‹ Nouveaux essais d'histoire et de critiqueChapitre 11 sur 15 · LA VIE MILITAIRE SOUS LE PREMIER EMPIRE · texte numérisé non relu

LA VIE MILITAIRE SOUS LE PREMIER EMPIRE

Une gracieuse communication m'a permis de lire les souvenirs, quasi inédits (ils n'ont été imprimés qu'à quelques exemplaires) , du sous-lieutenant Remy d'Hauteroclie. Ils appartiennent à la classe des petits mémoires, qui sont aux grands ce que la nouvelle est au roman . Point de drame , ici, point de grandes machines, point de héros, meneur ou au moins confident de toutes les grandes affaires et sur lequel tout paraît se concentrer parce qu'il tire tout à lui; c'est un figurant fort modeste et fort effacé de la pièce, une voix perdue dans le chœur où elle faisait sa partie, et qui du grand opéra n'a conservé que sa note. Mais la note est juste, et, pour l'intelligence du temps, pour le sentiment surtout et l'impulsion, ces souvenirs d'à côté sont infiniment précieux. On ne saurait trop remercier les personnes qui en possèdent de les communiquer au public. Les hommes de mon âge ont encore entendu des survivants de la grande époque conter les épisodes dont ils avaient été témoins.

La génération d'aujourd'hui ne les connaît plus que par la lecture, et, pour que la lecture évoque les visions d'autrefois, il faut d'abord reconstituer le milieu et l'optique d'autrefois, l'état d'âme, l'état d'imagination, l'état de nerfs des hommes du temps. C'est à quoi servent les petits mémoires, les aquarelles rapides, les croquis pris au passage, les journaux intimes, les carnets et lettres de voyage : arbustes, brins d'herbe, petites fleurs des buissons qui se perdent dans la grande teinte du paysage et qui cependant font qu'il y a une teinte, créent la couleur par leur masse et la nuance par leur détail. Ainsi, par exemple, la belle publication de MM. Frédéric Masson et de Myrbach : Aventures de guerre, souvenirs et récits de soldats, 1792-1809 (1).

Les récits de d'Hauteroche se rapportent à l'Italie de 1806 et 1808 et, en particulier, à la guerre des Galabres. Je les ai contrôlés par les lettres de Paul-Louis Courier, qui sont des documents sans pareils, bas-reliefs fouillés et mouvementés, avec cette perfection et cette précision dans la verve qui était l'art des anciens. D'Hauteroche donne comme une suite d'illustrations à ce texte classique; il développe ce que Courier résume; il met en action ce que Courier couche en inscriptions lapidaires. Mais la concordance du texte avec les digressions du commentaire nous est une garantie de vérité. Au premier abord, la forme romanesque donnée par d'Hauteroche à ses récits pourrait éveiller des doutes. Peut-être a-t-il un peu mis en scène, dans les rencontres? Le fond est exact. J'en ai une. autre preuve. J'ai un souvenir très présent d'un grand ami de ma famille, ami très bienveillant à ma jeunesse, le Dr Lamare, de Honneur,

.{!) Paris, Boussod- Valadon et Cie, 1895.

homme de savoir, d'imagination, de vaste curiosité, doué d'une mémoire admirable et d'un extraordinaire entrain à la vie. J'ai recueilli de sa bouche, j'ai retrouvé dans ses notes manuscrites ses impressions sur le pays où d'Hauteroche place ses aventures. C'est le même ton, le même rythme, ce sont des couplets divers de la même chanson, plus sérieux, plus politiques et plus scentifiques chez mon vieil ami le docteur, à peu près exclusivement romanesques et amoureux chez d'Hauteroche. Nulle part mieux que dans ces récits, tout personnels et sans arrière-pensée de publicité, on ne saisit la relation de la littérature et des mœurs, comment ceux de la foule vivent le roman de leur temps et mettent, en racontant, leur vie en la forme du roman du temps. D'Hauteroche, né en 1787, ne paraît pas se douter qu'il parcourt les routes où Chateaubriand a promené son ennui et Corinne son enthousiasme. Les orageux, les désespérés, les romantiques, ne lui disent rien. Il n'est pas davantage de l'école des analystes ; aussi peu psychologue qu'il est possible de l'être; mais s'il n'est point un disciple de Stendhal, il est bien le contemporain de Stendhal, l'un de ces inconnus qui furent légion, dont l'auteur de la Chartreuse a tiré ses héros, qui sont devenus des types. D'Hauteroche n'a rien ni de René, ni de Melvil, ni surtout de Saint-Preux : il a beaucoup de Fabrice.

Un trait me frappe chez les jeunes hommes de cette génération : c'est à quel point le latin leur est familier. On a au moins autant disserté sur l'abaissement des études à cette époque que sur la réforme de ces mêmes études en notre temps. Je me demande si, après tant de volumes, de conférences, d'articles de revue, de délibérations des conseils supérieurs et des conseils académiques, tant de programmes, tant d'agrégations, tant

de critique, tarit de philologie, tant de grammaires scientifiques et de commentaires érudits, nous approchons, même pour les langues vivantes, de la culture où ces recrues de 1806 étaient arrivées avec les langues mortes, et si un jeune Français sortant de nos écoles les plus modernes, un jeune officier comme d'Hauteroclie ou un élève en médecine de deuxième année, arrivant de la province comme Lamare, aurait, en entrant en Allemagne, Gœthe et Heine, Hermann et Dorothée et le Biich der Lieder, aussi familiers au cœur et à l'esprit que l'était Virgile pour leurs prédécesseurs. « En février 1806, raconte le docteur Lamare, époque si remarquable pour la France, dont les armées venaient de faire à Austerlitz une large moisson de lauriers, la gloire militaire brillait du plus vif éclat. Aussi la jeune génération était poussée vers la carrière des armes avec un grand entrain. . . Ma jeune imagination rêvait pour l'Italie. » Il avait dixhuit ans, il devance l'appel et part pour Naples avec une commission de chirurgien sous-aide-major, un bistouri dans sa trousse, un microscope dans son sac et V Enéide dans sa poche.

Les souvenirs de d'Hauteroclie commencent presque dans les mêmes termes : « J'ai dix-huit ans, des épaulettes de sous-lieutenant toutes neuves, un grand plumet blanc, le plus grand que j'aie pu trouver... Je partis pour Lyon. Ma mère pleura, ma petite sœur pleura... Moi, je pleurais et riais tout à la fois : j'étais si content de partir pour l'Italie ! » Au dernier moment, le cœur lui défaillit. Ce fut sa mère qui le réconforta : c'était une femme forte, dont le mari, légitimiste ardent, avait été guillotiné à Lyon en 1793 : « Il faut partir, dit-elle. Va, mon fils. J'espère que je te reverrai. Dieu me fera cette grâce, je le prierai pour toi. N'oublie jamais qu'il

te voit; sois bon, honnête, aime-moi toujours. Embrasse ta sœur sans la réveiller... » Il partit le 15 mai 1806. « Qui sait combien dura le chagrin de ma mère? Le mien ne survécut pas au dîner que firent les voyageurs à moitié du chemin... J'étais jeune, j'avais devant moi un avenir couleur de rose. A dix-huit ans officier, à quarante ans je devais au moins être général. » Et, en attendant, les a myrtes » , comme on disait alors. Notre sous-lieutenant en était au moins aussi avide que de « lauriers » . Ils ne lui manquèrent pas. Les routes militaires de l'empire en étaient bordées ; les jardins des garnisons en foisonnaient : il n'y avait qu'à cueillir, que dis-je? souvent même qu'à recevoir. Les fleurs étaient fraîches, on n'en demandait point davantage, et d'Hauteroche, qui s'en composa un beau bouquet, ne cherche à nous en faire accroire ni sur la rareté, ni sur la qualité des plantes.

Avant même d'avoir franchi la frontière, d'Hauteroche avait mieux fait que remarquer une jolie et peu farouche personne que le hasard lui avait donnée pour voisine dans la diligence. Aux montées, les voyageurs marchaient; les montées étaient lentes. Notre sous-lieutenant offrait son bras à sa compagne ; ils prenaient par les sentiers ombreux, retrouvant au sommet la voiture et les voyageurs. Sur le mont Genis , ils s'exaltèrent tout à coup et s'attendrirent. « Je suis persuadé que, dans ce moment, elle éprouvait un sentiment réel d'amour pour moi et pour tout ce qu'il y a de bon, de bien et de beau dans la nature : ses yeux se remplirent de larmes. Nous étions près de la cabane d'un pauvre homme... Elle la regarde, puis se jetant à mon cou : « Avec toi, «je voudrais rester ici toute ma vie! » « C'est un des moments heureux jetés dans ma vie, ajoute-il. Il dura

peu. La diligence vint nous rappeler, à moi que j'allais à Bologne, et à mon amie qu'elle allait... je ne sais où. Car je n'ai jamais bien su qui elle était ni le but de son voyage... » Ce qu'il sut pourtant, c'est qu'à toutes les stations, à Cliambéry, « qui rappelle des souvenirs philosophiques » , à Suze, à Milan, où finirent leurs amours, il « paya pour deux. Je trouvais que ce n'était pas à beaucoup près aussi sentimental que les battements de cœur, les serrements de mains et les douces paroles de la montagne... » Les doutes qu'il conçut sur la qualité de la personne font honneur à sa jeunesse. J'avais raison de dire qu'il n'était pas « psychologue » .

Il ne s'arrêta point, d'ailleurs, à y réfléchir. Il aimait les roses pour les cueillir, en respirer le parfum, non pour les effeuiller ou les dessécher dans un herbier. « On dit que l'on n'aime qu'une fois ; j'ai bien peur que la maxime ne soit fausse, car voilà bien des fois que j'aime, et mon cœur est tout aussi enflammé la dernière fois que la première. » Les souvenirs en donnent des preuves réitérées ; l'auteur s'y complaît et le lecteur ne s'ennuie point. Chez d'Hauteroche tout est franc, gai, avec une petite pointe de libertinage sentimental, à la Chérubin. Je ne trouve de « littérature » à relever que dans un passage; mais il est curieux. ÀBologne, d'Hauteroche devientl'aniantheureux de la jeune femme d'un Bartholo podagre, mais encore plus travaillé par la jalousie que par la goutte. Ce mari surprend, clans le jardin, Ninettaet Remy. Ninetta s'évanouit, Bartholo se précipite à son secours, Remy s'enfuit, se jette dans un couloir, grimpe un escalier, arrive au grenier, ouvre une porte et se trouve dans un oratoire. « Les rayons de la lune y jettent une lueur pâle et me montrent un crucifix tenant toute la hauteur de la pièce. . . Mille réflexions se succèdent dans mon esprit! La paix

était troublée dans cette maison et j'en étais la cause; je détestais ma faute et j'aimais plus que jamais. . . J'aurais voulu me venger de ce mari que j'outrageais, et je me trouvais seul à minuit devant l'image du Dieu de miséricorde. Je me jetai à genoux... Dieu m'entendit, le calme revint dans mon âme, je sentis renaître mes esprits; mais aussi tout le danger de ma situation m'apparut, et je cherchai le moyen d'y échapper. » Virgile a dit :

JSirnium ne crede colori ;

d'Hauteroche médita cette maxime, qu'il aime à citer, et il s'en trouva bien. Il eut des aventures plus dangereuses. Il les prit moins au tragique, ou du moins y mêla moins de méchante littérature. A Ancône, où. Napoléon avait attiré tous les juifs qu'il avait pu rassembler, il séjourna dans la demeure d'un vertueux Israélite. « Il avait une femme superbe, un fils bon garçon etune fille charmante. » Remy plut à la fille; mais tout se borna à un échange... de romans. « J'avais un exemplaire de Joseph, par Bitaubé; je me fis un plaisir de le lui offirir. En retour, elle voulut absolument me donner Amélie de Valmont, ou le Divorce nécessaire. » A Pescara, les choses se passèrent avec moins d'innocence et faillirent tourner mal. «Carolina était jolie, spirituelle et me resta fidèle tout le temps que je demeurai à Pescara. Étais-je son premier amour? C'est là ce que j'ignore; mais, en conscience, aurais-jepu l'exiger? »

Peu de temps après qu'il l'eut quittée, pour une autre garnison où il trouva d'autres amours, il reçut d'elle une lettre brûlante : u Ame de ma vie, je t'aimerai éternellement... Rappelle-toi qu'il est une femme qui pense à toi et qui mourrait volontiers pour te revoir un seul

instant! » Il répondit dans le même style : c< La mort seule mettra fin à notre amour! » Cet amour finit autrement. Quinze jours après le départ de cette lettre, arrive un détachement venant de Pescara. D'Hauteroche se précipite chez l'officier qui commandait cette troupe, espérant recevoir de lui des nouvelles de Garolina. « Vous logez un officier? dit-il à la maîtresse de la maison. — Oui, monsieur... mais il vient de sortir avec sa femme. » D'Hauteroche s'élance à leur poursuite. Il ne rejoint pas l'officier, mais il reconnaît la femme... C'était Garolina! Elle se jette à terre, sans mouvement; mais elle demeure rose et fraîche, et d'Hauteroche n'est point dupe de l'évanouissement. Il l'accable de reproches ; elle ne bouge pas ; il se fatigue d'attendre qu'elle reprenne ses sens. Il s'en va plein de mépris et rencontre une Bettina qui le console.

