LA FRANCE ET RICHELIEU EN
M. Gabriel Hanotaux a entrepris d'écrire l'histoire du cardinal de Richelieu. Il y consacre les loisirs et il y applique aussi l'expérience d'une vie d'ailleurs très utilement et brillamment occupée par les affaires de l'État . Cette histoire de Richelieu est grandement conçue : l'homme, ses origines, son caractère; ce qu'il doit aux circonstances, ce qu'il a fait des circonstances; les crises qu'il a traversées; son existence intime, son existence publique, ses passions, ses faiblesses, son génie; ce qu'il a projeté, ce qu'il a accompli, ce qu'il a laissé; le raconter, l'expliquer, le juger, par-dessus tout le replacer à son rang, dans sa perspective^ avec sa lumière, ses ombres, et dans son cadre, l'histoire de France.
L'ouvrage aura quatre volumes. Le premier mène Richelieu jusqu'à son entrée enscène, les états généraux de 1614. C'est une introduction; elle n'est point déme-
(1) Histoire du cardinal de Richelieu, par Gabriel Hanotaux. T. Ier : La jeunesse de Richelieu (1585-1614) ; la France en 1614, 1 vol. Paris, 1893; in-8°, Firmin-Didot et Cie.
surée. Il n'y a d'explication saisissable des hommes et des choses que dans leurs commencements. « L'action exercée par Richelieu sur les destinées du pays, dit M. Hanotaux, ayant un caractère éminemment traditionnel, j'ai pensé qu'il était utile d'énoncer clairement, dans leurs origines, les problèmes qui se sont posés devant lui et de montrer les raisons lointaines des solutions qu'il adopta. En 1614, la France est résolument monarchique. Elle substitue aux institutions féodales qui disparaissent les organes de la centralisation moderne. J'aurais voulu dégager les lois de son évolution et mesurer les forces qu'elle livre au génie de ses hommes d'Etat. Ce volume a donc pour objet de mettre, comme on dit, l'ouvrier à pied d'œuvre. » Voilà l'objet et la méthode de l'ouvrage parfaitement définis.
M. Hanotaux a l'érudition et la sûreté de main du chartiste; il a le goût et il possède les connaissances d'un curieux très informé de la littérature, de l'art, des mœurs du temps de Henri IV et de Louis XIII, de ce premier dix-septième siècle, père de l'autre, le grand et le classique, mais incomparablement plus original et plus puissant, qui comprend Richelieu et Descartes, et finit avec Pascal et Corneille. M. Hanotaux a lu tout ce qui se peut lire, en imprimés et en manuscrits.
Il a tiré son profit des travaux de ses devanciers et, en particulier, pour la partie économique, du livre si large et si substantiel de M. le vicomte d'Avenel : Richelieu et la monarchie absolue (1) ; il s'est inspiré aussi, dans les rencontres, de cette Introduction aux œuvres de Monte hrétien (2) qui est, en réalité, une introduction
(1) A vol. in-8°. Paris, 1883-1889.
(2) Traité de VOEconomie politique. Introduction : L'économie poliique nationale. Paris, 1889.
à l'histoire de France où l'auteur, M. Funck-Brentano, a ouvert des percées de génie. M. Hanotaux a vécu dans les vieux livres, ceux de l'époque qu'il veut ressusciter, les seuls dont les pages gardent, avec la poussière du temps, les germes de la vie contemporaine. Il a les vues d'ensemble qui donnent les proportions à son œuvre, un sentiment de l'action, une verve politique, une précision réaliste dans l'expression, une préoccupation dominante de l'État dans la pensée, qui impriment à son livre un cachet très personnel. Il a admiré Michelet et pratiqué Sainte-Beuve; il s'est imprégné de Balzac. Mais il reste lui-même, et, par lui-même, il est sobre, tout en muscles et en nerfs.
« Richelieu a voulu le pouvoir; il a voulu le garder jusqu'à sa mort; une fois ministre, ses ambitions se confondant avec le bien de l'État, il s'est consacré à une grande œuvre : l'achèvement de l'unité française par l'établissemeut définitif de l'autorité du roi et par la ruine de la maison d'Espagne... » Il a été l'organisateur a de cette puissante centralisation qui est la forme de la société française dans les siècles modernes. Qu'on l'approuve ou qu'on la blâme, elle est le résultat de douze siècles d'efforts, et elle a elle-même pour résultat la France » . Montesquieu y a discerné le germe de la corruption de l'ancienne monarchie ; Tocqueville y a montré le mal d'État héréditaire et le péril de la démocratie; Taine y a dénoncé la cause principale des crises de la France contemporaine. C'est le point de vue où s'est placé M. d'Avenel. M. Hanotaux, revenant à l'interprétation d'Augustin Thierry, de Mignet, de Henri Martin, fait voir dans la monarchie centralisée le moule où se sont formés la nation et l'État français. Il ne regrette ni l'aristocratie féodale et parlementaire de
Montesquieu, ni les États-Unis rêvés peut-être par Tocqueville, ni l'idéal anglais caressé par Taine. Il ne les regrette pas, parce qu'il est persuadé qu'à la grande époque du partage des eaux, à l'époque qui va de la Réforme à la Fronde, il en fût résulté chez nous, non l'Angleterre de Henri VIII, d'Elisabeth et de Cromwell, mais l'Allemagne de la guerre de Trente ans (1). « La France, conclut-il, a donné aux peuples européens l'exemple d'une organisation politique à laquelle ils se soumettent les uns après les autres. Est-il dans l'histoire un spectacle plus grand que celui de ces millions d'habitants d'une même terre s'imposant, pendant des siècles, une discipline unique pour créer une force supérieure faite du concours et du sacrifice de toutes les volontés?»
Cette œuvre nationale d'où procède la royauté, et qui rendra un Richelieu possible, efficace et décisif dans l'histoire de France, M. Hanotaux y consacre les deux tiers de son volume. Peut-être s'est-il abandonné, çà et là, au plaisir de dérouler devant le lecteur, très intéressé du reste, les vues qu'il avait eu lui-même tant de plaisir à rechercher et à découvrir. Peut-être sa description si colorée et si animée du Paris fantastique, tumultueux, exubérant, raffiné et nauséabond, boueux et flamboyant d'alors, le Paris inoubliable du Capitaine Fracasse et des Trois Mousquetaires, reconstitué par
(1) J'avais indiqué la même vue : V Europe et la Révolution française, t. P', p. 191-192. Paris, 1885.
un érudit qui est aussi un peintre, serait-elle mieux à sa place dans une introduction à la vie de Retz. Mais ce serait supprimer du livre les pages les plus savoureuses et enlever de cette table, ample et honnête, le horsd'œuvre qui met en goût les convives. Gomment ferai-je quelque réserve sur le développement d'un chapitre où tout me parait à louer, et qui se termine par une maîtresse page : le Louvre image du royaume : palais du roi, ébauche du palais de l'État, avec une façade qui est un chef-d'œuvre, un ventre de masures qui est un monstre « demi-ruiné, demi-construit, mi-antique, mimoderne, tout enserré dans la gaine du moyen âge »? Les rois s'efforcent de l'en dégager; leurs conseillers discernent, en rêve, une place admirable entre les Tuileries et le Louvre achevés, décrassés et réunis. Mais à la vérité, ajoute l'un d'eux, Tavannes, avec ce bel esprit allégorique et métaphorique, tout riche de réalités et comme gonflé d'avenir, qui était l'esprit du temps, u à la vérité, pour faire de tels bâtiments, il faudrait que le roi de France fut au moins seigneur de tous les Pays-Bas et bornât son État de la rivière du Rhin, occupant les comtés de Ferrette (Alsace), de Bourgogne, de Savoie, qui seraient les limites envers les montagnes d'Italie et, d'autre part, le comté de Roussillon et ce qui va presque proche des Pyrénées ■>•> .
M. Hanotaux parcourt la France et étudie les Français, le sol, les habitants, les campagnes, les villes. Je découpe ce premier aperçu, que tout le chapitre justifie :
Cette France, plus petite, était aussi plus rude. A vol d'oiseau, elle apparaissait, — comme nous la montrent les cartes naïves du temps, — couverte de forêts encore épaisses, hérissée de clochers, de créneaux et de moulins. La vie était plus haut perchée qu'au jourd'hui. Elles'accrochait aux pentes des montagnes, aux collines,
aux côtes escarpées. Dans les pays de plaines, elle s'installait sur des mottes élevées de main d'homme... Les rivières, non endiguées,, débordaient plus souvent, et leurs rives, fréquemment envahies, étaient malsaines. Pourtant, elles étaient les grandes voies de communication. Les villes bâties dans leurs îles ou sur les collines avoisinantes apparaissaient de loin, ceintes de murailles et de tours, fermées de portes étroites, déchiquetant le ciel de leurs édifices pointus.
La vie y est merveilleusement nomade et prodigieusement mouvante. C'est la France du Roman comique; c'était, la veille, la France de la Ligue, ce sera, le lendemain, celle de la Fronde; puis, quand les percées auront été faites, les chaussées et les avenues tracées, le grand terrassement entrepris, ce sera la France de Golbert et de Louvois : toute l'exubérance expansive et conquérante aux armées, toute la sève paisible et féconde au labour et au commerce. M. Hanotaux caractérise chaque contrée par des traits rapides et significatifs. Je goûte ses Picards « laborieux, francs et braves » ; ses Bretons turbulents, indépendants, superstitieux, rêveurs d'idéal, entrepreneurs d'aventures ; surtout ses Gascons d'Ëtat, gens de main et gens de plume, toujours gens de conseil, gardiens et constructeurs, par prédilection, de l'édifice monarchique, comme les Provençaux en seront les mineurs et les envahisseurs révolutionnaires. Je voudrais un trait de plus à ses Normands ; je reconnais bien ces paysans puissants, gras et prudents, « conséquents » , comme ils disent en leur patois à double sens; mais je trouve à côté d'eux trop de prêtres doctrinaires et trop de légistes subtils, pas assez d'aventuriers et de marins; ce pays de sapience a été un pays de corsaires et de colons; je voudrais voir venir le Cid avec son panache espagnol, Ginna avec son exaltation raisonneuse, Polyeucte avec son enthousiasme chrétien. L'Angleterre
sans les puritains et sans Shakespeare ne serait pas l'Angleterre; la Normandie sans le Canada et sans Pierre Corneille n'est pas la Normandie.
u Au moment où Pùchelieu entrait dans la vie publique, la royauté atteignait à son apogée. » Définir son œuvre dans l'ordre politique, dans l'ordre social, dans l'ordre religieux, c'est, dit M. Hanotaux, déterminer les principales conditions du développement de la civilisation française; c'est dégager les desseins de la politique qui s'impose aux ministres des rois, au lendemain de la mort de Henri IV. D'où une série de chapitres condensés et pénétrants.
C'est d'abord le roi conquérant et patron universel étendant sa souveraineté etl'assurant par des transactions infinies; concédant par ses chartes aux provinces, aux villes, aux corps, aux individus, des libertés, fonctions et privilèges qu'il s'attachera plus tard à anéantir par ses officiers et ses intendants. On suit cette double opération et comme cette double figure de l'histoire de France : la féodalité détruite par le privilège et le patronat royal ; le privilège détruit par la centralisation, et le patronat primitif se transformant en monarchie absolue. Saint Louis apparaît ici comme le roi idéal ; Philippe le Bel comme le roi type; Henri IV comme le roi modèle. Ce Henri IV est sensiblement différent de celui de la légende; c'est le vrai père de Louis XIII et le précurseur de Richelieu, tout clair et positif en son plan d'extension modérée aux frontières et de gouvernement absolu au dedans du royaume. Viennent ensuite les moyens de domination : l'armée, la justice, l'administration, les finances; les obstacles : les privilèges et les privilégiés, les états généraux, les états provinciaux, les communes; les éléments sur lesquels la royauté opère : la société avec son droit civil,
les coutumes, les classes depuis les grands qui s'agitent bruyamment pour se partager le royaume jusqu'au paysan qui travaille en silence à conquérir la terre : les questions religieuses enfin : le parti réformé, le parti catholique, l'Église gallicane et l'édit de Nantes.
