‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 31 sur 52 · LITTÉRATURE : VARIÉTÉS LITTÉRAIRES, MORALES ET HISTORIQUES · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE : VARIÉTÉS LITTÉRAIRES, MORALES ET HISTORIQUES

({ Le même travail a rempli toute ma vie ; j'ai fait des articles de journaux, je n'ai pas fait autre chose; encore n'ai-je travaillé qu'à un seul journal, le Journal des Débats. J'y travaille depuis trente ans. En quatre mots, voilà toute mon histoire.

« Parmi les articles de critique et de littérature que j'y ai publiés, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les moins indignes d'être remis sous les yeux du public ; je les ai revus avec tout le soin dont je suis capable, sans rien changer pour le fond des choses, et j'en ai formé ces deux volumes.... Da moins puis-jedire qu'ils expriment très fidèlement mes sentiments, mes goûts et mes oignions en toute matière. Si peu de valeur qu'ait le cadeau, c'est moi-même que j'offre au pubUc. Je ne pouvais pas faire autrement, je ne pouvais pas faire mieux, je suis là tout entier. »

Ces mots indiquent au critique sa tâche. Puisque

51. de Sacy est dans ce livre, il s'agit de l'en dégager. Je citerai beaucoup ; il y a des hommes que leurs paroles font aimer.

Peu de vies ont été plus laborieuses et plus passionnées que la sienne. Conservateur et libéral, il est entré dans la polémique en 1828 à Taurore d'une révolution ; il l'a quittée en 1848 au plus fort d"une révolution: il l'a exercée dans tout l'intervalle parmi les souvenirs et les menaces d'une révolution. Toutes les passions politiques l'ont traversé, et sans relâche. « Dans l'espace de ces vingt années, il n'y a pas eu à la tribune ou dans la presse une discussion de quelque importance à laquelle je n'aie pas pris part ; le cours des événements n'a pas soulevé une question qui ne m'ait passé, pour ainsi dire, sous la plume.... 11 fallait aller aux Chambres, et, pendant de longues heures, l'esprit tendu, le cœur brûlant, assister, l'arme au bras, à ces joutes héroïques de la tribune ; puis, le soir, prendre la plume à la hâte, retracer la séance en traits rapides, et en reproduire, pour le public, le sens politique et l'effet oratoire. Des nuits agitées suivaient des jours d'émotion. Jamais je n'ai pu assister de sang-froid à un grand débat parlementaire. Je frémissais d'indignation avec Casimir- Périer. Un discours de M. Guizot, de M. Thiers ou du duc de Broglie me remuait jusqu'au fond de l'âme. Même après avoir écrit, le calme ne me revenait que lentement. 11 fallait répondre aux journaux, et nous les avions presque tous contre nous. Pas un jour de relâche, pas un moment de repos. Nos mains ne quittaient pas la

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plume. Je m'étais promis de rester sur la brèche. J'y

suis resté jusqu'à la fm. »

11 y est encore. Quand on veut le trouver, il faut monter en face Saint-Germain-FAuxerrois, dans la vieille maison sombre, patrie du journal. Le luxe moderne ne l'a point transformée ; elle a gardé l'aspect de ces antiques et sérieux ateliers de travail et de pensée, où l'on s'occupait des choses de l'esprit sans se soucier d'autre chose. Une cour étroite, luimide; des escaliers en bois et en briques, poudreux, remplis des odeurs de l'imprimerie ; des ouvriers noircis, les yeux fatigués, qui sortent ou rentrent ; de vieux employés assidus et doux qui, depuis trente ans, en conscience, font derrière la même grille le même ouvrage ; partout un air d'honnêteté et de mesure ; rien n'est donné à l'apparat et à l'étalage. Au second est une chambre carrelée, meublée d'un paravent, de deux tables tachées d'encre, d'une carafe et d'un verre. Vous voyez là des hommes d'État, des banquiers, de grands écrivains, des savants, des musiciens célèbres: on entre, on sort, on cause de toutes choses avec une liberté, une égalité, une franchise étranges; l'argent, les rangs restent à la porto; on n'y cherche que le plaisir de discuter et de penseï-. Personne n'y joue un rôle ; on aurait horreur des phrases; il s'agit d'y dire son opinion avec preuves et anecdotes, de la manière la plus courte et la moins ennuyeuse possible : c'est la conversation en déshabillé. On n'exige, pour vous admettre, que deux points : vous devez croire ce que vous dites, et tolérer ce que disent

