‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · Les deux lettres sur Port-Royal · texte numérisé non relu

Les deux lettres sur Port-Royal

2. Lire par exemple la lettre à Boileau du 28 septembre 1694. Du reste, le commentaire de Voltaire sur Corneille est d'une minutie étonnante.

régulière, aucune image assez juste, aucune idée assez claire, aucune phrase assez correcte; je suis persuadé que dans la meilleure page du meilleur écrivain moderne ils ne garderaient pas trois lignes entières. Vous voyez que si jamais l'éducation et la nature ont travaillé pour former un homme dont le plus gi'and talent fut l'art de bien écrire, c'est celui-là. Il avait le cœur, comme l'esprit, tout monarchique. « Ayez la bonté, disait-il à Mme de Maintenon, de « vous souvenir combien de fois vous avez dit que la « meilleure qualité que vous trouviez en moi, c'était « une soumission d'enfant pour tout ce que l'Église « croit et ordonne, même dans les plus petites choses. « Pour la cabale, qui est-ce qui n'en peut point être « accusé, si on en accuse un homme aussi dévoué au « roi que je le suis, un homme qui passe sa vie à pen- « ser au roi, à s'informer des grandes actions du roi, « et à inspirer aux autres les sentiments d'amour et << d'admiration qu'il a pour le roi? Dans quelque com- « pagnie que je me sois trouvé. Dieu m'a fait la grâce « de ne jamais rougir ni du roi ni de l'Évangile. » Pour moi, je pense que de tels sentiments étaient utiles pour peindre avec complaisance et perfection une cour aristocratique. Nous sommes bien changés depuis ; un fonds, d'orgueil s'est amassé dans chaque âme ; la soumission paraît basse, et nous naissons indépendants ou révoltés. Nous voulons vérifier les croyances que nous acceptons et autoriser le pouvoir que nous subissons; nous réclamons pour notre esprit le droit d'examiner, pour notre volonté le droit de consentir ; et nous ne souffrons d'empire sur nous que celui qui dérive de nous. L'homme livré à luimême s'est jugé souverain de lui-même : désormais

SOUS les obscurités ou les contraintes, son cœur et sa rsiison restent libres, et il refuse d'adorer comme sacrés ou comme légitimes son aveuglement ou son oppression. Au dix-septième siècle, il employait à se plier la force que nous employons à nous affranchir. Il était frappé de son devoir, non de son droit; il voulait se résigner aux choses, et non réformer les choses ; la vertu était dans Tobéissance comme elle est dans Tindépendance, et les âmes mettaient leur noblesse non à résister, mais à fléchir. Là-dessus, les lettres de Racine sont extrêmement touchantes ; son ménage est pauvre, triste ; il est souffrant; il a toujours quelque enfant malade ; une de ses filles a des tourments de conscience; une autre se fait religieuse; il en a le cœur déchiré, mais il se résigne. Il n'est jamais indigné ni irrité contre le sort ni contre les hommes; Dieu l'a voulu, tout est bien. Chacun devine ce qu'un père aujourd'hui, bien vu du roi comme celui-ci l'était, ami des grands seigneurs, souhaiterait pour ses enfants, et quels* projets il bâtirait. Ici, au contraire : « Songez, écrit Racine à son fils, que notre « ambition est fort bornée du côté de la fortune, et « que la chose que nous demandons du meilleur « cœur au bon Dieu, c'est qu'il vous fasse la grâce « d'être homme de bien et d'avoir une conduite qui « réponde à l'éducation que nous avons tâché de vous « donner. » En effet, cette éducation est toute m'orale ; jamais il ne le pousse vers un emploi ; jamais il ne lui parle de succès, mais seulement de droiture, de religion et de devoir^ corrigeant ses jugements hasardés, lui enseignant le respect, ne voulant pas qu'il traite lestement Cicéron ni aucun autre grand homme ; ne lui souffrant ni romans ni comédies. « Je

« VOUS dirai, avec la sincérité avec laquelle je suis a obligé de vous parler, que j'ai un extrême chagrin « que vous fiassiez tant de cas de ces niaiseries, qui « ne doivent servir tout au plus qu'à délasser quelce quefois l'esprit, mais qui ne devraient point autant « vous tenir à cœur. Vous jugez bien que je ne cherce che pas à vous chagriner, et que je n'ai d'autre des- « sein que de contribuer à vous rendre l'esprit solide. « Je vous assure qu'après mon salut, c'est la chose c< dont je suis le plus occupé. » Et un peu plus loin : « Je devais avant toute chose vous recommander de « songer toujours à votre salut, et de ne point perdre « l'amour que je vous ai vu pour la rehgion. Le plus M grand déplaisir qui puisse m'arriver au monde , « c'est s'il me revenait que vous êtes un indévot et € que Dieu vous est devenu indifférent. » Il revient sur ce conseil à l'approche de Pâques ; ailleurs, c'est l'avertissement répété d'être économe, exact, diligent, point vaniteux, inviolablement attaché à son devoir. Cette affection si grave, cette direction incessante, ce vous si différent de la familiarité moderne montre un temps où la famille était encore gouvernée, où le père gardait son autorité, où subsistait une discipline, où les tendresses et les épanchements ne détruisaient ni la dignité ni le respect. Cet esprit est celui de la famille aristocratique ; il y était et il y a péri pour la même raison et de la même façon que dans l'État.