Dans cette suite de cartes et de plans en relief de l'ancienne France, où se relèvent, sur les grandes ondulations du sol, les principaux édifices du vieil État français, je signalerai des pages qui me semblent neuves sur la transformation, plus ancienne et plus forcée qu'on ne le croit, de la noblesse féodale en noblesse de service et de cour. La crise économique, conséquence de la découverte de l'Amérique, l'abaissement de la valeur de l'argent, la disproportion entre les charges qui subsistent et les revenus qui diminuent, obligent, dès la fin du seizième siècle, les nobles à rechercher les emplois, la faveur et les pensions.
Le rôle du Parlement de Paris est marqué aussi en quelques pages saillantes. Maître des doctrines et maître des mœurs, instrument le plus efficace de la transformation du patronat royal en absolutisme monarchique, informant sur tout, décidant de tout; se figurant à la longue qu'il représente la nation, mais la représentant surtout pour la soumettre; au fond, soumis lui-même et, encore que tumultuairement parfois, toujours soumis à la fin et souvent prosterné; n'ayant, à vrai dire, de force que pour frapper les ennemis de la couronne, ce Parlement, avec ses remontrances bruyantes et ses enregistrements muets, ne sera, s'il s'émancipe, propre qu'à parodier gauchement et vainement les communes anglaises. 11 fournira, au contraire, des modèles, des précédents et des hommes à une Constitution où un Tribunat discute sans voter, où un Corps législatif
vote sans délibérer, où un Sénat conserve dans le mystère les lois fondamentales, où, en réalité, le souverain, entouré de son conseil d'État, propose, dicte, promulgue et fait exécuter la loi.
Je ferai quelques réserves sur le chapitre des choses de la religion. Pour juger de la Réforme, dont il néglige l'esprit chrétien fondamental et dont il ne considère que les circonstances et les accidents politiques, c'est-à-dire la sédition et la mutinerie populaires, la convoitise des biens d'Église chez les nobles, la brigue et l'ambition du pouvoir chez les grands; pour juger de l'Église gallicane, où il voit la garantie suprême et une forme perfectionnée de l'unité monarchique, M. Hanotaux se place dans le fauteuil de Richelieu et devant sa table de travail ; mais — c'est peut-être une illusion de ma part — il me paraît s'y attarder un peu plus et avec plus de complaisance que je ne voudrais. Il montre dans la révocation de l'édit de Nantes une conséquence logique et nécessaire de la constitution de l'Église gallicane; j'y consens. Reconnaissons toutefois et ne craignons pas de dire que, si la logique, en cette rencontre et en nombre d'autres, a mené les affaires de France, elle les amenées à mal. N'oublions pas non plus que de toutes les parties du vieil édifice royal, cette Église gallicane est une des plus définitivement ruinées. L'État fondé par Henri IV et par Richelieu se conçoit à la rigueur sans monarque héréditaire et sans cardinal ministre : Bonaparte en a donné la preuve. L'Eglise gallicane, Église d'État privilégiée, exclusive de la liberté de conscience, implique la foi de Richelieu;' elle s'accommode de l'absolutisme très peu chrétien de Louis XIV ; elle ne s'accommode ni de la liberté de pensée dans la constitution, ni de libres penseurs dans le gouvernement. La Déclaration des droits
de l'homme a déchiré la Déclaration de Bossuet, et la Révolution a anéanti ce suprême privilège, l'Église gallicane, comme le gallicanisme avait anéanti cet autre privilège, l'édit de Nantes (1).
M. Hanotaux a vu et exprimé mieux que personne ne l'avait fait encore le caractère théologique et théocratique dans le cardinal. Richelieu est un homme de foi apaisée; il ne discute pas plus cette foi qu'il ne discute ses théories d'État; c'est le refuge d'une âme très inquiète, mais inquiète seulement des choses de ce monde, à qui le vague fait horreur et qui ne porte point sa curiosité où ne peut s'étendre son action. Je ne connais pas — sauf dans Porl-Royal, où les modèles abondent — d'étude plus fouillée delà race, du sang, comme on disait alors, du tempérament, du milieu d'un homme que celle qui forme la partie biographique du volume. Une famille d'ardent courage, agitée des âpres passions du siècle ; une grand'mère issue des Rochechouart ; un père grand prévôt du roi, pâle, grêle et sombre, qu'on surnomme Tristan l'Henni te; une mère fille et petitefille d'avocats, âme tendre, cœur agité du bonheur et du salut de ses enfants ; de grands domaines et de la gêne ; des châteaux et très peu de revenus ; le spectacle de la misère des guerres civiles et de l'anarchie des guerres de religion; la Réforme détestée comme ennemie delà paix des âmes et de la paix de l'État ; les grands enviés
(1) Cf. L'Europe et la Révolution française, t. Pr, p, 228 et suiv. g t. II, p. 115 et suiv.
et haïs comme accapareurs des emplois, oppresseurs de la petite noblesse, perturbateurs de la chose publique : voilà les circonstances de la jeunesse de Richelieu.
Il est destiné à l'état militaire : il gardera de sa première éducation les bottes, les éperons et l'allure cavalière. Il est jeté dans l'Église : il y prend au sérieux et lui-même et sa tâche ; il voit Rome et il y étudie la politique; il est évêque, et il gouverne son diocèse. Ce n'est ni un libertin mitre, ni un doctrinaire à formules, ni un casuiste de politique; rien, en lui, ni d'un Retz, ni d'un Bernis, ni d'un Talleyrand : c'est un homme d'une pièce, un génie à conceptions très simples et très directes, soutenu par des facultés merveilleusement complexes et souples pour l'action. Il déploie et exerce d'abord ces facultés dans sa magistrature épiscopale.
Ami de Saint-Gyran, avec qui il discute de discipline et de théologie, il se lie avec le père Joseph du Tremblay, et leur première collaboration est la réforme des couvents (1). Catholique avant tout et toujours, plus moderne, en ce sens-là, que son ami et maître le cardinal, le père Joseph rêvera toute sa vie la délivrance des Grecs : « Une confidence grave et forte, dit M. Hanotaux, s'établit entre eux. Ils savaient tout l'un de l'autre. Ils portaient sur les choses un même jugement » .
Ainsi se forme, pour ainsi dire, dans le moule national disposé par les siècles, l'homme d'État type de l'ancienne France. Il est de son temps par son mélange de théologie et de politique, de calcul et de passion, de foi théorique et de scepticisme pratique ; il domine son temps par la simplicité et la suite de ses desseins, la conscience qu'il a de ses intentions, la constance de ses
(1) Voir l'étude ci-après : le père Joseph.
volontés; il a par- dessus tout la proportion dans les idées et dans les actes, la mesure admirable dans l'application des forces.
Grande âme aux grands travaux sans repos adonnée.
Il est né pour commander et digne du commandement; il prendra les hommes par la raison et par les entrailles. Il est autoritaire, persuasif, séduisant, au besoin sensible. Il a le don des larmes, « une mobilité nerveuse, tout d'abord sincère, plus tard calculée et voulue » . D'ailleurs, avec sa grâce ecclésiastique et son élégance de gentilhomme, il est, à trente ans, déjà maître de lui, cachant son inquiétude sous un sourire de courtisan; gouvernant ses nerfs, il s'est fait un code de dissimulation ; il sera fourbe, susceptible, vindicatif; sans scrupules de conscience dans les affaires, sans scrupules d'amitié avec les hommes; il tuera impassiblement ceux qu'il n'aura pu gagner ni dompter. « Fils d'une race de soldats, il est homme d'action ; petit-fils d'un avocat célèbre, il a le sens des lois et des affaires ; prêtre, évêque, il cache, sous sa robe, les doubles ambitions et les doubles facultés qui lui viennent de ces deux origines. Trois classes, clergé, noblesse et tiers état, divisent alors la nation française. Richelieu prend quelque chose à chacune d'elles ; il se trouve, si je puis dire, placé exactement à leur point d'intersection. Sa carrière est la résultante de leur action historique. »
C'est cette carrière que M. Hanotaux va maintenant dérouler (1). Voilà, pour me servir de sa propre expres-
(1) Depuis que cette étude a été écrite, la seconde partie de l'ouvrage a paru : Le chemin du pouvoir, le premier ministère, 1614-1617. Paris, 1896.
sion, l'ouvrier à pied d'œuvre, œuvre poursuivie dans l'incertitude et dans la fièvre, traversée de luttes subtiles et tragiques. M. Hanotaux montrera de quelle trame incessamment déchirée, rompue, renouée péniblement, se fait la carrière de l'homme d'État, même la carrière la plus suivie de l'homme d'État le plus puissant qui fut jamais. Il montrera, dans cette carrière si féconde, réparpillement du temps et des forces; l'égrènement douleureux de la vie ; les efforts pour garder le pouvoir, plus compliqués que l'exercice même du pouvoir; le cabinet du roi plus difficile à gouverner que l'Europe; le génie d'État comme pillé par l'intrigue de cour; l'inquiétude du courtisan rongeant et émoussant l'esprit du ministre, a On verra, dit M. Hanotaux de quelle accumulation d'efforts quoditiens sont faites les œuvres durables. On verra que le mérite et le bonheur ne suffisent pas, mais qu'il faut aussi, et par-dessus tout, une énorme dépense de volonté et de persévérance. C'est la plus forte apologie qu'on puisse faire des grandes existences que de laisser entrevoir le fourmillement des petits événements et des petites difficultés qui les ont embarrassées, sans les détourner. » Spectacle fortifiant, « il apprend aux hommes à ne pas ramener leurs œuvres à la mesure de leur courte vie, à se tenir aux lignes générales, aux idées qui durent et sont maîtresses du temps » .
Richelieu, dit Michelet, trouva dans les ordres voyageurs « des agents pour les affaires extérieures, pour son espionnage de l'Espagne, de la Méditerranée. Le chef de cette administration équivoque était le fameux du Tremblay, le capucin Joseph, vieilli dans la diplomatie, homme très dangereux, qui servit longtemps Richelieu, mais qui faillit le perdre. Il avait le goût, le talent de la police. . . Le curieux, c'est que ce politique avait eu pour vocation primitive l'idée d'une poétique croisade d'Orient, qu'il fit du moins en vers, sous le titre baroque de la Turciade... Par une alliance bizarre de tendances contradictoires, sous l'homme de police il restait du poète, un rêveur chimérique. » Ce portrait tracé d'impression d'après le Véritable père Josef de Richard, où tous les traits sont tirés au monstrueux et déformés, résume l'image que le public s'est faite du
(1) Le père Joseph et Richelieu (1577-1638), par Gustave Fagxiez. Paris, Hachette, 2 vol. in-8° 1894.
fameux collaborateur de Richelieu : un Fouché encapuchonné, parodiste grimaçant de Pierre l'Hermite, comme le duc d'Otrante l'était de Jean-Jacques Rousseau. L'image est infidèle. M. Gustave Fagniez a consacré toute une carrière d'érudit à la reconstituer.- Il a apporté, dans la mise en œuvre de son travail, la composition, les idées générales, les études de caractère , les jugements de l'historien.