les autres. Cela établi, vous entrez, et vous trouvez un musée d'opinions. En fait de goiit, de sciences, de philosophie et de religions, tout s'y rencontre et tout s'y choque ; il n'y a point d'endroit où l'on puisse mieux voir et tant apprendre : la contradiction ouverte, multiple et polie, les mots révélateui's et rapides des hommes spéciaux et des hommes illustres, les souvenir: précis des témoins oculaires, les petits détails caractéristiques des grands événements, le jour vrai répandu sur l'histoire défigurée par l'ignorance ou la légende, les impressions personnelles exactes et crues, les observations rapportées de tous les coins de l'Europe, la biographie attestée de tous les personnages importants du siècle, voilà la mine tous les jours ouverte où tout le monde peut puiser.

Tout au fond, près de la fenêtre, est assis un petit homme d'une figure souriante et fine. La vivacité, la bienveillance, voilà les deux premiers traits qu'on remarque en lui ; et plus on l'écoute, plus cette impression se fortifie. Une nature délicate, nerveuse, féconde en impressions rapides et profondément senties, c'est là son fond; pour s'en convaincre, on n'a pas besoin de l'écouter, il n'y a qu'à le lire. Quoique imbu des classiques, adorateur des formes graves et du ton régulier dont on ne s'écartait jamais au xvii^ siècle, il a tous les abandons et tous les mouvements dans son style. Il entre en scène, il nous fait des confidences, il s'épanche, il s'attendrit, il s'irrite. Au xvn^ siècle, l'écrivain parlait comme une idée, celui-ci parle comme

un liomme. Les exclamations, les souvenirs, les rej^rels abondent. Au milieu d'un jugement sur M. Janin, vous l'entendez qui s'écrie: «Jamais début a-t-il été entouré de circonstances plus heureuses ? Depuis ce temps, hélas ! quel vide s'est fait autour de nous ! que d'illusions détruites! que de révolutions dans l'État î... Pardon, mais ces souvenirs tout personnels se sont si vivement emparés de moi, qu'il m'a été impossible de n'en pas dire ici quelques mots. » Souvent, c'est un retour sur lui-même: après avoir conté que Huet passait six ou sept heures sur les livres et ne s'en trouvait que plus dispos, il ajoute tristement : « Hélas ! je connais des gens qui seraient bien heureux de pouvoir lire sans trop de fatigue une heure seulement de suite. Ils ont des livres, ils les voient, ils les aiment, et c'est à peine s'ils peuvent les ouvrir. Il est vrai qu'ils ne les en aiment que plus. Consolons-nous. Peut-être, n'ayant pas leur paradis dans ce monde, ces gens-là l'auront-ils dans l'autre. » Vous voyez ici un subit changement de ton, un sourire de gaieté voulue, un effort pour ne pas nous laisser sur une idée triste, comme d'un malade qui voudrait nous distraire de son mal. Cette sensibilité si aimable et si prompte n'en est que plus véhémente. Quand il rencontre un ennemi, c'est un combat à toutes armes, sans relâche, ni pitié, ni pardon. Il est comblé d'émotions, il en déborde ; lui, si retenu, si classique, il se lance dans toutes les audaces du style : contre les terroristes, il ose tout, jusqu'aux figures de Bossuet ; il est hors de lui ; il semble qu'il ait vu les