J'arrive enfin à la pure et profonde source d'où a coulé sa poésie, et à qui tout le reste n'a fait que fournir un lit, je veux dire la délicatesse et la vivacité des sentiments. Il était passionné, ardent à soutenir son opinion, fécond en raisons, en images, en raille-

ries, jusqu'à f;|cher quelquefois Boileaq, son ami le plus ancien et le plus intime, ingéniaux, brillant, a.bondant, livré à la verve au point de ravir d'admiration ceux qui Técoutaient. Mais en même temps il était cioux, plein de ménagements, de tendresse, prompt 'aux affections, « tout sentiment et tout cœur. y> Une phrase de Nicole l'avait blessé lorsqu'il travaillait pour le théâtre ; il se crut désigné comme « un em-r poisonneur puj)lic », prit feu, et répondit par la lettre la plus maligne ; la seconde était prête, et allait lui attirer, avec la faveur des jésuites, l'applaudissement de tous les gens d'esprit, lorsqu'il réfléchit, comprit que son action pourrait être entachée d'ingratitude, et supprima son' écrit. Bien longtemps après, il se repentait encore; ayant enfin obtenu le pardon de M. Arnaud, « il entra chez lui avec la confusion et « l'humilité peintes sur le visage, et, quoiqu'on fût en « nombreuse compagnie, il se jeta à ses pieds. » Cette âme trop fine s'attachait à tous les devoirs avec excès et scrupule ; quand il fut nommé historiographe par le roi, « pour se mettre ses devoirs devant les yeux, a il fit une espèce d'extrait du traité de Lucien sur la « manière d'écrire l'histoire. » Il assembla les traits qui avaient rapport à son office, les écrivit, puis, pour étudier les précédents et les modèles, se mit à extraire Mézerai, Siri, et à dépouiller toutes sortes de Mémoires, d'instructions et de lettres, transformant sa sinécure en un fardeau de lourd labeur. On voit dans sa correspondance avec son fils qu'il se représente avec excès les émotions des autres, qu'il adoucit le blâme, qu'il a toujours peur d'avoir la main maladroite ou pesante, que sa sensibilité est inquiète, timide et presque féminine. Un jour, à Saint-Cyr, la

220 HACINE ^

jeune fiJle qui jouait Esther manqua de mémoire ; il i s'écrie avec sa vivacité ordinaire : « Ah! mademai- « selle, quel tort vous faites à ma pièce I » La pauvre enfant s'étant mise à pleurer, il courut à elle, prit son mouchoir, essuya ses larmes et pleura lui-même. Ce f cœur si tendre avait besoin de s'attendrir; ayant renoncé aux vers, il poursuivait innocemment la poésie, et allait aux vètures, dit Mme de Sévigné, parce qu'il (( voulait pleurer ». C'est encore par bonté de cœur qu'il s'attira sa demi-disgrâce, ayant donné à Mme de Maintenon un mémoire sur les misères du royaume et sur les moyens d'y remédier. Dans ses lettres, dans ses actions, il y a cent traits de cette humanité, si rare alors et qui lui était si naturelle. On se souvient des vers dignes de Fénelon où son Joad recomimande au nouveau roi la compassion et le soin du pauvre peuple. Ailleurs, sortant d'une magnifique revue, il s'écrie : « J'étais si las, si ébloui de voir briller les « épées et les mousquets, si étourdi d'entendre des (( tambours , des trompettes et des timbales , qu'en (( vérité je me laissais conduire par mon cheval sans « plus avoir d'attention à rien, et j'eusse voulu de « tout mon cœur que tous les gens que je voyais eus- « sent été chacun dans leur chaumière ou dans leur « maison, avec leur femme et leurs enfants, et moi , « dans ma rue des Maçons avec ma famille I » En effet, il s'y trouvait plus heureux qu'ailleurs, jouant avec ses enfants, les instruisant, les redressant, d'une simplicité parfaite, d'une bonté admirable, tellement qu'un jour, étant invité chez M. le Duc et averti qu'une nombreuse compagnie l'attendait pour dîner, il refusa, disant qu'il n'avait point vu depuis huit jours sa femme ni ses enfants, qui comptaient sur lui pour

manger une belle carpe. Puis, avec une naïveté charmante, il montra au messager la carpe, qui coûtait environ un écu : « Jugez vous-même si je me puis « dispenser de dîner avec ces pauvres enfants qui ont « voulu me régaler aujourd'hui et n'auraient plus de « plaisir s'ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous « prie de faire valoir cette raison auprès de Son Al- « tesse sérénissime. » On voit que, s'il avait les façons d'un courtisan, il n'en avait point l'âme. Cette sensibilité éclate encore mieux dans sa pénitence : pour expier ses tragédies, il voulut d'abord se faire chartreux et n'en fut détourné qu'à grand'peine ; plus tard, il refusa de relire les éditions de ses œuvres ; une seule fois il y consentit, et ne put s'empêcher de faire des corrections en marge ; puis tout d'un coup il jeta l'exemplaire au feu. Une autre fois, on lui demanda de donner des leçons de déclamation à une jeune princesse ; mais, quand il vit qu'il s'agissait de lui faire réciter un morceau d'Andromaque^ il supplia en grâce qu'on l'en dispensât. Ne sont-ce point là des sacrifices étranges de la part d'un poète qui avait tant aimé la gloire et son art encore plus que la gloire ? Il était passionné dans la religion comme dans le reste ; l'enthousiasme le prenait d'abord ; il s'attachait ardemment aux choses, et sa parole enlevait ses auditeurs. M. de Seignelay étant tombé malade, il allait près de son lit lui lire les psaumes ; là-dessus, il s'enflammait et en faisait sur-le-champ la plus éloquente paraphrase. Un autre jour, dans un entretien sur Sophocle, il saisit ï Œdipe roi et le traduit de verve devant ses amis. « Rien n'a jamais approché, dit M. de Valincour, « du trouble où me jeta cette lecture ; au moment où « j'écris, je m'imagine voir encore Racine, le hvre à la