« Si grands qu'aient été Richelieu et le père Joseph, dit M. Fagniez, si grande que nous paraisse leur influence, ils sont dépassés et un peu effacés par les événements où ils ont joué un rôle et qui, commencés avant eux, se sont poursuivis, achevés et pleinement caractérisés après. C'est le sort des hommes d'État d'être un peu éclipsés par leur œuvre, de n'en avoir point tout l'honneur... » On peut objecter que leur œuvre étant l'affaire essentielle de leur vie et la raison d'être de leur gloire, elle les place dans leur véritable perspective historique. Il arrive d'ailleurs aux plus illustres que l'œuvre leur ajoute comme une gloire de reflet. On joint au mérite de leurs intentions celui de conséquences très éloignées qu'ils n'avaient pu prévoir. On leur dresse, au fond de longues avenues, des statues triomphales. Richelieu, sous ce rapport, n'a pas eu à se plaindre de la postérité, et, grâce à M. Fagniez, le père Joseph, enfoui jusque-là dans les décombres du. cloître et les broussailles politiques, aura aussi son monument.
L'action commune du cardinal et du capucin a eu deux grands objets, la réforme de l'Église française, l'établissement de la diplomatie classique de la France. M. Fagniez s'est rendu familiers ces deux ordres d'idées si différents. Il s'est imprégné de l'esprit de son héros ; je trouverais même, pour mon goût, que l'empreinte a
peut-être été trop profonde et se marque un peu trop parfois sur l'esprit de l'historien. Sainte-Beuve, dont le Port-Royal demeure le chef-d'œuvre du genre et le parfait modèle, s'était fait janséniste pour comprendre ses « Messieurs » ; mais, pour les juger, il redevenait lui-même, c'est-à-dire le plus dégagé des esprits. A part cette nuance, qui sur quelques articles d'orthodoxie n'a pas toujours été observée, on peut dire que M. Fagniez. a su vivifier par les exemples de ce maître les fortes méthodes de "F École des chartes.
Autant qu'il était possible de débrouiller et de dégager la part de Richelieu et celle du père Joseph dans leur œuvre commune, de discerner entre eux les différences, parfois les divergences de vues, M. Fagniez y a réussi. Mais que l'entreprise était malaisée! qu'elle exigeait de patience, d'attention et de sagacité! Ce sont deux infatigables marcheurs : ils partent et ils arrivent ensemble; mais ils ne vont pas toujours de la même allure; l'un préfère l'ombre et recherche les fourrés, l'autre les percées et les clairières; lequel a mené l'autre ici, l'a arrêté là, a fait choisir ce détour ou ce sentier? On n'a le plus souvent, pour le conjecturer, que le moule très creusé des bottes du cardinal et la trace fort effacée des sandales du capucin. Quant aux propos tenus, nous en sommes réduits au monologue. Richelieu a rédigé son rôle; mais pour reconstituer celui du père Joseph, il ne reste guère que les répliques et quelques raccords.
Richelieu a laissé des Mémoires où il expose ses actes et un Testament politique où il indique ses desseins. Le père Joseph n'a rien laissé que des fragments incomplets. Il faut donc rechercher les caractères des personnages et les circonstances de l'action, si l'on veut
remettre les personnages sur la scène, comme ils y ont paru, l'un à côté de l'autre. M. Fagniez a été conduit, de la sorte, à traiter les plus graves questions de la politique générale de la France durant le ministère de Richelieu, et il est parvenu à faire sortir de l'ombre sur laquelle la figure du cardinal se dessinait seule, la figure du père Joseph. C'est un masque d'extatique et d'ascète, avec un front de penseur, une bouche d'orateur et de diplomate, insidieuse et persuasive, ouverte à l'homélie, complaisante à la ruse ; des yeux que la jeunesse avait faits ardents et que l'ardeur qui consumait l'âme a offusqués peu à peu sans en effacer l'éclat métallique; la barbe hirsute, les sourcils lourds, des joues creusées, maculées par les plaques rouges d'un sang échauffé qui coule mal, le nez charnu, au flair subtil, complètent une physionomie de conquérant en froc qui prie avec ferveur, mais dont la ferveur même n'est que de l'action refoulée qui fermente.
François du Tremblay, en religion le père Joseph, était né d'une famille de parlementaires, processifs par goût, chicaneurs par tempérament, ardents à juger pour le roi, âpres à plaider pour leur propre compte et souvent en procès les uns contre les autres. La mère, une Lafayette, appartenait à une branche protestante de la famille. Ses parents, plus intéressés, à coup sûr, que fanatiques, la firent élever dans la religion romaine :
elle ne fut jamais qu'une catholique tiède. La ferveur de son fils paraît l'avoir inquiétée, et elle s'opposa tant qu'elle put à la vocation de François. Cette vocation, très sincère et très spontanée, se dessina dès l'enfance. François du Tremblay reçut l'éducation d'un gentilhomme destiné au monde et aux affaires : les humanités, l'italien, l'espagnol, — les « langues vivantes » d'alors, — comme l'anglais et l'allemand aujourd'hui. Il passa par une Académie où il fit l'apprentissage des armes, puis on l'envoya en Italie, qui était la grande école de la politique. Rien ne prévalut contre l'appel de la foi. « Le sacrifice sanglant de la charité » attirait irrésistiblement du Tremblay. Il se donna tout entier et pour toujours, de cœur et d'imagination d'abord, de raison et de conseil plus tard : il fut un moine chaste, zélé, pieux, Le monde ne le reconquit que par la politique, et la politique ne l'enleva pour ainsi dire à lui-même que par une sorte de déviation insensible du génie qui le portait au prosélytisme religieux.
Il était né politique au même degré qu'apôtre. Autrefois, aux débuts de la monarchie franque, au temps de Charlemagne, au siècle des croisades, ses qualités très complexes eussent trouvé leur emploi dans toute leur plénitude : il eût paru un caractère puissant et simple. Au dix-septième siècle, à la cour de Louis XIII, dans une Europe déchirée par les guerres de religion, en plein libertinage de pensée, quand l'État se séparait de l'Église, le droit public du droit canon et la raison d'État de la conscience chrétienne, il dut se diviser pour vivre toute sa vie et pour donner tout ce qu'il possédait de ressources aux deux causes qu'il servait avec une passion égale : la cause de la religion catholique et celle du royaume de France. La vie laïque, celle de la
politique et des affaires, et la vie religieuse, celle de l'oraison et de la charité, ne se pouvaient plus confondre désormais. Il y avait un mur entre le cloître et la chancellerie. Le père Joseph s'y ouvrit une porte dérobée dont il garda la clef. Il se partagea, passant de l'une à l'autre profession, tout à chacune et tout aux deux, dans le fond de son être, mais avec des occupations et des emplois si différents qu'il parut porter deux visages, et de l'une des âmes les plus fortement trempées de son temps tirer une existence double, pleine de contrastes et de contradictions.
L'exaltation patriotique accompagne, chez lui dès la jeunesse l'exaltation religieuse ; il hait également l'Espagnol et le huguenot, l'étranger ennemi et le Français hérétique. Il veut l'unité dans l'Église et l'unité dans l'État. Il la voudrait dans le monde. Son imagination mystique est chimérique aussi : il rêve la délivrance des Lieux saints par l'Europe pacifiée et réconciliée dans la foi, une croisade de la république chrétienne débordant sur l'Orient : Henri IV, saint Louis, Innocent III ressuscites pour le salut du monde. Il est poète, il rime ses rêveries; mais il est politique, et, pour l'exécution de ses desseins qui l'emportent à l'infini, il dispose des approches qui sont des merveilles d'habileté, de perspicacité, de prévoyance. Il a ce trait singulier du génie de Bonaparte, l'art de préparer dans le plus minutieux détail les étapes premières d'une marche à l'impossible (1).
Il retourne à Rome ; il va en Espagne ; il voyage comme les moines de son ordre, en froc et en sandales.
fl) Voir, dans le très curieux et intéressant ouvrage de M.. Frédéric Masson. Napoléon chez lui, le chapitre intitulé : « Le travail. » Paris,. Deotu, 1894, p. 170.
Il fait la route à pied, gitant où il peut et jeûnant dans le désert, par le froid, par la neige...
Je cours d'un pas glissant, sans reprise d'haleine, Affamé, nud et las...
En route, il voit, il écoute, il étudie les hommes, non seulement ceux qui prétendent mener les États, mais surtout ceux qui sont menés et que les meneurs négligent de connaître, la poussière humaine qui couvre les grands chemins, les peuples. Ce sera sa supériorité de pénétrer, parles chancelleries, les âmes de cour; par la confession, les âmes mondaines; par les voyages à pied, les âmes populaires. Le diplomate accompagne en lui le pèlerin. Il crée un ordre, le « Calvaire » , et il y professe avec une onction exquise les doctrines du docteur serapliicjue; mais s'il contemple, en extase, l'image de saint Bonaventure prosterné au pied de l'autel, il admire, en Richelieu « l'aiglon qui approche des rayons du soleil sans cligner les yeux » . Il enseigne aux religieuses du Calvaire la vision prophétique, et il rapporte au- roi, appliquées à la politique très pratique du jour et de l'heure, les prophéties et les visions des saintes filles. « Je ne contredis pas, dit Jésus-Christ à Tune d'elles, que le roi se divertisse des ennuis de cette vie par quelques honnêtes plaisirs à quoi il se plait et que je ne l'ai pas désagréable, mais cela ne le doit empêcher, comme je vous ai dit souvent, qu'il ne mette son affection principale et son temps à faire ce qu'il doit par ordre. Maintenant il faut qu'il s'applique à ce qui regarde la guerre. .. Il faut aussi qu'il s'abstienne de ce qui peut nuire à sa santé, comme est la mélancolie et le chagrin de quoi je le garantirai, s'il s'aide de sa part... » Ces conseils d'en
haut, les plus réconfortants du monde pour l'àme maladive de Louis XIII, étaient toujours pleins de bon sens et d'à-propos.
Le père Joseph devint vite un subtil connaisseur d'hommes : il en était né manieur et directeur. Séduisant, tantôt par sa bonhomie, tantôt par l'élévation de ses pensées, il était fuyant aussi, et qui le pratiquait le soupçonnait aisément de bonhomie feinte, d'élévation de commande et de fourberie concentrée. Il possédait de merveilleuses facultés d'adaptation et de travail. Il passait d'un sujet à un autre sans que sa mémoire, toujours alerte, lui manquât jamais. Il paraissait absorbé dans l'affaire qu'il traitait, et, cette affaire finie ou suspendue, celle qui suivait le trouvait aussi appliqué et inventif. Il dictait en un style d'un cours lent et lourd, mais plein, vigoureux, insinuant, des dépêches aussi remarquables par la tenue des idées que par la subtilité des indications. Il pouvait, dit un contemporain, « dicter quatre heures entières des mémoires et instructions pour des ambassadeurs, sans qu'il s'y trouvât non seulement rien de superflu ni hors de sa place, mais où la matière était pressée en sorte que chaque article semblait être le principal de la commission... Il ne pouvait assez admirer comme, dans une continuelle occupation d'affaires si fort importantes, capables d'occuper et de lasser plusieurs des meilleures et plus fortes têtes, il pouvait non seulement subsister, mais encore garder dans un si grand embarras et presse continuelle de monde, une si grande tranquillité d'âme et avoir l'esprit si présent en chaque chose qu'il semblait n'avoir que celle-là à faire... » Très passionné et très maître de lui, il se reprenait aussitôt à complimenter et à sourire, s'il s'était, un instant, abandonné à parler avec trop de sécheresse ou « d'accent » .
