‹ Nouveaux essais d'histoire et de critiqueChapitre 9 sur 15 · AU MOYEN AGE ET AU DIX-NEUVIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE ET AU DIX-NEUVIÈME SIECLE

u Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Ces paroles renferment toute la constitution d'un royaume de Dieu tel que l'ont conçu les grands idéalistes de l'Église au moyen âge. Elles renferment aussi tout l'esprit d'un gouvernement de la république chrétienne par l'Église à l'époque de foi universelle où les nations civilisées de l'Europe reconnaissaient dans le chef de cette Eglise le représentant et le lieutenant en ce monde du Dieu auquel elles croyaient. Il se trouva, pour définir ce dessein et pour tenter de l'accomplir, un pape, l'un des plus grands entre ceux qui ont porté la tiare, d'un génie à la foi profond et ingénu, âme très élevée, cœur très pur, le moins intéressé des hommes et le plus dépouillé de toute ambition mortelle, emporté dans la passion de son œuvre, humble pour lui-même, plein de compassion

(l) La Cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther, par Félix Rocquain, membre de l'Institut, t. Ier : la 'théocratie, apogée du pouvoir pontifical, 1 vol. Paris, Didot, 1893. Depuis que cette étude a été écrite, le tome II et le tome III ont paru; l'ouvrage entrepris par M. Rocquain s'est largement et dignement terminé par un tableau de l'Europe catholique an temps du grand schisme et aux approches de la Réforme.

pour les souffrants, terrible aux forts, Grégoire VII. Il a succombé à la tâche. Son règne, où les croyants reportent leur idéal de paix romaine dans l'Église et par l'Église, a été un temps de troubles et de révolutions. Ce sont les annales de ces temps héroïques de la papauté, c'est l'esprit de ces sanglantes contestations, la formation, la croissance agitée et incessamment contrariée, l'échec final de cette magifique utopie que M. Rocquain, archiviste très expert et très bon historien, expose dans un volume qui commence avec Grégoire VII et finit avec Innocent III.

L'ouvrage dont ce volume forme la première partie, et qui représente une vie entière de labeur et de méditation, a un objet plus étendu.

u Les révolutions, dit M. Rocquain, se préparent de plus loin dans l'ordre religieux que dans l'ordre politique. Luther ne fit que s'emparer d'un mouvement d'opinion qui s'était produit longtemps avant lui. Rechercher en ses origines et suivre en ses progrès ce mouvement d'opinion, tel est le but que nous nous sommes proposé dans le présent ouvrage. Ce mouvement eut cela de particulier qu'il fut dirigé moins contre les doctrines que contre un pouvoir, contre le pouvoir pontifical et les abus de ce pouvoir. »

C'est, en réalité, comme une contre-partie, plus philosophique, du fameux livre de Janssen. L'historien allemand montre dans la Réforme un non-sens, une déviation vers une impasse; M. Rocquain y voit une suite du passé et une évolution vers l'avenir.

Cette histoire s'ouvre sous un jour sinistre. Ce sont les commencements du onzième siècle. Le désordre moral et le désordre politique semblent au comble. La chrétienté apparaît en Europe comme un îlot au milieu d'une inondation. Les païens la pressent au nord et à l'est, les musulmans au midi et au sud-ouest. Dans la cité chrétienne, la société se dissout; il n'y a point d'État. Partout la guerre brutale. Le clergé est assujetti aux puissants qui distribuent la terre, et, la terre reçue de leurs mains, il demeure enchaîné et comme asservi. Il entre dans le régime féodal, il en exerce les abus, il en subit les misères. Le siècle grossier, cupide, licencieux, entre dans l'Église et y porte la contagion. Quelques monastères restent les seuls refuges de l'esprit chrétien, de la discipline et des mœurs. C'est en Italie, et dans Rome même, que l'anarchie et le dérèglement sont les pires. Le Souverain Pontife doit compter avec la populace qui le proclame pape, avec les barons qui mènent cette-populace, avec l'empereur qui soudoie les barons et confirme l'élection. Le pape ainsi nommé n'est pas plus respecté des évêques que les évêques ne le sont de leur clergé. Rome, déchirée par les factions, perd son autorité et sa suprématie. L'unité de l'Église est compromise par les antipapes.