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têtes plantées au bout des piques et que ses nerfs, bouleversés par Ihorreur, en aient gardé le frémissement. « flors de la Convention, des échafauds, rien que des échafauds ! Ce sont des fous furieux qui gouvernent, ce sont les sages qui obéissent et qui servent. L'esprit se rebute, et il se détourne avec dégoût de ces scènes non interrompues de massacres et de sang. Y a-t-il une Providence? Y a-t-il un Dieu? Ce que nous appelons la justice, n'est-il pas un mot? Ce misérable monde, qui se croyait l'œuvre d'une intelligence bienfaisante, n'estil pas le jouet du hasard, la victime de la force? Après le 9 Thermidor, la réaction commence. Venez et admirez le doigt de ce Dieu que vous étiez sur le point de méconnaître ! Confondez-vous devant cette implacable justice qui éclate, je ne dis pas dans le supplice de quelques misérables, dans la terreur renvoyée aux terroristes, dans l'échafaud faisant couler le sang de ceux qui en ont tant fait couler ! Non, non ! Je dis dans l'obligation imposée aux chefs du mouvement révolutionnaire, à ces hommes que la France salua un moment comme ses hbérateurs, à un Tallien, à un Bourdon de l'Oise, à un Legendre, de dénoncer de leur propre bouche les crimes et les horreurs auxquels ils avaient pris tant de part, de flétrir le régime dont ils avaient été les fauteurs fanatiques ou les lâches complices, de traiter de scélérats et de monstres leurs anciens frères en jacobinisme, leurs anciens amis de la Montagne, de soulever l'opinion, cette opinion qu'une longue habitude de stupeur tenait presque muette encore après la

mort de Robespierre, et qui ne pouvait se réveiller cependant sans leur dire tôt ou tard à eux-mêmes: Vous aussi vous étiez de ces hommes-là. »

Cette impétueuse éloquence a sa source dans l'humanité révoltée ; un naturel humain est plus blessé qu'un autre par le vice des actions cruelles. Ceci est le second trait de ce caractère. « Aucun fiel, dit-il avec Crébillon, n'a jamais empoisonné ma plume. » A le lire ou à l'écouter, on en est bien vite convaincu. Une affabilité soutenue, un air accueillant, engageant, une aménité visible au milieu de la discussion la plus vive, et devant la contradiction la plus radicale un sourire amical toujours prêt et toujours sincère, voilà ce qu'il a conservé parmi les aigreurs de la vie militante. Ite là le charme de sa morale, qui est l'âme de son livre ; il fallait ceKe sorte d'esprit pour la faire accepter. Je ne sais rien de plus difficile que de prêcher les hommes. Quand nous voyons un écrivain entreprendre de nous donner des conseils, nous commander la générosité et la justice, blâmer notre égoïsme et notre sécheresse, ne manquer aucune occasion de nous rabattre par le contraste des dévouements anciens et des tiédeurs modernes, ordinairement nous nous révoltons : nous grondons qu'un homme semblable à nous ose prendre sur nous cet empire. Nous nous demandons tout bas s'il est irréprochable, et s'il ne ferait pas mieux de s'appliquer ses maximes avant de nous en accabler. Nous cherchons secrètement dans son discours des raisons de méfiance ; nous notons ses métaphores pour savoir si elles ne sont

pas apprêtées ; nous sommes disposés à croire qii"il parle ainsi par métier ou du moins de parti pris, qu'il a le style moral comme d'autres ont le style lyrique, qu'il y cherche de heaux développements et un air d'autorité, qu'il s'y complaît, que le ton grond^nir lui tient lieu d'images ou d'antithèses, et qu'il fait de l'éloquence sur le dos de son prochain. Ici, l'accent personnel, la tendresse, l'émotion vraie, écartent ce danger; on sent que l'auteur aime les choses honnêtes, comme un autre aime les beaux tableaux ou les belles fleurs. A l'aspect des nobles sentiments, il dit son plaisir ; il le dit comme il le sent, involontairement; ses leçons sont des confidences. Il n'est point aigre contre l'homme, censeur et pédagogue ; il n'aime pas à châtier, à humilier. Au contraire, il voudrait nous relever ; il nous veut du bien, il nous parle avec intérêt et confiance; il pense tout haut, et en homme qui ne voit dans les autres lîommes que des égaux et des amis. « Je tiens, dit-il, les maximes de La Rochefoucauld pour un mauvais livre. J'éprouve en le lisant un malaise, une souffrance indéfinissable.... Je sens qu'elles me flétrissent l'âme et me rabaissent le cœur. Est-ce mon amour-propre qui souffre? J'ai beau m'examiner, je ne le crois pas.... Je lis les morahstes anciens, Sénèque, Cicéron, Épictète, Marc-Aurèle : ils m'enchantent. Les plus sévères me plaisent le mieux ; la rigidité de tous les principes m'élève et me fortifie l'âme. Que de fois, par un beau jour de printemps ou d'automne, lorsque tout me souriait, la jeunesse, la santé, le présent, l'avenir, ai-je