Le pape Paul V, quand il le reçut à Rome, fut quelque peu déconcerté de la flamme subite qui se dégageait de tous les discours de du Tremblay. Cet Italien, fort avisé et d'esprit plus fin qu'étendu, jugea que le moine français était possédé d'un « démon aussi séduisant qu'inquiétant » . C'était dans tous les cas un démon très conspirateur et très policier. Le père Joseph avait un grand faible pour les moyens occultes en politique. Il n'y apportait aucun scrupule; tout lui était bon, du moment que c'était un moyen. Il excellait aux coups fourrés, au manège des espions et des trahisons, aux manœuvres souterraines, aux achats d'hommes et de papiers, inépuisable en mines et contre-mines, semblant voir plus clair dans l'obscurité qu'au grand jour, tenebroso cavemoso, disait de lui un cardinal. Ce pendant qu'il chemine ainsi dans les souterrains, couloirs et escaliers dérobés, son grand rêve de prosélytisme en France et d'affranchissement en Grèce et en Palestine l'obsède toujours :
...0 Grèce déplorable Ma douleur se souvient...
Ce philhellène de l' avant-veille écrit ses Messéniennes dès l'an 1618.
J'ignore où mon dessein, qui surpasse ma vue,
Si vite me conduit ; Mais comme un astre ardent qui brille dans la nue
Il me guide en la nuit.
Le lieu où ce dessein le mène est le plus formidable laboratoire d'alchimie politique qui se soit bâti. Frédéric aurait pu y prendre des leçons de perfidie, Fouché des leçons d'astuce et Talleyrand des leçons détenue
et de dextérité. Le père Joseph organise en France des missions qui travaillent à l'absolutisme de l'État en même temps qu'à la conversion des huguenots ; en plantant leurs croix, ses missionnaires plantent les jalons de la route royale. Il fonde des missions en Orient qui travailleront à la propagation de la langue française en même temps qu'à la propagation de la foi romaine. Tout en caressant, et jusqu'à la fin, sa chimère de délivrance des Lieux saints, il se soumit aux volontés de son ami et l'aida, de tous ses moyens, à réunir l'Alsace à la France. Le cosmopolitisme catholique de notre capucin s'arrête au point où il se croise avec l'intérêt du roi. C'est en cela seulement que le père Joseph est un moine peccable, qu'il devient à Rome un moine suspect et que, finalement, pour se montrer plus Français que capucin, plus dévoué au roi de la France que soumis au général de son ordre, il manquera la pourpre et le chapeau.
Richelieu et lui se complètent : le père Joseph, plus idéaliste dans les conceptions et, en même temps, plus entreprenant dans l'exécution; le cardinal, plus limité dans ses propositions, plus mesuré aussi dans la lutte et la mise en œuvre. « L'amitié est égale des deux côtés, rapporte un nonce, l'influence ne l'est pas, le religieux subissant celle du cardinal plus qu'il ne le soumet à la sienne. » Le réalisme puissant du cardinal s'impose au moine et le prend par son côté de praticien passionné
et d'empirique. En revanche, clans les crises, le capucin soutient le moral de son ami : le ressort se détend et il le resserre. Richelieu est un nerveux, le père Joseph un sanguin. En 1636, Richelieu eut un accès d'affaissement : il doutait de son œuvre, de sa vie, de ses forces. a Votre faiblesse, lui dit le père Joseph, est-elle le moyen d'attirer la divine miséricorde? N'est-elle pas faite plutôt pour exciter la colère de Dieu et enflammer sa vengeance? » Telles étaient ces âmes exaltées tout à la fois et sensées, grandes et vraiment contemporaines des héros de Corneille.
On aperçoit çà et là et l'on devine par rencontres entre le cardinal et son collaborateur quelques crises d'amour-propre plus que d'amitié, où le cardinal est le plus souvent l'offenseur et se montre le conciliateur. Le père Joseph ressentait profondément toutes choses. Une divergence sérieuse, une discussion vive, l'apparence d'un manque de confiance étaient pour lui une souffrance. Il se retirait alors en son cloître, cachant son chagrin et dissimulant sa mortification. Richelieu Fallait chercher, le consolait, le ramenait. Le caractère du cardinal gagne à ce livre, en ce sens qu'il devient plus humain, que les faiblesses y participent et que, nous touchant par là, il nous prend aux entrailles ; pour nous sembler un homme à l'âme troublée parfois, il n'en, paraît pas moins élevé au-dessus des hommes.
Richelieu discutait avec son ami les desseins et les directions d'ensemble. Il laissait volontiers au père Joseph la corvée des audiences, la rédaction des dépêches, les instructions et commissions des agents, toute la « mécanique » et toutes les écritures; mais il s'en faisait minutieusement rendre compte, et de ces rapports il méditait et développait les idées. Il travaillait souvent la nuit, se
levant à deux heures du matin et écrivant jusqu'à cinq. Dans le jour, il avait la cour, il avait aussi les nobles loisirs où il se reposait, les lettres et la société, puis les commérages de police qui étaient, comme à tous les meneurs d'hommes, son divertissement et sa part de petitesse humaine. Le père Joseph ne se divertissait jamais. Le matin, après que Richelieu s'était recouché, ri lui apportait les dépêches dictées auparavant ; il recevait les diplomates, les missionnaires, les émissaires secrets, toute la troupe des agents. Puis il retournait auprès du cardinal et traitait avec lui les affaires en présence des secrétaires d'État. Ce conseil durait jusque vers onze heures. Vers midi, le père Joseph allait dire sa messe, car tout ce travail écrasant s'était fait à jeun. Il recevait encore après sa messe, dinait en hâte, recevait encore, dictait, écrivait jusqu'au souper. Le soir, il demeurait chez le cardinal jusque vers neuf ou dix heures, causant de la politique quand le souci les en obsédait encore, et de théologie, par prédilection, quand ils se sentaient l'esprit libre. Nulle trêve du corps ni de l'intelligence, nulle complaisance aux sens, pas même celle de la table. « Ne se trouvant jamais eu compagnie de jeux ou d'autres passe-temps, ne prenant point de temps pour se divertir ni débander l'esprit, raconte un contemporain. S'il voulait un peu sortir sur le soir, il était incontinent assiégé de monde pour lui parler d'affaires, de quoi j'ai eu si souvent tant de compassion que, le voyant si abattu de corps et d'esprit, je n'osais l'aborder. »
Il n'y avait d'éclaircie et comme de courant d'air dans sa vie que quand, par rencontres, « venant à toucher en propos de paroles des choses spirituelles, vous le voyez revenir à soi et montrer un visage gai, oubliant
toutes autres choses » . L'oraison était son seul repos, le couvent du Calvaire son seul refuge. Le style de ses entretiens changeait avec le lieu. « Il s'élevait à la vie unitive par des chemins égayés d'une végétation envahissante d'allégories. » Le temps qu'il parvenait à dérober aux affaires, « il s'en servait pour s'enfermer davantage et traiter de dévotion avec les bonnes religieuses du Calvaire, pour leur faire des conférences spirituelles, qu'il faisait avec tant de ferveur, de lumière et une si haute doctrine mystique..., que jamais personne de Saint-Benoît n'avait jamais si bien compris l'esprit de saint Benoit comme Dieu le lui avait communiqué... »
L'esprit tendu lorsqu'il n'était point exalté, l'intelligence toujours en travail, de grands desseins qui absorbent, des détails misérables qui encombrent la vie, des obstacles qui impatientent, des passions qui usent l'âme, des efforts continuels qui la rongent; un travail excessif, des austérités déprimantes, une détestable hygiène, le plus effroyable « surmenage » qui se puisse imaginer : son tempérament y résista jusqu'à soixante et un ans. A cet âge, le père Joseph eut une attaque d'apoplexie; il n'en tint compte et continua son labeur. Le 13 décembre 1638, il eut une seconde attaque, au cours d'une exhortation qu'il faisait au Calvaire; il surmonta l'étourdissement et se reprit encore à vivre, c'est-à-dire à travailler. Ou le crut hors de danger. Le 15, il dit son office, prit sa collation, se fit lire, comme à son ordinaire, V Histoire de la conquête de la Terre sainte par Godefroy de Bouillon. Pendant la lecture, sa tête s'inclina, et il perdit le sentiment. Il ne le recouvra plus.
Les découvertes de M. Fagniez ne modifient point le spectacle de l'histoire ni l'enchaînement des grands
faits : elles en modifient sensiblement le dessous et l'explication. A force de patience, notre auteur arrive à détacher les traits de la figure mouvante, expressive, étrange, « la vraie effigie » du père Joseph, sur un fond historique qui embrasse un quart de siècle, le plus fécond peut-être pour la formation de la France en État national. De pareils caractères, entiers avec tant de contrastes, complexes avec une si puissante unité, amples avec tant de minuties, sincères avec tant de contradictions, ne se voient plus, chez nous, de notre temps. Peut-être en rencontrerait-on encore de pareils dans quelque cabinet du Vatican ou dans quelque couvent de Russie; mais pour nous les représenter vivants il faut les dédoubler au moins et, pour y trouver des analogues en notre siècle, supposer réuni tout ce qui, malheureusement pour nous, a été séparé, l'imagination chimérique de l'auteur des Idées napoléoniennes et le génie d'action du comte de Gavour.
LA
« Savez-vous, disait Napoléon, de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi de Prusse, de Frédéric. Je crois que celui-là est un de ceux qui ont le mieux su leur métier dans tous les genres. »
Il semble, au premier aperçu, que rien ne soit plus facile pour un Français que de comprendre, analyser et juger le grand Frédéric. Nous nous piquons de clarté, et c'était l'esprit le plus lucide du monde ; nous nous piquons de logique, et il était la conséquence même; nous nous piquons d'être exempts de préjugés, et jamais homme n'en fut dépouillé à ce point ; nous nous piquons de n'être pas dupes, il n'a été la dupe de personne, surtout de lui-même, et il a dupé tous ses contemporains; nous nous piquons d'expliquer les grandes choses par les petits faits et de n'admettre, en histoire comme en politique,
(1) Un volume iu-8° par Ernest Lavisse, de l'Académie française. Paris, Hachette, 1890.
que des causes à l'usage des gens du monde, il professait que tout dans la politique se fait « par compère et commère » , et il affectait de n'admettre d'autres lois pour l'histoire que les caprices de « Sa Sacrée Majesté le Hasard » . Et cependant peu d'hommes ont été plus mal compris en France, j'entends par les gens qui font profession d'expliquer les autres, les diplomates et les critiques. Ils se sont mal trouvés : les premiers, d'avoir pris au sérieux ses boutades sur le hasard; et les seconds, ses vertus de philosophe. Michelet, par quelques traits inimitables, Sainte-Beuve, dans deux de ses plus profondes études, l'avaient mis à son rang dans l'histoire et dans l'humanité. Aujourd'hui, le courant nous porterait plutôt à le rabaisser, par antipathie de son œuvre, comme il est advenu pour Napoléon Ier sous le second empire. Cette tête où Mirabeau découvrait un des plus beaux moules de la pensée humaine se réduirait facilement, à nos yeux, à une sorte de prototype cynique et grimaçant de Bismarck. On retournerait volontiers contre Frédéric ce hasard dont il a tant abusé dans ses propos de table et auquel il se fiait si peu dans sa conduite : la chance aurait opéré toutes ses victoires; ses défaites seules demeureraient logiques et démontreraient la supériorité de ses adversaires. Prenons-y garde!
En histoire, le vrai doit être vraisemblable. Avec le Frédéric « fin de siècle » d'il y a cent ans, tout s'expliquait dans la carrière de ce roi, sauf le partage de la Pologne, qui y tient cependant une très grande place; avec le Frédéric « fin de siècle » d'aujourd'hui, rien ne s'explique plus que ce chef-d'œuvre d'intrigue, qui pourtant n'est qu'un épisode du règne.
