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CHAPITRE III

Article I". — Bases physiologiques de la psychologie.

1° Toutes les manifcslations psychiques sont liées à l'existence et à l'aclivilé de la substance nerveuse du cerveau. Le cerveau ne sécrète pas la pensée, comme le dit une phrase célèbre, car on ne peut assimiler une sécrétion à un fait de conscience ; mais il est aussi indispensable à la production de Ja pensée que le foie à la sécrétion de la bile. Tout acte psychique, comme le fait remarquer Herzen, demande pour son accomplissement un certain laps de temps; donc il a lieu dans un milieu résistant, étendu; c'est un mouvement.

2° L'activité cérébrale peut être consciente ou inconsciente. Il faut remarquer à ce sujet que la séparation des phénomènes psychiques en phénomènes conscients et phénomènes inconscients ne semble pas aussi tranchée qu'on l'admet généralement. Un grand nombre d'actes cérébraux, primitivement conscients, deviennent inconscients par l'habitude ou par leur faible degré d'intensité relativement à d'autres actes. L'activité cérébrale, en un instant donné, représente un ensemble de sensations, d'idées, de souvenirs, dont quelques-uns seulement sont saisis par la conscience d'une façon assez forte pour que nous en ayons une perception nette et précise, tandis que les autres ne font que passer sans laisser de traces durables; les premiers pourraient être comparés aux sensations nettes et distinctes que donne la vision dans la rt'gion de la tache jaune, les autres aux sensations indéterminées que fournit la périphérie de la rétine. Aussi arrive-t-il li'ès souvent que dans un processus psychique, composé d'une série d'actes cérébraux successifs, un certain nombre de chaînons intermédiaires vient à nous échapper. Quoiqu'il soit de toute évidence que ces actes intermédiaires se produisent peu à peu, par l'habitude nous en arrivons à négliger tout ce qui constitue le mécanisme môme du processus cérébral pour ne plus voir que l'acte initial et l'acte terminal; ainsi dans la parole, dans l'écriture, nous négligeons la série d'opérations intellectuelles intermédiaires entre l'idée initiale et la formation du signe verbal ou écrit qui la représente pour ne nous occuper que de cette idée et de son signe, et cependant, au début, nous avions eu conscience de chacune des opérations successives de ce mécanisme si compliqué. Cette inconscience, reconnue déjà, sinon formellement admise, par plusieurs philosophes {f)erccptions insensibles de Leibnitz, conscience latente d'Hamillon), joue le plus grand rôle en psychologie; il me parait très probable que la plus grande partie des phénomènes qui se passent ainsi en nous se passent à notre insu, et ce qu'il y a d'important, c'est que ces sensations, ces idées, ces émotions, auxquelles nous ne faisons aucune attention, peuvent cependant agir comme excitants sur d'autres centres cérébraux et devenir ainsi le point de départ ignoré de mouvements, d'idées, de déterminations dont nous avons conscience.

Herzen rattache l'existence de la conscience à la désintégration des éléments centraux, autrement dit à la composition chimique de la substance nerveuse, et son intensité est en rapport avec l'activité de celte désintégration. L'inconscience, au contraire, accompagne le processus de réparation ou de réintégration des cellules nerveuses centrales, comme dans le sommeil. Ce n'est pas le lieu de discuter celte hypothèse, grâce à laquelle l'auteur cherche à concilier deux opinions

PHYSIOLOGIE DE L'INNEKVATION. "87 opposées, celle de Lewes, qui admet l'omniprésence de la conscience dans to.il acte nerveux central, sans exclure lacté réflexe spinal le plus simple, et celle de Maiidsiey, qui t'ait de la conscience une sorte d'épipliénomène de l'activité mentale (i).

Deux hypothèses peuvent ôtre faites pour expliquer les phénomènes de conscience.

l" Ou les centres nerveux conscients sont distincts des autres centres nerveux. C'est là la théorie Généralement admise. Dans ce cas (fi^. quand un mouvement se produit dans un muscle 2 à la suite d'une excitation sensitive en l, l'excitation, arrivée en B, se bifurque ; une partie est transmise par le nerf C jusqu'au muscle 2 qui se contracte; l'autre partie de Texcitation passe dans le nerf D, arrive au centre conscient E et revient par le nerf F au centre B, pour se rendre ensuite jusqu'au muscle. Il y a là ([uelque chose d'analogue à la division des courants dans des conducteurs rainiliés. La voie de transmission ABC est plus directe que la voie A B D E F B C, (>t par conséquent l'excitation nerveuse a plus de tendance à suivre la première que la seconde, puisque, vu la moindre longueur du trajet, les résis-

lances au passage y seront

Fig. 591.

