Louis Lambert, TItéorie de iintuHion
esprit. — Un peu grossier d'imagination et accoutumé à donner un corps aux choses invisibles, il ne put contempler nos idées telles qu'elles sont et toutes pures ; il prétendit que l'âme est un fluide matériel éthéré, analogue à l'électricité; « que le cerveau est le matras « où l'animal transporte ce que, suivant la force de cet fl appareil, les diverses organisations peuvent absorber « de cette substance et d'où elle sort transformée en <( volonté : )) que nos sentiments sont des mouvements de ce fluide, qu'il sort « en jet » dans la colère; qu'il pèse sur nos nerfs dans l'attente; « que le courant de « ce roi des fluides, suivant la haute pression de la c pensée ou du sentiment, s'épanche à flots, ou s'amoin- « drit et s'effile, puis s'amasse pour jaillir en éclairs. » Il crut que « les idées sont des êtres organisés, com- « plets, qui vivent dans le monde invisible et influent c sur nos destinées d; que, concentrées dans un cerveau puissant, celui d'un bon magnétiseur par exemple, elles peuvent maîtriser le cerveau des autres et franchir des intervalles énormes en un éclair. 11 expliquait ainsi la transmission de pensée, la vue à distance, la divination prophétique, l'insensibilité des nerfs, la puissance des muscles, le perfectionnement des sens, la guérison des maladies, les apparitions, les possessions, les catalepsies, les extases et tous ces faits douteux ou étranges que nous ont légués les sciences occultes et que les sciences contestées essayent aujourd'hui de rétablir. Il expliquait ainsi bien d'autres choses, en constructem' savant et habile, amassant beaucoup de docu-
monts et liant fort bien les faits, mais décriant involontairement ses théories par la fougue d'imagination et les aveux poétiques qu elle y mêlait. « Le plaisir de « nager dans un lac d'eau pure, au milieu des rochers, « des bois et des fleurs, seul et caressé par une brise « tiède, donnerait aux ignorants une bien faible image (' du bonheur que j'éprouvais quand mon âme était bai- « gnée dans les lueurs de je ne sais quelle lumière, (( quand j'écoutais les voix terribles et confuses de « l'inspiration, quand, d'une source inconnue, les ima- « ges ruisselaient dans mon cerveau palpitant. » Ce n'est pas ainsi qu'on trouve des lois en psychologie; il y faut plus de calme et de circonspection. Dans ce tourbillon, tout se confond, la lumière, les sons, les idées, le monde visible et le monde invisible; on ne voit plus qu'une sorte de fantasmagorie agile et resplendissante; on est tout disposé à prendre, comme Louis Lambert, la pensée de l'homme pour une sorte de flamme, et les forces de l'univers pour une sorte d'éther. Au troisième siècle, quand fourmillaient les poètes, les visionnaires et les malades, on vit les manichéens soutenir que Dieu est un liquide, brillant à la vérité et subtil, mais qui imprègne la matière pesante, à la façon d'une éponge. Heureusement, nous ne sommes plus au temps des manichéens.
Ces matérialistes étaient volontiers mystiques. Balzac était l'un et l'autre, et pour la même raison *. Les
i. Séiaphita.