M. Ernest Layisse, traitant de la jeunesse de Frédéric, a eu l'ensemble de ce règne toujours présent à la pen-
sée; c'est ce qui fait la force et la vérité de son ouvrage. 11 a entrepris d'expliquer le caractère de l'homme en étudiant sa jeunesse, et de faire comprendre l'œuvre du roi en exposant l'état de la Prusse pendant les années où Frédéric n'était encore que prince royal. Le premier volume de l'ouvrage va de la naissance de Frédéric à son mariage, 1712-1733; ce sont les années d'éducation, de persécution, d'épreuve et d'apprentissage. M. Lavisse a scruté tous les documents, imprimés et manuscrits, en France et en Allemagne. Il s'est familiarisé, par des lectures et des voyages répétés, avec le temps, les hommes, les lieux. Son livre y a pris une rare intensité de vie et une couleur qui donne l'impression réelle des objets. Il a su rendre, en quelques touches sobres, mais larges et profondes, le charme singulier de la nature de l'Allemagne du Nord, ingrate au premier coup d'œil, qui captive bientôt par sa monotonie même et qui dégage ensuite je ne sais quelle pénétrante mélancolie dont la mémoire ne se détache plus : ces plaines infinies aux ondulations molles, vaguement bordées de forêts de sapins, ces dégradations de la verdure tendre des herbes à la ver due sombre des bois, ces fleuves aux eaux lentes, aux berges plates, ces paysages « en eau et en ciel » que les maîtres hollandais ont si merveilleusement peints.
Les qualités d'historien de M. Lavisse sont des qualités rares et sont bien à lui : l'art des divisions nettes et de la construction forte, le relief constant des idées et du style, une phrase plus ramassée que coulante, plus de saillie encore que d'éclat, plus d'autorité que d'insinuation. Les objets et les hommes sont présentés successivement sous leurs divers côtés, mais toujours en face de l'observateur et en pleine lumière, comme une
statue qui tournerait sur son piédestal : un résumé de quelques lignes, un raccourci de quelques traits concentre et résume l'image totale que Fauteur veut imprimer dans la pensée. C'est un maître. Il enseigne toujours en écrivant; mais c'est le moins pédant des maîtres : il ne cherche ni à étonner ni à éblouir, il sait être familier.
11 est historien et il s'entend à enchaîner les effets et les causes. Il ne nie point le hasard; mais il y voit surtout la rencontre de causes indéterminées et d'effets inexpliqués. « Ne nous y trompons point » , disait le grand Frédéric quand il parlait pour l'État prussien et non pour la galerie des illustres badauds des lettres, « la fortune, le hasard, sont des mots qui ne signifient rien de réel... Saisir l'occasion et entreprendre lorsqu'elle est favorable... le chef-d'œuvre d'un homme habile est de taire chaque chose en son temps. » C'est la philosophie de l'histoire que Méphisto professe dans le fameux dialogue avec l'écolier. « Le guerrier et la politique, disait La Bruyère, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le préparent; ils l'attirent et semblent presque le déterminer... Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu. »
M. Lavisse s'attache à dégager cette part des occasions qui fait que le génie trouve son élément, et cette part du génie qui fait que l'occasion, toujours passante et flottante, est saisie et employée par l'homme. Ce n'est pas à notre auteur que l'on pourrait reprocher de diminuer la portée des événements qu'il expose. Il possède au plus haut degré une qualité qui le disposait merveilleusement à l'intelligence de son sujet, je veux dire le sen-
timent de la force publique, expression de la santé des peuples, et ce sens des choses de l'État qui est à l'historien ce que la raison d'État est au politique.
« Le principal intérêt de l'histoire de la jeunesse de Frédéric, dit M. Lavisse, est qu'elle nous montre la lutte des éléments contraires dont la fusion constituera la Prusse. Depuis que Frédéric est sorti de l'enfance jusqu'au jour où, marié malgré lui, il commence à vivre chez lui, loin de Jupiter et de sa foudre, le père et le fils sont en lutte continue. Ils ne sentent que leurs dissemblances. A de rares moments près, où ils entrevoient la justice qu'ils se devaient, ils se haïssent et se méprisent : le fils désire la mort de son père; le père promet une belle récompense au messager qui lui apportera la nouvelle de la mort de son fils. Ils ne savent pas ce qu'ils valent l'un et l'autre, ni qu'ils travaillent chacun à sa façon, aussi nécessaires l'un que l'autre, à décider , comme dira Frédéric, l'être indécis de la Prusse. »
Voilà qui explique pourquoi le père, Frédéric-Guillaume, occupe dans le livre autant de place que Frédéric lui-même. Figure bizarre, expressive, toute en contrastes, que M. Lavisse a su reproduire dans sa vivante complexité et rendre, sinon sympathique, — le personnage est tour à tour grotesque, pathétique et odieux, — au moins intéressante. Sanguin de complexion, Frédéric- Guillaume « était né inquiet et turbulent, prédisposé à
malmener la vie; et la pratique de la vie, renforçant et aggravant le naturel, a fait de lai un des personnages les plus tourmentés de l'histoire. Il a souffert du corps comme de l'esprit. Dans sa figure ovale, à front haut, sérieuse et froide, s'ouvrait un grand œil mobile pour tout voir, mais d'une fixité terrible quand il voulait regarder un objet ou lire dans une âme. La lèvre semblait toujours prête à parler, point pour dire des choses aimables, mais pour interroger avec une expression de dédain, comme si elle eût été sûre que l'interlocuteur fût un menteur ou un coquin. »
11 est laborieux, minutieux et puéril, avec des conceptions puissantes, extravagant parfois; ailleurs, d'un bon sens profond et presque imposant. Il y a en lui je ne sais quoi d'énorme, de pantagruélique, et bien que M. Lavisse ne s'en pique en aucune manière, maintes pages de son livre,, justement parce qu'elles sont animées et prises sur nature, évoquent des souvenirs de Rabelais. Voyez, par exemple, pour prendre l'impression du milieu, cette fête que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, offre au roi de Prusse :
Trente mille hommes mangèrent et burent sur deux lignes de tables, à l'extrémité de chacune desquelles était un trophée composé de la tête d'un bœuf dont la peau recouvrait comme une draperie les quartiers rôtis de l'animal. Entre les deux rangées chevauchèrent les Majestés de Prusse et de Pologne, et leurs deux fils, salués par les vivats et les bonnets jetés en l'air. Puis les deux rois et les deux princes allèrent prendre place à une table d'où ils dominaient cette ripaille immense. Au dessert des Majestés, apparut la merveille de la journée. Une tente, gardée par des cadets, laissa tomber ses toiles , et l'on aperçut un gâteau long de quatorze aunes, large de six, qui avait absorbé six cents œufs, trois tonnes de lait, une tonne de beurre, etc., etc. Sur un signal donné par le grand architecte de Sa Majesté Polonaise, un charpentier, armé d'un couteau gigantesque dont il portait
le manche sur son épaule, pratiqua des entailles dans les flancs du monstre.
La distribution des gâteaux aux tables des princes et des hôtes de distinction acheva le festin. Alors, les colonels et les officiers de chaque régiment, précédés de leur musique, épée nue, défilent devant les deux Majestés et les deux Altesses. Chaque groupe s'arrête devant la table; à chaque groupe, les rois portent une santé, en vidant un verre de vin (après tant d'autres). Les officiers ont aussi des verres, qu'ils jettent en l'air après avoir bu. Soixante pièces de grosse artillerie accompagnaient les toasts. C'était une fantaisie étrange et colossale, une débauche de royauté en liesse.
Dans son intérieur, Frédéric -Guillaume ne se livre point à des prodigalités de la sorte. Encore que grand chasseur et grand mangeur, il demeure économe, tout en se montrant vorace. Il fume sans relâche. Son palais est une tabagie. Il fonde une « société des sciences », mais il a une façon singulière de traiter ses savants :
Il avait à son service personnel un savant du nom de Gundbling, un vrai savant, un polygraphe, dont il employait les connaissances très étendues en matière de droit et de politique. Il avait fait de lui son commensal et l'habitué indispensable de la tabagie. Entre autres faveurs dont il le gratifia, il lui avait donné la libre disposition de la cave, sachant bien que le docteur en userait et en abuserait. Il le soûlait tous les jours; il s'amusait et voulait que l'on s'amusât du pauvre sire par des farces déshonorantes et sales. Il l'avait nommé fou de cour, pour l'affubler ensuite de toutes les dignités qu'il jugeait ridicules. Il le fit grand maître des cérémonies , grand chambellan , baron avec des armoiries grotesques, et président de la Société des sciences, président après Leibnitz !
Un autre président est l'astronome Graben :
Le roi se donna la peine de rédiger le diplôme de nomination. Il y vante les connaissances de Graben en antiquités, monnaies anciennes et nouvelles, en physique, botanique, mécanique,
hydraulique, pneumatique, statique, en la cabale, en l'art de connaître et examiner les mauvais esprits avec l'usage et l'abus qu'on en peut faire, en la doctrine merveilleuse des préadamites, en histoire, en logique, dans l'art combinatoire de l'algèbre, etc. Graben avait l'administration du calendrier. Il devait être circonspect dans ses prédictions, annoncer le moins possible de mauvais jours, le plus possible de bons jours.
Frédéric- Guillaume n'aime point la comédie, qu'il trouve vaine, fade et périlleuse aux mœurs. Il s'amuse à habiller en hommes des oursons et des singes, et. leur fait jouer la « comédie humaine » à la manière du moyen âge. Il se plait aux exercices de saltimbanques. Il admire fort un certain Eckenberg, hercule de foire, qui porte un canon à bras tendu, et il lui donne un diplôme. Il aime la musique, et il s'y entend. Heendel le charme : il goûte les compositions de ce chantre biblique, héroïque et grave, comme il ressent la poésie des psaumes : cette musique et cette poésie répondent à ce qu'il y a en lui de sain et de fort. Mais « comme il ne pouvait s'empêcher de mêler l'ironie au sérieux et de tout pousser au gros comique, il fut ravi le jour où le maître de chapelle lui fit la surprise d'un sextuor de cochons. .. Le roi se fit répéter le morceau vingt fois, riant aux larmes et se tenant le ventre. » Avec cela, violent, despotique, ombrageux, passant sans réflexion du soupçon à la colère, le bâton toujours à la main, rossant ses gens, ses médecins, son fils même. « Il était souvent pris de mélancolie; pendant des heures il demeurait muet, de grosses larmes lui tombant des yeux. Il avait des terreurs nocturnes, sautait brusquement à bas de son lit, allait réveiller la reine... Ses accès de rage, où l'écume lui venait à la bouche, s'apaisaient dans l'hébétement. » Il aimait sa femme et l'estimait; toutefois, il ne fallait point qu'elle
contrariât ses caprices; sinon elle s'attirait des répliques comme celle-ci : « La perte d'une femme ne doit pas être estimée plus considérable que celle d'une dent creuse, qui ne fait de la douleur que lorsqu'on l'arrache, mais dont on est ravi d'être délivré, le moment d'après. » Un pareil homme ne pouvait être aimé.