« main, et nous tous consternés autour de lui. » C'est cette sorte d'âme qui fait les grands artistes, délicate, excessive, troublée et malheureuse, mais de temps en temps comblée de douceurs ou de ravissements dont les autres hommes n'ont point l'idée. Quand je veux me figurer Racine, ce n'est point à sa table, occupé à mettre en vers le plan de sa tragédie ; il n'y a là que le labeur et le métier, c'est le soir revenant de la cour ou de Saint-Cyr, vers cette triste rue Saint-Andrédes-Arts ou des Maçons-Sorbonne, l'esprit rempli des nobles figures qu'il avait vues et des nobles sentiments qu'il y devinait ou qu'il y supposait. C'est dans ces moments qu'il a été heureux, se rappelant un geste, un fin sourire, la pudeur d'une rougeur subite, la générosité d'un silence et ces mille témoignages de l'âme qui, pour être réprimés, n'en sont que plus forts. C'est pendant que la voiture longe les plates cultures et les longues rangées d'ormes poudreux, qu'un personnage se lève de lui-même dans l'imagination inattentive, se reforme, se développe, agit, tellement qu'on le hait ou qu'on l'aime, et qu'ensuite on attend son retour comme celui d'un ami ou d'un ennemi. C'est alors qu'il était lui-même au spectacle, et goûtait au centuple l'élégance et la dignité, la passion et la vertu qu'il répandait à pleines mains sur ses héros. Jugez des mille rêveries dont un personnage comme Esther ou comme Monime sont l'abrégé et l'issue ; tout Racine est dans ces songes ; tant d'années de silence et de pénitence n'avaient fait que les détourner ailleurs et les cacher aux yeux. La piété a été pour lui une autre espèce d'amour ; ainsi se sont formés secrètement en lui Esther, Athalie et les cantiques. Il me semble qu'en tenant ce petit volume

3*ai toute sa vie dans la main, du moins tout ce qui dans la vie vaut la peine qu'il y tienne, tous les moments où il a oublié les choses réelles, n'en détachant que la partie la plus fine et pourtant la plus précieuse, la retirant du contact grossier de. toutes les circonstances lourdes ou plates qui Técrasaient ou la déformaient, comme un habile ouvrier qui retire un bijou sous les scories du creuset ; en sorte que dans ce théâtre, qui ne parle ni de son temps ni de sa vie, je trouve l'histoire de sa vie et de son temps.

Voyage au pays des Mof^mons, par M. Jules Remy.

M. Jules Remy, auteur de ce livre, était en Californie en 1855, étudiant les pierres et les plantes, quand il s'avisa que les Mormons étaient à sa portée. Une société et une religion nouvelle valent bien une couche de calcaire coquillier ou une légumineuse rare. M. Remy partit avec un Anglais de ses amis, M. Brenchley, afin de les visiter. Pour des voyageurs, l'entreprise était ordinaire : il n'y avait que quatre cents lieues de désert à traverser. M. Remy fut mordu par des serpents, faillit mourir de la fièvre, fut presque assassiné par des blancs, resta seul trois jours sans provisions ni ressources, s'égara, reçut des sauvages une volée de flèches et de balles, marcha huit semaines, dépensa quarante mille francs. A la fin, il arriva au grand lac Salé, dans la cité sainte, y demeura un mois, vécut avec les Mormons, put observer leurs mœurs, leur constitution, leur culte, et rassembler les matériaux de leur histoire. C'est l'abrégé de ces recherches que l'on va présenter

Joseph Smith, fondateur de la secte, naquit en 1805 dans rÉtat de Vermont, à Sharon, comté de Windsor. Il parait avoir été en partie visionnaire, en partie fourbe, mais surtout fourbe. Son père se convertit en 1811 et eut jusqu'à sept visions. Sa mère était toute mystique, se crut miraculeusement guérie d'une maladie mortelle, interprétait la Bible à sa guise, avait des apparitions et en même temps disait que toutes les religions faisaient fausse route. En voilà assez pour tourner la tête d'un enfant vers les rêveries. D'ailleurs Joseph n'était guère instruit ni capable d'idées justes. Il apprit à lire, « à écrire médiocrement, à faire tant bien que mal les quatre opérations de l'arithmétique, » et ce fut là tout ce qu'on lui enseigna. Il travaillait de ses mains, se louait à la journée, et avait épousé la fille d'un restaurateur. Le cerveau fermente aisément quand, avec une telle éducation et dans un tel emploi, on se trouve face à face avec sa Bible, et qu'on n'a d'autres ressources pour l'interpréter que le grossier bavardage des journaux, les criailleries des sectes discordantes, et les inspirations d'une tête mal faite. Joignez à cela l'état des esprits en Amérique. Les savants et les lettrés n'y font pas la loi, comme ici; ils forment une petite société d'amateurs et de dilettanti, isolés, occupés à causer entre eux et avec TEurope, mais sans autorité sur les croyances publiques. L'Américain est indépendant; un charpentier se croit aussi sage, aussi capable de décider qu'un historien, un critique, un philosophe

