‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 4 sur 52 · L'ESPRIT DE BALZAC · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE BALZAC

Ce qu'on appelle l'esprit dun homme, c'est sa façon ordinaire de penser. Il y a en chacun de nous une certaine habitude qui le mène, le forçant de regarder

1. a Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant; des larmes me gagnent en t' écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée, au jour du triomphe. Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir ! »

16 DALZAC

d'abord là, puis ici, longtemps ou peu de temps, lentement ou vite, suggérant ici les images, là-bas la philosophie, plus loin la raillerie, tellement qu'il y tombe toujours, quelque ouvrage qu'il fasse, infailliblement, parce que cette nécessité est devenue sa nature, sa volonté et son goût, les savants appellent cela une méthode; les artistes, un talent. On va voir celui de Balzac.

Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants. Au lieu de peindre, il disséquait. Il n'entrait point du premier saut, et violemment, comme Shakespeare ou Saint-Simon, dans l'âme de ses personnages: il tournait autour d'eux, patiemment, pesamment, en anatomiste, levant un muscle, puis un os, puis une veine, puis un nerf, n'arrivant au cerveau et au cœur qu'après avoir parcouru le cercle entier des organes et des fonctions. Il décrivait la ville, ensuite la rue et la maison. Il expliquait la devanture, les trous de la pierre, la structure et les matériaux de la porte, la saillie des plinthes, la couleur des mousses, la rouille des barreaux, les cassures des vitres. 11 disait la distribution des appartements, la forme des cheminées, la date des tentures, l'espèce et la place des meubles, puis il s'étendait sur les vêtements. Arrivé au personnage, il montrait la structure des mains, la cambrure de léchine, la courbure du nez, l'épaisseur des os, la

longueur du menton, la largeur des lèvres. Il comptait ses gestes, ses clignements d'yeux, ses verrues. Il savait ses origines, son éducation, son histoire, combien il avait en teiTes et en rentes, à quel cercle il allait. quelles gens il voyait, ce qu'il dépensait, quels mets il mangeait, de quel cru étaient ses vins, qui avait formé sa cuisinière, bref la multitude innombrable de toutes les circonstances infiniment ramifiées et entre-croisées qui viennent façonner et nuancer la surface et le fond de la nature et de la vie humaine. II y avait en lui un archéologue, un architecte, un tapissier, un tailleur, une marchande à la toilette, un commissaire-priseur, un physiologiste et un notaire : ces gens arrivaient tour à tour, chacun lisant son rapport, le plus détaillé du monde et le plus exact ; l'artiste écoutait scrupuleusement, laborieusement, et son imagination ne prenait feu que lorsqu'il avait amoncelé en façon de foyer cet échafaudage infini de paperasses. Il le savait et le voulait. « Je suis, disait-il, un docteur des sciences sociales. » Élève de Geoffroy Saint-Hilaire, il annonçait* le projet d'écrire une histoire naturelle de l'homme; on a composé le catalogue des animaux : il voulait faire l'inventaire des mœurs. Il l'a fait: l'histoire de l'art n'a point encore offert une idée aussi étrangère à l'art, ni une œuvre d'art aussi grande; il a presque égalé l'immensité de son sujet par l'immensité de son érudition.

Page 1