‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · Tome II, p · texte numérisé non relu

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huit ans missionnaire à Paris, ne gagnant le plus souvent que dix francs par mois. Ordinairement, la mission dure de trois à six ans; ils ne reviennent que sur un ordre du grand conseil et à leurs frais. Ils s'adressent aux pauvres, aux ignorants, vivent avec eux, reviennent à la charge, les exaltent par des histoires merveilleuses et par des promesses magnifiques. L'enthousiasme engendre Tenthousiasme. Les convertis ont des songes prophétiques, entendent des bruit» doux ou terribles, voient des spectres éblouissants, des bétes de l'Apocalypse, assistent à des guérisons de malades, et bientôt partent pour rutah. Une banque de secours a été établie en 1849 pour leur fournir l'argent du voyage. Tous les fidèles y ont contribué, et les convertis une fois arrivés remboursent les avances qu'on leur a faites. Les mesures ont été si bien prises, que le voyage de Liverpool au grand lac Salé ne coûte pas plus de cinq cents francs et souvent moins de deux cent cinquante. Dans ces dernières années, beaucoup d'émigrants ont traversé à pied les quatre cents lieues de désert, traînant sur des brouettes ou sur des charrettes à bras leurs bagages, leurs vivres et même leurs enfants. Trente mille personnes en vingt ans sont venues accroître la population de l'Utah. Si la guerre contre le Congrès a suspendu un instant ce mouvement, il reprend de plus belle. Un seul navire parti de Liverpool en 1860 a amené huit cents néophytes. Les Mormons en triomphent, prophétisent la dissolution des États- Unis pour la fin du siècle, et se promettent l'empire de l'Amérique et de Tunivers.

Mais le trait qui donne la plus haute idée de leur zèle est la conduite qu'ils tinrent en 1857 et en 1858

dans les démêlés qu'ils eurent avec le Congrès. On I les accusait de rébellion, et on envoya contre eux une armée. Brigham leva des soldats, et cependant, par prudence ou par patriotisme, décida qu'on ne ferait point la guerre à la mère-patrie. Il fallait donc émigrer encore une fois, et en effet les Mormons prirent ce parti héroïque, c Dans un meeting où assistait Brigham, John Taylor ayant invité tous ceux qui étaient résolus à réduire leurs propriétés en cendres plutôt que de se soumettre à l'autorité militaire, à lever la main, l'assemblée tout entière leva les deux mains par un mouvement unanime. :» Les troupes du Congrès arrivèrent. Avec une modération étonnante, les Mormons s'abstinrent de toute hostilité; seulement ils déclarèrent que, si les soldats entraient dans la ville, ils la quitteraient et la brûleraient. Le nouveau gouverneur, Cumming, eut beau prier et promettre : à la fin de mars, le peuple commença à émigrer vers les montagnes, ne laissant dans la ville que le nombre d'hommes qu'il fallait pour l'incendier. La plupart des settlements du nord furent abandonnés, et Brigham, emmenant avec lui sa famille, se retira dans le Sud. Devant une pareille résolution, le gouvernement céda; on s'accommoda; les troupes ne firent que traverser la ville et campèrent à quarante milles plus loin. Elles ont quitté le pays en 1860; les Mormons sont restés libres, et Brigham est toujours leur chef effectif.

Cette singulière société subsistera-t-elle? Les détails qu'on vient de lire indiquent, je crois, que trois choses la maintiennent : son isolement, la nouveauté de son enthousiasme et l'habileté de son chef. Or Brigham mourra, et on trouvera difficilement une

suite de che& aussi bien doués et adaptés à leur rôle. 13'autre part, l'enthousiasme vieillira, et, si Ton regarde les religions précédentes, on n'en trouve guère dont la foi vive et la ferveur pieuse aient duré plus de cent a,ns. Enfin les déserts se peupleront, et la civilisation ordinaire rejoindra et enveloppera ce petit monde. Il est probable qu'alors ses vices intimes feront leur effet; et l'on a de la peine à croire qu'une société fondée sur l'ignorance du public, sur l'asservissement des sujets et sur l'abaissement des femmes puisse durer quand son fanatisme se sera refi-oidi, quand son chef sera un homme ordinaire, et quand la civilisa^ tion environnante l'attaquera par la contagion de la science solide et profonde, de la liberté civile et religieuse, du mariage égal et naturel.