OU un théologien de profession. Partant, la carrière est ouverte aux inventions religieuses. On a compté cent cinquante sectes dans la seule ville de New- York, et on ne les a pas toutes comptées. Il y a dans la race un fonds de folie mystique : des commerçants, des planteurs, des hommes d'affaires, les plus positifs du monde, le plus versés dans Tart de faire fructifier le dollar, font les assemblées appelées shoutings, où ils prêchent, prient, pleurent, sentent l'attouchement de l'esprit, confessent leurs péchés publiquement et à grands cris. Un des événements qui remua le plus profondément Joseph Smith fut un revival tenu dans le village de Manchester, quand il avait quinze ans. Il y vit toutes les sectes du voisinage se réunir, faire des prédications, discuter et s'exalter. Ces revivais, où l'on vient de fort loin, sont des méthodes d'échauffe- *ment qui provoquent souvent des extases, toujours de l'enthousiasme, et parfois des maladies mentales. Joseph en sortit plein d'angoisse, obsédé du besoin d'une religion, ne sachant laquelle choisir, et peu de temps après, s'étant retiré dans un petit bois, il eut une vision. Trois ans après, il en eut une autre, et les révélations commencèrent. Elles se multiplièrent; il finit, si on l'en croit, par en avoir presque tous les jours et sur tous les événements graves. Il nous est difficile de nous dégager de nos habitudes critiques et sceptiques pour comprendre ce qui se passe dans ces tètes bizarres. Il est probable pourtant qu'il tomba à peu près dans le même état que Mahomet. Il était ignorant, obstiné, imaginatif; il fut possédé d'une grande idée ; à force de la répéter, aux autres, il se persuada lui-même et ne distingua plus le mensonge de la vérité. Un acteur peut s'enivrer de son rôle et

verser de vraies larmes. A regarder sa vie et sa mort, on est disposé à penser qu'il tlevint enfin sa propre dupe et crut la fable qu'il avait fabriquée.

Les marques de la fabrique n'en sont pas moins visibles. Rarement charlatanisme fut plus grossier. On suit encore mieux ici que dans le Coran toutes les traces de l'imposture. En 1827, un ange lui apprit que l'Évangile éternel était écrit sur des plaques d'or cachées dans la colline de Cumorah, avec une paire de lunettes en diamant, au moyen desquelles on pouvait les lire et les traduire. Joseph y alla, les vit; quatre ans plus tard, l'ange lui permit de les emporter; mais en 1838 il eut soin de les reprendre pour empêcher les profanes de les vérifier. Joseph copia les caractères des plaques : ce sont tout simplement des caractères de fantaisie plus ou moins bien imités du calendrier mexicain. Il se mit ensuite à les traduire; son secrétaire lui ayant volé les cent premières pages de la traduction, une révélation prudente vint aussitôt lui défendre de les refaire, pour empêcher les profanes de comparer les deux copies et d'y trouver des différences. La traduction achevée, Joseph emmena trois de ses amis dans un bois, où un ange leur apparut, déclarant que les plaques venaient de Dieu et que la version était exacte. Sur quoi, ils signèrent un certificat, et huit autres témoins un peu plus tard firent une seconde attestation. Le prophète prenait ses précautions d'avance comme un dentiste ou comme un juge de paix. Enfin le livre parut, après qu'une révélation eut ordonné à un disciple, sous peine de damnation, de vendre tous ses biens pour payer les frais d'impression. Le malheureux livre est une histoire fantastique, à peu près comme celle des

Sévarambes, contenant les annales des anciens peuples de TAmérique, qui sont, comme chacun sait, les descendants des Hébreux émigrés en ce pays après la construction de la tour de Babel et aussi après la captivité de Babylone. Selon Joseph, il a été écrit Tan 420 par Mormon et enseveli dans la colline où lui, Joseph, Ta retrouvé quatorze cents ans plus tard. Il n'y a guère de compilation plus plate, plus farcie de miracles vulgaires, plus tachée de contradiction, de niaiseries, d'anachronismes et de fautes de grammaire. Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'ouvrage n'est pas même original. Les noms, les événements sont empruntés à une fiction restée manuscrite, mais lue de beaucoup de personnes, et où Salomon Spaulding, vers 1809, avait raconté, pour se divertir, la légende de l'ancienne Amérique colonisée par les dix tribus d'Israël : en sorte que le livre de la vérité nouvelle est la contrefaçon d'un vieux roman.

Une multitude de révélations vinrent le commenter et le compléter. Les disciples y ajoutèrent, et l'un d'eux, Orson Pratt, mit la chose en système. Il n'y a pas d'esprit, tout est matière ; chaque portion de la matière est douée de force et d'intelligence, et existe ainsi de toute éternité. La plus intelligente, qui est Dieu le Père, a organisé le reste. Dieu le Père a un corps immortel et des femmes , desquelles il a engendré Jésus-Christ. Jésus-Christ, qui est le premier après lui, a aussi un corps et des femmes, et se promène avec elles dans le ciel sur un char traîné par des chevaux blancs. Tous deux agissent au moyen de l'Esprit- Saint, qui, quoique matière, n'a pas de corps limité; cet Esprit-Saint est un fluide infini qui se trouve en tous les endroits à la fois, pénètre les