Mais, dans son atelier de gouvernement, dans son labeur de roi, il faut le respecter et l'admirer. Il se considère comme l'intendant responsable d'un maître idéal et perpétuel : le roi de Prusse. Son fils et ses neveux diront : l'État prussien ; « Je suis, disait-il, le général en chef et le ministre des finances du roi de Prusse. » Toute sa vie, il a travaillé sous l'œil de ce maître qu'il savait redoutable. Il amasse a pour le roi de Prusse » des trésors en espèces ; il rassemble une armée, il crée une bureaucratie, premiers organes de la nation prussienne : la bureaucratie, qui fait une patrie aux Prussiens dispersés; l'armée, qui rend disponible, toutes les forces de l'État. « La Prusse des bureaux et des casernes, dévote au dieu des armées, obstinée au travail, fière d'elle-même jusqu'à l'orgueil, disciplinée jusqu'à la servitude, est bien celle que Frédéric-Guillaume a enfantée dans la douleur. » Et il n'en a pas joui. Il n'était point né pour l'action. Il craignait de dépenser son or et de faire tuer ses grenadiers. C'est son fils qui mettra en œuvre ces capitaux laborieusement accumulés. Mais ce fils pour qui il dispose tout l'État, Frédéric-Guillaume prétend aussi le façonner à sa guise, et ce fils, qui doit accomplir son œuvre en le dépassant, lui échappe par son génie même. C'est ici que le drame commence.
Frédéric était l'être du monde le plus dissemblable de son père. Il tenait de sa grand'mère, Sophie-Charlotte, « malicieuse, sérieuse aussi... avec une inquiétude charmante de femme philosophe et le frisson de l'inconnu » . « Sa curiosité n'était jamais satisfaite; sans cesse elle demandait le pourquoi du pourquoi à Leibnitz, son ami, qui ne savait point le lui dire. Elle aimait les arts autant que la philosophie, la musique surtout. Elle avait du goût pour la poésie. » Il tenait de sa mère, Sophie-Dorothée, qui était orgueilleuse, ambitieuse, passionnée pour les sciences, les arts, la société. « Il lui aurait plu d'être bien logée, royalement, avec de gracieux bibelots autour d'elle, comme les aimait le monde élégant du dix-huitième siècle. Elle s'était fait bâtir dans un faubourg de Berlin, au bord de la Sprée, une maison avec une galerie de porcelaine et des chambres décorées de glaces, si jolie qu'on la nommait Monbijou... » Elle y donnait à jouer, à souper, à danser. « Elle aurait donné des concerts de belle musique et tenu cercle de lettrés et de savants avec qui elle aurait conversé dans la seule langue que l'on pût parler en pareille compagnie, le français. »
Frédéric était fin, beau, délicat. Pour cet esprit merveilleusement « aigu, profond, subtil » , comme dit Rabelais, Frédéric-Guillaume concerta une belle discipline, chef-d'œuvre de pédagogie royale qui est demeuré classique. C'est un des morceaux où M. Lavisse a reconnu, ainsi qu'il le relève justement, « des mots, des phrases,
des gestes, des actions que nous entendons et voyons, répétés sous nos yeux » . Point de latin ni d'histoire ancienne, sauf de très haut et en passant; beaucoup d'histoire moderne, au contraire, celle de la maison de Hohenzollern en particulier, et dans cette histoire la recherche constante de la leçon politique, de l'enseignement d'État : discerner, d'après les conséquences, « ce qui a été bien de ce qui a été mal fait » . Le militaire, le métier de soldat appris en détail, cultivé avec prédilection. L'étude de l'allemand et celle du français, de façon à se faire un bon style dans l'une et l'autre langue. L'économie politique, le droit des gens, les mathématiques. Dans toutes ces études, beaucoup de faits, des précédents, peu de doctrines. En morale et en religion, la crainte de Dieu, seul frein des princes, l'horreur de l'athéisme, de l'arianisme, du socinianisme et du catholicisme; l'horreur surtout de la prédestination, dogme dangereux aux États et funeste aux sujets, parce qu'elle supprime la responsabilité et affaiblit le ressort du caractère.
Ce qu'il y avait de trop exclusif dans cette Realschule royale, les précepteurs le corrigèrent. Frédéric en eut, ensemble, de deux sortes : des officiers prussiens, qui lui enseignèrent l'histoire vécue, l'héroïsme en action, les devoirs du chef d'armée, et des réfugiés français, entre autres, La Groze, encyclopédie vivante, qui savait tout en un temps où l'esprit humain pouvait se piquer encore de tout embrasser et de tout comprendre; philosophe et lettré, libre esprit et intarissable causeur. Il lui enseigna l'histoire écrite et lui ouvrit l'intelligence de l'humanité. Ce concours de maîtres et ce mélange de méthodes se trouve être le plus favorable à la nature du génie qui couvait en Frédéric.
Mais le cœur, chez lui, manquait de tendresse; l'âme? encore que l'une des plus riches du monde, ne possédait point cette délicatesse qui chez beaucoup d'hommes a tenu lieu de vertu et que toute la force du caractère ne supplée point chez ceux à qui elle a manqué. Le milieu de cour où il vivait était fait d'ailleurs pour atrophier en lui ce qu'il possédait de nobles instincts et flétrir toute fleur de jeunesse : un étrange milieu, agité, non de scandales à la française, mais d'intrigues, de cabales à l'autrichienne, de complots « à la russe » . Les diplomates étrangers circonviennent le jeune prince et cherchent à le gagner à leur jeu. Il ne leur est que trop aisé de l'animer contre son père. Le père voit en ce fils, incompréhensible pour lui, une sorte de monstre à enchaîner et à dompter. Il l'enferme, il le fait espionner, il le sèvre de lectures, il le prive de plaisirs, il le bat. Les qualités natives de Frédéric se déforment peu à peu sous cette discipline brutale et taquine.
Il se passa en lui quelque chose d'analogue à ce qui advint de Talleyrand quand sa famille le contraignit à entrer dans l'Église. Frédéric n'était pas né hypocrite, il le devint; quand, plus tard, il se sentit libre de parler à sa guise et selon sa pensée, la mesure était faussée, et? ayant perdu la franchise, il tomba dans le cynisme.
Le voilà vers sa vingtième année : « Il répugne aux grandes fatigues, aux gros vins, à la grosse nourriture, aux grosses gaietés qu'aime son père. Il n'a de goût que pour les plaisirs de l'esprit; son intelligence est sollicitée par toutes les curiosités. Quelques-uns diraient aujourd'hui que c'est un intellectuel. » Il n'a ni religion ni moralité, « A quinze ans, il signe Frédéric le Filosophe. Dieu et la religion ne sont bientôt pour lui que des termes obligés de phraséologie royale A quatorze ans, il pré-
voit îa mort ou l'internement de son père, prend ses dispositions, complote avec des ministres étrangers, auxquels il fait des confidences que ceux-ci ne veulent pas confier au papier. » Il n'a point de bonté. La raison d'État lui a déjà enseigné à se méfier du premier mouvement, celui qui vient du cœur, u Quand il a vu passer Katte marchant à l'échafaud, il a offert, pour le sauver, de renoncer à la couronne, même de mourir; mais quelques semaines après la tragédie, sûr de vivre et hors de son cachot, il est « gai comme un pinson » . Il se dresse à l'intrigue et s'exerce à la dissimulation politique. « Il a grandi parmi un tumulte de passions vilaines, en la compagnie de ministres et de valets vendus à d'autres qu'à leur maître, dans une atmosphère de commérage, d'espionnage, d'intrigues, dans la malpropreté d'une cour où le seul honnête homme est peutêtre le roi. Il ne s'y est pas senti dépaysé. Avec les plus roués il joue au plus fin, et il est plus fin que les plus roués. Dans la crise de son mariage, il alterne entre le mensonge raffiné et l'audace de tout dire. Assurément, la tyrannie de son père et le détestable exemple d'un entourage malsain étaient faits pour le corrompre ; mais la nature l'avait prédestiné à une maîtrise dans l'art de duper les hommes. »
L'histoire de la fuite de Frédéric, de son emprisonnement, de son procès, les scènes tragiques qui se dénouent sur l'échafaud de Katte sont exposées avec une sobriété magistrale : on croyait connaître ce drame, M. Lavisse le renouvelle par l'intelligence des caractères. Il nous montre Frédéric feignant la soumission pour obtenir le droit d'attendre, dans une liberté relative, la mort de son père, et d'apprendre dans une forteresse de province son métier de souverain. Il l'apprend, et dans
tous les détails. Rien, chez lui, ne sera improvisé que l'application en grand des notions et des expériences acquises dans le laboratoire qui lui sert de prison. Il y trace un projet d'agrandissement de la monarchie par le démembrement de la Pologne, qui sera une des idées maîtresses de son règne. Cependant, il s'y ennuie, et à tel point que, pour rentrer dans la vie commune, il se résigne au mariage. Le manège autrichien qui prépare cette union mérite le jugement qu'en porte M. Lavisse: c'est le fin du fin de la perfidie. Frédéric s'y prête et il s'y abaisse.
Il se venge en raillant lui-même ses humiliations, sa jeunesse sacrifiée, son mariage forcé, tout ce qu'il a perdu d'illusions, le bonheur qu'il ne connaîtra jamais, l'amour qu'il est décidé à méconnaître. « Si encore, dit M. Lavisse, ces plaisanteries sur l'amour, ces obscénités sur le mariage, si pénibles à entendre des lèvres d'un jeune homme, étaient des façons de dire imitées de France ou d'Italie, des réminiscences d'érudit en théâtre! Mais, la part faite au style et à l'emprunt, il reste je ne sais quoi d'effrayant qui est bien à lui. » Ce je ne sais quoi de hideux et de terrible dans le cynisme, ce sera le mal du siècle, le poison de Voltaire, le venin de Méphisto, et on en retrouvera le virus héréditaire dans la plaie ulcérée de Henri Heine.
M. Lavisse suspend son récit à l'époque du mariage de Frédéric. Le roi tolère son fils à sa cour, parce qu'il le croit avili. Mais sous ce Frédéric de commande se cache le Frédéric de l'histoire que le père ignore, qu'il ne veut point voir et qu'il eût adoré. « Il est prêt pour les hasards et périls de la vie de prince ; il est prêt pour la grande politique. » Il possède l'art de régner et de commander dans l'intérieur de l'État comme au régiment.
Il a appris à se connaître, à se modérer, à vouloir, à vouloir surtout. Ce sera son grand ressort et par où il méritera dé dominer son siècle et de lui donner, comme a dit Michelet, « la plus haute leçon : le triomphe delà volonté». "Volonté terrible... trempée d'un fatalisme dur » , qu'il mettra au service de l'intelligence la plus claire, la plus étendue, la plus ouverte et la plus affranchie, lia l'ambition de régner; son père lui a préparé les instruments du règne. — C'est ainsi que le père et le fils, divisés dans la vie, se retrouvent dans l'œuvre commune : la grandeur de l'État prussien. M. Lavisse nous montrera bientôt Frédéric mûrissant, dans l'ombre, à ce métier de roi pendant les années qui le séparent encore du trône ; mais déjà, dit-il, « nous avons entrevu en ce jeune homme un mélange d'épicurien et de stoïque qui se retrouvera dans le roi et, avec son génie, ses vertus de prince, ses défauts et ses vices, son mépris de toute loi, le cynisme de sa perfidie, une sensibilité humanitaire toute de tête, et l'inhumanité indispensable aux conducteurs d'hommes, composera le grand Frédéric » .
FREDERIC AVANT L'AVÈNEMENT m
J'aime à rapprocher le Frédéric avant l'avènement, de M. Lavisse, de la Jeunesse de Richelieu de M. Hanotaux (2). Ces ouvrages sont, dans leur disposition, aussi différents que les deux héros et les deux siècles ; mais je trouve dans l'un et dans l'autre la même conception virile et vaillante de l'activité humaine; le même goût à n'analyser que pour reconstituer, à ne donner par le détail que l'explication et comme le signe particulier de l'ensemble, à mettre en lumière, dans les hommes, ce qui constitue les volontés fermes et les fait prévaloir; dans les affaires, ce qui fait vivre les nations et cimente les États : les caractères consistants et les traditions permanentes.