^ — Transmission nerveuse consciente.

moins considérables. A mesure que les excitations sensitives se multiplieront en \, la facilité de transmission augmentera tlans la voie directe ABC, et par suite la plus grande partie de l'excitation suivra cette voie au détriment de la voie indirecte, et enfin, quand les excitations auront été assez répétées, toute l'excitation produite en 1 passera par ABC; et le centre E n'étant plus excité, l'action nerveuse primitivement consciente deviendra inconsciente et machinale. Mais si, pendant un certain temps, les excitations sensitives en 1 ne se produisent plus, la voie directe perd peu à peu celle aptitude acquise à une transmission plus l apide, et quand l'excitation sensilive se repi oduit, la résistance au passage ayant augmenté dans le circuit A B C, une partie de l'excitation prend la voie indirecte, arrive au centre E, et l'aclion nerveuse redevient de nouveau consciente comme au début.

2° Ou bien toutes les actions nerveuses sont primitivement conscientes et deviennent inconscientes parla répétition et l'habitude.

Quelque paradoxale que puisse paraître celte hypothèse et quelque étrange que S 'uihle, au premier abord, celte inlluence de l'habitude, elle n'a rien que de compatible avec les phénomènes d'innervation. Ainsi, il y a dans le champ visuel toute une région correspondant au punclinn cœcum de la rétine (voir : Visiun), qui ne nous donne aucune sensation visuelle; cependant nous ne nous apercevons |)as de cette lacune et même, pour l'apercevoir, il faut nous placer dans des circonstances toutes spéciales.

(1) Voir : lieauuis : La phi/siolot/ie >le l esprit, d'djirès Maudsley et : Les maladies de l'esprit, d'après Muudsley ^Itevue scientifi'jue, I87S) cl 1880).

Dans cette hypothèse, il n'est plus besoin d'admettre des centres conscients spéciaux, et la voie indirecte n'a plus lieu d'exister. Dans ce cas, le fait de conscienceou non conscience dépendrait simplement de la durée de transmission à travers le centre B. Si, comme pour des actions encore peu fréquentes, la transmission à travers B a une certaine durée, il y aurait conscience; elle n'existerait plus au contraire quand, le centre B ayant été déjà le siège de nombreuses transmissions antérieures, cette transmission se ferait avec une trop grande rapidité. On comprendrait alors comment toutes les actions nerveuses, comme celles de la vie organique, les mouvements du cœur, etc., qui se répètent continuellement dès les premiers temps de l'existence, deviennent rapidement inconscientes, surtout si on fait de la part de l'hérédité, grâce à laquelle une action nerveuse, primitivement consciente et volontaire, peut devenir, par la répétition, tellement liée à l'organisation qu'elle devienne héréJilaire comme celle-ci et ne se retrouve plus chez les descendants au bout d'une longue série d'années qu'à l'état d'action nerveuse inconsciente et automatique. Ce qui semble parler en faveur de cette hypoihése, c'est que les ganglions, qui, chez les vertébrés, n'agissent que comme centres nerveux inconscients, paraissent agir chez certains animaux inférieurs comme centres de sensations et de mouvements volontaires; puis, à mesure qu'on s'élève dans la série, la conscience se réfugie dans des centres ganglionnaires distincts pour se localiser enfin, chez l'homnie et les mammifères, dans l'encéphale. Cependant, même chez les vertébrés inférieurs, il subsiste peut-être encore une sorte de conscience rudimentaire dans les parties inférieures de l'axe nerveux, ainsi dans la moelle de la grenouille (voir : Moelle épinière).

Celte hypothèse permet de comprendre ce fait, si connu en médecine et inexplicable dans toute autre théorie, que les actions nerveuses organiques, inconscientes à l'état normal, peuvent devenir conscientes à l'état pathologi(iue ; il suffit en effet d'un retard dans la transmission pour que le centre nerveux, étant plus fortement excité, ait conscience de cette excitation qui, à l'état ordinaire, passe inaperçue.