230 Les mormons

corps les plus solides, se meut avec une rapidité inconcevable, gouverne les intelligences, meut le monde et fait des miracles. Au-dessous d'eux, il y a beaucoup de dieux, et tous ensemble, sous la présidence du Père, forment le pouvoir suprême qui organise et améliore les mondes. L'homme est un des membres de cette grande famille. Il est engendré dans le ciel par Dieu et à l'image de Dieu. Il y reçoit sa première éducation, il y jouit des embrassements de ses parents divins. De là il est envoyé sur la terre, où il revêt un corps mortel. Sorti de ce corps, il entre dans un troisième monde, qui est celui des esprits. Enfin il revient au ciel muni d'un corps éternel de chair et d'os, au moyen duquel il boit, mange, fait l'amour, agit, pense, et goûte tous les plaisirs dont on peut jouir. Pour relever l'homme et le conduire à cet état parfait, trois révélations ont été données, celle de Moïse, celle de Jésus-Christ et celle de Joseph Smith. Les deux premières étaient préparatoires, celle-ci est définitive. Son début est d'établir le royaume de Dieu sur la terre, de rassembler tous les hommes en une seule communion, « d'unir toutes les diverses sectes dans les liens de l'amour. » Il y a déjà eu une résurrection après la mort du Christ, il y en aura encore deux autres. La première se fera prochainement, en 1890, dit Joseph Smith. Jésus-Christ apparaîtra en grande pompe avec ses saints et ses anges, et rappellera à la vie tous les justes qui ont reçu l'Évangile depuis sa Passion. Ces justes, au lieu de monter au ciel, demeureront sur la terre, dont les climats seront changés et qui deviendra un vaste jardin. Ils y régneront mille ans, ayant pour serviteurs les peuples païens. Toutes les nations seront

isœurs; il y aura partout des chemins de fer et des télégraphes électriques; les maisons et les murs seront en or et en pierres précieuses; le monde entier aura une cité capitale, un gouvernement unique, un temple central, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul esprit. Enfin viendra la dernière résurrection, qui comprendra tous les hommes et qui établira la réconciliation et la félicité universelle de toutes les races et de toutes les âmes, de tous les morts et de tous les vivants.

Ces folies ressemblent fort à celles qui ont entouré le christianisme à son berceau, particulièrement aux imaginations des gnostiques. Les peuples alors s'étaient mêlés, les cultes s'étaient heurtés, chacun cherchait ou se faisait une foi, le rêve avait pris l'empire. Dans cette poussière de philosophies et de rehgions brisées, les gens grossiers ou subtils, charlatans ou visionnaires, ramassaient et amalgamaient des dogmes ascétiques ou sensuels, et l'on vit naître des centaines de sectes, comme d'un grand animal mort naissent des milliers de vers. Il est aisé de voir que le mormonisme est une secte de ce genre. C'est un pêle-mêle d'idées courantes collées l'une sur l'autre par des esprits incultes et de mauvais aloi. Vous avez reconnu dans cet amas des réminiscences de la Bible, des aspirations humanitaires, le matérialisme du dix-huitième siècle, des traces du panthéisme allemand, un fonds de socialisme, le voisinage de la doctrine spirite, les espérances de l'industrie moderne, bref toutes les banalités emphatiques, toutes les indications superficielles, toutes les importations saugrenues qui traînent dans les colonnes d'un journal américain. Cette doctrine est une religion

de cordonniers ou de maçons élevés dans la Bible et tenus par la gazette à la hauteur de l'esprit moderne. Dieu leur devient plus sensible ayant un corps. Ils entendent mieux la création, à présent qu'elle est supprimée et que le Père céleste n'est plus qu'un directeur d'usine qui, avec l'aide de ses contre-maîtres, organise le monde. Le Saint-Esprit, transformé en fluide, devient palpable, et ils le sentent physiquement dans leurs attaques de nerfs. De plus, il est fort agréable de croire qu'on est saint, choisi par Dieu, qu'on régnera mille ans sur la terre, qu'on aura les Gentils pour domestiques, qu'on fmira pai* avoir un corps éternel, avec beaucoup de femmes et toutes sortes de plaisirs. Quand on ne sait pas un mot d'histoire et qu'on a la tête farcie de noms bibliques, il est aisé d'admettre que les os des anciens Indiens sont ceux des Israélites. Enfin les phrases des meetings sur le progrès conduisent naturellement à l'idée d'une terre défrichée, embellie et changée en Éden. Ajoutez que l'instruction se réduit chez les Mormons aux premiers éléments, que la science y est négligée, méprisée ou suspecte; on n'y admire et on n'y pratique que le travail des ) mains. Ce chaos et cette grossièreté démocratique eussent fait échouer la doctrine en France; ils l'ont fait réussir aux États-Unis. Fourier, qui nous a donné une théologie, des conseils et des promesses du même ordre^ est tombé dans le ridicule. Je crois qu'il aurait réussi si, en saupoudrant son système de citations bibliques, il l'avait transporté aux États-Unis. "^ Voilà la doctrine que Joseph Smith se mit à prêcher, et dans quel style I Un mélange de platitude et d'emphase, nulle suite dans les idées, des métaphores

usées, décousues, comme ces vieux habits qu'on exporte des capitales civilisées en Océanie, des plaisanteries basses et baroques, une pensée qui s'affaisse sous son propre poids, s'embarrasse de périodes interminables et trébuche sous les oripeaux dont elle veut s'affubler ; partout, dans l'expression comme dans le dogme, on retrouve le cordonnier fanatique qui veut passer pour lettré. Il commença par convertir ses frères, son père et sa mère ; avec cinq fidèles, il institua son Église, le 6 avril 1830 ; le même mois il fit un miracle, ayant chassé le démon du corps d'un possédé. Le l^îr juin 1830, trente croyants étaient rassemblés; plusieurs tombèrent en extase, prophétisèrent, virent les cieux ouverts; les conversions devinrent nombreuses, et des disciples furent envoyés de toutes parts pour prêcher le nouvel Évangile aux infidèles. L'année suivante, Joseph, pour mieux propager sa doctrine, fonda un journal et publia le Livre des révélations. Il traduisait à sa façon le Nouveau Testament, choisissait, dans le comté de Jackson, l'emplacement de la future Sion, instituait Tordre de Melchisédèch, prescrivait la construction d'un temple. Le 22 janvier 1833, le don des langues se manifesta pour la première fois parmi les saints. Ils passèrent une partie de la nuit à s'entretenir dans des idiomes qu'ils n'avaient jamais sus; il faut savoir que ce don est divisé en deux parties ; les uns parlent des langues sans les entendre, et les autres entendent les langues sans les parler. En même temps, les révélations pleuvaient, et fort à propos, en toute circonstance et sur tout objet. Il achetait des papyrus égyptiens, les traduisait et y trouvait des écrits authentiques d'Abraham et de Joseph. Ses disciples étaient si dévoués, qu'en 1837 il put achever