tranquilles déductions du savant dégoûtent ces cerveaux tumultueux et poétiques : elles leur paraissent lentes, froides, impuissantes; ils aiment bien mieux se livrer aux ravissements et aux éclairs magnifiques de leurs orages intérieurs. Ils finissent par y croire et les considérer comme une puissance divinatoire et supérieure, seule capable d'ouvrir à l'homme l'univers infini et les choses divines. Vous trouverez cette théorie tout au long dans Plotin, dans saint Bonaventure, dans sainte Thérèse, dans saint Martin et dans Swedenborg. Quand Balzac quittait son microscope, il était swedenborgien ; il disait force mal des simples raisonneurs, « purs abstractifs, » comme il les appelle, prétendant que « les « plus beaux génies humains sont partis des ténèbres « de l'abstraction pour arriver aux lumières de l'intui- « tion ». — (( L'intuitif est nécessairement la plus par- « faite expression de l'homme, l'anneau qui lie le (( monde visible aux mondes supérieurs. Il agit, il voit, « il sent par son intérieur. » — Je ne sais s'il priait beaucoup, mais il parlait de la prière à la façon des illuminés. « La dernière vie, celle en qui se résument toutes « les autres, où se tendent toutes les forces, et dont les (( mérites doivent ouvrir la porte sainte à l'être parfait, « est la vie de la prière.... Comme un vent impétueux « ou comme la foudre, elle traverse tout et participe « au pouvoir de Dieu. Vous avez l'agilité de l'esprit; en (( un instant vous vous rendez présent dans toutes les « régions, vous êtes transporté comme la parole même « d'un bout du monde à l'autre. Il est une harmonie, et
(( VOUS y participez ! Il est une lumière, et vous la voyez ! « Il est une mélodie, et son accord est en vous ! En cet « état, vous sentirez votre intelligence se développer, (( grandir, et sa vue atteindre des distances prodi- « gieuses; il n'est, en effet, ni temps ni lieu pour Tes- (( prit ... Quoique ces choses s'opèrent dans le calme et « le silence, sans agitation, sans mouvement extérieur, « néanmoms tout est action dans la prière, mais action (( vive, dépouillée de toute substantialité et réduite à « être, comme le mouvement des mondes, une force « invisible et pure, d — Ceci est la théorie de l'extase ; vous jugez quelles beautés et quels rêves elle peut enfanter. La fm de Séraphita ressemble à un chant de Dante ; le fond du dogme y reste chrétien, et la destinée humaine est présentée comme une suite de vies ascendantes où Tàme, guidée d'abord « par l'amour de « soi, puis par l'amour des êtres et enfin par l'amour « du ciel, traverse tour à tour le monde naturel, le « monde spirituel et le monde divin ». Mais toutes les splendeurs de l'hallucination et de la poésie viennent couvrir la doctrine ; une vision confuse et magnifique ouvre le ciel, sorte d'océan de lumière où nagent les mondes, chacun dans sa robe d'or, autour du mystérieux et flamboyant moteur qui leur communique la vie et l'amour. « Ils entendirent les diverses parties de l'in- (( fini formant une mélodie vivante; et, à chaque temps « où l'accord se faisait sentir comme une immense res- (( piration, les mondes, entraînés par ce mouvement « unanime, s'inclinaient vers l'Être immense qui, de
<( son centre impénétrable, taisait tout sortir et ram^ « nait tout à lui.... La lumière enfantait la mélodie, la 0 mélodie enfantait la lumière, les couleurs étaient lu- <' mière et mélodie, le mouvement était un nombre (( doué de la parole ; enfin tout y était à la fois sonore, (' diaphane, mobile : en sorte que, chaque chose se pé- « nétrant l'une par l'autre, l'étendue était sans obstacle (( et pouvait être parcourue par les anges dans la pro- « fondeur de l'infini. Là était la fête Des m\Tiades (( d'anges accouraient tous du même vol, sans confu- « sion, tous pareils, tous dissemblables, simples comme (( la rose des champs, immenses comme les mondes. Il « ne les vit ni arriver ni s'enfuir; ils ensemencèrent (! soudain l'infini de leur présence, comme les étoiles (( brillent dans l'indiscernable éther. » — Voilà les féeries et les croyances auxquelles aboutit son génie. Pour les exprimer, il abusait du roman, comme Shakespeare du drame, lui imposant plus qu'il ne peut porter. Shakespeare, opprimé par un surcroît de poésie, mettait sur la scène des cantates, des opéras, des rêveries, et tous les enfants charmants ou dévergondés de la fantaisie. Balzac, opprimé par un surcroît de théories, mettait en romans une politique, une psychologie, une métaphysique, et tous les enfants légitimes ou adultérins de la philosophie. Beaucoup de gens s'en fatiguent, et rejettent Séraphita et Louis Lambert comme des rêves creuy, pénibles à lire; ils voudraient une philosophie moms romanesque ou des romans moins philosophiques. Ils ne se trouvent ni assez instruits ni assez
amusés ; ils demanTdent plus d'intérêt ou plus de preuves. Ils devraient remarquer que ces œuvres achèvent l'œuvre, comme une fleur termine sa plante ; que le génie de l'artiste y rencontre son expression complète et son épanouissement final; que le reste les prépare, les explique, les suppose et les justifie; qu'un cerisier doit porter des cerises, un théoricien des théories, et un romancier des romans.
On fait des mots sur tout, à Paris ; c'est une façon de résumer les idées, pour les rendre portatives. En voici quelques-uns que j'ai recueillis sur Balzac :
(( C'est le musée Dupuytren in-folio. »
« C'est un beau champignon d'hôpital. »
« C'est Molière médecin. ))
« C'est Saint-Simon peuple. »
Je dirai plus simplement : Avec Shakespeare et Samt- Simon, Balzac est le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine.
