‹ Nouveaux essais d'histoire et de critiqueChapitre 12 sur 15 · PENDANT LA COMMUNE · texte numérisé non relu

PENDANT LA COMMUNE

Un soir du mois de mai 1871, nous quittions Versailles par la route de Sèvres. Un médecin de nos amis, qui était de service aux avant-postes de l'armée, nous avait invités à dîner avec lui.

— « Vous trouverez, nous avait-il dit, médiocre souper, médiocre gîte; mais le reste vaut la peine que vous vous dérangiez. »

Il était cinq heures. La tombée d'un jour de mai répandait sur la nature sa fraîcheur et son repos, au charme extrême. La nature ne connaît pas nos misères : la nuit jette son voile sur nos champs de carnage, la verdure étend son manteau sur nos ruines. Cependant, de temps à autre, une maison abandonnée aux fenêtres béantes, un trou d'obus dans un mur décrépit, un convoi de prisonniers qui passait sur le chemin défoncé, nous rappelaient que le calme de ce beau soir était trompeur, comme la surface unie de la mer, qui reflète l'image du ciel et cache en ses profondeurs les épaves de tant de tempêtes.

Nous traversâmes le village de Sèvres. Avec ses mai-

sons malsaines, entassées, difformes, il semble une bordure d'écume au pied des coteaux où les villas s' étagent, blanches et roses, dans la verdure. Nous gravissons la colline et nous arrivons bientôt devant une maison bâtie sur la croupe la plus avancée, au-dessus de la vallée de la Seine. Cette maison, toute neuve, n'était pas meublée au moment de la guerre; notre ami s'y était installé.

Il nous fit entrer dans une salle à manger, où se trouvaient cinq chaises de paille et une table de bois blanc ; puis il nous présenta à ses compagnons : ils étaient trois, deux Français et un Anglais, Chacun de ces hommes avait sa page dans l'histoire de l'année qui s'écoulait.

Notre ami d'abord : il était médecin, mais il n'exerçait pas sa profession. Après des études approfondies à Paris, Londres, Padoue, Vienne, Prague, Berlin, il s'était retiré dans son pays natal, à Luxembourg, et ne s'occupait plus que de science. Il venait de publier un traité de philosophie, que les maîtres de la critique en France et en Allemagne avaient salué comme une des œuvres les plus originales de ce temps. La guerre éclata. Notre ami était Français dans l'âme. Il partit à la tête d'une ambulance. Sa famille était une famille d'élite. Un de ses frères, un magistrat, alla porter des vivres aux affamés de Sedan ; un autre, après la capitulation, vint avec trente charrues labourer les champs dévastés autour de Metz : les paysans lui baisaient les mains ; un de ses valets de ferme fut tué par un obus qui éclata sous le soc. Le docteur était à Gravelotte, à Mars-la-Tour, à Bazeilles, à Sedan, autour de Paris, sur la Loire. Le gouvernement de la Défense nationale lui offrit une récompense : il demanda à devenir Français. Après l'invasion, la guerre civile commence; notre ami accourt à Versailles, il est le premier aux avant-postes : sur le plateau de Châtillon, le

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