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Extériorité et objectivité des sensations

Nous rapportons nos sensations au monde extérieur ou à notre propre corps; nos sensations ne sont primitivement que des états de conscience, et ce n'est que par l'exercice et par la comparaison des sensations diverses les unes avec les autres que nous arrivons à rapporter ces sensations à une cause déterminée. Il faut, à ce point de vue, distinguer les sensations qui, comme celles de la vue, de l'ouïe, sont projetées à l'extérieur, de celles qui, comme les sensations tactiles, gustatives, etc., sont rapportées à la périphérie de notre corps, et de celles qui, sous le nom de sensations internes et de besoins, sont rapportées, d'une façon plus ou moins précise, à l'intérieur même de notre corps. Quel est le mécanisme de ces phénomènes?

La projection à l'extérieur des sensations visuelles et auditives est évidemment un acte psychique de raisonnement et une affaire d'habitude. Ainsi, pour l'audition, il est souvent difficile de distinguer les bruits dits entotiques des bruits extérieurs (voir p. 480, t. II). Pour la vision, on sait (p. ijC3, t. II) que les phosphènes déterminés par la pression paraissent localisés à la périphérie du globe oculaire. Il nous a donc fallu, pour projeter ainsi à l'extérieur ces deux espèces de sensations, faire intervenir des actes psychiques, des raisonnements qui ont très probablement pour base des sensations -musculaires ; les sensations musculaires me paraissent en effet jouer le rôle principal dans l'extériorité des sensations ; l'objet que nous

(I) La loi psycho-physique paraît susceptible d'applications plus étendues encore aux phénomènes psychiques. Laplace avait déjà dit depuis longtemps que :< la fortune morale est proportionnelle au logarithme de la fortune physique. »

voyons et que nous entendons serait rapporté par nous à la péi-iphc'rie du corps s'il ne nous avait fallu nous déplacer ou déplacer nos mains pour le saisir, c'est-à-dire si des successions de sensations musculaires n'étaient venues nous donner l'idée d'un espace, d'une distance entre nous et l'objet. L'inlervention d'un acte psychique dans cette extériorité est rendue évidente par ce fait que celte notion d'extériorité peut se produire même pour les sensations tactiles, qui en sont habituellement dépourvues, comme lorsque l'on sent avec le doigt, non seulement le crayon qu'on tient à la main, mais la table sur laquelle pose le crayon (voir page oSn). Il y a même là, pour le dire en passant, un exemple curieux de transformation d'une notion psychique acquise par le raisonnement en sensation. Les sensations de température, de gotit, d'odorat (?), sont aussi restreintes à la périphérie du corps. Les sensations internes, au contraire sont beaucoup plus vaguement localisées, et si quelques-unes sont rapportées à la périphérie, ce n'est jamais que d'une façon confuse, et la plupart sont rattachées aux parlies profondes de l'organisme, jusqu'à celles qui, sous le nom d'émotions, f)araissent occuper principalement la masse cérébrale. On pourrait donc, en partant des sensations visuelles et en allant jusqu'aux émotions, dresser la liste de toutes les sensations, depuis celles qui présentent le plus d'extériorité jusqu'à celles qui sont le plus centralisées, et on passerait ainsi par des transitions insensibles d'un terme à l'autre de la série.

En résumé, il ne faut jamais oublier que nous ne connaissons pas en réalité les objets extérieurs ; nous ne connaissons que des états de conscience ; nos perceptions ne sont pas des images des objets, mais des actions des objets sur nos organes; toutes nos sensations sont primitivement subjectives ; le nouveau-né en est probablement là pendant quelque temps, et ce n'est que peu à peu que les sensations brutes se transforment chez lui en perceptions et que se fait la distinction du corps el du monde extérieur, du moi et du non-moi. Mais celte distinction est une distinction de pratique instinctive et de raisonnement philosophique.

Cette distinction de notre corps et du monde extérieur repose sur les faits suivants; quand nous touchons un objel extérieur, nous n'avons qu'une seule sensation, rapportée au point du corps qui louche l'objet; quand nous touchons un point du corps, au contraire, nous avons deux sensations, l'une au point qui touche, l'autre au point touché. Dans la distinction du moi et du non-moi, le sens musculaire, dont l'importance a été méconnue par la plus grande partie des philosophes, joue le principal rôle ; dans les sensations visuelles, auditives, etc., nous sommes passifs ; dans les contractions musculaires, au contraire, nous sommes actifs; ces sensations s'accompagnent toujours d'une impression (V effort bien distincte ; à l'état de conscience — sensation musculaire — s'ajoute un autre état de conscience, d'un caractère particulier, qui nous donne la perception d'une résistance vaincue ; dans le premier cas, nous sommes un simple appareil de réception, dans le second, à la réceptivité se joint quelque chose de plus, germe obscur de l'idée du moi. En elîel, sans cette sensation musculaire, les sensations ordinaires ne pourraient ni se localiser ni s'extérioriser; les sensations tactiles, visuelles et auditives ne seraient rien sans le sens musculaire, tandis qu'une seule de ces sensations, pourvu que le sens musculaire s'y joigne, suffit pour le développement de l'intelligence.

C'est de cette idée de moi que dérive la personnalité individuelle. Le moi, comme dit Taine, « c'est la série d'événements et d'états successifs, sensations, ima- « ges, idées, perceptions, souvenirs, prévisions, émotions, désiis, volilions, liés en- « tre eux, provoqués par certains changements de mon corps el des autres corps. » Le moi, c'est la cohésion dans le temps d'une série d'étals de conscience conservés par la mémoire; mais celte idée du moi n'est pas quelque chose de spécial e»

PHYSIOLOGIE DE L'INNERVATION. ràà

dehors et au-dessus de ces états de conscience, et il n'y a pas entre le moi-sujet et le inoi-objet, entre le moi et les étals de conscience, la distinction faite par quelques philosopLes. Cette idée de moi chez le nouveau-né existe à peine. Chez 1 enfant elle se borne a un intervalle de quelques heures, et si cette notion de notre personnalité nous parait s'étendre sans discontinuité depuis la naissance jusqu'à l'heure actuelle, c'est que dans l'élat social où nous vivons, chaque chose autour de nous nous rappelle ce que nous étions; mais même, malgré cela, que de lacunes dans cette continuité apparente, et combien notre existence passée laisse en nous de mois, d'années même, dans lesquelles notre porsonnalilé nous échappe.

Cette idée de moi est donc acquise par l'expérience, elle est la résultante d'un certain nombre d'actes cérébraux, centralisés peut-être dans un organe cérébral pari iculier ; aussi peut-on voir, dans certaines maladies mentales, cette idée du moi s'allaiblir et disparaître, fait à peu près inexplicable si on considère le moi comme une entité indivisible et indestructible.

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