3" L'organisation cérébrale, condition nécessaire des phénomènes psychiques, peut se modifier continuellement sous l influence des impressions venues soit de l'extérieur, soit de notre corps lui-même. Ces modifications peuvent n'être que temporaires, et le centre nerveux peut, une fois l'excitation passée, revenir à son équilibre primitif; mais si l'excitation atteint une certaine intensité ou se produit dans certaines conditions, la modification une fois produite peut devenir permanente, et ce centre nerveux ainsi modip' réagit autrement qu'il ne l'aurait fait avant la modification.

A l'organisation innée (voir plus loin) se superpose donc une organisation acquise <iui varie continuellement tie la naissance à la nioi t sous l'inlluence des impressions sensitives. Cette organisation acquise n'est aulre chose que ce qu'on appelle habitude.

40 Quoique la question des localisations cérébrales soit encore dans l'enfance, on peut affirmer que les divers modes d'aclivilé psychique ont pour organes des paities difiérentes du cerveau; les régions qui commandent les mouvements sont distinctes de celles qui servent à la réception des impressions sensitives, celles-ci de celles qui engendrent les idées, etc. Il y a donc, quoique le siège et le nondjre n'aient pu encore en être délerminés, une série de fonctions cérébrales et d organes cérébraux correspondant à ces fonctions.

Le cerveau de l'enfant iiouveau-né contient les difféi'ents organes des fonctions cérébrales; seulement l'existence de ces différents organes n'implique pas la

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possibililé de leur fonctionnement immédiat, pas pins qne l'existence des ovules dans l'ovaire du fœtus n'implique la possilùlilé de la conception et de la fornuitioH embryonnaire. Quelques-uns de ces organes, les centres des mouvements instinctifs par exemple, peuvent fonctionner immédiatement, comme dans l'action de téler; d'autres ne fonctionnent que plus tard, au fur et à mesure du développement. Ces organes cérébraux contiennent virtuellement une certaine quantité et une certaine qualité d'activité psychique qui pourra se manifester, plus ou moms modifiée par les impressions postérieures à la naissance : il y a donc à ce point de vue une organisation cérébrale innée, une activité psychique innée, mais il n y a pas d'iilées innf'es, car les idées ne sont que des rapports entre des perceptions, et les perceptions ne peuvent provenir que de sensations et d'impressions sensitives. L'activité psychique est innée en ce sens que les premières impressions venant du monde extérieur peuvent détermmev immédiatement, et en l'absence de toute expérience individuelle préalable, certains actes physiques et psychiques (mouvements instinctifs, mouvements d'expression, sensations, perceptions, etc.) ; en ce sens aussi qu'elles peuvent déterminer rapidement la formation de certaines idées temps, espace), non pas sous la forme abstraite que leur dotimele langage philosophique, mais sous la forme plus concrète de coexistence et de succession ; mais celle inné i te' elle-même est ac(]'Mise; elle n'est qu'un résultat de l'hérédité; cette organisation innée est la résultante des perfectionnements successifs des organes cérébraux dans les générations antérieures ; cette activité psychique innée est la résultante des sensations, des idées, des expériences accunaulées lentement, pièce à pièce, de génération en génération, et fixée par l'hérédité ; aussi le mot organisation native rendrait beaucoup plus justement la pensée que le mot innée. Mais il ne faudrait pas croire avec Helvétius que toutes les intelligences sont naturellement et essentiellement égales, qu'elles reçoivent tout du dehors, et que leur inégalité provient de l'inégalité des acquiisi lions. L'inégalité intellectuelle est nati've comme l'mégahté physique et dépend de l'inégalité cérébrale. Notre activité psychique comprend donc deux choses : une activité virtuelle, native, héréditaire, dépendant de la race ; une activité acquise, individuelle, dépendant de l'expérience personnelle et de l'éducation, en prenant ce miot dans som acception la plus large, et la part des deux facteurs doit être faite dans le domaine intellectuel comme dans le domaine physique.

6" Tous les phénomènes psychiques se réduisent, en dernière analyse, h un élément initial, la sensation; les sensations forment le matériel brut de l'intelligence ; elles sont le point de départ des perceptions, des idées, des volitions, d€s mouvements, en un mot, de tout ce qui constitue l'activité psychique.

Article II. — Sensations.

Les sensations sont des étals de conscience déterminés par des excitations provenant soit de l'extérieur, soit de notre propre corps. Quand ces états de conscience sont rapportés par nous à la cause qui leur a donné naissance, elles prennent le nom de perceptions.

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