Quelques mois se passent; rentrant un soir à Reggio, il entend des cris; une femme se débat aux bras d'un Calabrais qui veut l'enlever. D'Hauteroche accourt, tue le Calabrais, emmène l'héroïne éperdue, l'assoit sur un banc, au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, sejetteàses pieds, lui déclare un amour éternel, la décide à le suivre et, entrant avec elle dans sa demeure, reconnaît... Carolina! Tout est oublié. Garolina n'a jamais aimé que lui. Vainement suivait-elle un autre officier : « Il sentait instinctivement que je ne l'aimais pas. » Au bout d'un mois, Garolina fit un héritage et. offritsa main à d'Hauteroche, qui la remercia; elle partit. "Depuis lors, je ne reçus plus de ses nouvelles, et j'imagine qu'elle sera, comme tant d'autres, surtout à cette époque troublée, devenue une femme estimable. » Je m'arrête... En voici plus qu'il ne faut, sans doute, pour justifier ce jugement de Paul-Louis : « Le pays fournit en abondance de

quoi satisfaire tous les appétits : du vin plus qu'on n'en peut boire, des femmes plus qu'on n'en veut. Elles sont noires dans la plaine, blanches sur la montagne, amoureuses partout... »

Ses propres aventures ne sont pas les seules que rapporte d'Hauteroche, et son récit, comme les anciens romans, est traversé d'épisodes dont plusieurs ont leur marque stendhalienne.

« A Valla cli Novi, mon hôte se nommait don Michel et sa femme dona Pepina. Leur fille, la signorina Maria, d'une beauté merveilleuse, mais d'une coquetterie achevée, mit tout en œuvre pour m'induire en tentation;... mais, la croyant vertueuse, je résistai... Elle voulait, à toute force, me suivre déguisée en homme. » Elle pleure, elle menace de se tuer ; une nuit, des cris réveillent d'Hauteroche; il s'informe... Son amoureuse se mourait : elle venait d'accoucher ! « Don Michel, le poignard à la main, assiste à l'agonie de sa fille et jure de se venger. » A quatre heures du matin, le séducteur était étendu mort sur le seuil de la porte, le père de la jeune fille avait gagné les montagnes, et la mère pleurait seule sur son enfant. A quelque temps de là, dans une troupe de brigands capturés, d'Hauteroche reconnaît don Michel : « C'est moi, lui dit le pauvre homme, je suis un brigand, un misérable brigand... Je n'ai pas eu la chance de me faire tuer... Au surplus, ma fille est morte, je me suis vengé; qu'ai-jeà faire désormais en ce monde? Pourquoi ne me fusille-t-on pas? » D'Hauteroche le sauve et le rend à sa femme.

C'était un brigand par désespoir. C'était le cas de plus d'un, par exemple de ce Ferranti qui tira d'Hauteroche d'un très mauvais pas. « Ah! seigneur français, lui dit-il, si vous connaissiez ma position, elle est ter-

rible... Je fais ce métier avec dégoût, je m'y déplais, et je ne sais comment le quitter. Je me suis vengé, j'ai tué l'assassin de mon père; j'ai rempli mon devoir, mais je ne puis plus vivre tranquille. Les Français occupent mon pays, la justice me poursuit, et, pour lui échapper, il m'a fallu devenir chef de ces insurgés, de ces brigands. » Celui-là était mûr pour la « contre-guérilla » . Les Français en embauchaient le plus possible, mais en tiraient assez peu de parti : « Ces brigands légitimes faisaient la guerre aux autres... mais ils aimaient mieux fraterniser que de se battre. »

Les autres étaient féroces ; la guerre qu'on se faisait était une guerre d'atrocités. Les Français du roi Joseph retrouvaient les choses et les gens au point où Championnet les avaient laissées en 1799. « J'étais épris de la Calabre; quand tout le monde fuyait cette expédition, moi seul j'ai demandé à en être » , écrit Paul-Louis Courier. Et il ajoute : « C'est une histoire qui commence

mal et dont peu de nous verront la fin Ces Calabrais

me font oublier la Grande-Grèce. C'est encore aujourd'hui la Calabria ferox. Remarquez que depuis Annibal, qui trouva ce pays florissant et le ravagea pendant seize ans, il ne s'est jamais rétabli... Le paysan loge en ville et laboure la banlieue : partant le matin à toute heure, il rentre avant le soir, de peur... En un mois, il y a eu plus de douze cents assassinats. » Et quels assassinats! quels raffinements de torture, tant qu'il reste un souffle de vie à la victime, quelles mutilations odieuses du cadavre ! Les bandes, « tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs, commandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs » , guettent les Français au passage, les tuent pour s'exercer l'œil et la main ; ils surprennent les postes qui se gardent mal et les détachements

qui ne s'éclairent pas. Ces détachements s'en vont en désordre, le long des rochers pleins d'embuscades. Il faut traverser les torrents, avec l'eau jusqu'aux aisselles; l'eau est glacée ; les nuits sont froides, la terre suinte la fièvre : on meurt beaucoup de maladie, lorsqu'on n'est pas massacré, u Heureux ceux qui meurent sur place ; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux. Cependant, le général, colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien. . . s'en prend aux villages voisins : il y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes. On pille, on. viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre. Me demandez-vous à quoi s'occupe ce commandant dans son cantonnement? S'il est jeune, il cherche des filles; s'il est vieux, il amasse de l'argent. Souvent il prend l'un et l'autre : la guerre ne se fait que pour cela. Mais, jeune ou vieux, bientôt la fièvre le saisit : le voilà qui crève en trois jours, entre ses filles et son argent. Quelques-uns s'en réjouissent : personne n'en est fâché ; tout le monde en peu de temps l'oublie, et son successeur fait comme lui. » Voilà l'eau-forle de Courier; l'album de d'IIauteroche n'y ajoute que des épisodes, mais saisissants, en leur tracé rapide par ce jeune homme de vingt ans qui ne pense qu'à la vie, à l'amour, à la gloire.

Il escortait un convoi de poudre. Les brigands se figurent que c'est un convoi d'argent, et parviennent à s'emparer d'un fourgon. Cependant les Français se retirent. Dès qu'ils se sentent à l'abri, les brigands se précipitent sur un caisson : il était fermé; ils le brisent, une étincelle se produit, le caisson saute, u Tous ceux qui étaient à portée furent lancés à une prodigieuse hauteur et leurs membres palpitants dispersés aux alen-

tours... plusieurs débris de chair humaine vinrent tomber au milieu de nous. Il périt ainsi plus de cinquante de ces malheureurx : le reste se dispersa... abandonnant les infortunés qui ne pouvaient marcher. Le commandant envoya un détachement sur les lieux du sinistre avec ordre d'achever les mourants, ce qui fut exécuté. . . » Paul-Louis signale l'incapacité des chefs. En voici un trait, « Le colonel commandant la place de Pescara était un homme sans éducation, bête et ivrogne, un de ces officiers supérieurs qui, s'ils étaient à leurs places rempliraient tout au plus les fonctions de soldat, encore les rempliraient-ils mal. » Il avait une femme, poissarde la plus mal embouchée, une fille rebondie, qui lorgnait les officiers et trichait au loto. Le colonel, qui prenait le Rhin pour une grande route et les échelles du Levant pour des échelles à monter à l'assaut, ordonna une opération qui, naturellement, échoua. La troupe fut surprise, manqua de munitions, pensa être massacrée et faillit mourir de faim.

D'IIauteroche raconte des expéditions plus brillantes; plusieurs rappellent les sanglantes aventures des corsaires. Il était, en mai 1808, à Reggio, la ville embaumée et enchantée. Un matin, une ordonnance vient le quérir de la part de son chef :

a J'ai, lui dit le général, une expédition à confier à quelqu'un; elle demande de la prudence, du courage, de la bravoure, peut-être même de la témérité, vous sentez-vous capable de vous en charger?

« — Oui, mon général, je m'en sens capable; donnezmoi vos ordres, je les exécuterai. »

« II sourit d'un air satisfait, et me faisant approcher de lui :

u — Voilà, me dit-il, la carte de la côte qui est en face

de nous. Voyez, dans ce petit renfoncement, à l'est de Messine, il y a un poste de quinze hommes, séparé des autres postes... Il y a trois sentinelles... Je vais vous donner un détachement de cinquante hommes montés sur une barque légère... Vous débarquerez silencieusement, à la faveur des ténèbres, à deux cents pas du poste, sur la plage; vous laisserez vingt hommes, un sergent, pour garder votre embarcation; vous diviserez les trente hommes restant en trois pelotons de dix hommes chacun... A la tête du premier peloton, un sergent se dirigera sur la sentinelle du chemin; il tombera sur elle à l'improviste et la poignardera... Poignardées, aussi, les autres, grâce au bruit de la mer qui permettra de les surprendre en rampant dans les roches. Après un coup de sifflet, que vous donnerez, vos deux détachements viendront vous rejoindre, et le poste entier sera massacré; alors vous planterez votre drapeau tricolore sur la cime du rocher, vous jetterez des proclamations sur la plage et vous remonterez dans la barque...

« Le général avait parlé avec une telle assurance que, en vérité, je ne doutai nullement de la réussite; je le saluai et me retirai. »

Les ordres furent exécutés point par point. Les sentinelles tombent. « Je donne le coup de sifflet, mes soldats accourent et le poste, stupéfié, saisi de terreur, est massacré sans avoir eu le temps de se reconnaître. » C'étaient des soldats anglais. « Je monte sur Je rocher, poursuit d'Hauteroche, le silence n'avait été troublé que par les cris, aussi vite étouffés, des malheureuses victimes. — 0 guerre impitoyable! Ces hommes venaient d'être massacrés par des gens qui ne les connaissaient pas!... La nature était toujours la même, les vagues continuaient à blanchir le rivage et les éclairs de chaleur à briller à

L'horizon. Je plantai le drapeau tricolore, je semai les proclamations sur la plage... » Tout à coup un soldat laisse tomber son fusil; le coup pari et résonne au loin dans 1rs rochers. Une patrouille de cavalerie anglaise accourt. I es Français se précipitent vers le rivage, s'arrêtent brusquement, font demi-tour, déchargent leurs armes, tuent plusieurs Anglais et s'embarquent on hâte. Mais d'Hauteroche, qui avait commandé le feu, a reçu sur la tête, an moment où il s'embarquait un coup de sabre qui l'a étourdi. Il tombe à la mer, La fraîcheur de l'eaule ramène à lui. Il gagne la plage : elle était déserte, les anglais étaient partis et la barque s'éloignait, poursuivie par les canonnières anglaises, « Cette guerre étaitelle juste, et lo ciel voulait-il mo punir du sang que j'avais versé? Mais, au même instant, la brise agitait le drapeau tricolore sur le rocher, son frémissement me rappela que j'avais une patrie pour laquelle je combattais et dos ordres auxquels je ue taisais qu'obéir... » 11 dépouille son uniforme, se déguise comme il peut et s'en va, cherchant un refuge, 11 arrive devant une maison de paysan; il frappe et demande asile. Une servante lui ouvre, et il reconnaît une de ses amies de naguère, une certaine Bettina, sœur de deux brigandsqui, le surprenant chez elle, avaient voulu l'assassiner. Bettina n'était

pour rien dans l'affaire, et comme le fugitif, à ses genoux, la suppliait de le sauver : « Je tiens, lui dit-elle, à vous prouver que je ne suis pas une scélérate. » Elle le présente à ses maîtres comme un pêcheur calabrais jeté

à la eote et craignant d'être pris pour une espion.

« — Bonjour, lui dit un Sicilien, Bonjour, seigneur calabrais; comment diable avez-vous fait pour échouer sur la côte par un temps si calme? » Je ue savais que lui répondre, quand son Bis entra tout essoufflé, et sans même

LA GUERRE DES CALABfl i;s. U ,

se donnei le temps de me regarder. - Bonne nouvelle, s'écria-t-il, la garnison de Messine est consternée, tous [es anglais sont sous les armes, et on s'attend à une descente des Français. Déjà, cette nuit, ils ont débarqué et massacré mi poste de quinze hommes. Vous savez bien, mon père, ce poste qui nous met à contribution chaque fois que nous rapportons du poison, le poste du rocher^ enfin. Ils ont planté un drapeau tricolore et jeté des pro clamations ou ils annoncent qu'ils viendront bientôt délivrer là Sicile. Je voudrais que ce soit demain, ces chiens de rouges me payeraient les coups de bâ ton qu'ils m'ont donnés. «

D'Hautei oche connut ainsi l'objet de l'expédition qu'il avait dirigée, il apprit qu'il était chez des amis de la Franc* et qu'il était sauvé. Il se fit connaître et tomba dans N- bras rlf--. Siciliens. " En ce moment parut la femme d'Antonio le propriétaire de la maison. « .\< viens pour- voir un Français », fit-elle en jetant les yeux gui moi. Et tout ébahie elle reprit : « On nous a dit qu ils sont si laids et si petits; peut^-on non-, tromper ainsi; » Bettina, la servante, savait depuis longtemps à quoi s'en tenir : elle combla d'attentions son ami. Francesca, la femme d'Antonio, était enjouée ; sa fille, Maria, était une brunette de quinze ans, innocente, naïve et curieuse. Elle demandait s'il y avait, des arbres en France, si les femmes y étaient faites comme en Sicile et si Paris était au bord de la mei . D'Hauteroche resta quatre jours cachés chez ces braves gens et, grâce à eux, regagna Reggio. L'aventure, commencée en tragédie, se finit en opéra-comique, ou plutôt l'horreur et la gaieté, la mort et l'amour, s'y succèdent et s'y mêlent, sans transition; c'est le mélodrame de la guerre, et ce genre qui passe poui faux au théâtre est ici la vie même et la réalité.

