorte de notation musicale. On trouvera dans les ouvrages de ces auteurs des phrases écrites dans ces divers modes de transcription, qui ne peuvent avoir jusqu'ici qu'un intérêt de curiosité scientifique.

Production des sons articulés chez les animaux. — Beaucoup d'animaux possèdent, comme l'homme, la voix articulée. Ils ne s'élèvent pas jusqu'à la formation des mots, à moins que ce ne soit par imitation, comme le perroquet et quelques autres oiseaux ; mais ils produisent naturellement des sons articulés. Les mammifères ne dépassent guère la production des voyelles; cependant ils peuvent aussi émettre des consonnes ; ainsi le B se distingue nettement dans le bêlement de l'agneau, et ces exemples pourraient être multipliés. Mais les consonnes existent surtout dans le chant des oiseaux, et on y reconnaît nettement Z, P, G, K, B, N, etc.-

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5; 2. Union des sous articulés entre eux. Formation physiologitiue

«les mots.

L'union des sons articulés entre eux pour former les syllabes et les mots se fait, en général, d'après les lois qui trouvent leur explication dans le mécanisme physiologique de la parole. Aussi est-ce seulement au point de

vue phygiologique que je chercherai à donner un court aperçu de cette question.

Union des sons articulés. — i° Union des voyelles. — En s'unissanl entre elles, les voyelles constituent les diphlhongues, qu'il ne faut pas confondre avec les voyelles mixtes. Dans l'émission d'une diphthongue, la cavité buccale prend successivement la forme coirespondante à chacune des deux voyelles qui la composent, sans qu'il y ait interruption du courant d'air et sans qu'aucun son intermédiaire les sépare.

2° Union des consonnes. — Dans l'union des consonnes il peut se présenter deux cas. Dans le premier cas, les deux consonnes qui se suivent sont prononcées à la suite l'une de l'autre sans interruption et sans qu'il y ait de son interposé ou de temps d'arrêt; il y a presque simultanéité, et il semble qu'il n'y ait qu'un son produit; cependant, en réalité, il y a succession, mais succession très rapide. Cette aggUitination de deux sons ne peut se faire qu'entre certaines consonnes, ce qui s'explique par le mécanisme physiologique de leur production. Ainsi on ne peut réunir ensemble deux explosives, deux continues, deux nasales, deux vibrantes ; on peut réunir ensemble une explosive et une vibrante, comme dans BRa, BLa ; DRa; DLa, etc., ou une continue et une vibrante, comme dans FRa, FLa, ou une nasale et une vibrante MRa, MLa; mais déjà dans ces deux dernières associations l'agglutination est moins complète et l'oreille perçoit entre l'F et l'R de FRa, l'M et l'R de MRa, etc., une sorte de temps d'arrêt occupé par la voyelle primitive expiratoire E (muet). Cette sensation est encore plus marquée dans l'association d'une continue et d'une explosive, comme dans FTa, LBa, ou dans TSa, KSa, etc. D'un autre côté, l'agglutination ne peut se faire si on prononce la vibrante la première, comme dans RBa, RFa, RMa. Toutes ces variations tiennent uniquement à la facilité plus ou moins grande qu'on a à passer de la série de mouvements correspondants à la première consonne à la série de mouvements qui accompagne la seconde. Il nous est impossible d'entrer ici dans le détail des cas particuliers, qui demanderaient beaucoup trop de développements; je me contenterai de renvoyer le lecteur au mécanisme spécial des différentes consonnes. En outre, il faut faire la part de l'habitude et de l'exercice.

Dans le second cas, les consonnes se succèdent avec un temps d'arrêt, c'est-àdire qu'elles appartiennent à des syllabes différentes. Cette succession de consonnes peut se faire de plusieurs manières : Il peut y avoir d'abord répétition de la même consonne, du même son. Pour les explosives et pour les nasales, cette répétition est très nette et les deux sons sont très distincts, comme dans aBBa, aNNa, etc., ce qui s'explique facilement, puisque le premier son est dà à une occlusion rapide et le second à une ouverture brusque de la région d'articulation. Dans la répétition des continues et des vibrantes, il n'en est plus tout à fait de même; ainsi, dans aSSez, ciBRéter, il me semble qu'il n'y a pas véritable répétition des consonnes S ou R, mais simplement accentuation (intensité) plus forte du son pendant le premier temps de son émission, tandis que la voix tombe pendant le second temps. En effet, l'R résulte déjà de vibrations lentes, l'S de vibrations plus rapides; autrement dit, ces consonnes ne sont pas autre chose que des répétitions d'un son, et ajouter un R à un R, un S à un S, ce n'est, en somme, que prolonger la série des vibrations assez longtemps pour donner à l'oreille, grâce à la durée et à la différence d'intensité des deux temps, la sensation d'un redoublement de consonne.