[Journal des Débals, lévrier-mars, 1858.)
Étude sur Marc-Aurèle, par Edouard de Sccsah
M. de Suckau a présenté à la Sorbonne, puis au public, un Mémoire excellent, ni emphatique ni scolastique, écrit du meilleur style, plein de force et de mesure, fort savant sans étalage d'érudition, fort élevé sans étalage d'admiration. Il expose la doctrine de Marc- Aurèle avec la sympathie d'un homme de cœur et la réflexion d'un philosophe. Il la commente par le récit de son éducation et de son règne, par l'histoire de son pays et de son temps. Il a tout dit, les actions du capitaine et du politique, son administration et ses édits, ses lectures et ses amitiés, sa vie intérieure et sa vie publique ; mais il a tout dit avec discrétion, les détails étant choisis en vue de l'ensemble, l'histoire ne faisant qu'éclairer la philosophie; le plus étrange, c'est qu'il a tout dit sans phrases, toujours texte en main, l'homme n'étant loué que par l'exposition nue de ses actions et de ses paroles. Cette sorte de louange convenait seule : Marc-Aurèle est l'àme la plus noble qui ait vécu.
Lorsque la conquête du monde et l'établissement de l'empire eurent détruit dans le monde et dans l'empire la famille et la patrie, les mœurs et la liberté, l'homme, enfermé dans une décadence sans remède et sous un despotisme sans issue, abandonna toute espérance terrestre et tourna son effort ailleurs. Seule la pensée subsistait libre, et le mélange des religions, l'ouverture de l'Orient, la communication des races, l'échange mutuel des philosophies, venaient encore l'alimenter et l'élargir. Ainsi étendue, elle atteignit l'universel et demanda au monde divin le bien suprême que lui refusait le monde terrestre. L'homme, autrefois père et citoyen, devint religieux et philosophe et se consola ae ses misères par la contemplation de l'intini. Mais chacun y alla par sa voie. Pendant que la foule, livrée à la tradition et au rêve, cherchait dans la légende et l'extase l'entrée du monde lurnaturel, quelques sages, affermis par la science antique et la raison grecque, rencontraient, dans la conception du monde naturel et de la force humaine, la guérison de leurs tristesses et le soutien de leur vertu. L'un d'eux par hasard se trouva le maître des hommes, et montra aux lionmies avilis, désespérés ou fanatiques, ce qu était l'âme d'un stoïcien
Quel triste rang pour une pareille âme ! Des égaux, du moins, peuvent garder quelques restes de désintéressement et de franchise : ils n'ont point à calculer ni
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flatter ; leur amitié peut être vraie ; ni la craintt ni l'ambition ne viennent la corrompre. Mais un prince à qui la loi donnait le pouvoir absolu, que pouvait-il rencontrer, sinon des adulateurs et des mercenaires? et que pouvait-il attendre, sinon des mensonges et des lâchetés? Marc-Aurèle les eut, et à profusion, autour de lui, jusque chez lui, dans sa famille. Quel monde à gouverner quun monde qui tombe ! — 11 revenait d'un long voyage, épuisé, ayant sauvé l'empire delà révolte et des barbares, et parlait des huit années de son absence ; et il vit le peuple, en manière de reconnaissance, lui demander par signes un coucriaire de huit écus d'or! 11 partait malade contre les M ircomans, ne trouvant point de soldats, ayant vendu tous les trésors de son palais pour subvenir aux frais de la guerre, et la sottise populaire l'obligeait à mener avec lui un cortège de magiciens et de ChaldéensI II exhortait ses soldats à la fidélité et au courage; et les Jazyges, après un traité, lui rendaient cent mille transfuges I Son meilleur général, Avidius Cassius, le trahissait; son collègue Yérus restait engourdi dans les débauches ; ses enfants mouraient sa femme était calomniée ou criminelle; son fils et son héritier, Commode, devait être un assassin et un monstre. 11 voyait les hommes s'avilir, les mariao-es diminuer, la population s'amoindrir, les terres tomber en friche, la superstition s'étendre, le courage disparaître, l'amour du bien public s'évanouir, sans avoir, comme un particulier, le droit d'oublier ces maux ou la consolation de n'en toucher qu'une partie, étant forcé