Anesthésiques
IjBS anesthésiques produisent tous une sorte d'ivresse, des troubles de la sensibilité, la perte de la conscience et du sommeil. A haute dose, tous les mouvements réflexes sont abolis, et, si leur action se continue, la mort arrive par l'arrêt des mouvements du cœur et de la respiration. Tous les anesthésiques sont volatils et agissent directement sur les centres nerveux, auxquels ils sont apportés par le sang; tous décomposent et détruisent les globules rouges, mais leur action anesthésique n'est pas hée à cette destruction, qui ne peut s'accomplir avec les faibles doses qui suffisent pour l'anesthésie. Seulement les analogies de composition de la substance nerveuse et des globules rouges ^lécithine, graisse, cholestérine), seml)letit indiquer que cette action yanesthésique est due à une altération, quelque légère qu'elle soit, de la substance nerveuse. La durée d'action d'un anesthésique dépend de la rapidité de son élimination et, par conséquent, en grande partie de sa volatilité. Ceux dont l'action est la plus fugace sont aussi ceux qui sont le plus volatils.
1" Chloroforme, CIICP. — L'action du chloroforme comprend deux stades : 1° un stade d'excitation des organes nerveux centraux ; 2° un stade de paralysie. Dans le stade cr excitation, le cerveau est congestionné, la face rouge, la pupille rétrécie; le pouls et la respiration sont accélérés; chez l'homme, les sensations sont moins nettes, il y a des hallucinations, du délire, de l'agitation, etc. QuoKpiefois, tout à fait au début, on observe un ralentissement passager du cœur et de la respiration, ralentissement réflexe consécutif à l'irritation des muqueuses nasale et respiratoire par les vapeurs du chloroforme, irritation qui se transmet aux centres d'arrêt du cœur et de la respiration. Le stade de paralysie arrive plus ou moins vite et se traduit par les caractères suivants : sommeil, résolution musculaire, perte des réflexes, diminution de fréquence du pouls et de la respiration, pâleur de la face; on constate aussi une anémie cérébrale. Le ralentissement du pouls et de la respiration dans ce stade est dù à une action directe de la substance sur les centres cardiaque et respiratoire. La pression sanguine artérielle diminue, et la température intérieure du corps s'abaisse. La pupille est élargie par paralysie centrale du sphinc-
(1) Voir principalement sur cotte question : Bkut : Lapressioii barométrique et Guéuiiard : Effets des variations de la pression extérieure sur V organisme^ 188:5.
8o4 LIVRE QUATRIÈME. — PHYSIOLOGIE SPÉCIALE.
ter pupillaire ; l'action du sympathique sur la dilatation de la pupille persiste pendant tout le temps de la chloroformisation (1). L'utérus conserve sa coniraclilité, mais un peu aPlaiblie. La salivation est augmentée. L'action sur les centres nerveux suit la marche suivante : la conscience du moi se perd la première, puis les cellules sensitives des sens spéciaux sont atteintes; les sensations conscientes, tactiles, visuelles, etc., disparaissent (la conjonctive conserve la dernière sa sensibilité); mais les impressions qui déterminent les réflexes inconscients, tels que la déglutition, subsistent encore ; bientôt ils sont abolis aussi, et il ne reste plus que les impressions qui déterminent les actes automatiques, mouvements du coeur et mouvements respiratoires. La perte de la sensibilité dans les nerfs sensitifs marche de la périphérie au centre; la peau n'est plus sensible quand les nerfs le sont encore dans leur trajet; les racines postérieures sont encore excitables quand le tronc nerveux ne l'est plus, et, quand les racines ont perdu leur excitabilité, les cellules nerveuses sont encore sensibles et la strychnine peut encore déterminer des convulsions. Quand l'action du chloroforme est portée trop loin, les battements du cœur et la respiration deviennent irréguliers et s'affaiblissent, et la mort arrive par l'arrêi de l'une des deux fonctions. Dans le cas contraire, le réveil est ordinairement rapide.
L'élimination du chloroforme se fait principalement par les poumons. On n'a pas démontré d'une façon certaine sa présence dans les excrétions et les sécrétions.
Les lésions trouvées à l'autopsie consistent en lésions asphyxiques; le contenu de la cavité crânienne exhale l'odeur du chloi'oforme ; la rigidité cadavérique se développe très vile; le cœur est mou et relâché; on trouve quelquefois des bulles gazeuses dans le sang.