Le mécanisme physiologique n'a pas moins d'influence sur l'association de deux consonnes différentes. D'une façon générale, une consonne dure est suivie ordi-

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nairement d'une consonne dure, et la prononciation sera plus ditficile si elle est suivie d'une faible. Ainsi on dira plus facilement aBDa, aPTa, que aBTa, aPDa; il sera encore plus difficile de passer d'une consonne dure à une consonne molle de la même région d'articulation; ainsi, il est presque impossible de prononcer distinctement aBPa, aDTa, et encore plus difficile quand la consonne douce précède la dure, comme dans aPBa, aTDa. Il y a là, au point de vue physiologique, un fait très curieux. En effet, les mouvements que l'on fait pour prononcer un B et un P sont très voisins, si voisins mC'me qu'on prononce souvent l'un pour 1 autre, B pour P et P pour B; et cependant, quand une de ces consonnes vient d'être prononcée, on éprouve une insurmontable difficulté pour prononcer immédiatement l'autre, tandis qu'on passe très facilement d'une labiale à une linguale ou à une gutturale, quoique ces consonnes exigent des mouvements très différents du premier. Ce phénomène, qui paraît anormal au premier abord, se rattache, en réalité, à une loi de l'action musculaire qui joue un très grand rôle dans la parole et dont l'importance a jusqu'ici été méconnue par les physiologistes et les linguistes : c'est qu'î7 est plus difficile de faire passer immédiatement un muscle d\in degré de contraction à un degré de contraction différent que de passer de la contraction d'un muscle à celle d'un autre muscle.

Des altérations phonétiques se produisent souvent dans ces associations de consonnes, altérations phonétiques dont les causes sont souvent difficiles à retrouver et qui souvent semblent se contredire. C'est ainsi que MaUSeille vient de MaSSilia, et suFFero de suBFero (Voir aussi sur ce sujet : Rosapelly).

3*' Union des consonnes et des voyelles. — L'union des consonnes et des voyelles constitue les syllabes, ou autrement les mots, puisqu'il est à peu près démontré aujourd'hui que toutes les racines étaient à l'origine monosyllabiques. Si l'on se reporte à la définition des voyelles et des consonnes, on voit que dans la syllabe il y a deux actes musculaires successifs, dont l'ordre de succession peut, du reste, varier : une forme spéciale de la cavité buccale (voyelle), un rétrécissement ou une occlusion dans une région d'articulation (consonne). La syllabe présente ce caractère que le passage d'un mouvement à l'autre se fait sans temps d'arrêt, de sorte que l'oreille a la sensation d'un son continu.

Les mots sont constitués par une seule ou par plusieurs syllabes juxtaposées, et l'association des syllabes entre elles pour constituer les mots composés dépend en partie de causes physiologiques (action musculaire, sensation auditive euphonique, climat, etc.), telles que celles qui ont déjà été mentionnées. Les procédés d'altération phonétique les plus importants sont : la transposition, comme dans forma, /'/•oma.ge; l'addition, soit au commencement d'un mot {scribere, écrire, — squelette, esquelette, — rann, grenouille), soit au milieu d'un mot {funda, fronde — numerus. nombre, — couleuvre, coulieuvre) soit à la fin (vas-y; va-t-il); la suppression au commencement d'un mot [esiimus, sumus, — ptisaiia^ tisane), dans le courant du mot {fabula, fable), ou à la fin {septem, sept). Ces altérations phonétiques sont surtout marquées dans les syllabes finales des mots et tiennent en grande partie à la paresse musculaire et probablement aussi à cette tendance des actions musculaires à suivre un certain rythme (répétition des mêmes mouvements), et de ce penchant instinctif que nous éprouvons pour le retour des mêmes sons. Là, du reste se retrouvent encore les influences de race, de climat, et probablement de conformation physique. La linguistique nous en fournit de nombreux exemples. Ainsi le sanscrit ne termine jamais un mot par deux consonnes et n'admet guère comme consonnes finales que n, t, s et r; on a déjà vu la générahsalion de l'e muet en français. Certains idiomes présentent une pauvreté remarquable sous le rapport

des finales. Saut' quelques rares exceptions, le dialecte tzaconien ne possède que des terminaisons en voyelles; l'abor, un des dialectes de l'Himalaya, a la même finale pour la moitié des mots, et certains dialectes de la langue karen ne paraissent pas avoir d'autre finale que Viig.