234 LES MOtlMOKS

le temple de Kirtland et en faire la" édicace. Ce temple avait coûté 40 000 dollars. Ce jour-là, Moïse, Élie et Elisée lui apparurent et lui remirent les clefs du sacerdoce. Plusieurs disciples virent les anges qui, pendant la cérémonie, venaient s'asseoir auprès d'eux. Une colonne de feu apparut au-dessus du temple, et des bruits surnaturels furent entendus. Cinq jours durant, les extases et les jouissances spirituelles se multiplièrent. La nouvelle religion s'étendait et s'affermissait, et Joseph Smith la soutenait par des talents d'organisateur et d'homme d'affaires. Il en avait établi le siège à Nauvoo en 1839, et Nauvoo, qui alors se composait de six cabanes, renfermait un an après deux cent cinquante maisons de Mormons. L'esprit pratique et l'activité des Américains font ces merveilles. Joseph obtenait du gouvernement de l'Illinois une charte d'incorporation et des privilèges qui faisaient de Nauvoo une ville libre. Il instituait sa hiérarchie, établissait une milice, fondait une société agricole et industrielle, réglait les mœurs, présidait aux cérémonies, rendait même la justice, et agissait, aux applaudissements de tous les siens, en véritabje chef d'État. Les hommes de ce pays naissent administrateurs comme nous naissons soldats. On commençait à compter avec lui. Le général Bennets lui demandait d'appuyer sa candidature à la présidence de l'Illinois et l'appelait un nouveau Mahomet, supérieur au premier comme à Moïse, « bref, l'homme le plus extraordinaire de son temps. » En 1844, il prêcha devant 20 000 personnes. Il osa même prétendre à la suprême magistrature des États-Unis, envoya deux cent quarante-quatre missionnaires dans les différentes parties de l'Union pour prêcher sa candida-

ij

LES MORMONS â3&

- re, et publia un programme de réformes qui, par le xgue de ses promesses, par la singularité de ses ci-

- liions chaldéennes, par le ronflement de ses tirades atriotiques et libérales, était propre à séduire les lauvres diables et les imbéciles, qui sont la majorité lu genre humain.

La persécution l'avait porté à cette hauteur. Le

- fanatisme est comme le caillou : plus on le frappe, plus il pétille. Dès 1832, Joseph avait été battu, roulé dans le goudron et enduit de plumes, plaisanterie américaine dont le peuple là-bas use envers ceux qui lui déplaisent. L'année suivante, les Mormons du Missouri furent attaqués par leurs voisins ; ils résistèrent à main armée ; puis, sur l'invitation du lieutenant-gouverneur, ils déposèrent leurs armes. La populace en profita le lendemain pour tomber sur eux. On les cravacha, on tira sur eux, on les chassa comme du gibier. C'était en novembre ; il faisait une pluie battante ; les malheureux traversèrent le Missouri sur un bac et passèrent la nuit en plein air. Dix de leurs maisons furent détruites. — Réfugiés dans le comté de Clary, ils en furent encore chassés par la haine publique. Une ligue se forma dans le Missouri pour les exterminer. On pilla leurs maisons; le mari et plusieurs enfants d'Amanda Smith furent tués sous ses yeux. Un vieillard fut coupé en morceaux ; un autre, qui était venu dans le comté de Jackson pour réclamer son bien, fut piétiné à mort. A Hawn's Mill, le 30 octobre 1838, les assassins, ayant égorgé quinze Mormons, dépouillèrent leurs cadavres. Trois ou quatre cents personnes périrent, et les Mormons perdirent toutes leurs terres, qui leur avaient coûté 20 000 dollars. Ils demandèrent justice et protection : on leur

gnes Rocheuses. Cependant les vexations continuaient; pressés Tépée dans les reins, ils se mirent en route dès le mois de février. Des pionniers prirent les devants, et, huit jours après, les douze apôtres, le grand conseil des prêtres et seize cents émigrants passèrent le Mississipi sur la glace. D'autres détachements suivirent. Le zèle des Mormons était si vif, qu'ils voulurent avant de partir accomplir à tout prix une prophétie de leur prophète, achever le grand temple de Nauvoo et y officier au moins une fois. Ce temple leur coûtait un million de dollars- Le lendemain, ils le fermèrent et abandonnèrent la ville. Quelques Mormons pauvres y restaient. Le peuple des environs vint avec six pièces de canon et une armée de 1000 hommes les expulser de leur asile. Ce fut dès lors l'expatriation de tout un peuple. Vers la fin de juin 1846, ils arrivèrent à Gouncil-Bluff sur les bords du Missouri, et y campèrent sous des cabanes ou sous des tentes. Le scorbut et la fièvre se mirent parmi eux; beaucoup moururent. L'hiver vint et fut horrible. Ils étaient plus de quinze mille, hommes, femmes, enfants, dans un pays désert, mal nourris, exténués de fatigue, glacés paç le froid, obligés de se creuser des caves dans la terre, entourés d'Indiens, affligés par le souvenir de leurs malheurs passés et par la pensée de leurs misères futures. Ils chantaient pourtant, se donnaient des concerts, fondaient un journal, et remerciaient Dieu de leur délivrance. Au printemps, Brigham Young partit avec cent quarante-trois hommes pour chercher la patrie promise, et, au bout de trois mois, arriva au grand lac Salé, ayant traversé quatre cents lieues de terre inhabitée. Il choisit un emplacement, traça le plan des rues, laboura la terre, planta

