‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 15 sur 52 · BALL^C C · texte numérisé non relu

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les réprime. Ainsi faisait Hobbes, théoricien du despotisme, lorsque au sortir de la révolution d'Angleterre il réclamait des verges de fer et un dompteur de bêtes contre les animaux malfaisants qui venaient de se déchaîner. Balzac déteste et méprise notre société démocratique, et, à chaque occasion, éclate en injures, souvent brutales, contre le gouvernement des deux Giambres. 11 déplore que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'État, M la plus prévoyante et la plus salutaire « entreprise qu'un monarque ait jamais formée pour le « bonheur de ses peuples » . 11 pense que « le gouver- « nement est d'autant plus parlait qu'il est établi pour (( la défense d'un privilège plus restreint )> ; que « le « principe de l'élection est un des plus funestes à l'exis- « tence des gouvernements modernes » ; que « les pro- (i létaires sont les mineurs dune nation et doivent tou- « jours rester en tutelle n . 11 regrette la pairie héréditaire, les majorais, le droit d'aînesse. « La grande plaie « de la France est dans le titre Des successions du Code « civil, qui ordonne le partage égal des biens. » 11 tix'uve ridicule l'abolition de la loterie, sorte d'opium qui aidait le peuple à supporter sa misère: l'établissement des caisses d'épargne, qui encouraient les domestiques à voler leurs maîtres ; l'institution des concours, qui hébètent beaucoup de bons esprits et fabriquent une multitude d'ànes savants. Il maudit la liberté de la presse et appelle les journaux des a entrepôts de venin ». Il n'a pas assez de tant d'institutions despotiques et trouve qu'il faudrait, par-dessus toutes ces

belles choses, plusieurs grains d'arbitraire. « Les lois», dit un de ses politiques favoris, « sont des toiles d'arai- « gnée à travers lesquelles passent les grosses mouches « et où restent les petites. — Où veux-tu donc en venir? « — Au gouvernement absolu, le seul où les entreprises « de l'esprit contre la loi puissent être réprimées. Oui, « l'arbitraire sauve les peuples en venant au secours « de la justice. » — Pour achever, il ajoutait à la tyrannie civile la tyrannie religieuse. Il voulait l'une pour maîtriser les esprits, comme l'autre pour maîtriser les corps. « L'enseignement, ou mieux l'éducation « par les corps religieux, est le grand principe d'exis- (( tence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la (( somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans « la société. La pensée, principe des maux et des biens, « ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la (( religion. » — Il est clair qu'avec la gendarmerie d'un côté et l'enfer de l'autre on peut beaucoup sur les hommes, et que des peuples, exclus de l'égalité par les majorats, de la liberté par le despotisme, de la pensée par l'Église, seraient trop heureux d'être bien nourris et point trop battus. Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que, contre les vices des hommes, vous cherchez refuge chez un homme, naturellement aussi vicieux que les autres, et encore gâté par la licence du pouvoir absolu. Ils vous feraient remarquer que, si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions, el

que, dans les grands besoins, le sentiment public les rallie de force autour de la vérité et du droit. Ils montreraient que, si l'homme est mauvais, ses vices peuvent mettre un frein à ses vices, et que l'orgueil en Angleterre, l'égoïsme bien entendu aux États-Unis, maintiennent la paix et la prospérité publiques mieux que n'a jamais fait le despotisme d'une Église et dun roi. Ils ajouteraient qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles ; que l'esprit de vanité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages ; que l'accroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques; bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, que le plus sage parti est de modérer, de régler et d'utiliser la flamme. Ils concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman.

Il en a bien fait d'autres, en psychologie notamment et en métaphysique. — Pour découvrir de grandes idées vraies, il faut se défier de soi-même, revenir cent fois sur ses pas, vérifier à chaque instant ses conjectures, savoir ignorer beaucoup de choses, séparer les vraisemblances des certitudes, mesurer la probabilité, n'avancer qu'avec méthode dans le grand chemin déjà éprouvé de l'analyse et de l'expérience. Tout philosophe renferme un sceptique. — Balzac ne l'était ni par nature ni par métier. Sa nature et son métier l'obligeaient à imaginer et à croire ; car l'observation du romancier n'est qu'une divination : il n'aperçoit pas les sentiments comme l'anatomiste aperçoit les fibres; il les conjecture

d'après le geste, la physionomie, l'habit, le logis, et si vite, qu'il se figure les toucher, ne sachant plus distinguer la connaissance directe et certaine de cette connaissance indirecte et douteuse*. Il a pour instrument l'intuition, faculté dangereuse et supérieure par laquelle l'homme imagine ou découvre, dans un fait isolé, le cortège entier des faits qui l'ont produit ou qu'il va produire, sorte de seconde vue propre aux prophètes et aux somnambules, qui parfois rencontre le vrai, qui souvent rencontre le faux, et qui ordinairement n'atteint que le vraisemblable. Balzac l'employait dans les sciences ; vous jugez avec quel effet. — Quand les conceptions sont contrôlées une à une par l'expérience, elles peuvent exprimer la nature des choses qu'elles représentent; mais quand elles se développent d'ellesmêmes et d'elles seules, elles n'expriment que la nature de l'esprit qui les forme. Si cet esprit est net, sec, impropre à saisir les ensembles, elles seront matérialistes. S'il est vague, poétique, enclin à réaliser les abstractions, elles seront mystiques. Ainsi sont nés presque tous les grands systèmes de religion et de philosophie. Ainsi songent aujourd'hui plusieurs grands poètes, celui-ci copiant Pythagore et disant que les cailloux sont des âmes déchues, celui-là imitant les alexandrins et flottant dans les vapeurs d'un christianisme à demi chrétien. Ainsi pensa et rêva Balzac, fabriquant le monde et l'âme d'après la structure de son propre

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