Paul-Louis, tout classique, en jugeait avec ironie : « De quoi pourrais-je vous entrenir? De folies, tantôt barbares, tantôt ridicules, auxquelles je prends part sans savoir pourquoi; tristes farces qui ne sauraient faire qu'horreur et pitié, et dans lesquelles je figure comme acteur du dernier ordre. . . J'ai noté en courant les horreurs et les bouffonneries... Si les traits, en raccourci, de ces exécrables farces ne vous inspirent que du dégoût, je n'en serai pas surpris. Gela peut piquer un instant la curiosité de ceux qui connaissent les acteurs; les autres n'y voient que la honte de l'espèce humaine. C'est là néanmoins l'histoire dépouillée de ses ornements. C'est sur ce canevas qu'ont brodé les Hérodote et les Thucydide. » A-t-on retrouvé le « petit cahier » de Paul-Louis? Si on le publie, il laissera l'impression de l'amertume, de l'ironie sèche et brûlante de l'auteur. C'est alors que, pour n'être point injuste envers ces temps de grandes aventures et ne point méconnaître nos anciens, impétueux, frivoles avec un détachement si chevaleresque de la vie, tendres avec une résolution si implacable dans la lutte, il sera bon de ire des « souvenirs » comme ceux du sous-lieutenant d'Hauteroche; ils apporteront à la chronique un éclat de voix fraîches, quelque chose de touchant, d'ingénu, d'enjouré, d'humain, en un mot; moins du génie de Rome sans doute, mais beaucoup plus du cœur et de l'esprit de la France (1).

(1) Capitaine et chevalier de la Légion d'honueur en 1813, d'Hauteroche fut, en 1815, un de ceux qui portèrent JNapoléon dans leurs hras jusqu'en liant du grand escalier des Tuileries. L'Empereur trouva même que, dans son zèle, d'Hauteroche, qui le tenait par une jambe, le serrait un peu trop, et, lui posant la main sur la tète, il lui dit tout bas : Là! là! mon enfant, doucement, doucement. — Le même zèle conduisit, après 1815, d'Hauteroche à faire partie des brigands de la Loire et à occuper la haute police de ses moindres démarches. « J'étais rentré dans

ma ville natale — Issoire — et j'espérais y trouver le repos. Je n'y trouvai que dégoût et amertume. J'y fus traité de brigand, de jacobin, de révolutionnaire et de traître, moi qui étais victime eu ma fidélité!... L'ennui me gagnait, l'oisiveté me tuait... Ma mère, en me voyant traité si injustement, s'écriait dans ces moments de découragement : — Fautil donc que les miens soient persécutés sous tous les régimes? — Mon père avait été guillotiné à Lyon en 1793, comme partisan de l'ancien régime, et moi, peu s'en était fallu que, en 1816, je ne passasse devant une cour prévôtale. » Il pensait à se marier ou à partir pour l'Amérique. Il se maria, malgré les dénonciations de la police à son futur beau-père, et le mariage fut heureux. Il finit ses Souvenirs, écrits en 1829, par cette déclaration que le récit de ses aventures ne reud pas superflue : « Le 11 avril 1817, je fus l'heureux époux de ma charmante future, et certes, sans crainte d'être démenti par ceux qui me connaissent, je puis me targuer d'être mari fidèle et tendre père. »

En 1853, lorsque j'entrai au collège, tout était à la résurrection de l'empire et de la légende napoléonienne. On jouait, au théâtre impérial du Cirque, le Consulat et f Empire; on recevait, en étrennes, Emile Marco de Saint-Hilaire ; Y Histoire de Napoléon par Laurent de l'Ardèche disputait la faveur à VHistoire de Napoléon par Norvins. Je me souviens que la première passait pour moins orthodoxe et avait la préférence des pères libéraux; la seconde avait pris je ne sais quel air universitaire et officiel ; c'était un panégyrique et la pâture des bien pensants. Je n'ai rien retenu ni de l'une ni de l'autre, sauf par ce qui m'y attachait déjà et ce qui m'en paraît, de loin, la meilleure part, les croquis d'Horace Vernet dans l'une, les illustration de GharletetdeRaffet dans l'autre. Je me méfiais un peu du Mé morial de Norvins, et, lorsque l'historien fort distingué et très bien informé qui s'en est fait l'éditeur, M. de Lanzac de

(1) Trois volumes in-8°. Paris., Pion, 1896-1897.

Laborie, m'en parla pour la première fois, je lui découvris sans détour mon préjugé. Il me rassura. Les trois volumes du Mémoriallm donnent amplement raison.

Ils ont des longueurs, mais ils sont éminemment vivants, vécus, personnels, remplis de traits qu'on ne trouve pas ailleurs, sur la vie du temps et sur les mondes si divers qu'a traversés l'auteur : l'ancienne magistrature, le château de Brienne; l'émigration à l'armée des princes avec Galonné; Coppet avec Mme de Staël, Benjamin Constant, Narbonne, Mathieu de Montmorency; les prisons de Fructidor avec des chauffeurs, des anarchistes, des chouans, des assassins; les salons du Consulat avec Joséphine et Mme de Rémusat; l'expédition en Haïti avec Leclerc, « le Bonaparte de Saint-Domingue » , les horreurs de l'insurrection noire, le harem de blanches du vieux Toussaint- Louverture et le sourire enchanteur de la « divine Paulette » ; les bureaux de la ville sous Frochot; la campagne de Friedland; la cour de Cassel au temps de Jérôme, ce prince d'opérette que Napoléon avait promu roi et doté de quelque chose de plus rare qu'une couronne, une femme vertueuse et charmante, une véritable reine, Catherine de Wurtemberg; enfin, la direction générale de la police à Rome, avec Fouché, qui se montre, au petit lever, sournois, féroce et goguenard.

Cette carrière fantasque est semée de déboires. L'homme, en Norvins, ne ressemble ni à l'historien, ni au portrait que nous en donne le premier volume. Le personnage placé au frontispice du livre se présente avec une belle tête de préfet qui se serait fait peindre au moment de poser sa candidature à l'Institut : bouche mince et autoritaire, yeux noirs et inquisiteurs, un toupet en coup de vent sur un front qui brave les orages

politiques, le toupet d'un homme destiné à se reposer sous Louis-Philippe des agitations de l'empire; le visage encadré de favoris surgissant d'une ample cravate, reposant sur un collet d'hahit majestueux, et la main, bien entendu, enfoncée dans la redingote boutonnée, à la parlementaire. Qui dirait, à contempler cette figure académique de haut fonctionnaire de 1830, que ce personnage « considérable » , selon une expression chère à M. Thiers, fût un coureur de fortune, surtout de bonnes fortunes, romanesque, amoureux, incapable de se fixer, incapable surtout de subir longtemps une discipline quelconque; plein d'idées en administration, mais aussi peu hiérarchique que possible ; plein d'ardeur à la guerre, mais sacrifiant par dépit les avantages conquis par vaillance? Cet ancien conseiller-auditeur au Ghâtelet, ce futur secrétaire de préfecture et directeur de police avait la passion du sabre, du panache, des éperons. A trente-sept ans, en 1806, après avoir vainement espéré une place de maître des requêtes, il s'engagea dans les « gendarmes d'ordonnance » , corps d'élite dont Napoléon pensait à tirer des gardes du corps. Il était né garde national à cheval, avec une sabretache battant dans ses jambes.

Sa manière d'écrire, je ne puis dire son style, présente la même incohérence que sa vie , les mêmes contrastes de couleurs que l'uniforme chamarré dont il rêvait, les mêmes caracoles, les mêmes courses à fond, sauts de barrières et brusques écarts que ses aventures de cavalier. 11 devait causer brillamment, par anecdotes, mots piquants, récits de verve avec, tout à coup, une sortie émue, vibrante, un trait de couleur qui surprenaient. Quand il s'applique, il est solennel, emphatique, d'un effort pénible vers les mots à grand effet, à la Château-

briand; puis, à côté, sans transition, des phrases heureuses, des trouvailles d'écrivain. Tout cela est très humain et donne du charme à ses Mémoires. Il était de cette espèce de peintres dont les carnets contiennent des merveilles et dont les tableaux sont ennuyeux, qui ne sont artistes que quand ils ne travaillent pas. Le Napoléon de son histoire est un dieu de Panthéon, un dieu officiel ; le Napoléon du Mémorial est un homme prodigieux, mais un homme très vivant. Norvins, conteur et chroniqueur, aime les détails, sait les croquer, les grouper, les vivifier. Il ne fait ni portraits, ni caractères, à proprement parler : il en donne les traits, les notes, les nuances. Enfin, il apprend beaucoup, et pour qui ne cherche dans un livre qu'un compagnon de voyage ou un hôte aimable, il n'est personne de meilleure compagnie. L'homme qui perce sous les récits est aussi intéressant que les récits mêmes : c'est un causeur comme ceux que Balzac a dû entendre et qu'il a si souvent mis en scène (1).

On croit tout savoir sur la société de Paris à la veille delà Révolution; Norvins y ajoute je ne sais quoi d'intime; on s'imagine avec lui, sinon y revivre, au moins avoir connu ceux qui y vivaient. Il y a des historiettes

(1) Ainsi, sans parler de Marsay, de Rastignac, et pour nous renfermer dans les seconds rôles, M. Gravier, receveur des contributions, avec sa terrible anecdote du chirurgien en chef du corps de Mural, en Espague. « M. Gravier était un petit homme gros et gras cpii, sous l'Empire, chantait admirablement la romance et qui dut à ce talent le poste éminent de payeur général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne avec certains généraux en chef... Il suivait les modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites redingotes serrées,. il avait au cou des cravates de soieries à la mode ornées de bagues à diamants... » La Muse du dépattement. Ainsi encore, dans le même roman, Lousteau, Riauchon contant, chez Mme de la Raudraye, l'aventure de la Grande B-etèche, qu'il avait déjà contée chez Mlle des Touches, et qui était un des morceaux de choix de « son fonds de narration » .

singulièrement divertissantes , entre autres celle de M. d'Ormond et de son bougeoir, que l'éditeur prudent a reléguée en appendice, mais où les amateurs sauront bien la trouver. Il y a des jugements qui ont de la portée. Norvins note comme un double athéisme qui monte autour de lui : incrédulité religieuse, incrédulité monarchique. Le culte de la royauté était réduit à l'état de tradition historique, et Louis XVI n'était point fait pour le ressusciter. » Il n'avait rien du roi, rien aussi qui pût parler aux esprits et aux âmes ; il était sourd et muet sous ces deux rapports ; il était né désarmé, neutre, indifférent à sa propre majesté souveraine dont il n'appréciait que l'indépendance... Il se sentait de trop à sa propre cour... Un étrange ridicule s'attachait à son mariage. » Voilà du Norvins chroniqueur et causeur; voici le Norvins qui veut écrire i « La couronne et la Révolution se trompèrent, l'une en se posant sur sa tête, l'autre en la faisant tomber. »

A l'armée des princes, en 1792, un soir, par une pluie battante, il s'approche d'un feu de bivouac où se séchaient les gentilshommes-soldats. Il demande la permission de s'arrêter un instant : « Bien volontiers, camarade. Vous, vous n'êtes pas de ces officiers d'étatmajor^ de ces aides de camp fringants qui nous éclaboussent au grand galop de leurs chevaux. Pour ceux-là, leur compte est bon. Ces messieurs de la cour trouveront bientôt à qui parler. Nous autres gentilshommes de la province, nous ne voulons plus de ces privilégiés qui obtiennent les grades et les faveurs sans les avoir mérités. Une fois rentrés, il faudra bien qu'on fasse maison nette de tous ces freluquets. » Et là-dessus, un autre : « Qu'est-ce qui a causé la révolte actuelle? C'est le luxe de la cour. » Sur quoi un troisième, qui venait

du Midi : « Nous allons les remettre sur leur trône, mais qu'ils s'y tiennent bien ! car, je le déclare, je ne r émigré plus. » Et tout le monde de faire chorus. C'est toute l'émigration avec ses divisions, ses haines intestines, ses jalousies, son indiscipline fondamentale et son impuissance. Ces gentilshommes, armés pour refaire la royauté, mûrissaient, en réalité, pour l'armée impériale.

Je recommande aux curieux, dans le second volume, l'histoire du suicide (?) de Benjamin Constant, a qui avait toujours avec lui ce qu'il fallait pour se tuer et pour s'empêcher de mourir » . L'anecdote prouve que, si le mot de cabotinage n'existait pas encore, la chose était connue et que l'on y raffinait, dans la comédie de société aussi bien que dans la comédie politique.

