LA PHILOSOPHIE DE BALZAC
Le signe d'un esprit supérieur, ce sont les \'ues d'ensemble. Au fond, elles sont la partie capitale de Ihomme : les autres dons ne servent qu'à préparer ou à manifester celui-là; s'il manque, ils restent médiocres ; sans une philosophie, le savant n'est qu'un manœuvre, et l'artiste qu'un amuseur. De là le rang éminent d'Ampère en physique, de Geollroy Saint-Hilaire en zoologie, de M. Guizot en histoire. De là aussi le rang de Balzac dans le roman.
Il avait des idées générales sur tout, tellement que ses livres en sont encombrés et que leur beauté en souffre. Quelles sont les causes, les suites et les alliances de chaque faculté et de chaque passion, quels sont les effets privés ou publics de chaque condition et de chaque profession, comment on fait et on défait sa fortune, les cent mille vérités sur l'homme et sur les hommes
qui composent Texpérience du monde, tout cela est dans son œuvre; il y a des traités sur le mariage, sur le commerce, sur la banque, sur la faillite, sur l'administration, sur la famille, sur la presse. 11 raisonne, et ses personnages raisonnent à chaque instant. Cette abondance de pensées fait leur grandeur ; presque toujours, leurs paroles valent la peine d'être méditées. Chacun arrive avec la masse de réflexions accumulées par toute une \ie; et toutes ces masses, opposées et liées les unes aux autres, composent par leur union et leur contraste l'encyclopédie du monde social.
Qu'est-ce que ce monde, et quelles forces le mènent? Aux yeux du naturaliste Balzac, ce sont les passions et l'intérêt. La politesse les orne, l'hypocrisie les déguise, la niaiserie les comTe de beaux noms; mais au fond, sur dix actions, neuf sont égoïstes. Et il n'y a là rien de bien surprenant, car, dans ce grand pêle-mêle, chacun est confié à soi-même ; la constante pensée de l'animal est de se nourrir et de se défendre; et l'animal persiste dans l'homme, avec cette différence que, la pensée de l'homme étant plus vaste, ses besoins et ses dangers sont plus grands. C'est pourquoi Balzac considère la société comme un conflit d'égoïsmes, où la force triomphe guidée par la ruse, où la passion perce sourdement et violemment les digues qu'on lui oppose, où la morale acceptée consiste dans le respect apparent des convenances et de la loi. — Cette vue triste et dangereuse l'est d'autant plus, qu'il fait des scélérats hommes de génie, qu'en donnant la théorie du vice il le
rend involontairement intéressant et excusable , qu'il peint médiocrement les sentiments élevés et fins, qu il peint admirablement les sentiments grossiers et bas, et que de temps en temps, emporté par son sujet, il jette des maximes contraires à la paix publique et peut-être même alarmantes pour l'honneur ^ — D'ailleurs cette amère philosophie manque chez lui de son contrepoids naturel, l'histoire, qu'il savait mal; il oubliait que, si l'homme aujourd'hui offre beaucoup de vices et de misères, l'homme autrefois en offrait bien davantage, que l'expérience agrandie a diminué la folie de l'imagination, l'aveuglement de la superstition, la fougue des passions, la brutalité des mœurs, l'àpreté des souffrances, et que, de siècle en siècle, on voit s'accroître notre science et notre puissance, notre modération et notre sécurité. Pour philosopher sur l'homme, ce n'est pas assez d'une observation exacte, il faut encore une observation complète; et la peinture du présent n'est point vraie sans le souvenir du passé.
Car, aussitôt que l'on considère le passé, on est tenté
1. <t Les gens vertueux ont presque toujours de légers soupçons de leur situation; ils se croient dupés au grand marché de la vie. J> [Les Parents pauvres.)
a II ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions, pour lesquelles il a sacrifié son avenir, doivent se modilier chez lui comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. »
{La vieille fille.)
a II vit le monde comme il est, les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune Yultima ratio muiidi. » [Le Père Goriot.)
de trouver le présent beau et iionnête. Au fond, rien n'est plus trompeur que ces mots de beauté et de bonté, et rien n'est plus dangereux que de les employer à juger le monde. Il ne faut jamais dire que le monde est mauvais, ni le contraire. Ainsi employés, ces mots signifient seulement que les choses sont belles ou laides^par comparaison à certains objets; c'est pourquoi, si on les compare à des objets différents, ces mêmes choses prendront un nom et une qualité contraires. La vérité est qu'il y a dans le monde une mesure de bien qui paraît gran('e si on la compare à une moindre, petite si on la compare à une plus grande, et qui, de même que toute quantité, n'est ni grande ni petite en soi. — Vous trouvez l'homme misérable et mauvais : c'est qu'au fond du cœur vous avez une image de la vie heureuse et juste, et que, rapprochant notre vie de celle-là, vous vovez de combien de degrés elle est au-dessous. Mais, si vous considérez la vie naturelle et animale, le jeu effréné et discordant de l'imagination et des désirs, le conflit nécessaire de la volonté et des choses, vous admirerez la portion de justice et de bonheur qui subsiste à travers ces tempêtes, et vous louerez la noblesse de la nature humaine, qui, parmi tant de forces déchaînées et aveugles, maintient et dégage la raison et la vertu. De sorte qu'à volonté, et selon ce point de départ, l'homme vous paraîtra vertueux ou vicieux, beau ou laid, heureux ou misérable, sans qu'aucun de ces noms exprime sa véritable nature, sans qu'aucun de ces noms puisse fixer une règle de gouvernement ou de conduite.
et ceîa parce que chacun de ces noms mesure seulement la distance qui se trouve entre l'homme réel et un certain homme imaginaire, que vous composez arbitrairement, que vous grandissez ou rapetissez à votre plaisir, et qui peut varier dans tous les sens et à l'infini. — Quittez ces mots vagues, si vous voulez traiter de morale ou de politique ; tâchez par l'histoire et la pratique de savoir les choses. Comptez, sur un nombre donné d'actions, combien il y en a d'égoïstes et combien de dévouées; cette proportion établie, vous saurez jusqu'à quel point la société présente est une paix, jusqu'à quel point elle est une guerre, et dans quelles limites vous devez songer à l'intérêt des autres et à votre intérêt. Séparez et considérez les penchants et les facultés dominantes de votre nation et de votre temps; cette distinction établie, vous saurez quelles puissances mènent votre patrie et quelle espèce de gouvernement elles soutiennent ou réclament. Sinon, vous écrirez, comme Rousseau ou M. de Maistre, d'après des impressions passionnées et des théories abstraites, pour conclure universellement à la république ou au despotisme, avec l'illusion d'optique qui a guidé et égaré Balzac.
De sa morale, en effet, naît sa politique. Comme tous ceux qui ont mauvaise opinion de l'homme, il est absolutiste ^ Lorsqu'on ne voit dans la société que des passions naturellement égoïstes et mutuellement hostiles, on implore une main toute-puissante qui les brise et
1. Voir le Médecin de compagne, le Curé de Village, la Maison Nuciugen, Préface générale, etc.