En attendant, on peut remercier les Mormons de la périlleuse expérience qu'ils veulent bien faire à leurs dépens et à notre profit. Rien n'est plus utile à l'histoire que de grandes opérations exécutées sur des milliers d'hommes, pendant de longues années, sous nos yeux, en des circonstances précises et connues. Celle-ci, faite en un endroit isolé et pour ainsi dire dans un vase clos, sera une des plus nettes et des plus instructives. Il faut laisser le mélange fermenter; on en verra le produit dans un siècle. Déjà maintenant, une conclusion surnage. Nous jugions notre siècle, à peu près comme les beaux esprits romains jugeaient leur siècle au temps d'Auguste; nous le trouvions réfléchi, savant, raisonnable et même sceptique; nous croyions avoir endormi, apaisé ou dompté le monstre intérieur et tout-puissant, l'imagination crédule et enthousiaste ; nous pensions avoir enseveli sous un amas de raisonnements, de

documents positifs, de science transmise, d'éducation propagée, de journaux populaires, le fou que tout homme porte en lui-même. Nous nous étions trompés. Voilà une civilisation d'hommes d'affaires, tout orgueilleuse de son bon sens pratique, assise sur trois siècles de science prouvée; mais son protestantisme libre laissait une ouverture, et tout d'un coup, par cette ouverture, on a vu se lâcher le fou.

Études sitr Marc-Aurèle^ par Edouard de Suckaiî.

M. de Suckau a présenté à la Sorbonne, puis au public, un Mémoire excellent, ni emphatique ni scolastique, écrit du meilleur style, plein de force et de mesure, fort savant sans étalage d'érudition, fort élevé sans étalage d'admiration. Il expose la doctrine de Marc-Aurèle avec la sympathie d'un homme de cœur et la réflexion d'un philosophe. Il la commente par le récit de son éducation et de son règne, par l'histoire de son pays et de son temps. Il a tout dit, les actions du capitaine et du politique, son administration et ses édits, ses lectures et ses amitiés, sa vie intérieure et sa vie publique ; mais il a tout dit avec discrétion, les détails étant choisis en vue de l'ensemble, l'histoire ne faisant qu'éclairer la philosophie ; le plus étrange, c'est qu'il a tout dit sans phrases^ toujours texte en main, l'homme n'étant loué que par l'exposition nue de ses actions et de ses paroles. Cette sorte de louange convenait seule : Marc- Aurèle est l'âme la plus noble qui ait vécu.

Loi'sque la conquête du monde et l'établissement de l'empire eurent détruit dans le monde et dans l'empire la famille et la patrie, les mœurs et la liberté, rhomme, enfermé dans une décadence sans remède et sous un despotisme sans issue, abandonna toute espérance terrestre et tourna son effort ailleurs. Seule la pensée subsistait libre, et le mélange des religions, l'ouverture de l'Orient, la communication des races, l'échange mutuel des philosophies, venaient encore l'alimenter et l'élargir. Ainsi étendue, elle atteignit l'universel et demanda au monde divin le bien suprême que lui refusait le monde terrestre. L'homme, autrefois père et citoyen, devint religieux et philosophe et se consola de ses misères par la contemplation de l'infini. Mais chacun y alla par sa voie. Pendant que la foule, livrée à la tradition et au rêve, cherchait dans la légende et l'extase l'entrée du monde surnaturel, quelques sages affermis par la science antique et la raison grecque rencontraient dans la conception du monde naturel et de la force humaine la guérison de leurs tristesses et le soutien de leur vertu. L'un d'eux par hasard se trouva le maître des hommes, et montra aux hommes avilis, désespérés ou fanatiques, ce qu'était l'âme d'un stoïcien.