La rapidité de l'intoxication chloroformique dépend du mode d'absorption; l'absorption est plus rapide par les inhalations; aussi est-ce la voie la plus usitée, soit qu'on place devant les narines une éponge imbibée de chloroforme (grands animaux), soit qu'on place les animaux sous une cloche dans laquelle on dégage des vapeurs de chloroforme (lapin, chat, rat, etc. Dans certains cas, comme pour les grenouilles, les salamandres, les poissons, on peut employer l'immersion dans l'eau chloroformée. Certaines espèces, chats, lapins, oiseaux, etc., sont excessivement sensibles à l'action du chloroforme. Pour éviter autant que possiltle le stade d'excitation et l'agitation de l'animal, dues en grande partie à l'action irritante des vapeurs du chloroforme sur les muqueuses nasale et laryngée, onjpeut faire pénétrer directement ces vapeurs dans la trachée.
2" Éther. — L'action de Vélher, C'II'"0, est à peu près identique à celle du chloroforme. Elle est seulement un peu plus lente, et l'irritation locale est moins forte. Il en est de même de l'action du sulfure de carbone, CS-.
3° Bromure d'éthyle, C-H^Br. — Cet agent anesthésique agit plus rapidement que le chloroforme, mais son action disparaît aussi plus vile. La période d'excitation est en général peu marquée ou nulle.
4° Hydrate de chloral, C-HCPO,H-0. Sur la grenouille, l'hydrate de chloral à la dose de 0,025 à 0,05 grammes, en injection sous-cutanée, produit un ralentissement de la respiration et un affaiblissement, puis la cessation des réflexes; cet état dure plusieurs heures. A la dose de 0,1 on a l'arrêt du cœur. Chez les lapins, une injection sous-cutanée de \ giamme détermine en quelques minutes un ra-
(1) Il y a des divergences sur l'état de la pupille pendant la chloroformisation; d'après Budiii elle est contractée et immobile dans l'anesthésie complète, dilatée dans l'auesthésie incomplète et s'il survient des vomissements.
lentissement de la respiration, un rétrécissement de la pupille, et un sommeil profond pendant lequel les réflexes disparaissent; pour une dose de 2 grammes, le sommeil est très rapide et la mort peut arriver avec un refroidissement graduel de l'animal. Chez les chiens, il faut environ G grammes pour produire le sommeil. Quand le chloral est administré en injections inira-veineuscs par le procédé d'Ore (solution au quart), Fanesthésie s'obtient avec des doses plus faibles, et elle peut ôlre prolongée de façon à permettre les vivisections les plus longues et les plus laborieuses.
L'action du chloral se distingue de celle du chloroforme par l'absence du stade d'excitation; pour Cl. Bernard, il n'y aurait pas une véritable anesthésie, le chloral serait un hypnoticiue, et il le rapproche de la morphine.
Liebreich avait admis une décomposition du chloral en chloroforme et acide formique, et dans ce cas les effets du chloral seraient dus au chloroforme dégagé ; mais il ne paraît pas en être ainsi. On n'a retrouvé du chloroforme ni dans le sang, ni dans l'air expiré, et on a constaté dans l'urine la présence du chloral. Arloing croit que les phénomènes sont dus à l'action combinée du formiate de soude et du chloroforme.
o" Alcool, C-Ii'"'0. — L'action de l'alcool est comparable à celle du chloroforme et de l'éther; comme eux il agit directement sur les centres nerveux, d'abord comme excitant, ensuite comme paralysant. Le stade d'excitation, qui existe chez les animaux à sang chaud, se traduit par une accélération du cœur et de la respiration, delà chaleur de la peau, de l'injection de la conjonctive, etc. Le slade de paralysie s'accompagne de ralentissement du pouls et de la respiration, avec abaissement de température, diminution des réflexes et état soporeux qui se termine par la mort (par arrêt du cœur et de la respiration) si l'intoxication est trop forte. L'action anesthésique de l'alcool est beaucoup plus lente que celle du chloroforme et de l'éther, mais sa durée d'action est plus longue à cause de la lenteur de son élimination. Liebig croyait à une décomposition de l'alcool dans l'organisme avec production d'aldéhyde, d'acide acétique, d'acide oxalique, d'acide carbonique et d'eau, mais les recherches de Lallement et Perrin ont monti^é qu'une petite partie seulement se transforme dans l'intestin en acide acétique, et que presque tout l'alcool introduit est éliminé en nature par les ditlerentes excrétions, dans lesquelles on le retrouve (urine, lait, bile, peispiration cutanée), et principalement par la respiration. L'alcool est donc transporté en nature par le sang jusqu'aux centres nerveux et agit directement sur les cellules de ces centres.
