Mémoire des sensations
Il a été fait jusqu'ici peu de recherches sur la mémoire des sensalions. J'ai commencé sur ce point une série de recherches dont je donnerai les résultats principaux.
Mes expériences n'ont porté jusqu'à présent que sur les sensations musculaires et particulièrement sur la mémoire de Vétcndue et de la direction du mouvement. Les procédés employés sont les suivants :
Expériences sur V étendue du mouvement . — Je trace, les yeux fermés ou dans l'obscurité, une première ligne sur un tableau noir ou sur une feuille de papier,
soit 1 ; puis en conservant toujours les yeux fermés, et sans avoir vu la première ligne, I, j'en trace à côté, une seconde, 2, à laquelle je cherche à donner la même longueur exactement qu'à la première. Cette seconde ligne, 2, je la reproduis soit immédiatement après la première, soit au bout d'un temps variable, 5, 10, 15,... 30 secondes et au delà. Je vois ainsi au bout de combien de temps disparaît le souvenir du mouvement musculaire qui a tracé la première ligne. Pour pouvoir distinguer plus tard ces deux lignes, je termine la deuxième par un polit crochet, de sorte qu'il sera toujours facile de retrouver celle qui a été la reproduction graphique de la première. Je fais ainsi une série d'expériences en faisant varier la longueur des lignes depuis les plus faibles longueurs jusqu'aux longueurs maxima co'nipatibles avec la grandeur de mon papier ou de mon tableau. Chaque série d'expériences correspond à un môme intervalle déterminé (o, iO secondes), entre la première ligne et sa reproduction graphique. J'ai ainsi, au boni de quoique temps, un certain nombre d'expériences dans lesquelles la reproduction de la ligne primitive, 1, a lieu soit immédiatement soit au bout d'un certain nombre de se^condes Pour déterminer l'instant où je dois tracer la deuxième ligne, je me sers d'un métronome à sonnerie que je règle en conséquence d'après l'intervalle de temps que je veux avoir.
Au lieu de deux lignes tracées successivement, j'ai employé aussi le moyen suivant qui a l'avanlage d'éliminer le rôle de l'élément, sensation tactile. J'inscris deux points à une certaine dislance l'un de l'autre, soit : 1 et 1', en plaçant l'index de la main gauche près du point, 1 : je replace alors le crayon près du point, 1, que
je retrouve par la position de l'index gauche. Puis, au bout d'un temps déterminé, variable, suivant la série d'expériences que je suis en train de faire, je trace deux signes (croix, rond, etc.), 2, 2' en tâchant que la distance 2 à 2' soit égale à la distance de 1 à 1'. La différence des deux signes permet de reconnaître plus tard quels sont ceux qui ont été tracés les seconds. J'ai employé parallèlement les deux procédés.
Les expériences ainsi faites, et lorsqu'on en a un certain nombre, il suffit de mesurer les longueurs de chacune des deux lignes et l'on voit si la seconde est égale à la première ou si elle est plus longue ou plus courte. Il en est de même pour les distances.
2° Expériences sur la direction du mouvement. — Pour ces expériences, j'ai employé le procédé suivant. Je trace (toujours les yeux fermés) deux lignes de façon qu'elles fassent entre elles un certain angle, 1, aigu ou obtus. Puis, soit immé-
diatement après, soit après un temps variable, je reproduis le tracé de ces deux lignes en cherchant à reproduire aussi exactement que possible l'angle primitif, 2. J'évitais l'angle droit parce que le souvenir des mots « angle droit » persiste certainement plus longtemps dans l'esprit que le souvenir d'un mouvement dans une direction donnée.
Quoique mes recherches ne portent jusqu'ici que sur une catégorie de sensations, et, dans cette catégorie, sur quelques-uns seulement des éléments de ces sensations, les résultats que j'ai obtenus me paraissent assez intéressants au point de vue général de la mémoire des sensations, pour les mentionner ici. Ces résultats sont les suivants:
1" La sensation musculaire ne disparaît jms graduellement de la conscience; le souvenir d'une ligne ou d'un angle déterminé ne s'affaiblit pas peu à peu par dégradations successives; ce souvenir s'évanouit brusquement, tout d'un coup; il fait pour ainsi dire, qu'on me passe l'expression, le plongeon dans la conscience. Il y a sous ce rapport une corrélation remarquable avec ce qui se passe dans l'acte inverse, c'est-à-dire quand un mot ou un nom oubliés reparaissent dans le souvenir. Quand on oublie un mot par exemple, on a beau le chercher, il fuit obstinément et se dérobe; nous l'avons, comme l'on dit vulgairement, sur le bout de la langue; mais cette façon de parler ne correspond à rien de précis, à rien qui approche du nom cherché. Puis tout à coup, quand vous ne le cherchez plus ^ce
qui est d'ailleurs le meilleur moyen de le faire reparaître), ce nom vous saulo à l'esprit, subitement, d'emblée. Le mécanisme de la disparition du souvenir et celui de sa réapparition paraissent donc identiques pour ce qui concerne la soudamete du phénomène.
2° Quand le souvenir de la ligne ou de l'angle tracés a ainsi disparu de la conscience, au point qu'il est impossible de le retrouver en le cherchant, qu'il sera même impossible, par exemple, de rappeler si on avait tracé primitivement un angle aigu ou un angle obtus, la main peut encore, dans certains cas et dans une certaine période, retracer exactement la ligne ou l'angle qui ont disparu du souvenir conscient. Puis, au bout d'un certain temps, ce souvenir inconscient disparaît aussi, et la ligne ou l'angle ne peuvent plus être retracés par la main qui va tout à fait à l'aventure.
On pourrait donc distinguer trois phases dans la disparition d'un souvenir musculaire :
Dans une première phase, le souvenir est conscient; phase du souvenir conscient ;
Dans une deuxième phase, le souvenir conscient n'existe plus ; cependant on peut encore reproduire le mouvement musculaire déjà exécuté : •phase du souvenir inconscient;
Dans une troisième phase, le souvenir conscient et le souvenir inconscient ont tous deux disparu : phas'^ d'oubli total.
Ces expériences autoriseraient donc à distinguer une mémoire inconsciente, que j'appellerai encore organique, et une mémoire consciente on p>^ij chique qui se superpose à la première, mais qui doit en être séparée. Cette dernière serait moins fidèle, moins persistante, moins tenace que la première. La mémoire organique a probablement son siège dans les régions inférieures de l'encéphale (moelle allongée), tandis que la mémoire psychique se localiserait dans les hémisphères cérébraux. Je n'emploie ces mots organique et psychique que parce qu'ils sont déjà en usage en physiologie et en psychologie, sans attacher du reste aucune importance à cette terminologie; en effet, au fond, je considère la mémoire psychique comme dépendant aussi bien que l'autre des conditions organiques et du fonctionnement cérébral .
Des expériences ultérieures pourront seules faire savoir si ces conclusions se vérifient pour les autres catégories de sensations.
Bibliog^mphie. — Beaums : Recherches sur la mémoire des seiisations musculaires (Bulletin de la Société de psychologie physiologique, dans : Revue philosophique, 1888).