Quel triste rang pour une pareille âme! Des égaux, du moins, peuvent garder quelques restes de désintéressement et de franchise : ils n'ont point à calculer ni à flatter ; leur amitié peut être vraie ; ni la crainte

ni l'ambition ne viennent la corrompre. Mais un prince à qui la loi donnait le pouvoir absolu, que pouvait-il rencontrer, sinon des adulateurs et des mercenaires? et que pouvait-il attendre, sinon des mensonges et des lâchetés? Marc-Aurèle les eut, et à profusion, autour de lui, jusque chez lui, dans sa famille. Quel monde à gouverner qu'un monde qui tombe ! Il revenait d'un long voyage, épuisé, ayant sauvé l'empire de la révolte et des barbares, et parlait des huit années de son absence ; et il vit le peuple, en manière de reconnaissance, lui demander par si- Qjies un congiaire de huit écus d'or 1 II partait malade contre les Marcomans, ne trouvant point de soldats, ayant vendu tous les trésors de son palais pour subvenir aux frais de la guerre, et la sottise populaire l'obligeait à mener avec lui un cortège de magiciens et de Ghaldéens I II exhortait ses soldats à la fidélité et au courage ; et les Jazyges, après un traité, lui rendaient cent mille transfuges I Son meilleur général, Avidius Cassius, le trahissait ; son collègue Vérus restait engourdi dans les débauches ; ses enfants mou- ■ raient ; sa femme était calomniée ou criminelle ; son fils et son héritier. Commode, devait être un assassin et un monstre. Il voyait les hommes s'avilir, les ma- } riages diminuer, la population s'amoindrir, les terres I tomber en friche, la superstition s'étendre, le courage disparaître, l'amour du bien public s'évanouir sans -y avoir, comme un particulier, le droit d'oublier ces I m^ux ou la consolation de n'en toucher qu'une partie, étant forcé par son rang de les apercevoir tous et l>^ sans cesse, d'en prévoir les suites infaillibles et désastreuses, d'y remédier en vain, de sentir son impuissance, et de toujours combattre pour être toujours

vaincu. « Ils n'en feront pas moins ce qu'ils font y « quand tu en mouiTais de douleur. » Et ailleurs : ^ « Pauvres têtes que ces politiques qui appliquent, « dit-on, la philosophie. Cervelles d'enfants. N'espère « pas la république de Platon. Un peu de bien, si pe- « tit qu'il soit, que cela te suffise. » Ce peu de bien, c'était de soutenir l'empire énervé par les fléaux et les vices, abîmé par les tremblements de terre, dévasté par les inondations, épuisé par les pestes, assiégé par les barbares. N'ayant ni santé ni soldats, il hivernait en Germanie avec des recrues de gladiateurs, de mercenaires et d'esclaves, parmi les marais et dans la neige, passant les fleuves sur la glace, poursuivi par les révoltes de vaincus perfides, par l'obstination d'envahisseurs toujours nouveaux, par l'avidité d'une armée corrompue, désapprouvé à Rome, obligé, contre son cœur et ses maximes, de tuer et de détruire, attristé de ses propres victoires : « Une arai- « gnée se glorifie d'avoir pris une mouche, un autre « un lièvre, un autre des sangliers, un autre des ours, « un autre des Sarmates I » Ni -l'amour de la gloire, du succès, ni l'espoir du salut, ni l'entraînement de la lutte, ni le goût des affaires ne le soutenaient, mais la seule conscience ; comme un pilote sans espérance, il gouvernait son navire, sentant que son navire devait sombrer. S'il était dur en ce temps d'être homme, il était plus dur d'être empereur.

Il est mort à son poste, en Germanie, sous la tente, à cinquante-huit ans, n'ayant jamais faibli. Il a consei^é l'État contre les trahisons et les barbares, malgré les citoyens et les ennemis, en dépit de Tindifférence du peuple, des vices de son collègue, de la lâcheté de ses soldats. Il s'est abstenu des plaisirs, il