La méthode que Sainte-Beuve a si admirablement enseignée et pratiquée conduit nos historiens à rechercher les hommes dans les instants très fugitifs où ils se forment et se transforment, à les prendre au passage, pour ainsi dire, encore indécis eux-mêmes et comme à l'entrée des événements, incertains encore, qui vont
(1) 1 vol. in-8°, par Ernest Lavisse, de l'Académie française. Paris, Hachette, 1893.
(2) Voir ci-dessus, p. 173.
les dégager et qu'ils contribueront à déterminer. « C'est, dit M. Lavisse, un plaisir rare de remonter au principe des choses, et parce que l'intelligence des conduites s'acquiert au prix de la peine que ce plaisir à coûté, j'ai voulu me donner du temps et de l'espace pour étudier la formation d'un esprit clair et d'une volonté forte par lesquels l'histoire fut modifiée » , la genèse « d'une des existences les plus agitées, les plus rudes, les plus fécondes en réalité qu'un homme ait vécue depuis qu'il y a des hommes qui agissent » .
M. Lavisse n'a rien écrit où il se montre plus complètement lui-même que dans ce volume, plus en possession de ses rares et puissantes qualités d'historien et d'écrivain. Il n'est pas possible d'unir plus de suite dans le développement avec plus de relief dans l'exposition, de faire saillir sur une texture plus robuste et plus polie en même temps des images plus exactes et plus signifiantes, d'être magistral avec une plus complète aisance. Je ne le louerai pas de s'être montré impartial : il ne comprend pas l'histoire sans la recherche désintéressée delà vérité. Je le louerai d'avoir échappé à une tentation, la seule qu'il eût à craindre : exagérer dans le passé les origines du présent, rentoiler en quelque sorte et « restaurer » le portrait en y appliquant les procédés et les « taches » modernes, abuser, enfin, de la lumière oblique, si traîtresse en histoire, l'allusion. Son livre procure une des lectures les plus attachantes qui se puissent faire en ce temps; il honore la nouvelle école qui reconnaît l'auteur pour un de ses maîtres.
M. Lavisse a raconté dans le précédent volume la jeunesse de Frédéric ; il a décrit le roi et le royaume :
C'est la pauvre Prusse élevée de la veille à la dignité de monarchie, et à qui la couronne est lourde comme une tète
grosse à des membres grêles. C'est la maison paternelle, un atelier où peine en geignant, un temple où chante et prie, un cabaret où ribote Frédéric-Guillaume Ier, cet étrange artisan, très grossier et très noble. Dans ce milieu grandit un enfant joli, délicat, né avec une moue dédaigneuse et le goût du fruit défendu. 11 aime les livres, la musique, la philosophie et les beaux habits... Le père se fâche... Il roue de coups ce joli cœur; il le met au régime de la crainte de la mort; il l'oblige à faire des objets de son dégoût une besogne quotidienne... Frédéric se soumet et s'humilie en propos menteurs de piété filiale ; cependant sa nature, qu'il ne connaît pas bien encore, proteste en lui, où croît l'ambition de faire autrement et autre chose que son père. Pour se bien connaître, se résoudre et prendre ses partis, il aspire à la liberté dans la solitude. Le présent volume raconte l'usage de cette liberté. C'est une histoire extraordinaire et, je crois bien, sans exemple. Frédéric entreprend de se donner une éducation d'homme et une éducation de prince.
Le séjour de Frédéric à Neu-Ruppin, où il mène la vie d'un gentilhomme en garnison; son séjour à Rheinsberg, où il mène la vie d'un gentilhomme en son domaine ; le joli intérieur qu'il s'y crée, le château de plaisance, dans le dernier goût du temps, avec ses mythologies mignardes et libertines, ses glaces aux cadres enguirlandés d'or, les couleurs claires aux lambris, les statuettes déshabillées sous les charmilles ; les hôtes : un Français, •Ghasot, militaire, homme d'esprit, cosmopolite; Jourdan, philosophe encyclopédique et bibliothèque vivante ; la vie très réglée et très intelligente, avec ses intermèdes de conversation et de musique, forment comme le lever de rideau, très brillant, de la pièce. Mais ce n'est que le lever du rideau, le divertissement par lequel Frédéric charme ses loisirs et trompe son inquiétude d'ambition et son impatience d'agir. La véritable pièce se déroule derrière cette toile aux tons rosés, éclairée par la rampe et par le lustre. La « scène à faire » &e joue dans le
cabinet où Frédéric travaille, dans le recueillement, « à se composer une âme supérieure à sa destinée, si haute que fût cette destinée » . A côté du Watteau, il y a un Rembrandt (i).
a Frédéric ne vit avec la compagnie qu à table et
quelques moments après le repas . Il tire de chacun
de ses hôtes ce qu'il peut de science, de connaissance
et de gaieté; mais il se réserve les longs tête-à-tête
avec lui-même. Levé à quatre heures, il lisait six heures
de suite; puis, pendant deux heures, il prenait des
notes... L'après-midi, il se remettait à l'ouvrage; il
veillait quelquefois jusqu'à deux heures. Il essaya même
de ne pas dormir du tout. » Son cabinet, mélange du
boudoir et de la niche féodale, est situé dans la vieille
tour du château : des fenêtres profondes dans une
muraille épaisse, des meubles argentés et recouverts de
soie verte, des vases et des guirlandes sur des pauneaux
tendres, et, au plafond, Minerve casque en tête et la
lance à la main. Frédéric lit, ou bien, le livre fermé, il
pense, ses grands yeux fixes, et bientôt sa fine écriture
court sur le papier; sa guenon Mimi, accroupie, le
regarde, tandis qu'en haut, dans le décor du plafond,
un génie ouvre un livre où sont écrits les noms d'Horace
et de Voltaire. Voilà bien le laboratoire, sans machines
et sans magie, du grand diable du siècle, du diable
intellectuel, grand seigneur cynique et philosophe, le
vrai Méphisto, celui que Gœthe a popularisé et pour
lequel ont posé tour à tour Frédéric et Voltaire, Minerve
et la guenon.
Frédéric n'en est encore qu'à l'étude, et l'étude est sincère. Jamais homme n'a pratiqué avec plus de clair-
(l) Cliap. il : « Le Sanctuaire », p. 99 et suiv.
voyance envers soi le « Connais-toi toi-même » qu'il se donne pour dessein : être un homme avant d'être un roi; connaître les hommes avant de régner sur eux; se gouverner avant de gouverner les autres. Il se couche sur la table rase de Descartes, il s'y dépouille et s'y met à nu. Mais, quelque volonté qu'il y porte, il ne se dissèque que par abstraction; il fait le mort par figure. Au fond, il reste très vivant. Sa table cartésienne n'est point une table de marbre, c'est la Prusse; le sujet sur lequel il opère est un jeune prince prussien le moins dilettante de « psychologie » , le moins distillateur de quintessences, le plus actif, le plus personnel et le plus réaliste qu'il y ait eu au monde. Voilà l'essentiel de l'expérience et la clef du phénomène qui s'accomplit.
Les correspondants de Frédéric concourent au travail d'analyse qu'il entreprend sur lui-même. Ils sont le miroir où il se regarde, le microscope à quoi il se soumet, le réactif qu'il s'applique. A chacun il livre un morceau de lui-même, un membre ou un organe , mais il se réserve la substance, l'âme incommunicable, qui constitue l'ensemble et le fait vivre. Cette âme, il ne la découvre qu'à lui seul, dans le sanctuaire à la Rembrandt. Bien imprudent et malavisé sera celui de ses confidents qui croirait pénétrer et posséder le secret. Il ne tiendra que des abstractions de Frédéric; le Frédéric réel et vivant lui échappera toujours et se moquera de lui. Ainsi s'expliquent les apparentes contradictions de sa correspondance. Le même jour, à quelques instants de distance, Frédéric parait, selon le nom du correspondant auquel il écrit, un homme différent; c'est qu'il est en vérité un homme très complexe, qu'il se tourne, qu'il change de pose et qu'en chaque attitude il lui plaît de faire croire et peut-être de croire qu'il se montre à
chacun tout entier. Il y a en lui un homme qui vit et un homme qui se regarde vivre, s'arrête à sa fantaisie, se dessine, se peint, se découpe en silhouette, sous le rayon qui passe, selon le caprice ou selon le calcul du moment.
Voltaire fut presque toujours dupe de ce jeu d'optique. M. Lavisse montre très hien, même dans l'enchantement de la première amitié, le malentendu qui couve, et la haute comédie de brouilles, d'intrigues, d'embrassades et de perfidies qui se prépare entre eux : « Frédéric était naturellement porté vers l'homme qui excellait en tout ce qu'il aimait, cette grande lumière du siècle des lumières , cette science universelle légèrement portée, vers cette humanité, enfin, qui rêvait le bonheur des hommes, en même temps qu'elle les méprisait Voltaire était surpris et ravi de rencontrer un prince qui pensât en homme... Et par ce roi de demain, il commençait à régner sur l'avenir. » C'est le prince seul qui l'intéresse, et il prétend traiter de prince à prince; pour Frédéric, c'est l'écrivain qui le fascine, et il se pique de traiter d'homme de lettres à homme de lettres. Le jour où ils s'expliqueront, le charme sera rompu; ni Frédéric ne prendra au sérieux le politique chez Voltaire, ni Voltaire le poète chez Frédéric. Au début, ils sont attirés l'un vers l'autre, comme d'instinct, par une sorte d'affinité de gloire ; dans la suite, ils s'exploiteront l'un l'autre. Ce jour-là, où il s'agira non plus d'éblouir, mais d'agir, ce ne sera pas Frédéric qui sera l'exploité. Il est d'abord disciple, puis émule, très docile, sinon très humble, en littérature et en philosophie. Il renoncera assez vite, mais non sans déception et sans humeur, à rivaliser en poésie avec Voltaire ; il prendra sa revanche dans la politique. 11 laissera à Voltaire les livres et les
salons : il gardera les armes, les chancelleries, les hommes. Cependant, la raillerie et le persiflage, appris du maître, demeurent chez l'élève aiguisés, ailés et envenimés aussi.
Frédéric soumit, et il eut bien raison, — quel correcteur valut jamais celui-là? — soumit, dis-je, à Voltaire les épreuves du premier livre de V Histoire de mon temps. C'était en 1746, vers la fin delà guerre de succession d'Autriche, après six années de batailles, de victoires, de surprises, de défections, de machiavélisme l'épée à la main. On lit quelque part cette phrase, réminiscence quasi musicale de la jeunesse du prince, ironie de la maturité du roi : « Notre siècle plus éclairé n'accorde son estime qu'aux talents de l'esprit. » Voltaire écrit en marge ces réflexions où il entre au moins autant de prudhomie que de flatterie : « Celui qui a gagné cinq batailles est tenu d'estimer un peu sa propre valeur... Il ne faut certainement pas donner l'exclusion. Marc-Aurèle était guerrier comme vous. » La jouissance de Frédéric en recevant ce madrigal philosophique dut être prodigieusement aiguë et exquise. Rien de plus divertissant à suivre que ce chasse-croisé de personnages entre Voltaire et Frédéric, depuis le temps où Frédéric interroge sérieusement le maître sur Y Etre de raison, de Wolff, jusqu'au temps où il se moque impitoyablement du moqueur et confond la Sacrée Majesté, le Hasard de Y Essai sur les mœurs, comme Voltaire confondait la Providence de Y Histoire universelle. C'est la scène de Méphisto et de l'étudiant qui se dédouble et se retourne, et où Méphisto, à la fin, par le plus malicieux de ses maléfices, installe dans son fauteuil l'étudiant qui se croit le diable, lui met le bâton à la main, lance les guenons et les sorcières en ronde autour de lui, et dé-
montre à la galerie que tout cet appareil fantasmagorique n'est que cle la magie blanche à l'usage des gens de lettres.