Caractères physiques de la parole. — La parole, de même que la voix, présente certains caractères acoustiques d'intensité, de hauteur et de durée. Ces caractères correspondent à ce que les grammairiens appellent l'accent, la quantité et l'intonation. Vaccent (accent tonique) dépend de l'intensité du son; il indique la syllabe sur laquelle la voix appuie de préférence et c'est en général celle qui forme la racine du mot, à moins que, comme dans beaucoup de langues, l'euphonie n'en détermine la place. La quantité correspond à la durée du son et celte quantité varie, pour chaque syllabe, d'abord suivant la durée physiologique de l'émission des sons (certaines voyelles, certaines consonnes peuvent être soutenues plus longtemps que d'autres) et ensuite suivant des règles prosodiques qu'il n'y a pas lieu de mentionner ici. \.'intonatiun ou la hauteur du son joue un très grand rôle dans certaines langues; en général, dans la parole ordinaire la hauteur de la voix reste dans les limites d'un demie-octave; et encore les différences de hauteur qui existent entre les syllabes et les mots ne servent qu'à donner de la variété à la phrase et à en accentuer certains passages; mais dans d'autres langues, l'intonation a une importance capitale, car elle modifie le sens même des mots suivant la hauteur donnée au mot: c'est ainsi que le chinois compte 4 tons différents, le birman 2, le siamois o, l'annamite o. Ces intonations de la parole se remarquent très bien chez certains individus qui chantent en parlant.

Origine du langage. — Le langage, au point de vue mécanique, n'est pas autre chose qu'un mode particulier de mouvements musculaires. Comment, en restant dans le domaine purement matériel, ce langage a-t-il pu se développer? La voix (cri, interjections, etc.) est aussi naturelle à l'homme que les mouvements musculaires des membres, mais entre la voix simple et la voix articulée il y a la même distance qu'entre les mouvements musculaires irréguliers des membres, comme on les observe chez le nouveau-né et les mouvements de la marche. La voix articulée n'est qu'une des formes de l'expression, comme la mimique et la gesticulation, et il n'y a pas lieu de faire de la parole quelque chose de spécial audessus de la nature humaine. Nous avons vu que ces sons ariiculés existent chez les animaux dans une certaine mesure; seulement chez eux, les mouvements expressifs et le langage en particulier sont réduits au minimum ; en effet, le cercle de leurs idées est très restreint; les modes les plus simples d'expression suffisent pour les rendre et pour traduire tous les genres d'émotion. A quoi servirait l'instrumentation compliquée du langage chez des êtres dont la vie intellectuelle et émotionnelle est si simple? Lorsqu'un chien gratte à une porte ou aboie d'une certaine façon pour qu'on lui ouvre, son langage lui suffit, puisqu'il est compris par son maître. Pourquoi irait-il au delà ? Nous lui apprendrions à articuler des mots, s'il le pouvait, qu'il ne serait pas plus avancé; il serait dans le cas d'un perl'oquet qui répète une phrase, ou d'un enfant de cinq ans auquel on ferait réciter une formule de mathématiques. Le langage est un des modes de traduction de la pensée, le plus utile et le plus merveilleux sans doute, mais il ne vaut que par l'intelligence, qui s'en sert comme d'un instrument, et son développement a dû suivre pas à pas le développement de l'intelligence et son évolution progressive. On conçoit parfaitement, et nous en avons des exemples dans certains sourdsmuets de naissance qui n'ont pas reçu d'éducation spéciale, des hommes privés absolument de langage et qui, n'ayant comme moyens de traduire leur pensée que

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la mimique et la gesticulation, arriveraient cependant à un degré d'intelligence au niveau de la moyenne. Il a fallu à l'homme pour faire du feu, pour se fabriquer des armes et des vêtements, pour travailler la terre, etc., autant d'elforts et de tâtonnements que pour arrivera donner des noms aux objets qui l'entouraient, et a traduire ses sensations et ses émotions par des combinaisons de sons articulés.