6" Nitrite d'amyle, C"U''AzO-. — Le nitnte d'amyle produit de la congestion et de la rougeur de la face, de la fréquence du pouls qui devient plus ample, des battements de cœur, de la chaleur de tète, du vertige. Il agit en dilatant les vaisseaux (paralysie vaso-motrice?), spéciali ment les vaisseaux de la tête, et en amenant une baisse remarquable de la pr ession sanguine avec diminution de température. Il peut produire aussi un diabète tempoiaire. En inhalation, une dose de 0,75 grammes suffit pour tuer un la|)in ; en injection dans les veines, il faut plus d'un gramme. A faible dose il combal l effet toxique du chloroforme. Son introduction dans le sang diminue les combustions respiratoires.
7° Protoxyde d'azote, Az^O. — Le protoxydc d'azote occupe un rang à part, parmi les anesthésiques, tant par sa composition chimique que par son action. Son action est beaucoup plus fugace que celle des substances précédentes, à cause de sa grande volatilité et de la rapidité de son élimination. D'après Hermann, et contrairement à l'opinion de quelques physiologistes, il ne peut suppléer l'oxygène el, employé pur, il produit l'asphyxie ; les grenouilles meurent dans le protoxyde
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d'azote pur comme Jaiisriiydrogène. Chez l'homme, il produit une ivresse agréable (gaz hilaianl), dont les effets sont bien connus et qu'il est inutile de décrire ici. P. Bert a constaté qu'en le mélangeant à 1/6" d'oxygène et en le comprimant aux ;> 6* de son volume, il produisait une anesthésie complète, rapide et sans danger.
S*' Autres anesthésiques. — Le nombre des substances douées de propriétés aneslhésiques est considérable, et, quoique celles qui viennent d'être étudiées soient les plus usitées, il peut être utile pour le physiologiste de connaître les autres anesthésiques qui pourraient être utilisés dans des circonstances données. Tous ces anesthésiques appartiennent aux composés organiques du groupe des corps gras. Seulement la plupart de ces composés n'ont pas encore été l'objet d'une étude approfondie.
Parmi les carbures d'hydrogène, l'hydruro d'amyle, C*H-*, a des propriétés anesthésiques; parmi les alcools monoatomiques, il en serait de même, outie l'alcool ordinaire ou alcool éthylique, de l'alcool méthylique ou esprit de bois, GH'O, et de l'alcool amylique, C'^H'^O. L'aldéhyde, C^H'-O, l'acétone (?), C^H'-O, l'étliylène, C^H'^ (action faible analogue à celle du protoxyde d'azote), et surtout l'aniylène, C^H"', sont aussi des anesthésiques.
Mais les propriétés anesthésiques sont bien plus prononcées dans les produits de sul'Stitution chlorés des substances suivantes dont je donne ici l'énumération :
Dérivés chlorés du gaz des marais. Cil'*: chlorure de méthyle, ClPCl; chlorure de méthyle monochloré, CH-CP ; chloroforme, CHIC^; perchlorure de carbone, CC1\
Dérivés chlorés de l'hydrure d'éthyle, C-H*"' : chlorure d'étyle ou éther chlorhydrique, C-H^Cl; chlorure d'éthylène ou liqueur des Hollandais, C-H*CI-; chlorure d'éthylène monochloré (isomère du précédent), C^H'^Cl^ ; chlorure d'éthyle tétrachloré (éther anesthésique), C^HCl^.
Dérivé chloré du propylène, C^H" : trichlorhydrine, C'H^CF (agirait comme le cliloral).
Dérivé chloré de l'hydrure d'amyle, CHV~ : chloramyle ou éther amylchlorhydrique, C"-H"C[.
Dérivés chlorés de l'aldéhyde, C^H'^O^: chloral, C^HCPO ; croton chloral, C^H -CPO.
I>es produits de substitution iodés et bromés paraissent aussi pouvoir agir conmie anesthésiques; tels sont: le bromoforme, GHBr' ; l'iodoforme, CHI' ; l'iodure d'amyle, CH"!; l'hydrate de bromal, C-IiBr"0,H-0 (anesthésie générale sans sommeil); l'hydrate d'iodal, C2HI'0,H20.
Enfin certains éthers acides volatiL-s, comme l'éther acétique, C''H*0'^, agissent comme anesthésiques.
Bert a donné le nom de zone maniable à l'intervalle qui existe entre la dose anesthésique et la dose toxi([ue d'un anesthésique, en calculant (en grammes) la quantité de vapeur contenue dans 1000 litres d'air. Le tableau suivant donne la zone maniable de divers aneslhésiques pour le chien.