C'est la corruption qu'Hildebrand entreprend de combattre ; ce sont les mœurs déplorables qu'il veut réformer. Grand électeur et conseiller des papes avant de devenir

pape lui-même, il reçut en tremblant le pouvoir suprême . Il accepta l'acclamation populaire des Romains comme Moïse avait obéi à la parole de Jéhova. « Et le Seigneur lui dit : « Je vais venir à vous dans une nuée sombre et « obscure, afin que le peuple m'entende lorsque je vous « parlerai et qu'il vous croie dans toute la suite. » La parole que Grégoire devait faire entendre, ce peuple même qui l'exaltait ne la voulait point écouter. Illuminés un instant, les Romains avaient élu le meilleur de leurs prêtres. Ils croyaient avoir assez fait en portant au trône un pontife vertueux ; ils n'entendaient point se prêter au règne de la vertu. Élever l'Église au-dessus du monde en l'arrachant au monde, la délivrer des princes qui la pillaient sous prétexte de la défendre, et la placer audessus des princes, l'arracher aux passions du siècle, telle est la tâche de Grégoire VII. Il s'y engage, il y avance ; mais avec quels efforts, quelles sueurs, et au milieu de quels écroulements ! Le peuple romain se révolte ; l'empereur entre eu guerre. Il faut appeler les Normands de Sicile contre les Romains et liguer les catholiques d'Allemagne contre l'empereur. Cette grande question de la suprématie pontificale se débat dans les rues de Rome, au milieu de séditions hideuses et misérables.

Ce grand pouvoir qui cherche à dominer les trônes et la foule des nations est à la merci d'un baron vénal et d'une bande ameutée. Ce grand pape trouve un évêque pour usurper son pontificat. Grégoire amène l'empereur à Ganossa; l'empereur suscite un antipape à Ravenne. Grégoire, contesté dans son pouvoir spirituel, assiégé dans son palais par les Allemands, secouru par ses alliés les Normands, plus dévastateurs de ses États et destructeurs de son prestige que ses ennemis mêmes, est réduit, à la fuite et succombe dans l'angoisse.

C'est une des plus émouvantes tragédies de l'histoire. M. Rocquain la discute et la commente avec la gravité et l'équité de l'historien. Le pontife s'y dégage, en Grégoire VII, avec son caractère imposant, sa foi et l'immense illusion politique qui fit l'irrémédiable faiblesse de son dessein (1).

Grégoire avait discipliné le clergé et tenté de refréner les princes. Il tomba sous l'assaut des passions révoltées contre ses réformes, et il laissa l'Église dans un état presque aussi précarre que celui où il l'avait reçue : l'Allemagne hostile, l'Italie divisée, Rome factieuse, des antipapes, des conclaves stériles, des interrègnes anarchiques. a Venez, écrivait Urbain II à l'abbé de Cluny, venez unir vos efforts aux nôtres pour remettre à flot la barque presque submergée de saint Pierre ! » Voilà où l'on en était trois ans après la mort du grand pontife, moins de dix ans après Ganossa, en 1088.

Cependant il subsistait un dessein et une doctrine.

(1) Je ne puis me défendre d'ouvrir ici une parenthèse et de rappeler à mes lecteurs un livre qui m'a charmé. C'est un roman historique, ou plutôt c'est une page d'histoire mise en roman : Autour d'une tiare. L'auteur, M. Gebhart, est un écrivain d'une rare distinction et un érudit fort subtil dans les choses de l'Italie. Son récit enveloppe la vie de Grégoire VII : il en donne la chronique, et il met en scène les principaux épisodes avec autant de vigueur que de coloris. C'est une illustration, saisissante dans les dessins principaux, plus souvent exquise dans les vignettes. Les lettrés ont apprécié ce charmant petit livre; les gens du monde peuvent le goûter en toute sécurité : le fond historique en est sûr.