Bien qu'ayant quitté la France et servi dans l'armée de Condé, Norvins ne se considérait pas comme légalement émigré : il possédait même un certificat de nonémigration et un passeport parfaitement en règle. Il osa rentrer dans l'été de 1797. Survint Fructidor; en novembre, il fut arrêté, traduit devant une commission militaire comme prévenu d'émigration, et il se trouva fort heureux d'échapper au poteau de Grenelle, pour être enfermé à la Force. Il y resta deux ans. Singulière prison, à la fois ignoble et drolatique, prison de roman et antichambre de guillotine, où l'on était mal logé, bien

LE MEMORIAL DE NORVINS. <i55

nourri, où l'on pouvait s'isoler une partie du temps avec ses amis politiques, où l'on rencontrait au préau les détenus de droit commun, d'où l'on était exposé, tous les jours, à sortir pour aller à l'échafaud, où l'on recevait la visite de belles dames éplorées, sensibles, secourables, d'où l'on s'échappait même parfois, la nuit tombée, pour aller souper au faubourg, chez de bons citoyens, en compagnie du guichetier. « Les Directeurs, dit très bien Norvins, se montrèrent impitoyables et prouvèrent que les esprits faux sont plus implacables que les esprits violents: car les proconsuls de 1793 ne le furent pas toujours. »

Cette Terreur sournoise de Fructidor, sorte de danse macabre de la République déroutée et emprisonnée, a fourni à Norvins des pages qui, pour l'intérêt, le romanesque, le tragique aussi, se rapprochent de celles de Hyde de Neuville. Il dut à Mme de Staël de n'être pas fusillé sur le coup de son arrestation, et à Real d'être oublié à la Force. Il y trouva, entre autres détenus de marque et ci-devant royalistes ou constitutionnels, un M. de Bécave, grand, maigre, sec, stoïque, taciturne, qui n'ouvrait la bouche qu'aux échecs, pour prononcer les coups. Norvins passa deux ans sans apprendre pourquoi ce Bécave était détenu. Il trouva surtout des amis : Saint- Charles, Méjeaix, Lacretelle, que l'on mit sous la même clef. Il trace des croquis de prisonniers, de ceux qui formaient la foule et le fond du tableau. Il y rencontre d'étranges originaux : un nommé Génois, beau, jeune, de tenue élégante, d'air mélancolique sous ses vêtements noirs, avec je ne sais quoi de réservé, d'abstrait qui trahissait son défroqué romanesque, une sorte de des Grieux républicain ; il correspondait par signes avec une jeune femme détenue en même temps que lui

et qui se montrait à une fenêtre quand Génois était au préau. Il parlait bien, savait Horace par cœur, portait sur lui un Emile qu'il envoya à sa femme. Il raconta u avec une simplicité infinie » qu'il avait été l'ami intime de Saint-Just, le plus beau, disait-il, le plus éloquent et le plus vertueux des hommes. À ce souvenir, il s'exalta tout à coup , « se volcanisa » . Le fait est qu'ex-séminariste, acoquiné à une ex-religieuse, il avait été un des fureteurs de refuges et dénonciateur de prêtres les plus acharnés. Le 9 thermidor l'ayant laissé sans ouvrage, il ouvrit une école populaire dans le quartier du Temple, visita les vieilles femmes, les vola et en tua plusieurs, ce qui le conduisit à la Force d'abord, puis à la guillotine.

Une des distractions des détenus, c'étaient les passages et les départs des galériens. Norvins distingua un forçat, ci-devant directeur de loteries, condamné pour avoir fabriqué un quaterne de huit cent mille francs. Il se nommait Cornant, de taille moyenne, mais très robuste, les traits accentués, de grands yeux d'un noir brûlant, sourcils épais, grand nez, énorme bouche, teint basané, quelque chose du sauvage, du flibustier. Dix ans après, faisant campagne en Prusse, Norvins entendit parler d'un corsaire français, nommé Desmolands, qui était débarqué près de Dantzig avec une bande à? enfants perdus de Paris dont les exploits tenaient du chauffeur et du chouan. Ces enfants perdus de Paris, qui rappellent le corps de forçats destiné par le Directoire à opérer en Angleterre, étaient une invention de Fouché. Ce ministre avait fait la « presse » des voleurs et des vagabonds, les avait encadrés d'officiers assez énergiques pour les commander et assez peu scrupuleux pour vivre en leur compagnie. Quant au

corsaire qui les amenait, le capitaine Desmolands, il n'était autre que le galérien de la Force, Cornant.

Norvins était destiné à renouveler connaissance avec cet homme ondoyant. Après 1810, il occupait le poste de directeur de police à Rome, lorsqu'on lui annonça l'arrivée d'un Français assez qualifié pour qu'il l'invitât à sa table de haut fonctionnaire impérial. Ce Français était l'ex-capitaine Desmolands, marié à la plus grande et à la plus belle fille de Tilsitt, ex-maîtresse délaissée et disponible d'Alfred de Lameth. Au dessert, Desmolands révéla au directeur de la police son identité avec le ci-devant forçat Cornant. Homme d'avenir d'ailleurs et toujours, comme on dit, à la hauteur des circonstances. Norvins le revit à Paris, sous la Restauration, costumé en colonel et décoré de la cocarde blanche (1).

La Terreur royaliste était représentée à la Force par uq compagnon de Jéhu, le Lyonnais Perussel, « espèce d'Hercule-Apollon, de cinq pieds huit pouces, jeune, blond, superbe » , au costume élégant et singulier : dolman bleu de ciel, pantalon de tricot de soie blanche collant et dessinant merveilleusement ses formes athlétiques. La tête, où de grosses tresses se perdaient dans

(1) C'est l'écume de l'ancien régime, secouée par la Révolution. Elle engendra, quand les eaux se retirèrent, une prodigieuse végétation de plantes de cette sorte. Comparez Pierre Coignard, le fameux comte de Sainte-Hélène, condamné aux galères pour vol, en 1801 ; chef de bataillon à Sarragosse en 1813; fait lieutenant-colonel dans la garde nationale de Paris par Louis XVIII, qu'il avait suivi à Gand. Ces aventuriers furent légion. Ralzac en a donné le type en son Vautrin, élevé à l'Oratoire, condamné pour faux au bagne de 1810 à 1815, qui reparait à Paris, chanoine honoraire au chapitre de Tolède en 1820, se mêle de diplomatie et finit chef de la police de sûreté sous Louis-Philippe. Les personnages de Ralzac, plus romanesques, plus significatifs, sont, pour nous, plus vivants que les originaux historiques : c'est que Ralzac les a tirés de l'histoire vivante dont il avait recueilli, directement, la chronique.

un énorme catogan, était coiffée d'un vaste béret qui complétait ce costume théâtral. » Près de lui, en repoussoir et en contraste, la Terreur révolutionnaire, en la personne du tanneur Metge, ci-devant administrateur du Mont-Terrible : pauvre vêtement, pauvre figure, qui dénonçaient la ruine de l'homme, le désastre du parti. Metge poursuivait son rêve ou son apocalypse de régénération de la société par les supplices ; fataliste et fanatique, mais bienfaisant, secourable, ayant recueilli dans sa misérable chambre les deux enfants d'un ami guillotiné; défenseur gratuit des proscrits, colportant de porte en porte ses brochures révolutionnaires pour répandre la bonne parole et nourrir ses enfants adoptifs. Ce babouviste était le complot incarné. Norvins l'avait gagné. Un jour, Metge lui dit : « H y a un complot pour renouveler les massacres des prisons. La justice du peuple se fatigue de ce qu'elles regorgent d'assassins, de voleurs et de conspirateurs. Les formes des tribunaux sont trop lentes. Nous avons naturellement pensé à vous sauver, vous et ceux que vous désignerez. Nous viendrons nous-mêmes vous chercher. — Je connais Metge, dit Real à Norvins, qui lui confia l'étrange confidence : c'est un vrai Spartiate, et il vous sera fidèle. Qui sait ce qui peut arriver? Le Directoire ne tient à rien, et Metge pourra vous être utile. » Norvins le revit le 19 brumaire. Metge, sorti de prison, apportait des nouvelles : « Vous êtes content? dit-il à Norvins. — Oui, parce que je vais être bientôt libre. — C'est juste » , répliqua Metge, et l'entretien finit là. Metge fit un complot, fut arrêté par la police consulaire et guillotiné. Real était alors en place et Norvins en liberté.

u Je ressens un peu d'orgueil de pouvoir dire, le seul peut-être en France, que j'ai dû la vie à Mme de Staël

et la liberté à Napoléon. » C'est un mot que Norvins aime à répéter et qui explique singulièrement la popularité de ce qu'il appelle « l'heureux attentat » du 18 brumaire : ce fut un 9 thermidor pour les victimes du Directoire. Les prisons s'ouvrirent; on jouit de biens inconnus depuis six ans : l'ordre, la sécurité, la liberté d'aller et de venir. Norvins ne se lasse pas de célébrer» cette époque de réparation, de régénération et de rajeunissement dont le règne républicain de Bonaparte donna le signal » . « On venait d'être plus ou moins mis en liberté par Bonaparte. » On se retrouvait, on s'embrassait ; on célébrait les vertus de Washington, apothéose anticipée du premier consul : « En guerre avec l'ancien monde, en paix avec le nouveau ; l'amour de la liberté américaine et la haine de l'Angleterre ! » Cet enthousiasme d'émigrés rentrés ou élargis de prison ne laissait pas de sembler suspect aux « vieux républicains de bonne foi » , dont le patriotisme, « tout brumairien qu'il était devenu », demeurait soupçonneux. Norvins donne ici une contre-partie fort intéressante de Thibaudeau, qui personnifie fort bien ce « patriotisme brumairien » .

C'eût été chose surprenante si, ayant vécu deux années parmi tant de conspirateurs, brigands, mouchards, scélérats et coquins de toute provenance, Norvins n'avait pas recueilli quelques notes de caractère sur Fouché. En voici une. Quand Fouché était proconsul à Lyon, il faisait porter sur sa table des petites guillotines dont on se servait pour couper la tête des petits oiseaux. Puis il se fît faire une guillotine en breloque. Sa verve était inépuisable : il déridait la férocité de Collot. Le ci-devant acteur se prenait au sérieux dans son personnage ; le ci-devant oratorien n'oublia jamais qu'il jouait un

rôle. Il prenait son café, voluptueusement, à la fenêtre, en regardant les mitraillades. Norvins, après se l'être fait raconter, à la Force, par Gâteau, « qui avait, disaitil, bu du sang avec lui » , rencontra Fouché dans le monde consulaire. « Tous les serpents changeaient de peau. Rien n'était plus doux que le jovialisme étourdi et abandonné de la bonhomie de Fouché, bonhomie sous laquelle le tortionnaire couvait toujours. »

Norvins le retrouva à Rome, à la fin de 1813. Il le visita, à l'hôtel, le matin, dans sa chambre à coucher. Il le trouva « vêtu de sa chemise de nuit, à travers laquelle se faisait jour un gilet de flanelle qui enchâssait largement son cou décharné, et d'un pantalon de molleton jauni dont les pieds se perdaient dans des pantoufles verdâtres et éraillées, et au-dessus de tout cela rayonnait un visage de vieil albinos... Le bonnet de coton sur la cheminée, à côté d'un morceau de savonnette dont la boîte rouge figurait près d'une cuvette. . . Fouché repassait sur un mauvais cuir un vilain rasoir qui sentait son oratorien, et il allait tondre sa barbe rare et du même teint que son visage, devant un petit miroir accroché à la fenêtre. Il était impossible de voir rien de plus ignoblement laid. . . »

Fouché invita Norvins à diner; à table il apprit que son fils — on nommait ce jeune homme le comte d'Otrante — avait été volé de sa montre. Fouché s'écrie que l'on arrête tout l'hôtel. Norvins fait appeler l'hôte, qui dit ne rien savoir. Sur quoi Fouché s'impatiente. « Oh ! si Pâques était ici !.. . Vous vous rappelez ce Patagon qui était l'assesseur de mon juge de paix, à l'entresol, dans l'escalier du ministère?... Cet homme-là m'arrangeait de suite toutes mes petites affaires. Je faisais arrêter un monsieur ; on le menait chez mon juge

de paix; celui-ci l'interrogeait; l'autre ne voulait rien avouer. Le juge de paix m'envoyait un petit mot; je descendais, j'appelais Pâques et je lui disais: « Donnez la main à monsieur! » L'autre donnait sa main avec confiance... et comme il persistait à rester silencieux, je faisais signe à Pâques, qui la lui serrait comme dans un étau, et l'autre avouait. — Mais cela s'appelait jadis la question? dit Norvins. — Le nom ne fait rien à la chose. L'homme avouait, et j'avais mon affaire. »

Le nom, en effet, ne faisait rien à la chose, et c'est ainsi que le duc d'Otrante devint restaurateur du trône, ministre de Louis XVII I et sauveur patenté du faubourg Saint-Germain.

Je ne puis penser au roi de Rome sans me rappeler la déclamation fameuse qui fait l'ouverture romantique de la Confession d'un enfant du siècle :

Pendant les guerres de l'Empire, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs... Ils sortirent des collèges, et, ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent où étaient leurs pères. On leur répondit que la guerre était finie, que César était mort... Tous ces enfants étaient ces gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre... Quand ils parlaient de la gloire, on leur disait : Faites-vous prêtres ; quand ils parlaient d'ambition : Faites-vous prêtres; d'espérance, d'amour, de force, de vie : Faites-vous prêtres.

« Il paraît, écrivait en 1818 l'ambassadeur de Louis XVIII à Vienne, M. de Garaman, que l'intention est de le réserver à l'état ecclésiastique » ; à quoi le duc

(1) Le Roi de Rome, par Henri Welschinger. 1 vol. in-8°. Paris, Pion, 1897.

de Richelieu répondit : « L'intention qu'on parait avoir de le destiner à l'état ecclésiastique serait de nature à nous convenir parfaitement. »

Tous les virtuoses se sont évertués à varier à l'infini le thème de Musset. Les historiens de la littérature, les critiques, les romanciers, les médecins, chirurgiens, charlatans et empiriques du mal du siècle ont analysé, décrit sous toutes ses formes la souffrance surhumaine d'une époque où chaque jeune homme de vingt ans se mourait de cette ohsession insupportahle : ne pouvoir être Napoléon, n'avoir pas en sortant de l'École polytechnique, de l'École de droit, voire de l'École normale ou de l'École de médecine, même et surtout fruit sec de toutes les écoles, n'avoir pas pris Toulon, gagné la bataille de Lodi, surpris le sphinx des Pyramides, fasciné la France, maté l'Europe, épousé une archiduchesse; sans songer un instant que, si Bonaparte avait été de leur complexion et de leur caractère, s'il avait jamais été terrassé par l'horrible désespoir de n'être ni Louis XIV, ni Frédéric, ni le prince Eugène de Savoie, ni Maurice de Saxe, ni au pis aller Potemkine, il se serait, comme eux, rongé de psychologie morbide, usé dans les analyses de soi-même, épuisé dans l'ennui; il aurait dépensé sa jeunesse en des adultères bêtes, et tout au plus, s'il avait gardé de ses lectures de Jean- Jacques le besoin d'occuper le monde de sa personne, il aurait transformé en lamentations universelles ses mécomptes de carrière et ses déceptions de garnison. Avec du talent littéraire, il aurait écrit Adolphe; il n'aurait signé ni le décret de Berlin sur le blocus continental, ni même le décret de Moscou.