Rnvisagé à ce point de vue, le problème de l'origine du langage se pose autrement qu'on ne le conçoit habituellement; il se dédouble; il comprend d'une part le développement môme de l'intelligence et nous n'avons pas à nous en occuper ici; mais, d'autre part, il comprend le développement graduel de ce mode d'expression, de cette forme de mouvements musculaires qui constituent la mécanique de la parole. Or, la solution de ce problème doit être cherchée surtout dans l'étude des phénomènes qui se passent chez l'enfant depuis sa naissance jusqu'au moment cil il commence à parler d'une façon distincte, dans l'étude des langues chez les peuplades sauvages et enfin dans celle des langues primitives.

L'élude des langues primitives nous révèle deux faits essentiels, le monosyllabisme et la richesse en voyelles. D'un autre côté, chez l'enfant nous observons la série suivante de phénomènes. Au début, c'est le cri pur, la simple expiration vocale, sans articulation; plus tard la vocalisation apparaît; jusqu'ici il n'y avait guère eu dans la vie de l'enfant que des sensations de faim et de douleur traduites par un seul mode expressif, le cri; maintenant les émotions de plaisir, la curiosité, l'étonnement, la colère, etc., commencent à se faire jour et se révèlent par les modulations de la série des voyelles; mais peu à peu cela ne suffit plus; les sensations se multiplient et avec elles les besoins de mouvements expressifs nouveaux; les consonnes sont balbutiées, les labiales d'abord, puis les linguales, puis les gutturales jusqu'à ce qu'enfin il ait à son service toute la gamme des sons articulés. Mais il est facile de voir que chez l'enfant le langage n'est qu'une fraction de tout un ensemble de mouvements d'expression qui embrassent tout le système musculaire et qui se perfectionnent en même temps que la parole.

Le cri s'accompagne de contractions réflexes des membres inférieurs qui se rapprochent du ventre et se fléchissent; les mêmes contractions se retrouvent dans les membres supérieurs. Avec la vocalisation se montrent des mouvements expressifs plus complexes; il rit, il frappe des mains, il avance le bras pour saisir, il fait des gestes de dénégation; enfin, avec l'articulation des consonnes, paraissent les mouvements plus intelligents de la palpation, les lâtonnemenls de la marche, en un mot toute la série des mouvements de relation destinés à le mettre en rapport avec le monde extérieur.

On a admis deux théories différentes sur l'origine du langage, celle de Vonomatopée et celle de l'interjection ; dans la première, le langage primitif ne serait que l'imitation par l'homme des bruits extérieurs; dans la seconde il ne serait que le développement des cris émotionnels; mais si les deux théories peuvent s'appuyer sur quelques faits, aucime des deux ne peut être admise à l'exclusion l'une de l'autre et elles ne suffisent pas même à elles deux, comme le fait remarquer Max Millier, pour expliquer la formation du langage. D'un autre côté, l'attribuer, comme le fait Max Mûller, à une force inhérente à la nature humaine, ne me paraît pas plus heureux. Le langage n'est qu'un des modes d'expression et, d'une façon générale, les animaux possèdent anssi ces mouvements d'expression, quoique les manifestations en soient beaucoup plus restreintes que chez l'homme. Le langage n'est donc pas essentiel à la nature humaine, il n'est que le terme supérieur d'une évolution commune à tous les êtres animés, et sa manifestation la plus élevée est la plus remarquable ; il est uniquement ce que le fait l'intelligence humaine et

cette intelligence a perfectionné peu à peu l'inslrumenl brut et grossier des premiers temps pour en faire l'admirable instrument dont nous nous servons aujourd'hui. Mais vouloir séparer le langage de l'accentuation, de l'intonation, de l'expression faciale, de la gesticulation qui l'accompagne, et vouloir le réduire à une pure combinaison de mots et de sons articulés, c'est méconnaître complètement la portée du problème et les lois physiologiques.

C'est en me basant sur les considérations précédentes que je me hasarde à proposer l'échelle suivante de développement progressif du langage en le rapprochant des autres modes principaux d'expression :

Première période. — Cris émotionnels et gesticulation instinctive.

Deuxii'ine période. — Vocalisation (voyelles). Intonation. (Gesticulation raisonnée ; mimique ; danse.

Troisième période. — Articulation (consonnes). Monosyllabisme. Écriture figurative.

Qminème période. — Apparition des langues proprement dites. Langues monosyllabiques ou isolantes (ex. : chinois).

Cinquième période. — Langues agglutinantes (ex. turc).

Sixième période. — Langues amalgamantes ou à flexion (ex. : langues aryennes et sémitiques) (1).

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