Frédéric renvoie, du même ton, la métaphysique aux universités. Il a tàté sérieusement de cette métaphysique ; il y a cherché le fond des choses : il n'y a trouvé que le fond des métaphysiciens. Il s'affranchit de la métaphysique plutôt qu'il ne s'en dépouilla; il en porta gaiement le deuil. La raison d'État fut pour lui ce que la raison pratique devait être pour son illustre et déférent sujet Kant. Elle l'aida à reconstruire le monde et à y replacer la Prusse. Il conclut qu'ayant conscience d'être prince héritier de ce royaume il devait se conduire comme s'il l'était en réalité, dans un monde aussi réel qu'il croit l'être lui-même. Et le voilà en règle avec la critique de la connaissance. Cette certitude lui semble suffisante. L'action surnagea dans le naufrage de la philosophie ; mais cette action fut réfléchie et déterminée par l'expérience des faits humains, qui ne sont que cle l'action collective et accumulée. Chez lui, dit très bien M. Lavisse, « l'action sera de la pensée réalisée » .
Il reste à ce disciple de Bayle une méthode : il ne connaît que les faits, mais il les voit tels qu'ils sont, il les classe, il les domine, et il sépare ceux qui sont permanents de ceux qui sont passagers. Il a trop aisément appris de Voltaire qu'il n'existe point de causes premières ; il s'en tient d'autant plus énergiquement aux causes secondes. Il laisse Voltaire voltiger sur le hasard, sauf à se heurter aux vitres et à se brûler aux lustres. Le hasard, c'est pour Frédéric l'inexpliqué et l'inexploré ; chaos inextricable pour les brouillons, mine inépuisable pour les avisés. Des hasards, il en créra, où les sots se noieront; les sots en créeront où il nagera. Il n'y a pas pour lui de
Providence; il n'y a que des lois très générales et qui, par leur généralité même, laissent une place suffisante à la délibération et à l'action de l'homme. Le grand homme, disait-il, c'est l'esprit perspicace qui saisit entre les choses les rapports que l'homme inattentif discerne à peine; c'est « la force d'esprit qui trouve des ressources en soi-même, et le jugement exquis qui fait toujours prendre le parti le plus avantageux » (l).
Au fond, un grand réaliste et presque un positiviste delà veille, mais foncièrerement irréligieux. Son Dieu, raison d'être du monde, est aussi indifférent à l'univers qu'il est inconcevable à l'homme. 11 ne s'occupe point des rois; Frédéric ne s'occupe pas de lui. D'ailleurs, ce héros est rebelle à toute croyance d'immortalité. Mais la raison d'État le sauve encore ici de l'aberration logique. La raison d'État est tolérante aux Églises, qui sont un instrument de règne, et aux religions, qui sont une consolation de l'humanité, « II y a, en Frédéric, de l'Épicure et du Zenon » , dit M. Lavisse. Il y a aussi du César. César était grand pontife, il présidait aux sacrifices. Frédéric s'en souvient : il récite à ses soldats des sermons de Bourdaloue. Napoléon se souviendra de l'exemple de Frédéric (2) .
Frédéric comprend l'utilité de la religion; le senti-
(1) « La science militaire, disait Bonaparte en 1804, consiste à bien calculer les chances, d'abord, et ensuite à faire exactement, presque mathématiquement, la part du hasard... Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que dans une tête de génie, car il en faut beaucoup où il y a création, et certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui donne une existence à ce qui n'en a pas- Le hasard demeure donc toujours un mystère pour les esprits médiocres et devient une réalité pour les hommes supérieurs. » Mémoires de Mme Remusa t, t. 1er, p. 330.
(2) Voir Bonaparte et Hoche en 1797 « Bonaparte » ; chap. n : « Bonaparte et Frédéric. »
ment religieux lui demeure impénétrable. De même, il manque de délicatesse morale, j'entends la fleur exquise d'indulgence et de sympathie, l'abdication du moi, la divination et l'intelligence du cœur, à la Marc-Aurèle. Mais il pratique la morale de sa raison d'État. Sa religion, c'est la foi d'autrui; sa morale, c'est l'honnêteté des autres. Il s'en moque, il la méprise et il s'en sert. Il commente Y Anti-Machiavel par des Considérations sur l'état présent de l'Europe, d'après l'intérêt bien entendu de la Prusse. Après avoir achevé la reconnaissance de son âme, il entreprend la reconnaissance du terrain où il opérera. Il voit la guerre, il étudie les cours, les traditions, les forces des États. Il les compare à celles de la Prusse. Ceci nous ramène à son père, qui a concentré ces forces et les a multipliées, mais qui les laisse se perdre, dans la crainte où il est de mutiler à la guerre un soldat de son armée, d'user au frottement un écu de son trésor.
Frédéric-Guillaume , son caractère et son règne, sont le chef-d'œuvre de M. Lavisse. C'est un portrait en pied, au milieu d'un grand tableau d'histoire; figure massive et tourmentée, puissamment expressive, laide et pourtant attirante ; c'est une peinture large, à grands traits, à grands reliefs, en magnifique lumière. Cet homme de second plan semble remis en sa place au premier. Ainsi le Louis XIII de Saint-Simon, dans le Parallèle des trois rois Bourbons . M. Lavisse nous fait assister à la réconciliation du père et du fils, au testament politique de Frédéric-Guillaume, à son agonie majestueuse et brutale, à ses disputes suprêmes avec son Dieu, sorte de suzerain" céleste avec lequel il prétend régler ses comptes, en vassal dans l'empire d'en haut, mais en roi sur ses terres d'en bas, comme avec l'empereur dans l'empire d'Allemagne. Use
heurte à la résistance des pasteurs, qu'il veut contraindre à lui garantir, sans toutefois qu'il se repente, son salut éternel, et qui lui opposent le souvenir de ses emportements et de ses injustices : « Votre Majesté n'a pourtant pas toujours tout fait pour l'amour de Dieu! — Mais si ! — Mais non! » Et quand le pasteur insistait sur la nécessité d'un changement d'esprit, le pénitent se taisait, d'un profond silence... Ce silence effrayait le pasteur. Une seule fois, au cri : « Ah! je suis un méchant homme! » le pasteur répondit : « Sire, voilà un aveu qui m'édifie beaucoup. » Frédéric-Guillaume se résigna enfin, et, par un de ces contrastes dont il était rempli, il se composa à lui-même, et minutieusement, de nobles et modestes funérailles : le cortège d'un roi pauvre et d'un roi chrétien. « Le chrétien, dit-il, sort de ce monde comme un homme sobre et vertueux se lève de table, non par dégoût et par ennui, mais comme satisfait de ce qu'il y a pris. » Scènes grandioses et singulières, où se rassemble, comme en symboles, tout ce qui fit la puissance de la vieille monarchie prussienne.
La « Veillée du règne » est finie, et le livre s'arrête au seuil du cabinet de travail d'où Frédéric va occuper, remuer et souvent gouverner l'Europe pendant près d'un demi siècle. Ses années d'apprentissage ont donné ce qu'il en attendait. Il est homme avant d'être roi; homme parce qu'il a souffert dans son génie, dans ses affections, dans sa dignité, dans son orgueil, surtout parce qu'il a conscience de valoir, par lui-même, quelque chose et d'être quelqu'un. Mais cet homme, très grand, n'est que médiocrement humain. « Sans doute, comme le dit M. La visse, il trouve en lui le sentiment de la dignité de l'homme ; il a le respect de l'intelligence, la passion des lumières, et cela, c'est aussi de l'humanité. »
Je dirais volontiers : ce sont surtout « des humanités » ; on les apprend au collège, et le cœur peut n'y entrer pour rien. On concilie trop aisément cette humanité hautaine, l'humanité privilégiée des maîtres du monde, avec le mépris de la race humaine et avec la tyrannie. Frédéric, en son for intérieur, raille et avilit la hête humaine qu'il assujettit ou exploite. Il semble qu'en sortant du christianisme il soit sorti même de la pitié antique.
Si je n'aime, je ne suis rien.
Il est roi et ne connaît point de destinée supérieure. Il est le premier roi de son temps, et le roi selon le génie de son siècle. Ce n'est plus le roi de Bossuet, lieutenant préposé par Dieu même à l'exécution des conseils d'État de sa Providence. Frédéric n'attend rien de ce Dieu, il n'y croit pas. Il ne veut point d'une majesté de reflet : « Sa majesté réside toute en lui-même ; sa fortune sera l'œuvre de sa sagesse.' » Cependant, il a son Dieu, dont il parle à ses sujets dans ses manifestes : ce Dieu selon sa raison d'État est fait selon ses besoins et fait à son image. En cela, le roi libre penseur se rattache, encore que par un anneau grêle et très aminci, à la série des rois d'ordre divin, et ne rompt pas la lignée qui va de Frédéric-Guillaume Ier à Guillaume II.
S'il a perdu la confiance dans une autre vie, il demeure constant en celle-ci. « Ce sera un grand spectacle de le voir, force isolée qui n'a pas de recours hors d'elle-même, cheminer par les chemins les plus rudes, sur des bords de précipices, sans attendre du ciel obscur et muet une lumière ni une voix. » « Cet égoïste terrible et superbe » se donne tout entier à son devoir de roi. Son moi n'absorbe point l'État, comme celui de Louis XIV; il s'iden-
tifie l'Etat et s'y confond. La simplicité souveraine de sa pensée règle ses desseins. Il se jugera toujours clairement, sans préjugés et sans prédilection : a Génie froid, comme la raison pure, sûr de lui, maître de lui, sincère envers lui-même et d'autant plus capable de tromper les autres... impartial, comme il dit, c'est-à-dire indifférent à tout ce qui n'est pas lui et l'intérêt de la Prusse; ferme héroïquement, extrêmement hardi, mais point aventureux ni chimérique, ni chercheur d'impossible, qui sait à la fois ce qu'il veut et ce qu'il peut, et voudra ce qu'il pourra, tout, mais rien de plus. »
Arrêtons-nous à ce passage : « Un front haut et noble, de grands yeux bleus pénétrants, qui deviendront hautains et durs et qui ne sont encore que profonds, doux et graves à la fois ; un sourire léger, moqueur et mélancolique tour à tour, qui deviendra bientôt sardonique; une grâce qui captive sans que la froideur déconcerte encore; des manières de gentilhomme et par- dessus tout, dans les traits, dans la démarche, dans ses habits de moire céladon, un étrange air de jeunesse et comme une caresse de génie frais et régénérateur. » Il sera à ses amis, comme il les aime, par surcroît; il sera séduisant, décevant, charmeur. Il a l'effusion docile et cette sensibilité des paupières que possédait Richelieu; « homme sensible » à ses heures , comme Napoléon sera « petit caporal » aux siennes, mais toujours à l'heure opportune, sans effort, sans affectation, d'une sincérité aussi «communicative qu'elle sera mobile et passagère.
Dès le lendemain de la mort de son père, il se met à l'œuvre. Il abolit la torture, établit la liberté de conscience, supprime la corvée, rappelle les philosophes exilés, restaure l'Académie, convertit les terrains de chasse en terres de labour, tient solennellement une
loge maçonnique, vérifie l'encaisse de son trésor et l'état de situation de son armée, passe des revues et écrit à Voltaire pour se plaindre de son métier de roi, qui lui ronge ses chers loisirs. L'armée est sur pied, les diplomates sont aux aguets, les philosophes sont sous le charme. L'empereur Charles VI meurt. « Tout était prévu, dit Frédéric, tout était arrangé. » Et la guerre commença.