Malgré les traverses, la doctrine de la prééminence romaine s'affermit et s'étend. Mais, en même temps, les résistances s'accusent de la part du clergé, des princes, des peuples même; de sorte que le progrès de la suprématie devient pour l'Église une nouvelle cause de danger. Les mêmes péripéties et les mêmes alternatives se reproduisent dans le cours de ces combats qui ne s'arrêtent jamais. L'Église a lutté pour conquérir la terre où elle s'établit; elle y a jeté, durant les courtes accalmies, entre les séditions populaires et les invasions des étrangers, les fondements de son édifice. C'est une cathédrale au plan gigantesque, incomplète, disproportionnée dans ses bases et bouleversée dès ses assises, ébréchée à mesure qu'elle s'élève, et qu'il faut réparer sans cesse en même temps qu'on la construit. Faute de temps et de moyens pour l'affermir sur le sol, les papes la poussent en hauteur, et la nef grandit, comme un géant débile, en branlant sur ses pieds; paradoxale, périlleuse et toujours menacée d'écroulement au premier coup de bélier dans ses bas murs, au premier souffle d'ouragan passant sur ses tours.

La suprématie passe de la doctrine dans les actes. L'Église devient un gouvernement; Rome devient une cour. Dans cette cour, le pape, qui siège comme chef de l'Église, trône aussi comme un souverain, entouré de ses cardinaux, qui sont en quelque sorte les grands dignitaires de sa couronne. Le profane s'y mêle aux choses sacrées ; on y juge des procès, on y distribue et parfois on y vend aux nombreux solliciteurs les privilèges et les grâces; des notaires, des scribes, tout un monde d'officiers y résident, vivant du pouvoir dont ils sont les ministres et qu'ils paralysent trop souvent par leur avarice et par leurs intrigues. La cour de Piome

devient la curie romaine. C'est un État : le siècle l'envahit; le droit romain y usurpe sur l'Évangile. Dans ce palais à la romaine, le pape n'apparaît plus comme le prince des évêques : il apparaît comme un César. Mais il reprend la succession où les Césars l'avaient laissée : c'est un empereur de la décadence, un empereur de Byzance ou de Ravenne, prisonnier dans sa chancellerie.

Son gouvernement, entrepris par tous les princes qu'il essaye de soumettre, participe à toutes les faiblesses des gouvernements contemporains. Il lui faut résister à des ligues et former des contre-ligues, négocier, dès lors, transiger, car toute alliance se paye d'une capitulation. Il tient les princes par leurs peuples, en menaçant les royaumes d'interdit; mais les princes le tiennent par son peuple, à Rome, en y suscitant des émeutes. Il excommunie les rois; mais ses propres sujets le chassent et le proscrivent. D'ailleurs, pour grandir en pouvoir et en prestige, l'Eglise devient somptueuse, autoritaire, fiscale surtout. Elle encourt ainsi la réprobation des foules que naguère elle défendait contre les rois avaricieux et oppresseurs. « Nous ne voyons pas, disait, au milieu du onzième siècle, Bernard de Clairvaux, que saint Pierre ait jamais paru en public vêtu de soie et d'or et monté sur un cheval blanc avec une suite tumultueuse de soldats et d'officiers. En cela vous avez succédé non à saint Pierre, mais à Constantin. Souffrez-le pour vous accommoder au temps; mais n'oubliez pas vos devoirs pastoraux et ne rougissez pas de l'Évangile. » — « N'est-ce pas, écrivait, dans le même temps, un Allemand, n'est-ce pas une honte qu'on désigne aujourd'hui du nom de curie romaine ce qu'autrefois on appelait l'Église de Rome? » Curia, cura, cruor ! s'écriait ce polémiste, dont les alH-

térations fantasques et le nom romantique, Geroh de Reichersberg, semblent échappés des Burgraves ou de la Légende des siècles.