a évité le luxe, il a modéré son pouvoir, il a résisté à la populace, il a respecté le sénat, il n'a jamais agi que d'après la justice et le droit. Il a rendu la loi plus humaine, il a protégé l'accusé, l'enfant et l'esclave; il a souffert la calomnie et la contradiction. Il vendait les meubles de son palais pour entrer en campagne, et, au retour, il remettait aux provinces l'impôt arriéré de quarante-six ans. Il établissait des écoles pour les philosophes qui contredisaient sa doctrine, et il faisait grâce aux révoltés qui voulaient détruire sa vie et la vie des siens. « Vous me dites de pourvoir « par sa mort à la sûreté de mes enfants ; qu'ils péris- « sent donc si Avidius mérite plus qu'eux d'être aimé, « si le bien de TÉtat exige que Gassius vive plutôt que « les enfants de Marc-Aurèle. » Gassius ayant été tué par hasard, il demanda au sénat d'épargner les complices : « Qu'aucun sénateur ne soit puni,... que les « députés reviennent,... que ceux dont les biens ont « été confisqués les recouvrent,... qu'ils soient riches, « exempts de toute crainte, maîtres d'aller où ils vou- « dront. Pères conscrits, ce n'est pas un grand effort « de clémence de pardonner aux enfants et aux fem- « mes de ceux qui sont morts. Plût aux dieux que je « pusse aussi en rappeler quelques-uns du tombeau I » Ghez lui, la miséricorde, la bonté, la tendresse coulaient à flots et coulaient de source ; l'âpre doctrine stoïque ne diminuait en rien son humanité ni sa douceur. Il aimait à aimer ; ses Pensées commencent par des effusions de reconnaissance, il énumère avec le soin le plus minutieux et le plus touchant les bienlaits qu'il a reçus de ses parents et de ses maîtres ; il est resté jusqu'au bout leur confident, leur ami, leur obligé, leur vénérateur. Du plus haut de la philoso-

« un souffle artiste, un feu intelligent qui se trans « forme en toutes choses, qui s'assimile à toutes choses, « qui d'un cours réglé engendre toutes choses, » Dieu prévoyant et régulateur, sorte de « raison séminale » et active, engagée dans la matière et occupée à la vivifier. Toutes ces images, prises à la lettre par les premiers stoïciens, ne sont que des images pour Marc- Aurèle. Il pose seulement que le monde est un, qu'un ordre de lois le gouverne, et que cet ordre a l'harmonie d'une raison ^ . Dès lors, quel spectacle I La tristesse et le dégoût n'étaient que de fausses vues de l'esprit, préoccupé d'un détail, oubliant de considérer l'ensemble. Tout est bien et tout est beau. Cette nature unique et créatrice, qui pourrait lui nuire, puisqu'il n'y a rien en dehors d'elle? Qui pourrait gêner son effort, puisqu'il n'y a d'autre effort que le sien? Quelle beauté ne languit auprès de cette puissance inépuisable, pacifique, dont l'effort mesuré amène incessamment sous la lumière le flot éternel des créatures, et qui se développe également par leur ruissellement et par leurs chocs? Qui ne se sentirait pénétré d'admiration et de joie à l'aspect de cette sourde volonté vivante qui soutient et transforme les êtres, qui triomphe dans leur renouvellement comme dans leur permanence, et dont toutes les démarches sont l'œuvre de l'universelle raison ? Qu'ai-je à faire de ces mille pensées mutilées par lesquelles mon esprit se prend aux fragments qui m'entourent? Une seule est entière et vraie, celle de la nature, et les autres ne valent qu'autant qu'elles se rattachent à celle-là. Je n'aurai donc qu'une seule pensée, comme il n'y a qu'un seul

1. « Atomes ou Providence, pose d'abord que tu es une partie d'un tout gouverné par la nature. »

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mais dans la vie ces trois sont toute la pièce. Vat'en donc l'âme sereine, car celui qui te congédie est serein. »

Quelle est donc la puissante pensée qui a formé toute cette vertu et soutenu toute cette conduite? Une seule idée, celle de la nature. Aux yeux de Marc- Aurèle, le monde n'est point un monceau d'êtres, mais un être unique. Il n'y a point d'événement qui ne tire derrière lui et devant lui la chaîne infinie et indissoluble qui s'allonge jusqu'aux deux extrémités des temps. Il n'y a point de corps qui ne tienne à la . sphère infinie et indestructible qui s'étend jusqu'aux confins de l'espace. Tous les êtres et tous les change- . ments se supposent, et un fil ne peut se rompre sans . remuer tout le réseau. En sorte que tout l'univers est un individu vivant, qui subsiste par lui-même, se développe de lui-même, et manifeste par ses formes engendrées et visibles la loi génératrice et invisible qui le soutient. De l'étendue à la vie, de la vie à la sensation, de la sensation à la pensée, s'ordonne une série de puissances dont la première appelle la seconde, dont la seconde nécessite la première, liées entre elles comme la fleur, le fruit et la graine d'une plante, états > différents qui révèlent une même force, paroles successives qui expriment une même idée. C'est un seul animal dont les événements sont les fonctions et dont les êtres sont les membres. C'est « une seule sub- « stance divisée en mille corps distincts, une seule « âme circonscrite en mille natures différentes. » C'est