Au temps où Musset publiait ses Confessions, on s'en prenait au régime étouffeur et bourgeois qui défendait

au génie d'éclore, et à la passion de s'épancher en gloire. Le suicide de Rolla, la guillotine de Julien Sorel, la paralysie générale dans une maison de santé, la consomption dans une mansarde ou dans un palais, c'était la destinée fatale de ces méconnus de la vie, du moins dans les romans, et ils mouraient, sinon du mal du siècle, au moins des divertissements qu'ils se donnaient pour s'en distraire.

Voici quelqu'un qui en est mort, et tout simplement, sans appoint de littérature, de psychologie, de mode. Il n'a gagné cette fièvre ni dans les collèges, ni dans les chambres d'étudiant. Il en souffrit plus dans son secret et dans son isolement qu'aucun des héros emphatiques des livres ne s'est vanté d'en souffrir. Il portait ce mal du siècle en lui-même, en son sang, car son père était celui que l'on appelait Y homme du siècle. Il était né, réellement, pour être Napoléon : le mal du siècle, pour lui, fut une vraie nostalgie.

Admirable sujet à tenter les historiens et les dramaturges. Ils s'y sont peu risqués, Je ne retrouve guère, dans ma mémoire, que le livre de Prokesch-Osten , en allemand, et, en français, quelques pages vraiment étonnantes d'Alexandre Dumas, dans les Moliicans de Parîsy puis tout récemment l'essai très distingué d'un jeune homme, M. Emile Dard, qui, ou je me trompe fort, promet du talent (1). Les abords du sujet étaient très

(1) Dans les Annales de l'École des sciences politiques, 1896. Paris, Alcaii.

difficiles. Il fallait, pour ainsi dire, parcourir à nouveau toutes les routes de l'histoire et battre tous les buissons avant d'arriver au retrait mystérieux où se dérobaient la vie et la mort du roi de Rome. Arrivé là, que trouverait-on? Peut-être bien un pavillon abandonné, des meubles moisis, des bouquets desséchés. M. Henri Welschinger n'a pas reculé devant ces difficultés. Il a ce caractère — qui fait sa marque personnelle — d'être à la fois un chasseur infatigable, adroit, heureux de documents, et un avocat généreux des nobles victimes, ou simplement des grands méconnus de l'histoire. Il se compose minutieusement des dossiers gonflés de pièces, nourris de détails, et il en appelle des fameuses injustices du passé à l'histoire mieux informée, à la postérité pitoyable. C'est ainsi, et l'on n'a pas oublié avec quel succès, qu'il a plaidé la cause du duc d'Enghien, dénoncé le sophisme et l'injustice du divorce de Napoléon.

Son Roi de Rome est fait pour toucher les gens de cœur, émouvoir les gens à imagination, éclairer les historiens, intéresser tout le monde. Il a pris le sujet largement. Quelques-uns, impatients d'arriver au drame intime, à l'histoire d'âme, qui est, à proprement dire, l'attrait supérieur du livre, trouveront peut-être que, dans la première partie de l'ouvrage, le héros, le petit héros, l'enfant de quatre à cinq ans, est comme écrasé et effacé dans sa propre histoire, où il ne figure que de nom. Une miniature comme celle qui est au frontispice du volume se perd dans ce cadre immense de politique, ce fond de diplomatie et de batailles. M. Henri Welsehinger répondra qu'il a voulu être complet, et il ne l'aurait pas été s'il n'avait montré comment le roi de Rome, avant d'être séquestré de l'Europe, avait occupé

l'Europe de sa personne ; comment, tout enfant, il fut jeté dans le courant, emporté par l'inondation, alors qu'il ne pouvait ni savoir ce qu'on faisait de lui, ni comprendre ce qu'on faisait autour de lui.

Il y a donc dans le livre de M. Henri Welschinger une histoire autour du roi de Rome qui précède l'histoire même du roi de Rome. Parmi ces chapitres d'histoire générale, la partie la plus remarquable est celle où M. Henri Welschinger raconte le départ de Marie-Louise pour Blois et l'étrange bifurcation qui la conduisit de la Loire au Danube, puis en Savoie, au bras du général Neipperg. On sait par les Mémoires du chancelier Pasquier les étranges soupçons qui traversaient alors l'esprit de Napoléon (1). « Il accusait Joseph d'avoir fait auprès de l'impératrice les tentatives les plus odieuses. » Il avait, de Reims, où il combattait, prescrit à Savary d'exercer la plus étroite surveillance dans l'intérieur des Tuileries. Et Pasquier ajoute, après avoir reçu les confidences de la duchesse de Montebello, qui était fort avant dans les confidences de l'impératrice, que « le soupçon n'était que trop fondé et que l'impératrice, à cette époque, avait été très importunée et avait eu beaucoup à se plaindre des empressements de son beau-frère » . Joseph, en sa qualité d'aîné, de chef du clan, considérait que son frère avait tout usurpé sur lui, le génie d'abord, puis la gloire et la toute-puissance. Il était prêt à rentrer dans ses droits de famille en occupant le trône où Napoléon avait par trop compromis les intérêts des Bonaparte. Il aurait volontiers ajouté à la revanche de l'ambition le ragoût du libertinage en prenant sa part de l'archiduchesse.

(1) Mémoires, t. II, p. 229 et 237-238.

Un autre chapitre, fort touffu, mais où M. Henri Welschinger a singulièrement défriché le fourré, c'est celui qu'ii consacre aux intrigues de Fouché pendant les Cent-jours.

L'anglais Ghaucer rapporte, en un de ses poèmes, que Gressida, laissant à Troie son époux Troïlus, est emmenée au camp des Grecs. Elle s'évanouit à la nouvelle de ce départ forcé : pourtant elle va revoir son digne pèrey Galchas! Elle part; le heau Diomède l'accompagne... Elle aimait le brave Troïlus au-dessus de tous les autres hommes quand elle était à lui ; elle aime aussitôt le beau Diomède au-dessus de tous les autres hommes y compris Troïlus (1). Aimer ou n'aimer pas, être ou ne pas être, c'était la question pour Gressida; ce fut la question pour Marie-Louise, qui renouvela cette histoire et en fit un épisode de la moderne épopée.

Ses aventures, son inconscience, ses amours, toute cette chronique d'égoïsme et de frivolité sensuelle et répugnante, n'avait pas encore été débrouillée avec autant de sagacité. M. Henri Welschinger est sévère : il ne l'est pas trop. Ge faux ménage auguste s'étala impudemment à Parme, pour la plus grande joie et tranquillité des dynasties très chrétienne, très apostolique, très catholique. A Parme, où régnait Marie-Louise, son appartement n'était séparé de celui de son « chevalier d'honneur (sic) » que « par la chambre d'une demoiselle de

(1) J'emprunte c.;tj citation au livre très savant d'un écrivain très délicat, M. Jusserak», Histoire littéraire du peuple anglais. Paris, 1894.

compagnie. Le soir, lorsque tout le monde est retiré, le général de Neipperg ferme les portes de cet appartement et en retire les clefs. » C'est un diplomate, l'agent français à Parme, qui mande ces détails à son gouvernement. Et ce gouvernement qui se pique de restaurer, avec le droit des souverains, la religion et les bonnes mœurs, se trouve édifié. Il congratule la duchesse et le chevalier d'honneur. Napoléon est plus que mort; sa ci-devant femme est plus que veuve; il n'y a plus même d'ex-impératrice. « En toutes circonstances, écrit Garaman en 1819, on ne retrouve jamais que la duchesse de Parme. Le comte de Neipperg la seconde bien franchement dans la marche qu'elle a adoptée. Toutes les tentatives qui ont pu être faites pour rappeler d'anciens souvenirs ont été écartées avec soin. » Et, en 1820, le chargé d'affaires français à Florence écrit : « Le comte de Neipperg est un ministre qui, par ses bons principes, sa fermeté et l'influence persistante qu'il exerce sur la volonté de madame l'archiduchesse, mérite une grande confiance. »

Cet adultère officiel passait pour une des garanties de l'ordre européen, comme une sorte d'article secret, inavouable , mais reconnu pourtant de la « Sainte- Alliance » . Neipperg était, selon le mot célèbre de Chateaubriand, « homme de bou ton » , et les cours le laissaient, en tout bien tout honneur, « déposer ses œufs dans le nid de l'aigle » . Ce fut lui qui annonça à François II la mort de Napoléon, en évitant toutefois défaire mention du titre d'empereur et même du nom de Bonaparte, « inadmissibles, en tout cas, et qui auraient froissé ou le cœur de Sa Majesté ou les principes de politique en vigueur ». « J'en ai été très affligée, écrivit Marie- Louise, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son

existence malheureuse d'une manière chrétienne; je lui aurais cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi. »

La mort de Napoléon permit cependant à Marie-Louise de faire aussi, à sa façon, une fin chrétienne : elle épousa Neipperg. Ce chevalier d'honneur, alors âgé de plus de quarante-six ans — il était né en 1775 — avait toujours été fort galant. En 1824, il commença de tpusser horriblement, puis il s'affaiblit de plus en plus, u Quelle triste vie! » s'écriait Marie-Louise en pensant, bien entendu, à sa propre existence. En février 1829, Neipperg s'éteignit. La duchesse le pleura abondamment, lui fit élever un superbe mausolée et le remplaça dans la charge de cour et de boudoir par M. de Bombelle, qu'elle épousa après un stage de cinq ans. Ces amours réalistes et bourgeoises se déroulent dans un cadre de cour italienne, du temps de Ranuce-Ernest et du comte Mosca : galas, musique de chambre, réceptions, parades. L'impression que laisse Marie-Louise est celle d'une reine de théâtre qui, après s'être fait une réputation européenne dans le fameux opéra-ballet à'Iphigénie, s'est retirée en province, s'est réfugiée dans la galanterie légitime, a épousé un ancien commandant de cavalerie célèbre par ses bonnes fortunes et, dans son château, reçoit le général, le préfet et l'évêque à diner. Cette prétendue victime ne prit jamais au sérieux que ses consolateurs. Le prince de Ligne l'avait jugée d'avance, d'un mot très cru, mais que je puis bien reproduire puisque je le retrouve sous la plume d'une femme, qui plus est, d'une chanoinesse de l'ancien régime : « L'Autriche fit au Minotaure le sacrifice d'une belle génisse (1). »

(1) Mémoire de Mme de Cliastenay. Paris, 1896-1897. Pion et Cie.

Elle eut beaucoup d'enfants. Elle ne fat mère que pour ceux qui venaient du « cher défunt » , c'est-à-dire Neipperg.

Il n'est pas possible que Napoléon ait ignoré la vérité. Ce grand homme était vraiment prédestiné, et il est étrange qu'ayant répudié la ci-devant maîtresse de Barras pour épouser une nièce de Marie-Antoinette, il n'ait pas été traité avec plus de considération par l'une que par l'autre. L'éducation pieuse de Marie-Louise eut pour lui les mêmes conséquences que le libertinage de Joséphine. Il avait su, au retour d'Egypte, prendre son parti en politique, à la romaine, des infidélités de Joséphine. La raison d'État le rendit sinon indulgent, au moins muet sur le compte de Marie-Louise. Il parla d'elle comme il lui convenait que la postérité parlât de la femme de César, n'admettant point qu'elle eût pu faillir à ses devoirs de mère et d'épouse.

Mais il aimait son fils, si ardemment souhaité, si orgueilleusement présenté au monde, et s'il y eut pour lui une pire souffrance que l'internement, l'impuissance, l'exil, un pire retour des choses humaines, ce fut le sort de ce fils, ravi non seulement à son affection, mais à la destinée qu'il lui avait préparée. Il en avait eu le pressentiment; il avait mesuré l'abîme : « Je préférerais qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élever à Vienne comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'impératrice pour être persuadé qu'elle est

de cet avis, autant qu'une femme et une mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter Andromaque que je n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie regardé comme un bonheur pour lui de ne pas survivre à son père. » (A Joseph, 8 février 1814.) Que de fils, et nés de toutes les femmes d'Europe, il avait enlevés à leur mère et semés sur les champs de bataille ! Il n'y songeait pas plus, à Sainte-Hélène, qu'il n'y avait songé aux Tuileries, et il n'en avait point de remords. C'était la guerre, c'était la nécessité. Mais il lui semblait que les douleurs communes ne devaient pas l'atteindre. On raconte que Sémonville, mandé à la cour, s'excusa de n'y point paraître : il venait de perdre sa fille, il était au désespoir. Maret, qui apportait ses excuses et qui l'avait quitté dans les larmes, en était bouleversé : « C'est singulier, aurait dit Napoléon devenu très grave, je croyais Sémonville homme d'esprit; je le croyais homme supérieur. Il est désespéré! Je viens à y penser : si l'on venait à m'annoncer à moi la mort d'Hortense, eh bien, je travaillerais encore ! Que de fois j'ai vu partir, que de fois j'ai fait partir des hommes que j'envoyais au feu et qui ne pouvaient en revenir ! Je n'étais pas du tout ému. Ce Sémonville, il est désespéré! Peut-être je l'envie, peut-être est-il plus heureux. Travaillons, reprit-il brusquement, travaillons et n'en parlons plus ! »

Il éprouva l'aiguillon de ce « bonheur » qu'il enviait à Sémonville ! Et, d'ailleurs, ce jeune homme que l'on tenait captif à Vienne, c'était son fils, c'est-à-dire un enfant différent des autres enfants des hommes, en dehors, audessus de l'humanité comme il estimait l'être lui-même; destiné à vivre, puisque les autres enfants étaient destinés à mourir pour qu'il régnât. La politique le lui avait donné, la politique le lui avait repris : c'était la fatalité;

mais il lui parut aussi révoltant, aussi contre nature de la subir qu'il lui semblait naturel de l'imposer aux peuples. Enfin il n'avait plus le prodigieux travail de gouverner le monde pour se distraire de cette vision lamentable, de ce symbole vivant et douloureux de son immense désastre. Son fils! C'était pour lui, au temps de sa puissance, un commencement encore tout humain de l'immortalité, sa vie qui se prolongeait, la résurrection, la revanche de la mort inévitable. Il ne lui restait plus désormais que l'histoire, la postérité abstraite, des livres, des poèmes, des mots écrits ou chantés, des lettres imprimées, froides et mortes.