le froment, et revint au camp. Les Mormons se mirent alors en marche par grandes troupes sur la voie frayée. Le !«' mai 1848, le corps principal était en route. A l'arrivée, ils manquèrent mourir de faim; les sauterelles mangeaient leur récolte. Pour atteindre la moisson suivante, il fallut se rationner, et pendant six mois chaque personne n'eut que douze onces de blé par jour. Beaucoup d'émigrants se dispersèrent dans les campagnes, grattant la terre pour avoir des racines et disputant aux Indiens les oignons sauvages. Le froid devint glacial ; il y avait partout trois pieds de neige. Un grand nombre de Mormons n'avaient ni toit ni feu. Le bois manquait^ les montagnes étaient nues; on ne trouvait pas d'eau douce. La plupart des plaines étaient couvertes de sel ou d'alcali, impropres au pâturage et à la culture. Le pays était désert et semblait hostile à la végétation et à la vie. Les rares trappeurs qui par hasard l'avaient visité affirmaient que toute colonie nombreuse y mourrait de faim. Les sauterelles et la sécheresse détruisaient ou menaçaient presque chaque année la moisson. Par surcroît, les sauvages attaquaient les Mormons, tuaient les hommes isolés, volaient le bétail. Voilà les difficultés qu'ils ont vaincues. Depuis l'exode des Israélites, il n'y a point d'exemple d'une si grande émigration religieuse, exécutée à travers de tels espaces, en dépit de tels obstacles, par un pareil nombre d'hommes, avec tant d'ordre, d'obéissance, de courage, de patience et de dévouement. Sans doute le sang-froid, l'énergie, l'aptitude à la vie de squatter et de planteur, toutes les qualités américaines y ont aidé; mais le ressort de cette grande volonté a été la foi. Sans elle, des hommes n'eussent point fait de telles choses. Ces

exilés croyaient fonder la cité de Dieu, la métropole i du genre humain : ils se considéraient comme les ré- \ novateurs du monde ; souvenons-nous de notre jeu- \ nesse, et avec quelle force une idée même médiocre, par cela seul qu'elle nous paraissait bonne et vraie, nous lançait en avant en dépit de l'égoïsme naturel, des faiblesses journalières, des habitudes contractées, des préjugés environnants, des obstacles accumulés. Nous ne savons pas ce dont nous sommes capables; tel bourgeois qui se chauflfe en robe de chambre, occupé à ne rien faire et à tout craindre, sursautera si l'on touche une certaine fibre, et, sans y penser, sera un héros.

Le 24 novembre 1847, avant de partir pour l'Utah, Brigham Young avait été proclamé président de l'Église, prophète révélateur et voyant. A côté de lui, selon la constitution établie par Joseph Smith, étaient deux conseillers.; au-dessous, les douze apôtres, le conseil des grands prêtres, les septante chargés d'évangéliser, puis les évêques et tout le clergé inférieur. Quoique les principales de ces dignités fussent à la nomination du peuple, Brigham en était le maître; jamais on ne nommait que les candidats qu'il avait présentés. Le Congrès fédéral Payant choisi comme gouverneur du nouveau territoire, il eut la puissance civile avec la puissance religieuse; il se trouvait prince et pape, et l'admiration publique centuplait son autorité officielle. Rarement, dit M. Remy, un homme fut plus aimé, plus vénéré, mieux obéi. On mourrait pour lui, et on est prêt à tout quitter et à tout entreprendre sur une de ses paroles. Il mérite cette confiance. Il a été le pionnier, le guide, l'âme de l'expédition et de l'établissement. Il est sincère.

énergique, actif, habile, dévoué à son œuvre, fécond en ressources, capable de patienter et d'oser. Mais ce qui contribue surtout à raffermir, c^est qu'il est au niveau de son peuple par ses facultés, ses défauts, son éducation et ses goûts. Il est pieux, souvent inspiré; il a eu le don des langues, il a été missionnaire; il a osé, pendant la vie de Joseph, les actions d'un enthousiaste et d'un fanatique. Il a été charpentier, il est fort ignorant, il méprise les sciences et dit qu'un quart d'heure de révélation en apprend plus que toutes les bibliothèques. Il est homme pratique et a gagné deux miUions dans des spéculations personnelles. Il est prédicateur, tour à tour bouflTon et sérieux, fort expert dans ce style bizarre, ampoulé, décousu et aflfirmatif qui plaît tant aux gens des États-Unis. Il est architecte, négociateur, agriculteur, industriel, militaire, juste autant et aussi peu qu'il faut l'être pour la pratique. Voilà les deux ressorts de cette théocratie : la nouveauté d'une foi jeune, et le gouvernement d'un homme supérieur.