u Grégoire, dit très bien M. Rocquain, avait légué tout ensemble un apostolat et un pouvoir. Le pouvoir seul semblait être demeuré. » Innocent III le constitua, personnifiant le pouvoir, comme Grégoire VII avait personnifié l'apostolat. Pape homme d'État autant que Grégoire avait été homme d'Église, aussi grand politique que Grégoire avait été grand poutife, il marque la fin de l'évolution. Grégoire avait fait du pape l'évêque universel; Innocent en fit l'empereur romain delà chrétienté. Mais l'empereur absorba le pontife. « Emporté dans le tourbillon des affaires qui m'enlacent de toutes parts, disait-il, je me vois comme arraché à moi-même; la méditation m'est interdite et la pensée presque impossible. » Sa politique est une bascule perpétuelle, une combinaison toujours troublée de rois et de peuples, d'interventions complexes où l'excommunication devient un instrument de diplomatie. Puis, à mesure que le chaos de l'Europe s'ordonne, les peuples se resserrent autour de leurs princes, et on les voit faire cause commune contre les ingérences de Rome. Rome, au siècle précédent, en appelait aux foules, toutes chrétiennes, contre les entreprises des princes; les princes, désormais, en appellent aux foules, qui deviennent nationales, contre les entreprises de Rome. « En usant outre mesure des interdits et des excommunications, dit M. Rocquain, Innocent avait émoussé imprudemment les armes du Saint-Siège... »

S'il est vrai de dire que le pontificat d'Innocent marque dans les annales ecclésiastiques le moment où le pouvoir des papes atteint son apogée, on peut dire, avec

non moins de raison, qu'il marque celui où en commence le déclin.

Ces grands pontificats de Grégoire VII et d'Innocent III ont donc été des temps de crises. Il ne faut point, pour employer l'image consacrée, s'y représenter la barque de saint Pierre entrant au port de la terre promise ; il faut la voir naviguant péniblement sous le vent contraire, entre des récifs, en vue de côtes inhospitalières; elle n'y aborde un instant que pour regagner aussitôt la haute mer, où elle retrouve les tempêtes. J'admire comment, sous des différences superficielles, les mêmes péripéties se renouvellent dans l'histoire de l'Église. Mais il me semble que, loin de perdre en puissance et en prestige, l'Église y a gagné. Si je me rapproche du moyen âge, la légende de la suprématie théocratique s'avanouit, et la domination pontificale, tant célébrée, de ces temps, apparaît légendaire; si de ce point reculé je me reporte vers les époques modernes, c'est la décadence qui devient imaginaire, et la ruine, tant déplorée de nos jours, qui tourne à la fiction. J'en arrive à cette conclusion, qui paraîtra paradoxale à plusieurs, que, loin d'avoir à souffrir du progrès de la civilisation moderne et de la liberté de conscience, l'Église en a profité. Sa puissance sur le monde chrétien n'a jamais été aussi étendue que le jour où, malgré ses propres anathèmes, elle est devenue une puissance purement morale.

L'espèce de calme plat qui se produisit au dix-

huitième siècle ne saurait nous faire illusion. Il ne faudrait point prendre pour une époque de l'histoire du Saint-Siège ce qui n'a été qu'une sorte de nuit et de somnolence dans cette histoire. C'est l'atonie de l'impuissance dans l'indifférence sceptique des peuples et des rois.