Marie-Louise ne fut jamais pour le roi de Rome que la duchesse de Parme, une princesse de la maison d'Autriche, une parente dont il avait le portrait dans sa chambre, à laquelle il adressait des lettres officiellement respectueuses, qui lui répondait en phrases affectueusement officielles, dont on lui parlait quelquefois et qu'il rencontra rarement. Elle le visita quelques mois en 1830, puis en 1831, quand elle vint pour le voir mourir.

En l'emmenant à Vienne, on l'avait soustrait àMéneval, la fidélité, le dévouement mêméV; à Mme de Montesquiou, qui était pour lui sa vraie mère. On lui laissa quelques mois les subalternes : Mme Soufflot, la sous-gouvernante, Mme Marchand. Il ne fallait pas de Français autour de cet enfant condamné, par raison d'État européenne, à ne point aimer la France, à ne la

point connaître, à n'en être point connu, à être plus qu'un exilé, un dépaysé. L'empereur, son grand-père, lui composa une maison tout allemande, ayant décidé que le fils de Napoléon sei-ait élevé en prince allemand.

M. Henri Welschinger tient beaucoup à être juste; en général, il ne pêche pas par excès d'indulgence pour ceux qu'il accuse ou soupçonne de mauvais vouloir envers ses héros. Ici, par extraordinaire, je le trouve de trop facile composition. Il défend, et à plusieurs reprises, la cour de Vienne, Metternich même, d'avoir travaillé, de parti pris , à étouffer sous le vernis autrichien cette âme ardente, à étioler cette intelligence, à paralyser dans ce jeune prince toute volonté de vivre, de s'élancer, d'agir. Je veux bien que la cage ait été dorée, voire aérée, qu'on y ait multiplié les rochers postiches et que l'on n'ait point coupé les ailes à l'aiglon; ce n'en était pas moins une cage où il ne pouvait prendre son vol sans se heurter aux barreaux, d'où il ne pouvait considérer le monde, les passants, que de loin, du dedans, sans, les toucher, sans les entendre, sans se mêler à eux. M. Welschinger, un peu, je crois, sous l'influence de l'excellent Prokesch-Osten , qui a été son guide, récuse le témoignage de Gentz. Je suis porté à en faire plus de cas. Le plaisir que Gentz trouve à ses méchancetés n'empêche pas toujours les méchancetés d'être vraies, et l'on ne risque point de calomnier un Metternich en lui prêtant des perfidies, même atroces, pourvu qu'elles soient polies dans les motifs et correctes dans l'exécution.

La correspondance où se trouve le passage que je vais citer était officieuse, faite avec l'approbation de Metternich, souvent sous sa dictée, exposée à être lue en minute ou interceptée à la poste par les agents autrichiens, et adressée à des hospodars qui n'étaient point.

assez riches pour se donner le luxe de chroniques de fantaisie. C'est un plan d'éducation que Gentz expose aux princes valaques (1) ; il l'expose pour en louer la cour de Vienne; il l'expose comme cette cour désire qu'on le connaisse et l'approuve en Europe, où on la soupçonne de calculs machiavéliques sur l'avenir du jeune Napoléon. C'est donc un document à méditer, car tous les mots y ont leur portée :

Cet enfant, rempli de charmes et de grâces, mais rien moins que facile à traiter, puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion prononcée pour tout ce qui est contrainte et assujettissement, cet enfant qui, avec une éducation d'un genre élevé, deviendrait peut-être un homme remarquable, est naturellement destiné à languir dans la médiocrité. Le petit Napoléon est un objet d'alarmes et de terreur pour la plupart des cabinets européens... L'empereur, voulant écarter jusqu'aux derniers germes de ces terreurs paniques, veut que rien ne rappelle un jour à ce prince l'état de grandeur dans lequel il était né... On a choisi pour lui un gouverneur, le comte Maurice Dietrichstein, d'une grande famille et d'un caractère respectable , mais de peu de moyens, et tellement timide qu'il craindrait de se compromettre par les progrès mêmes de son élève... Enfin, si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré, non seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais encore de calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent... Si l'empereur de Russie avait pu marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voirs'il eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, avec la même candeur que François II.

Ainsi fut fait. Je reconnais d'ailleurs très volontiers, avec M. Welschinger, que « l'éducation qu'on donna au roi de Rome était la même que celle des archiducs » . Ce n'est pas beaucoup dire : éducation de commérages,

(1) Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie. Paris, Pion, 1876, t. Ier, p. 227.

de parades, de processions, de coulisses d'opéra, étrangement mêlés, le tout accommodé pour faire des princes peu gênants, peu curieux, peu turbulents surtout, et portant dans les affaires la seule discrétion parfaite, celle de l'indifférence. Encore le roi de Rome futil, et intentionnellement, traité en archiduc de seconde classe, qui non seulement ne semblait point appelé au trône, mais était déshérité d'avance, et qui devait réaliser ce paradoxe, étant fils de l'homme qui remplissait le monde de sa légende après l'avoir rempli de ses actions, de passer officiellement pour fils de père inconnu, à qui la recherche de la paternité est interdite.

Seulement, Dietrichstein était un brave homme, doux et zélé, en son emploi de mentor en lisières; son adjoint, le capitaine Fores ti, était instruit dans les mathématiques, savait de l'histoire, aimait la guerre, parlait français. Enfin et par-dessus tout, l'enfant était merveilleusement curieux et intelligent, mélancolique et résolu, l'imagination emportée, le cœur aimant, sachant se contenir, exercé de bonne heure à la réserve, à la dissimulation même; il voulait savoir, il sut, et ce qu'il n'apprit point il se le figura.

Des souvenirs vagues de son enfance, de paroles, d'anecdotes recueillies çà et là, de lambeaux de journaux, de livres d'histoire achetés en cachette, lus à la dérobée, comme de mauvais livres, il apprit peu à peu l'histoire de son père et se fit, dans l'isolement de son âme, sa

légende napoléonienne. Ce fut tout le roman de sa jeunesse. M. Welschinger est très formel sur cet article. La chronique des amours précoces du prince, tolérées, si ce n'est encouragées par Metternich, ne repose sur rien. Il n'y en a aucun témoignage. Tous les contemporains, au contraire, montrent le prince réservé, timide, farouche, une sorte d'Hippolyte perdu dans ses rêves. Il connut un moment l'amitié, et ce fut la seule douceur de sa vie. Sa liaison avec Prokesch-Osten, qui après avoir été son confident, son consolateur, s'est fait son témoin devant l'histoire, est racontée par M. Welschinger avec une émotion communicative. Les efforts du prince pour voir des Français, les efforts des Français pour se rapprocher de lui; des mois et puis des mois de velléités contenues , de complots avortés, et cependant une fièvre sourde de consomption qui dévore cet être frêle et nerveux remplissent les derniers chapitres du livre : le Duc de Reichstadt et M. de Metternlch, le « Fils de L'homme » , le Chevalier de Prokesch-Osten, le Duc de Reichstadt et la révolution de 1830, le Duc de Reichstadt et les maréchaux et en font une lecture des plus attachantes.

J'y relève ce trait. Ce prince rêveur était doué, dit son maître Foresti, « d'une faculté logique très intéressante » . Il avait des échappées surprenantes de politique. « Si nous commençons, écrit-il, à juger par l'impulsion de nos passions et non d'après la raison, notre esprit perd le sentiment de la vérité, et nous devenons le jouet de nos désirs. Ceci est contraire à notre dignité. » Enfant, il songeait à délivrer son père de l'île mystérieuse où ses ennemis le retenaient captif. Plus tard, il rêva de délivrer l'Italie, la Grèce, la Pologne. L'idéal de la politique dont il se berce, la

destinée qu'il s'imagine , à laquelle il se prépare , se rencontrent étrangement avec celle que son père lui traçait dans un testament qu'il ne lut jamais et qui devint le bréviaire de Napoléon III. Et comment ses rêves ne l'auraient-ils pas emporté? Gomment se fût-il refusé à l'illusion, à l'espérance d'être un homme, d'occuper le monde de sa personne, de faire de grandes actions ; comment n'eût-il pas écouté cette voix du sang, le sang de César, qui fermentait en lui, lorsqu'il voyait l'Europe si inquiète de ses paroles, de ses moindres actes, des visites qu'il recevait, et que les plus petits incidents de sa vie monotone de prisonnier d'État devenaient des affaires politiques?

On raconte qu'à Paris, en 1812, lors de la conspiration de Mallet, quelqu'un dit à un haut fonctionnaire qui avait comme tous les autres perdu la tête : a Gomment, à la nouvelle de la mort de l'empereur, aviez-vous oublié le roi de Rome? » Le fonctionnaire répondit : « Ge diable de roi de Rome, on n'y pense jamais. » Tout le monde y pensait après 1815. La Restauration ne cessa de redouter l'éveil de la conscience politique chez ce jeune prince. « Il est impossible de ne pas s'arrêter au moment où il acquerra la connaissance de tout ce qui s'est passé, et du rôle qu'il était appelé à jouer dans l'avenir », écrivait Gai aman, « Je crains qu'il n'arrive une époque où la position de ce jeune prince deviendra embarrassante. » Elle le devint bien davantage, après 1830, sous la monarchie de Juillet.

Pour Louis XVIII et Charles X, le roi de Rome était un antagoniste; pour Louis-Philippe, il était un concurrent. La révolution de 1830 s'était faite autant contre la Sainte-Alliance et les traités de 1815 que contre les ordonnances de Charles X. La reprise des limites natu-

relies, l'émancipation de la Pologne, de l'Italie, de la Belgique étaient les articles principaux du programme, et les plus populaires. C'était un 18 brumaire libéral qui réunissait à tous les survivants de la république consulaire tous les survivants de l'empire. Les constitutionnels avaient écrit, discouru, voté ; parmi les combattants on retrouvait les conspirateurs de la Restauration, qui avait coalisé, dans une haine commune du trône et de l'autel, les jacobins et les bonapartistes; enfin, la monarchie de Juillet avait pour soutien dans le pays cette masse de braves gens qui rêvaient l'empire sans la guerre, la paix avec la limite du Rhin, la république sans les révolutionnaires, la monarchie sans émigrés et sans prêtres. Si cette combinaison menait à quelque chose, c'était à un rappel de Napoléon IL La révolution de 1830 était grosse d'un second empire. Napoléon était partout, dans les livres, aux théâtres, aux vitrines, en statues, en estampes. On glorifiait tous les souvenirs, tous les survivants du régime. Les poètes, Victor Hugo en tête du cortège, Barthélémy et tout son orchestre, Béranger et tous ses chœurs de grognards et de bourgeois voltairiens, patriotes de 1792 et francs-maçons de 1820 associés, ne faisaient que prédire et préparer les temps à venir, plus clairvoyants que l'homme d'État et l'historien qui écrivait le Consulat et l'Empire, et croyait satisfaire à la force des choses en ramenant pompeusement un cadavre aux Invalides.

Ceux qui gouvernaient alors et essayaient de louvoyer entre tant d'écueils, sur un courant traversé de tant de remous, savaient bien qu'ils n'auraient pu tenir tête à la fois à une sédition bonapartiste dans l'Est, à une insurrection de chouans dans l'Ouest, à des barricades républicaines dans Paris. La duchesse de Berry et le roi

de Rome étaient de trop. Metternich le savait aussi, et il en profita. Il tenait un moyen de forcer, par la peur, le gouvernement de Paris à se montrer prudent là où il le redoutait, c'est-à-dire en Italie, et il en usa.

Il ne se contenta point d'insinuer aux envoyés de Louis-Philippe, de faire insinuer par ses officieux qu'il se rendrait aux désirs des bonapartistes plutôt que de tolérer le retour de l'anarchie en France ou de laisser le gouvernement français reprendre la politique de conquête, a Le sentiment profond, irrésistible de l'empereur est que l'ordre de choses actuel en France ne peut pas durer, disait-il au général JBelliard... Jamais nous ne souffrirons d'empiétement de sa part. Il nous trouvera, nous et l'Europe, partout où il exercerait un système de propagande. ». « Attaqués dans nos derniers retranchements, écrivait-il à Apponyi, et forcés de nous battre pour notre existence, nous ne sommes pas assez anges pour ne pas faire feu de toutes nos batteries. »

Le fait est que les émissaires se multipliaient à Vienne, que la police de Metternich ne les arrêtait point et qu'elle s'accommodait même de façon que toute l'Europe fût avertie de leurs manœuvres.