« des hommes ; si tu trouveîà en comparaison tout le « reste petit et vil, ne donne donc place en tcrti âme (c à nulle autre chose. » Il n'y a qu'un être parfait, la Nature; il n'y a qu'une idée parfaite, celle de la Nature ; il n'y a qu'une vie parfaite, celle où la vol<Mité de la nature devient notre volonté.

Il n'y a qu'une consolation parfiûte, et c'est elle aussi qui la donne. * Vivre d'accord avec les dieux ; « et celui-là vit d'accord avec eux qui leur montre « une âme contente de leur» décrets. » Ma douleur et ma joie ne valent pas la peine que j'y songe ; tout est noyé sous l'idée de la Nature infinie ; elle seule a le droit d'exister ; je ne dure que pouf la manifester et l'accomplir ; résister, se plaindre, est là folie d'un enfant ; je n'ai la raison et je ne suis homme que parce que je me conforme à son effort. « Le monde sou- « haite ce qui va arriver. Je dis donc au monde : « Je (t le souhaite comme toi. » — « Les choses étant « telles, leur nature portait que de toute nécessité il « en serait ainsi ; vouloir le contraire, c'est vouloir « que le figuier ne donne point son lait. » Je ne puis plus me révolter contre mon mal dès que je vois que, par la composition de tout l'univers, il est de toute éternité lié à ma destinée^ et que pour l'ôter il faudrait renverser la loi universelle et l'ordre entier. Je ne puis m'affliger de mon mal, dès que je vois qu'il m'a été imposé par une nature bonne et qu'il contribue à la santé du monde. Il n'est point un accident, puisqu'il est nécessaire ; il n'est point un mal, puisqu'il amène un bien. « Tout ce qui arrive est aussi « naturel et accoutumé que la rose au printemps, que w les fruits en été : ainsi la maladie, la mort, la ca- « lomnie, les complots, et tout ce qui réjouit ou af-

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i\igf0 lea sots. » — « Embrasse la mort comme utie

des chose» que veut la ttatttre.... Elle est même un

l3ien, puieiqu'elle est de saiiîton pour Ftmh'ers, puis-

cju^elle lui sert et qu'il l'amène. » -— ■ « Plusieafs

crains d'ertcetis sont sur le même autel : Fun tombe

plus tôt , l'autre plus tard ; nulle différence, w -^

Tout ce qui te convient, ô monde l me convient.

Rien n'est tardif ou prématuré pour tnoi qui est de

: saison pour toi. Tout m'est fruit dans ce qtie tes

< saisons apportent, ô Nature! Tout vient de toi, est

X en toi, retourne en toi. Celui-ci disait : O chère cité

ce de Cécrops I Ne puis-je dire : O chère cité de Ju-

<c piter I » Où sont maintenant le découragement et la

peine *? L'esprit a englouti toute pensée personnelle

dans l'immense et bienheureuse pensée du Tout.

Ceci est un effort, et l'esprit assiégé d'idées bernées, naturellement renfenné en lui-nïéme, a peine à s'étendre et à s'oublier dans l'amour de l'inflni. En ces temps de décadence surtout, l'homme pense moins à sa grandeur qu'à sa faiblesse, et, de l'idée de l'univers tranquille, il retombe à la contemplation de ses misères et de son néant. Gela même est une source de consolation, consolation amère, mais fortifiante; quel cas puis-je faire de mes chagrins et de mes désirs quand je compare ma petitesse à l'immensité? Qu'est-ce que ces soucis d'un jour et d'un atome perdu dans les deux gouffres du temps et de l'es- « pace? Souviens-toi de l'étendue universelle; quelle « part en as-tu ? de la durée universelle ; quel fugitif instant fait ta portion? Pense souvent à la Vitesse « de la fuite et de la succession des choses qui sont c et deviennent. Car la substance est , comme un « fleuve, dans un écoulement éternel ; et les vivants