Les tempêtes recommencèrent avec la Révolution française. La papauté connut de nouveau les invasions, les séditions, la conquête ; on revit les conclaves périlleux, les pontifes en exil, les emprisonnements, la guerre d'excommunications; on vit le César corse renouveler la grande querelle des investitures, commencer par Charlemagne et finir par Henri IV et Frédéric de Souabe. Le Concordat et le Sacre payèrent la restauration du pouvoir temporel; la résistance invincible du pape détrôné, lorsque les droits de l'Église furent mis en question, releva singulièrement la dignité du Saint-Siège. Lors de la chute de Napoléon, la majesté « sacrée et apostolique » de Vienne conspira un instant avec la majesté postiche et cavalière de Naples le dépouillement du pape. L'Europe y mit son veto. Elle fit plus : elle déclara le pouvoir temporel d'utilité européenne et le plaça sous la garde, très noble, d'un conseil des Cinq, où la majorité était formée par deux hérétiques et un schismatique. Ces tuteurs prodiguèrent au pontife restauré sur son trône les remontrances et les avis de gouvernement. Le reconnaissant à la fois monarque nécessaire et monarque incapable, ils le traitèrent à l'orientale — alla turca — et le mirent au régime des conférences et des mémorandums. Livré aux diplomates, le Saint-Père ne trouva de refuge contre ses médecins que dans l'inertie. Il ne chercha qu'à gagner le temps de vivre et à échapper aux remèdes. Il déploya des tré-

sors de finesse à tourner les ordonnances et à tromper les docteurs. 11 devint le second « homme malade » de l'Europe; il y eut une question romaine qui fit noircir autant de papier et débiter autant de phrases que la question d'Orient (1).

La révolution de 1848 ouvrit ici, comme partout, une ère nouvelle. Pie IX, pontife très saint et très pur, mais politique éperdu dans le siècle, connut les épreuves et les angoisses de Grégoire VII. Mazzini et Garibaldi prirent le rôle des barons du moyen âge ; mais sous ces meneurs modernes le peuple de Rome demeurait le même. On revit les mêmes séditions : le pape chassé de sa capitale, ramené par la force étrangère, maintenu par cette force, luttant à la fois contre ses protecteurs et contre ses adversaires, subissant, par raison d'État, la tutelle des baïonnettes françaises, mais de cœur, au fond, avec son peuple romain qu'il espérait toujours regagner à force de mansuétude.

Placée solennellement dans le droit public des États d'Europe, la monarchie pontificale éprouva l'extrême vanité de la garantie des monarques.

La Pologne était dans le droit public de l'ancien régime, et trois souverains l'anéantirent selon toutes les formules de ce droit prétendu. La Turquie, longtemps écartée de ce droit, y entra en 1856, et ce fut pour permettre à un congrès de la démembrer juridiquement en 1878. La papauté subit le sort de ces autres monarchies restaurées ou érigées, comme elle, en 1815 : elle tomba, comme le Hanovre, la liesse, le Nassau, le Lombard- Vénitien, la Toscane, Modène, Naples, sous les coups de monarques. Le glaive enleva ce que le glaive avait donné.

(1) Voir, dans les Lectures historiques, l'étude intitulée : « Thouvenel et la ijuestion romaine » .

C'est alors que, sous l'impulsion d'un grand pape, l'Église, réduite à la possession précaire d'un palais dans Rome italienne, remonta tout à coup plus haut qu'elle n'avait jamais été placée dans le gouvernement de la catholicité. En cela encore elle continuait son histoire. Elle s'était, à ses débuts, élevée contre l'empire romain, portée par les foules, par la croisade irrésistible des âmes souffrantes, des inquiets, des misérables aspirant à la justice et réclamant l'espérance. Révolutionnaire dans cette grande révolution de la société humaine, elle se fit féodale quand cette révolution s'ordonna, et monarchique quand la féodalité se transforma à son tour et s'ordonna dans des moules plus étroits. Aujourd'hui, dépouillée du pouvoir terrestre par une évolution de la démocratie, elle cherche dans la démocratie même les éléments d'un pouvoir régénéré et d'un pouvoir plus étendu. Notre siècle est le siècle des nationalités ; c'est en vertu des droits de souveraineté des nations que l'Église a été dépouillée de son domaine territorial; l'Église cherche dans les nations des alliés contre les États. Elle revient, après un détour de plusieurs siècles, à l'esprit de ses origines : l'action par les foules; mais elle y revient avec cette supériorité qu'au temps des origines, sous les empereurs romains, la foule chrétienne passait, aux yeux de l'État, pour séditieuse, tandis que dans nos démocraties la foule catholique exerce, pour sa part et dans sa proportion, un droit qui est le fondement même des sociétés démocratiques et la loi fondamentale des États nouveaux : la souveraineté nationale.