On fit plus. L'empereur, jusque-là si réservé avec son petit-fils sur le chapitre de la politique, s'en ouvrit avec lui. Il lui parla de l'effet que produirait d'un bout à l'autre de la France son apparition sur la frontière. « François, que n'as-tu quelques années de plus? Si le

peuple français te demandait et si les alliés y consentaient, je ne m'opposerais pas à te voir monter sur le trône de France. » Le prince se sentait vivre, s'exaltait. « Tout son être était comme enflammé, rapporte son confident Prokesch. Ses rêves enfin prenaient corps et se changeaient en espérances. »

Mais le gouvernement de Juillet s'assagit. Il comprit à demi-mot; il se rendit compte que, ne pouvant faire la guerre de révolution sans s'anéantir, et la guerre de conquête sans coaliser l'Europe, gouvernements et peuples à la fois, s'il voulait vivre il devait être pacifique. Metternich, rassuré, retint le roi de Rome sur la terre autrichienne. L'Europe l'avait exclu de tous les trônes! Ce qu'il pouvait entrevoir de plus brillant, c'était, au service autrichien, la destinée dû prince Eugène de Savoie. « Que pense-t-on de moi dans le monde? disait- il à son ami; me reconnaît-on dans cette caricature que font de moi tant de feuilles qui s'évertuent à me représenter comme un être à l'intelligence étiolée, et comme estropié à dessein par l'éducation? »

Non, certes, et on se le représentait, au contraire, ainsi qu'il parut, en janvier 1831, à une soirée de lord Gowley : rayonnant de beauté, avec sa jeunesse au teint mat, les plis mélancoliques de sa bouche, son regard pénétrant et plein de feu.. .

C'était trop de secousses pour cet être frêle, qu'une croissance anormale, une disproportion entre le développement excessif du cerveau, du cœur, des nerfs, et celui de la poitrine et des muscles, prédisposaient à la fois à une activité désordonnée et à des fatigues irréparables. Il abusa du cheval, il abusa de la lecture; il s'absorba dans l'étude de la vie de son père; il rêva et ne dormit plus. Ses organes, sauf le cerveau, semblaient

frappés de caducité. La politique avait énervé son enfance; elle avait empoisonné sa jeunesse; elle le tua. S'il n'est peut-être pas le plus pitoyable, il est le plus séduisant, le plus environné de mystère et d'espérance de ces héritiers de France attendus avec tant d'impatience, nés au milieu des feux d'artifice, bercés comme une illusion nationale, puis balayés par la tourmente, voués à la prison, à l'exil, à la mort lointaine : Louis XVII et le comte de Chambord, le roi de Rome et le prince Louis-Napoléon. Nous avons tous pu voir, dans une exposition récente, le masque de mort du fils de Napoléon à côté du masque de mort de l'empereur. La ressemblance est poignante, dans l'ensemble et du premier coup d'œil; elle n'en accentue que davantage le trait de séparation : le pli de douleur sur le visage du fils, la lippe autrichienne. Mais le masque de Napoléon a gardé sa majesté romaine; le masque du roi de Rome est ravagé, émacié par la phtisie. Le masque du père impose ; celui du fils attendrit. Tous deux sont morts faute d'air, mais l'un foudroyé sur la montagne, l'autre haletant le long du sentier; le père d'avoir trop vécu, le fils de n'avoir pu vivre.

M. Henri Welschinger, qui a débuté dans les études historiques par des travaux sur le Théâtre de la Révolution et la Censure sous le premier Empire,, semble s'être consacré à la revision des grands procès politiques du commencement de ce siècle. Il a repris de toutes pièces le procès du duc d'Enghien devant la commission militaire de Vincennes, l'instance en nullité de mariage de Napoléon devant l'officialité de Paris, et, en dernier lieu, le procès du maréchal Ney devant la Cour des pairs. On peut dire qu'il instruit ces grandes causes, qu'il les plaide et qu'il les juge; mais il ne les instruit point seulement en juge d'instruction, il ne les plaide point seulement en avocat, il ne les juge point seulement en j uré ou en magistrat. Il demeure, à tous les degrés du procès, surtout historien. Ce qui l'occupe principalement, ce sont les causes et les circonstances des actes, le caractère des acteurs; il se règle moins sur la légalité que sur cette justice supérieure qui se dégage de l'histoire et qui en fait la morale.

Il a eu, en ce qui concerne le procès de Vincennes, la

(1) Le maréchal Ney, par Henri Welschijnger, 1 vol. in-8°. Paris, Pion, 1893.

satisfaction, très précieuse, de voir ses récits confirmés sur le point même où ils avaient été contestés avec le plus de vivacité, la participation de Talleyrand, par le témoin le plus récemment entendu et l'un des plus consirables, à coup sûr, le chancelier Pasquier.

Il suffit de jeter les yeux sur le volume consacré au procès de Ney pour voir combien ce grave épisode de l'histoire de la seconde Restauration était encore mal connu. Il restait, et c'était l'essentiel, à dépouiller les archives de la Cour des pairs. M. Welschinger dégage de tous les détails accessoires et ramène à toute sa simplicité élémentaire l'acte du maréchal Ney. Il reconstitue le milieu politique, social, très complexe et très passionné et où s'engagea et se débattit le procès. Il acquitte le maréchal; il condamne ceux qui l'ont poursuivi. On ne trouverait à lui reprocher — et qui pourrait élever aujourd'hui ce reproche? — qu'un excès d'enthousiasme pour son héros et quelque véhémence peut-être dans l'expression de sa réprobation pour i'égoïsme, le calcul, les passions haineuses et les rancunes. Mais si l'on rapproche ce volume des deux autres qui l'ont précédé, on en reçoit une impression qui honore au plus haut degré l'esprit d'équité et le caractère d'indépendance de l'auteur. Il est toujours du parti des victimes. Gomment pourraiton découvrir autre chose que de l'impartialité dans sa défense généreuse du duc d'Enghien, lorsqu'on le voit, avec la même chaleur de conviction qu'il avait déployée contre les auteurs de l'enlèvement d'Ettenheim, reprocher aux émigrés rentrés en France et redevenus les maîtres l'âpreté de leurs sentiments de vengeance envers Ney?

Tout le secret de la conduite de Ney, en 1815, est dans son caractère. Il ne faut point chercher dans cette conduite de calcul intéressé, ni de trahison méditée, encore moins de concert et de complot. La raison n'y entre pour rien ; le tempérament et les circonstances ont presque tout fait. En octobre 1810 et en mars 1811, en Portugal et en Espagne, placé sous les ordres de Masséna, il refusa de marcher. En 1812, en Russie, il donna les plus admirables exemples de vertu militaire : la constance dans une lutte désespérée et l'abnégation de soi-même. Le péril faisait son génie, qui était tout d'inspiration et d'élan. En politique, les âmes comme la sienne demeurent, dans les détours, perplexes et comme étourdies. Ne sachant où charger, il perdait le sang-froid, brandissait son épée dans le vide, donnait de l'éperon, lâchait la bride et fonçait à l'aveugle, sauf à s'abattre au pied d'un mur, au fond d'une impasse et à rouler dans un fossé.

Il n'avait qu'à s'écouter pour s'abuser lui-même, s'emporter et s'égarer. Impressionnable à l'excès dans la vie commune et hors de l'atteinte des balles; irritable, jaloux, ombrageux, avec des caprices et une mobilité d'enfant; bavard, inconsidéré, glorieux et colère, il était incapable de dissimuler, et, quand il le tentait, c'était grossièrement, de façon que ses partenaires le tenaient à la fois pour un fourbe et pour un sot.

S'il s'en apercevait, il ne gardait plus de mesure. Il

s'était formé, d'après les exemples illustres qu'il avait eus sous les yeux, les Talleyrand et les Fouché, une conception très trouble de la politique : il se figurait que, pour devenir homme d'État, il suffisait de cesser d'être homme de cœur.

Très soupçonneux et très crédule, il gardait, dans ses ambitions comme dans sa vaillance, son àme élémentaire d'enfant de la Révolution. Héros épique dans ses actes, tout populaire et primitif dans ses pensées, pauvre tête et grand cœur, il était toujours l'homme d'une seule passion, qui le dominait alors tout entier, et, pour qu'il fût lui-même, c'est-à-dire le grand soldat que la nature l'avait fait, il fallait que cette passion fût très simple et très droite. Ainsi l'enthousiasme patriotique dans sa jeunesse, l'honneur des armes et le salut de l'armée en 1812. En Portugal, il n'écouta que son esprit d'indépendance, et il désobéit; en 1814, il ne songea qu'à ses dotations, à ses titres, à la paix dont il était avide. Quelques jours après la journée de Fontainebleau, on le voit, aux portes de Notre-Dame, acclamer le comte d'Artois et agiter en l'honneur de a Monsieur » son grand chapeau de maréchal encore décoré de la cocarde tricolore .

La paix assurée, on pourrait croire qu'il en eut quelque gêne. Il éprouva plus d'une fois que mieux valait encore, pour un duc de la Révolution, jouer son duché au grand jeu de Napoléon que de l'épargner obscurément sous les Bourbons. Relégué au rang de soldat de fortune, maréchal d'occasion et prince de parade, admis par force, toléré par nécessité, il apprit, à la cour de Louis XVIII, ce qu'il en coûte, aux fondateurs de lignée, d'être leur propre ancêtre et de devancer l'œuvre du temps, père de toute noblesse. Que ne pouvait-il s'effacer dans un assez long recul de sa gloire, pour qu'on

oubliât, avec ses prouesses, l'humilité de ses origines, qu'Elchingen passât pour une abbaye d'empire sécularisée jadis au profit de quelque courtisan, etlaMoskowa pour une principauté attribuée autrefois par une impératrice à quelque favori ?

Ajoutez sa femme. Ce qui n'est qu'une piqûre pour un homme s'envenime en blessure et en plaie chez une femme, et d'autant plus douloureusement que la femme possède un tact plus délicat et a été mieux préparée à saisir les nuances, c'est-à-dire à souffrir davantage. C'était le cas de la maréchale Ney. Quand il faisait la grosse voix, roulait les yeux et levait le bras, Ney imposait encore ; la maréchale se troublait et elle faisait sourire. C'était le pire des sourires : il n'y entrait point de moquerie, car la tenue de Mme Ney était parfaite ; il n'y entrait que de la hauteur et une sorte de condescendance embarrassée et affectée, plus humiliante que les dédains. C'est que cette duchesse sortait des antichambres. « Sans aucun doute, dit très bien M. Henri Welschinger, elle était à tous égards digne de tous les respects. Fille distinguée et charmante du receveur général des finances Àuguié, elle avait eu pour mère une des femmes de chambre les plus dévouées de Marie- Antoinette. A la nouvelle de la mort de la reine, elle devint folle et se jeta par une fenêtre. »

A la cour de Joséphine, ces liens, encore qu'obliques et indirects, avec la cour de Marie-Antoinette, la distinguaient; elle était d'ailleurs amie de jeunesse de la reine Hortense. A la cour plus officielle et byzantine de Marie- Louise, elle demeurait encore, au milieu des ci-devant grandes dames, rentrées, ralliées et costumées de nouveaux atours par Napoléon, une personne du premier rang, « la compagne du premier soldat du monde » .

Aux Tuileries des Bourbons, il ne resta plus que Mme Ney , la femme d'un soudard dont il avait fallu payer la défection, dont on avait besoin et dont on avait peur; moins encore, si c'était possible : la fille d'une suicidée et la fille d'une femme de chambre, qui se faufilait en intruse au salon de ses anciens maîtres.

En janvier 1815, le maréchal partit brusquement avec elle pour leur terre de Coudreaux. « Je ne veux plus, dit-il à Lecourbe, voir ma femme rentrer en pleurant, le soir, de toutes les humiliations de la journée. » Situation fausse, où tout le froissait. Il n'y aurait eu pour lui qu'une situation plus fausse encore, c'était celle où il risquait de se trouver devant Napoléon. Lorsqu'il apprit le débarquement de l'empereur au golfe Jouan, il oublia tous les déboires de la Restauration pour ne songer qu'à sa défection de 1814 et à la vengeance que Napoléon pourrait en retirer. Les mêmes passions, les mêmes colères, les mêmes intérêts qui l'avaient, un an auparavant, poussé à Fontainebleau, le poussèrent à Paris. Gomme il avait exigé l'abdication, il résolut d'empêcher le retour. D'ailleurs, il se sentait suspect à la cour; il voulut forcer l'estime par l'emportement de son zèle.

Il reçoit, le 6 mars, du maréchal Soult, ministre de la guerre, l'ordre de se rendre immédiatement dans son gouvernement de Besançon. Il arrive à Paris le 7. Il demande à voir le roi. « N'y allez pas, répond Soult, Sa Majesté est souffrante. Elle ne reçoit pas. » Ney se pique : « Vous ne m'empêcherez pas de voir Sa Majesté. » Il court aux Tuileries, à onze heures du soir. Il trouve Louis XVIII entouré des grands officiers de la couronne, le prince de Poix, le duc de Gramont, le duc de Duras ; au milieu d'eux Berthier. Ils payent de contenance;

mais Ney les devine inquiets et il se sent nécessaire. Ce sont les « moments psychologiques » des soldats. Ney se voit le sauveur de la monarchie ; mesurant son ardeur à la reconnaissance qu'il attend, il ne se ménage pas. Fougueux, s 'exaltant de ses propres paroles, les traits contractés, la voix saccadée, « des rayons de colère dans les yeux » , la main levée comme pour attester à la fois de la sincérité de son dévouement et de la portée de ses menaces, tel qu'il avait paru à Fontainebleu, lorsque Napoléon le prit pour un Pahlen ou un Benningsen, il s'écrie : « La démarche de Bonaparte est insensée; Bonaparte a rompu son ban; il mérite, s'il est repris, d'être mis à Charenton et ramené à Paris dans une cage de fer (1). » Puis il baise la main du roi et se retire convaincu que, cette fois, il est vraiment duc et vraiment pair de France. « Messieurs, dit Louis XVIII quand le maréchal eut disparu, nous ne lui en demandions pas tant. » Ney se croyait Duguesclin sortant du palais de Charles V. Il n'était que Mack, sortant du palais de Marie-Caroline et jurant de ne faire qu'une bouchée de Championnet et de ses républicains. Il se grise de rodomontades. « Si nous le rencontrons, il faudra le frotter » , dit-il à Bourmont, le 11 mars ; puis, à M. de Bourcia : ce II faudra courir au Bonaparte comme sur une bête fauve ou un chien enragé. » Le 12 mars, au marquis de Soran : « Les troupes se battront. Je tirerai, s'il le faut, le premier coup de fusil ou de carabine, et si un soldat bronche, je lui passerai mon épée au travers du corps, et la poignée lui servira d'emplâtre. » Matamore et Rodrigue sont frères jumeaux, nés du même poète.