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« en des changements continuels; et les causes en « des transformations innombrables : et il y a. un « abîme sans fond, le passé, puis Tavenir oti tout « s'engloutira. En un tel état, n'est-ce pas folie que « de s'enfler, de se tourmenter ou de s'affliger? > « Tout cela va disparaître, nos corps dans le monde, « nos mémoires dans la durée.... Que tout cela, est « vil et méprisable, et pourri, et périssable, et mort; ! >• — « Le vent jette à terre les feuilles des bois ; ainsi w les générations des hommes; ainsi les malédictions, « les louanges, les acclamations. Tout cela naît en un <( printemps; puis le vent les abat, et la forêt en « pousse d'autres à la place. Cette courte durée Gst « commune à toutes choses; et toi, tu fuis ou pource suis toutes choses, comme si elles devaient être « éternelles 1 Encore un peu, et tu fermeras les yeux ; « et, pour pleurer celui qui t'aura enseveli, il y en « aura un autre. » — « La durée d^ la vie de l'homme « est un point; sa substance, un écoulement; sa sen- « sation, une impuissance; son corps, un bâtiment « qui tombe; son âme, une toupie qui tourne; sa « fortune, une obscurité; sa renommée, un jugement « d'aveugles. Bref, tout dans son âme est songe et « fumée, tout dans son corps passe et fuit; sa vie est « une guerre et le séjour d'un hôte; sa gloire après « le tombeau, un oubli. Qui peut le sauver? une seule « chose, la philosophie. » Consolez-vous donc, pauvres hommes, à cause de votre faiblesse et à cause de votre grandeur, par la vue de l'infini d'où vous êtes exclus, et par la vue de l'infini où vous êtes compris, par la pensée du soleil éternel, dont vous êtes un rayon, et par la pensée de la nuit éternelle où ce rayon va s'éteindre. De tous côtés, l'immensité

ous presse et vous apaise; et la nature qui vous xalte^ou qui vous écrase vous associe à sa force ou

son repos.

Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles; nais nous n'avons rien découvert en morale qui itteigne à la hauteur et à la vérité de cette doctrine. Notre science positive a mieux pénétré le détail des lois qui régissent le monde; mais, sauf des différences de langage, c'est à cette vue d'ensemble qu'elle aboutit.

IJie Religion des Buddha und ihre Enstehung^ par M. Kobppev.

•mt».

L£S 0RIGIIf|£3

Ce livre est un résumé excellent et complet, comme

il s'en Mt souvent en Allemagne, des cinq ou six cents

monographies et des cinq ou six mille dissertations

spéciales qui pendant vingt ans se sont accumulées

sur un sujet. Il est de plus fort clair, écrit en 3tyle

abondant par un homme compétent, décidé, point

pédant, excellent logicien et très au fait des matières

philosophiques. Par malheur, l'auteur est Allemand,

et il écrit en allemand, ce qui fait qu'en France on ne

le lira guère : c'est pourquoi noue allons, avec son

aide, exposer le sujet au lecteur *.

1. Cousulter encore : Speuce Hardy, Manual of Buddhism. Bastem monachism; — E. Bumouf, Lotus de la bonne loiy Introduction à Vhistoire du Bouddhisme ; — Foucaux» Rgya-tcherrol'pa; — Wilson, traduction du Rig- Veda; — Stanislas Julien, tes Pèlerins bouddhistes; — Golebrooke, On the philosophy of the Hindutf — et aurtout Lassen, Indische Atterthumskunde,

Quand les Aryens descendirent à travers les passes du Caboul pour s'établir dans le Penjâb, ils ressemblaient fort aux Perses tels que les décrit Hérodote, ou aux Germains tels que les décrit Tacite. C'étaient des tribus demi-fixées, demi-errantes, ayant pour principale richesse de grands troupeaux de bœufe et de vaches, possédant des villages, des bourgs, et connaissant déjà l'agriculture, bref, situées, comme les peuplades d'Arminius et de Cyrus, sur les confins de la vie nomade et de la vie [^sédentaire, chaque famille régie par le père, chaque tribu menée par une sorte de roi ou chef de guerre ; point dé castes, point de corporation cléricale, chaque père de famille sacrificateur dans sa maison; des mœurs simples, libres et saines, comme on en rencontre à l'origine chez tous les peuples de notre race ; nulle rêverie mystique et maladive; au contraire, des sentiments mâles, honorables, et des prières aux dieux pour demander la force, la gloire, la victoire et le butin.