Isolé de la terre et comme délivré des chaînes qui le rivaient au sol que se disputent les hommes, inaccessible aux convoitises des princes, invulnérable aux sédi-

tions des peuples, le pape plane sur l'Europe catholique. Jamais ses coups, portés de plus haut, n'ont atteint plus profondément ; mais ce sont les mêmes coups qu'au temps de Grégoire VII et d'Innocent III : l'objet est toujours la suprématie morale et le grand arbitrage des crises sociales de l'humanité. La grande crise aujourd'hui est celle du travail : le pape s'y jette, intervenant entre patrons et ouvriers, comme au moyen âge il intervenait dans les guerres privées, prêchant la trêve de Dieu; comme il intervenait dans les contestations d'héritages, dans les procès de mariage et, après la Renaissance, dans la dispute des terres du Nouveau Monde. La suprématie morale du Saint-Siège est liée à l'émancipation des catholiques là où ils sont encore assujettis ; elle est liée à la réclamation pour eux du droit commun là où ils sont soumis encore au régime d'exception ; elle est liée à la conquête de leur prérogative là où ils possèdent le droit commun, à la défense de leur prérogative là où elle subsiste encore. La papauté y travaille par les combinaisons d'alliances et le jeu de la politique à la fois la plus large et la plus souple, et elle obtient plus d'obéissance des peuples, plus de déférence des Etats, avec quelques paroles jetées dans l'air, qu'elle ne faisait avec toutes les armes du bras séculier au temps de son apparente omnipotence du moyen âge. On la voit, républicaine et concordataire en France, combattre, en Hongrie, des lois auxquelles elle commande au clergé français de se plier. En Allemagne, elle s'est faite impériale, pour gagner l'empereur hérétique et, l'ayant gagné, pour mener le tout-puissant chancelier à Canossa. En Italie, malgré les anathèmes, la vie religieuse n'est pas suspendue ; la nation demeure catholique ; il y a des évêques, un clergé, des fidèles : c'est encore, avec

l'Espagne, le pays où la foi catholique est le plus intimement et invinciblement nationale.

Le pape ne reçoit plus les conseils des diplomates : il donne des conseils aux gouvernements. Il ne subit plus les mémorandums des chancelleries : il envoie des messages qui partout sont publiés, lus, entendus : instructions et mots d'ordre portés par des milliers de journaux à des millions de lecteurs; l'immense diffusion de l'instruction populaire et de la presse les rend à la fois insaisissables et merveilleusement efficaces.

L'Église atteint directement les foules qui marchent à la conquête du pouvoir là où elles ne le possèdent point encore, et partout, même dans l'autocratie, pèsent sur le pouvoir et dirigent les grands mouvements.

De romaine que l'histoire l'avait faite, c'est-à-dire puissance à part et puissance étrangère pour tous les États, elle est redevenue ainsi catholique et universelle. Toute à tous, nationale dans chacune des nations, partout chez soi et au milieu de son peuple, mais souveraine étrangère encore et pesant sur chaque peuple du poids de tous les autres, elle ne peut cependant régner que par les âmes, et elle ne peut atteindre les âmes que par la persuasion, la parole, essence même de l'institution chrétienne, — In principio erat Verbiim.

Page 1