(1) Louis XVIII dit à Macdonald : « Je compte beaucoup sur le maréchal Ney; il m'a promis de se saisir de lui et de l'amener dans une cage de fer. » Souvenirs du maréchal Macdonald, p, 357.

Reprendre contre les grenadiers de la vieille garde le fusil de la Bérésina! Ney était sincère quand il le disait aux Tuileries : les grenadiers étaient loin, et il ne voyait ni leur bonnet à poil, ni le drapeau tricolore. Il était également sincère, à Besançon, lorsque, les grenadiers approchant, il éprouva que ce qu'il avait dit, il ne l'accomplirait jamais.

Tirer le premier sur la vieille garde, c'était pourtant la seule condition du succès. Macdonald prétend que, si on l'eût fait, a si les troupes de Napoléon avaient rencontré la moindre résistance, le moindre obstacle, enfin, un seul coup de feu, elles eussent abandonné leurs armes et demandé merci » . Mais Macdonald ne l'essaya point, et personne ne fut en mesure de l'essayer, u Nous n'avons, dit le comte d'Artois à Macdonald, quand ce maréchal le rejoignit à Lyon, nous n'avons ni munitions, ni canons ; les troupes manifestent hautement qu'elles n'opposeront aucune résistance, et la plus grande partie de la population se prononce contre nous. » Macdonald se présenta devant les troupes : il les trouva noyées dans une foule de peuple, hostile et exaltée. « Gomme j'arrivais à l'entrée du pont, des cris de : « Vive Tempece reur! » éclatèrent de l'autre côté; sur les quais, la foule les vociférait à nous étourdir. J'exécutai sur-lechamp la résolution que j'avais prise d'essayer d'entamer une affaire. Je comptais gagner la tête du pont avec l'état-major qui me suivait, arrêter les premiers qui se présenteraient, m'emparer de leurs armes et faire

feu Mais à peine étions-nous au quart du chemin,

que des hussards du 4e, éclaireurs de la troupe de Napoléon, apparaissent à l'entrée du pont; à cette vue, officiers et soldats mêlent leurs acclamations aux cris de la foule, les shakos s'agitent au bout des baïonnettes, en

signe d'allégresse ; ces faibles barricades sont franchies ; on court, on se précipite, pour introduire les survenants dans la ville. Dès lors tout était fini. »

Macdonald laissa son armée se débander et revint à Paris avec son état-major. Ney se débanda lui-même avec son armée, voilà toute la différence : elle est grave pour qui juge du seul de point de vue de l'honneur, du serment et de la discipline militaires; elle est vaine pour qui ne considère que l'ensemble et l'enchaînement des événements historiques. « Que vouliez-vous qu'il fit? »... Qu'il ne mourût point, qu'une sage prudence alors l'éclairât et qu'une retraite opportune le secourût. En se retirant vers Paris à grandes guides et en continuant la course jusqu'à Gand, Ney eût conservé sa pairie, ses titres, ses dignités et ses dotations.

Ce serait mal connaître cette âme tumultueuse, héroïque et naïve, que de la supposer capable de précaution et de ménagements. Les défilés n'étaient pas ses chemins. Il vit la partie perdue pour le roi, il la jugea dès lors coupable ; il vit la guerre civile menaçante et la jugea odieuse; il vit la guerre étrangère prochaine, et il n'hésita plus. Le revirement fut subit, violent, entier. « Les événements ont été si rapides, une tempête si furieuse s'est formée sur ma tête que, chacun m'abandonnant, chacun cherchant à se sauver à mes dépens et en me sacrifiant, j'ai été entraîné (1)... » Ce fut tout ce qu'il trouva à dire plus tard pour sa défense, et c'était, en effet, tout ce qu'il y avait à dire. Ajoutez la routine des révolutions depuis qu'il avait âge d'homme, la suprématie du fait accompli, le pli d'obéissance à qui

(1) Sur cet abandon d'eux-mêmes, cette panique des royalistes et des agents de la cour, voir M. Wfxschinger, p. 26, 48. — M. Henry Houssaye, 1815. et Macdonald, passim.

ordonne, l'instabilité des choses, le mépris de la politique et la vanité des serments, qui n'étaient plus que des mots d'ordre périodiquement changés par les commandants de place.

Cette « tempête » de Besançon est, en soi, dans son décor et sa mise en scène naturels, une poignante scène de drame. Thiers l'avait retracée à grands traits, et sa gravure reste dans toutes les mémoires. M. Welschinger l'a reconstituée dans un cadre dramatique, dans ses réalités intimes, dans ses détails vivants. M. Henry Houssaye y a trouvé quelques-unes des pages les plus émouvantes de son récit du retour de l'île d'Elbe. Ney se rendit à lui-même et se conserva à la France plutôt qu'il ne se donna à Napoléon. Il parut encore, aux Quatre-Bras, l'homme des marches forcées et des grands coups de vaillance. Que n'y trouva-t-il la mort? Cette belle fin eût fait oublier sa double défection de 1814 et de 1815. Sa destinée le jeta en épave au pied d'un mur de Paris, un matin de décembre, et il y tomba sous des balles françaises, en costume civil. Il n'avait pas su porter la fortune. Il se retrouva, aux Quatre-Bras, devant la Cour des pairs, devant le peloton d'exécution, ce qu'il avait été sur tous les champs de bataille, le guerrier qui s'estimait sans reproche parce qu'il avait toujours été sans peur. Fontainebleau et Besançon ne sont qu'une même scène retournée; l'exécution du 7 décembre ne fut qu'un dernier épisode de vingt -trois ans de guerre. « Pénétré de l'idée que tous les militaires devaient mourir sur le champ de bataille, dit Fezensac, il trouvait tout simple qu'ils remplissent leur destinée. » Il fit ses adieux à sa femme et à ses enfants, comme au matin d'une bataille; mais c'était la bataille froide, où l'on ne se défend point, où l'on sait que l'on ne peut vaincre et d'où

Ton sait que l'on ne reviendra pas. Lorsque le greffier de la Cour des pairs, Gauchy, lui lut l'arrêt et lui annonça que l'exécution aurait lieu le matin même : « Quand on le voudra, dit Ney, je suis prêt... Je paraîtrai devant Dieu comme j'ai paru devant les hommes. Je ne crains rien. »

Toute l'explication du procès est dans les passions de la société de ce temps-là; ce sont les moins nobles de toutes, la peur et la vengeance. M. Welschinger les peint au naturel et ne les atténue pas. « Les gens des mœurs les plus douces » , écrivait le duc de Richelieu, qui avait engagé le procès et réclamé le châtiment, qui voulait un exemple, mais répugnait aux violences, u les gens des mœurs les plus douces ne parlent que de supplices, vengeances, bourreaux. » Les « furies » de salon, comme les qualifie le doux Viel-Castel, trouvent les formes juridiques trop lentes et traitent Richelieu de jacobin. Enfin, les alliés exigent cette preuve que le gouvernement de Louis XVIII est capable de commander et de se faire obéir. Louis XVIII comprendrait peut-être l'utilité de la clémence : il obéit aux alliés, il obéit aux salons, il obéit à sa cour; il redoute trop d'être comparé à son frère Louis XVI, ce qui, pour un roi, est, depuis 1792, la plus humiliante des comparaisons.

Était-il possible de juger autrement, de plus haut, du haut de l'histoire de France et en vue de l'avenir qui s'ouvrait? Je réponds : oui, sans hésiter, car nous

avons un témoin, le plus pur, le plus sûr et le plus irrécusable de tous, le duc Victor de Broglie. M. Welschinger a très heureusement encadré dans son pathétique récit du procès les Souvenirs du duc de Broglie. Replacés ainsi au milieu des passions que le jeune pair dominait si noblement, ils prennent je ne sais quoi de plus imposant encore.

« Point de crime sans intention criminelle » , répondit le duc quand le chancelier l'interpella. « Point de trahison sans préméditation. Je ne vois dans les faits justement reprochés au maréchal Ney ni préméditation ni dessein de trahir. »

On a beaucoup raconté et sous plusieurs formes que la duchesse d'Angoulême, entendant de la bouche d'un vieux soldat le récit de la retraite de Russie, ou le lisant dans le livre de Ségur, se serait écriée : « Mon Dieu! pourquoi ignorions-nous tout cela (l)? » L'Europe ne l'ignorait pas, à coup sûr, si les princes français et les émigrés se piquaient de ne pas le savoir. Lorsque les ministres des souverains alliés requéraient à titre d'exemple et à titre de gage l'exécution de celui qu'on appelait le duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, ils savaient bien ce que signifiaient ces noms dans le passé d'hier et ce qu'ils rappelleraient bien longtemps dans l'histoire. La cour ne le pouvait ignorer. Au mois d'août, Moncey, désigné pour juger son ancien compagnon d'armes, se récusa; il s'en expliqua daus une lettre adressée au roi et qui semble une page détachée des mémoires de Ségur : « Ah ! si la Russie et les alliés ne peuvent pardonner au vainqueur de la Moskowa, la France peut-elle oublier le héros de la Bérésina? C'est

(1) Wejlschinger, p. 374. Comparer Pontmartin, Mes mémoires, enfance et jeunesse. Paris, Dentu, 1882, p. 15-26.

au passage de la Bérésina, sire, c'est clans cette malheureuse catastrophe que Ney sauva les débris de l'armée; j'y avais des parents, des amis, des soldats enfin qui sont les amis de leurs chefs. Et j'enverrais à la mort celui à qui tant de Français doivent la vie, tant de familles leurs fils, leur époux et leurs parents (1) ! » La lettre passa si peu inaperçue et parut si probante que la police en interdit l'impression et que Moncey fut, le 29 août, pour motif d'indiscipline, destitué et frappé de trois mois d'incarcération.

On savait, et l'on agit sciemment, par passion, mais aussi par calcul. Ce que les ci-devant émigrés, les ultras d'alors, avaient le moins oublié, c'étaient leurs projets de vengeance de 1792; ce qu'ils avaient le moins appris, c'était la magnanimité. On les avait contenus en 1814, et ils s'étaient soumis; ils se déchaînèrent en

D'ailleurs, tout en satisfaisant leurs haines, ils crurent faire acte de haute politique, et, jugeant d'après euxmêmes, ils se figurèrent qu'ils allaient répandre dans tout le corps des administrateurs mal soumis, dans toute l'armée irritée contre les Bourbons, l'espèce de terreur, très efficace d'ailleurs, que l'exécution du duc d'Enghien avait jetée, en 1804, parmi les émigrés rentrés et les royalistes admis à la cour de Bonaparte. Ils se trompaient sur les hommes et sur les temps. L'exécution de Vincennes produisit son effet sur les hommes qu'elle était destinée à frapper : elle fit peur au comte d'Artois, qui

(1) C'est précisément ce trait qui, en 1822, aurait tant surpris et ému Madame, d'après le récit de Pontmartiu. « Vous avez fait tuer mou général... mon maréchal, Michel Ney, dit le grognard. — ■ Il avait trahi !

— C'est possible, Madame; mais il m'a sauvé, moi et bien d'autres.

— Où? Quand?... », etc.

ne cherchait que des motifs de craindre ; elle arrêta des conspirateurs royalistes, qui se virent, sinon désavoués, du moins abandonnés par ce prince ; elle assujettit, par l'horreur et par l'effroi, des royalistes très conciliants, très intéressés et très pusillanimes, qui, ayant le choix entre la ruine et l'exil, des espérances incertaines d'un côté et, de l'autre, des places bien rétribuées et les plaisirs de Paris, optèrent pour le service de Napoléon dans le présent; ils s'accommodèrent des réalités profitables qui n'interdisaient d'ailleurs en aucune façon, pour l'avenir, l'arrière-pensée de défections sans péril.

La mort de Ney produisit un effet tout opposé : les gens qu'elle devait terrifier étaient de ceux qui n'avaient jamais eu peur de rien, surtout peur d'une balle; ils n'avaient rien à perdre à la chute de la Restauration; ils avaient tout à gagner à une révolution, et ils avaient depuis un quart de siècle l'habitude de donner leur vie comme enjeu. L'exécution de Ney leur fit simplement horreur. Leurs rancunes, leurs passions, leurs intérêts lésés s'exaspérèrent de ce qui leur parut une grande injustice. Gomme leurs complots partaient d'une sorte de religion patriotique, cette religion s'exalta par l'indignation. Ney devait, dans la pensée des gouvernants, demeurer comme un exemple terrible aux yeux de l'armée : il fut, pour l'armée, plus qu'une victime, un martyr. L'armée, ne se rappelant que son héroïsme, ne vit en lui que le grand parvenu, le glorieux enfant de la Révolution, sacrifié aux vengeances des émigrés et aux rancunes des ennemis de la France. Son supplice n'étouffa pas les souvenirs de l'empire; il les vivifia et les ranima pour ainsi dire de l'esprit de 1792. « Si nous avions su! » disait Madame; et elle'pensait sans doute : « Nous aurions pardonné. » L'armée savait, et elle ne pardonna point. Ney

entra dans la légende, et son image, flottant dans les imaginations, donna je ne sais quoi d'épique et de symbolique à la fois à ces chants de Béranger — le Vieux Caporal, par exemple — qui répandirent dans tout le peuple le levain de 1830.

ÏT.

UNE SOIREE A SEVRES

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