Si maintenant on cherchait le trait qui, dès ce moment, les distingue entre toutes ces races de la même souche, on le trouvera dans leur imagination, qui est de la plus rare délicatesse et de la plus étonnante fécondité. Nulle part le mythe n'a été si transparent ni si abondant. Il semble que cette race ait été faite pour voir des dieux dans toutes les choses et des choses dans tous les dieux. C'est le ciel lumineux qu'ils adorent, la grande clarté épanouie qui enveloppe et ranime toutes choses. C'est la foudre victo-

^^ÊÊâ

leuse, le tonnerre bienfaisant qui fend les nuages t. délivre de leur prison les pluies fertilisantes ; ce iont les deux rayons jumeaux qui s'élancent du bord IxjL ciel pour annoncer le retour de la lumière ; ce >oiit lés rougeurs du matin, « les Aurores blanchis- ^a.iites qui sortent de l'ombre avant le soleil et, comme xxne jeune fiancée devant son époux, découvrent en souriant leur sein en sa présence. » C'est Agni, le feu qui sort des bâtons frottés l'un contre l'autre, « tout habillé de splendeur, » aux couleurs changeantes, aux formes innombrables, mais charmant, qui court sur toute la terre, languit et renaît, « devient souvent vieux et redevient toujours jeune. » Ce sont les vents, les fleuves, les divers aspects du soleil, bref, les puissances naturelles, non pas transformées en hommes, comme chez Homère, mais intactes et pures. On n'imagine point, avant d'avoir lu les Védas, une limpidité si grande. Le mythe n'est point ici un déguisement, mais une expression ; point de langage plus juste et plus souple; il laisse entrevoir, ou plutôt il fait apercevoir les formes des nuages, les mouvements de l'air, les changements des saisons, tous les accidents du ciel, du feu, de Forage; jamais la nature extérieure n'a rencontré une pensée aussi molle et aussi pliante pour s'y figurer avec l'inépuisable variété de ses apparences . Si ondoyante que soit la nature, cette imagination l'est autant. Elle n'a point de dieux fixes ; les siens sont fluides comme les choses; ils se confondent les uns dans les autres. Varouna est Indra, car le tonnerre est le ciel foudroyant; Indra est Agni, car la foudre est le feu céleste. Chacun d'eux est, à son tour, le dieu suprême ; aucun d'eux n'est une personne distincte; chacun

d'eux n'est qu'un moment de la nature, capable, suivant le moment de l'aperoeption, de contenir sod voisin ou d'être contenu par son voisin. A ce titre, ils pullulent et fourmillent. Chaque moment de la nature et chaque moment de l'aperception peuvent en ibumir un« On voit des qualités, des attributs divins, même des attributs d'attributs devenir des dieux. Le breuvage qu'on offre aux dieux, la prière^ l'hymne, toutes les parties du cuite finissent elle&-mômes psur se transformer en forces divines, en ètrea divins qu'on invoque et qu'on révère. Partout où il y a une puissance, et il y en a partout, l'Aryen met un dieu qui n'est point un individu, mais une puissance. Étrange assemblage de pén^ation métaphysique et d'émotion poétique, d'aptitude à comprendre la nature et d'inclination à \ figurer la nature. Nulle race, à son origine, n'a fait preuve d'une intelligence si fine et si sensible , si prompte aux créations incessantes et absorbantes, si disposée à se déployer et à s'étouffer sous le luxe de la végétation de ses propres dieux.