Ils ont été plus loin; après avoir transformé la pensée et la foi, le sol et l'État, ils ont touché la famille. Déjà Joseph Smith avait pratiqué et prêché la polygamie. Mais la chose était si énorme, qu'on avait dû garder un peu de mesure et prendre quelques précautions. Une fois dans l'Utah, séparé de toute société humaine par quatre cents lieues de désert, Brigham Young promulgua la révélation nouvelle'. C'est un point de leurs croyances que dans le monde à venir chaque homme régnera sur ses enfants, qui feront son royaume; « que plus il aura d'enfants,

plus il aura de gloire, et que, s'O n'a ni fenunes ni enfants sur la terre, il n'aura pas de gloire dans le ciel. » De plus, les Mormons, étant les élus d'en haut, doivent augmenter le plus possible le peuple du Seigneur. On reconnaît là une restauration du vieux principe musulman, la paternité transformée en souveraineté, les enfants en propriété, la génération en œuvre pie, les sentiments naturels en passions ambitieuses, les sentiments humains en passions religieuses, bref la théocratie introduite au foyer domestique. En 1858, trois mille six cents Mormons avaient plusieurs femmes, deux mille deux cents en avaient quatre et au-dessus, Brigham Young seul en avait dix-sept. Si beaucoup de Mormons se contentaient d'une femme, ce n'était pas leur faute; il n'y en avait pas assez dans le pays. Ceux qui, pouvant être polygames, ne l'étaient pas, étaient médiocrement considérés et passaient pour des gens de peu de foi. Sans doute un état de choses aussi peu naturel produit beaucoup de douleurs privées ; mais ces douleurs sont atténuées, parce que c'est volontairement que les femmes ainsi sacrifiées se sacrifient. Il est admis que le mari, s'il est saint, sauve sa femme avec lui; plus il est réputé saint et plus il a de femmes, plus elle est sûre d'être sauvée ; c'est pourquoi on voit beaucoup de jeunes filles convoiter la main de vieux polygames que le nombre de leurs ans et de leurs femmes confirme dans la foi et prédestine au salut. D'autres fois, la femme unique d'un homme riche, afin de lui assurer un plus grand royaume céleste, le supplie de contracter de nouveaux mariages, fait pour lui la cour aux jeunes filles, et pleure sincèrement quand elle ne peut obtenir leur main. Toutes les saintes de l'Utah

que M. Remy a interrogées lui ont déclaré qu'elles étaient heureuses, c Nous ne savons pas, disent-elles, ce que vous entendez par rivales : plus il y a d'épouses, plus c'est agréable. » Une autre, femme d'un évêque qui avait huit femmes, défendit doctement la polygamie par des raisons médicales, par l'exemple des patriarches, et aussi par l'exemple de Jésus-Christ, qui, selon les Mormons, a eu trois femmes ; l'évêque, son mari, avait vingt-cinq enfants, et tout ce petit monde vivait en bonne harmonie. Le fanatisme explique tout, parce qu'il suffit à tout. Il a fondé ici des vertus chrétiennes parmi des institutions orientales, et purifié des mœurs que la loi semblait devoir dépraver. « Après dix ans de voyages sur tous les points du globe, dit M. Remy, je doute qu'il y ait un pays où les femmes soient en général plus vertueuses et plus morales que dans la société mormone. > La prostitution y est inconnue, « l'adultère si rare, qu'on peut dire qu'il n'existe pas. » — « Tous les hommes y sont occupés de travaux utiles; nous n'y avons vu ni paresseux, ni désœuvrés, ni joueurs, ni ivrognes. Les saints polygames nous ont, presque sans exception, offert l'image de bons pères et de bons époux. » En 1855, il n'y avait que trois détenus dans la prison pénitentiaire, tous les trois Indiens. La nouvelle société vit honorablement et pacifiquement en dépit de sa propre forme, et il n y a rien qui prouve mieux la force et la sincérité de sa foi.

Le simple dehors des objets physiques en fournit un autre témoignage plus éclatant encore. Il a fallu tout créer dans ce désert, et ils ont tout créé. « Les Mormons, dit un de leurs apostats, sont les plus laborieux des hommes. Depuis le simple fidèle jusqu'à

révoque et Tapôtre, tous sont occupés à des travaux mantcels, » Les plaines n'avaient point d'eau douce et le climat manquait de pluie au moment des semailles ; ils ont amené Feau des montagnes dans des rigoles. Le pays ne produisait rien d'utile à la vie; ils y ont introduit le bétail, les arbres fruitiers, les légumes, les céréales, la betterave, la canne à sucre et le coton. La contrée était un lieu de chasse où jeûnaient quelques sauvages ; au bout de sept ans, on y voyait des scieries mécaniques, des moulins pour le blé, pour le sucre, des tanneries, des machines à carder, des fonderies pour le fer, le bronze, le plomb, les poteries, des fabriques de papier, de drap, de tapis, d'armes, des distilleries, bref toutes les manufactures de première nécessité. Une ville s'était élevée, ayant des rues larges de quarante mètres, un palais de justice, une bibliothèque, un hôtel de ville, plusiem's maisons particulières aussi grandes et aussi belles que ^es palais, un vaste temple en construction. Eq 1859', il y avait 80 000 Mormons dans l'Utah, et probablement 100 000 autres dans le reste de l'Amérique et du monde. Songez que trente ans auparavant la nouvelle religion n'avait que six adeptes. Tous les jours, la propagande accroissait cette multitude. Sur ce point, le dévouement des Mormons est extraordinaire. Un ordre du grand conseil arrive : à l'instant, le' Mormon désigné quitte sa famille, ses travaux commencés et part sans argent pour l'Europe, la Chine ou l'Océanie. Il vit du travail de ses mains, paye comme il peut son passage, se fait domestique; l'un deux, M. Bolton, fils d'un riche armateur, fut

Page 1