Que le lecteur veuille bien remarquer cette forme d'esprit primitive ; si l'on y joint la situation nouvelle que la conquête et le climat feront aux peuplades aryennes, on a les deux causes qui vont engendrer le reste. Toute l'histoire de la condition et de la pensée de la race indienne y tient en raccourci. On touche ici les forces indestructibles qui mènent le tourbillon des événements humains et des volontés humaines, qui font les institutions, qui suscitent les religions, qui ploient les idées, qui constituent les caractères, que nul accident ne peut arrêter, que nul effort personnel ne peut vaincre, et qui condamnent des centaines de millions de créatures à l'oppression, au génie, à Fim-

Le BOUDDHISME 267

Lor^alité, à l'hallucination et au ^ésespoir. C'est de 3s points de vue, comme d'une éminence, qu'on peut rrLk>ra8ser tout entière la lamentable et grandiose a.t,aille de là vie. Nous ne nous réjouissons pas ici, oname Sçipion, à Taspect du carnage qui abattait ^le«-mêle les deui^ armées de Massinissa et de Car- Ixa^e. Nous ne sommes pQÎnt des Romains, nous nous ^eriton^ hommes ; la pitié nous prend ; nous faisons an retour sur notre propre destinée. S'il y a quelque chose de grand et capable d@ nous faire réfléchir sur les chances auxquelles notre espèce est ^^ujettie, ce sont ces tragédies vraies et non feintes qui ont pour théâtre un demi-K^ontinent, pour durée trente siècles, * pour personnages des puissancas fatales, et qui, à travers les misères et les sanglots de quatre-vingt^ix générations humaines, entre-choquent leurs catastrophes sans jamais se reposer dan^ un dénoûment.

Ils s'avancèrent par degrés de Tlndus au Gange, subjuguant la population noire, aux cheveux plats, qui occupait la péninsule, population grossière, sujette à d'horribles maladies de peau, qui adorait les serpents, les démons de l'air, et qui fut traitée comme un troupeau d'animaux ignobles. Il y eut là de longues guerres, un grand établissement et une sorte de moyen âge, comme après l'invasion des Goths d'Alaric, des Lombards d'Alboïn et des Franks de Clovis, La vie sédentaire remplaça la vie nomade ; le régime patriarcal fit place aux monaij^hies militaires. Les classes se distinguèrent. Au-dessous de la race noble et conquérante descendit la race vaincue et vile, les coudras, sorte de serfs, journaliers et manouvriers, qui s'étaient soumis à la conquête, et plus bas encore les impurs, les outlaws, les sauvages brutaux, qui, obstinés contre

la société nouvelle, s'étaient réfugiés dans les repaires' des montagnes et des marais. La race conquérante \^ elle-même se divisa par la seule force de la situation acquise. Le gros de la nation, les laboureurs, tombèrent au-dessous des familles guerrières obligées de s'exercer aux armes, et des familles sacerdotales chargées de conserver et de pratiquer les rites sacrés. Sous refïort de la civilisation qui séparait les emplois. comme par l'effet de la conquête qui opposait les races, les castes commencèrent, et l'on vit par degré? leurs barrières se fortifier et s'agrandir. Un dernier événement, en les rendant sacrées, les rendit éternelles. Comme autrefois entre les guelfes et les gibelins, une querelle de prépondérance s'éleva entre les deux classes maîtresses; les brahmanes et les kschattriyas se firent la guerre; et les brahmanes, appuyés sur les populations inférieures, remportèrent /a victoire, victoire plus complète que celle des papes sur les Hohenstaufen, victoire si complète que la race des kschattriyas fut exterminée, et que les prêtres furent obligés d'en ramasser et d'en relever de leurs propres mains une branche bâtarde pour se sauver de la dissolution où la société démantelée semblait près de s'engloutir. Dès lors, il fut établi que le principal office des rois et des kschattriyas était d'être les protecteurs et les bienfaiteurs des brahmanes. La société reçut l'empreinte ecclésiastique. La séparation des castes fut érigée en dogme. Les institutions civiles parurent des ordonnances civiles ; l'État prit la forme théocratique et l'esprit la forme théologique qu'ils conservent encore aujourd'hui;

Plusieurs causes avaient amené cette suprématie dfes brahmanes, et entre autres l'altération du carac-

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