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relu dans mes promenades le Traité des Devoirs ! J'étais stoïcien avec Sénèque ; j'am^ais voulu être le parfait citoyen avec Cicéron. Ces grands hommes ne dissèquent pas le cœur pour y aller chercher, dans quelque coin, obscur, un motif honteux à une bonne action. Ils ne chicanent pas le courage, le dévouement... Pourquoi La Rochefoucauld seul m'inspire-t-il une répugnance invincible ? Pourquoi celte soullVance en le lisant ? Ah ! le voici, je crois : la morale de La Rochefoucauld, c'est tout ce qui peut humilier et abattre le cœur dans la sévère doctrine de l'Évangile, moins ce qui le relève; c'est la morale chrétienne, moins, si je puis m'exprimer ainsi, le christianisme lui-même. » Et nous aussi, nous comprenons maintenant l'attrait de ces pages; elles renferment ce qu'il y a de plus touchant dans le christianisme, les effusions et la bonté.

Ce caractère est rare aujourd'hui et quelque peu. antique. M. de Sacy, en effet, est presque un ancien parmi les modernes; il l'est par ses goûts, par ses convictions, par les traditions de sa famille, par son éducation. Il a peint ce vieux monde, et qui peut mieux en parler que lui? « Je les ai vus bien souvent (les frères de Bure), dans ce magasin, ou plutôt dans ce salon de la rue Serpente, 7, où mon père allait tous les jours, où les Larcher, les Yilloison, les du Theil, les Sainte-Croix, s'étaient si souvent réunis. Comme ils représentaient bien cette vieille bourgeoisie de Paris enrichie par un honorable commerce, ces familles qui se transmettaient la même profession de père en fils comme une noblesse,

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avec le magasin souvent nuir et enfumé de l'aïeul, et l'antique enseigne, armoirie qui en valait bien une autre. Quelle franche et gracieuse bonhomie éclatait dans leur accueil! Quel air de candeur et de loyauté parfaite était peint sur leur visage î Point de prétentious, point de morgue; rien qui sentît dans leurs manières l'humilité du gain, ou l'orgueil de la fortune acquise. )> La sévérité janséniste s'était conservée dans plusieurs de ces familles. Des personnes qui les ont vues m'ont conté que la vie y était régulière et sérieuse comme au couvent : on se levait de grand matin; les mêmes occupations revenaient aux mêmes heures; on n'y sortait guère ; on ne voyageait point ; on ignorait entièrement ce que nous appelons les distractions; les soûls plaisirs étaient des lectures graves et pieuses; le dimanche, dans le salon sombre et d'une propreté recherchée, quelques vieux amis venaient s'asseoir, toujours les mêmes, en costume noir ou marron, aussi soigneusement brossé et aussi sévère que les meubles. On ne riait pas, tout au plus on souriait encore d'un air contenu ; les demoiselles écoutaient, silencieuses, dans un coin, ne parlant que lorsqu'on les interrogeait, avant passé leur après-midi à copier quelque sermon ou un volume de Nicole ; une vieille tante à lunettes, versée dans la controverse, 1 .issait tomber de temps en temps une allusion, quelque souvenir des disputes sur la grâce; les grands portraits en perruque, l'air serein et cérémonieux, regardaient leurs descendants qui leur ressemblaient, et l'austère salon qui n'avait point changé

depuis leur mort. De ce monde était M. Larcher, Thelléniste, ancien universitaire; il avait conservé l'habitude de se donner congé tous les jeudis, et passait ce jour de congé dans le magasin de MM. de Dure a à causer avec eux des nouvelles de la République des lettres », ou à fureter parmi les livres. Les autres jours, on était sur de le trouver, à la même heure, sous le même arbre, au Luxembourg, en compagnie de sa bonne, presque aussi vieille que lui. « Les jours de jeûne et de pénitence, il avait inventé un moyen de se mortifier, qui ne pouvait être bon que pour lui seul. )) Ces jours-là il ne lisait pas de grec, et se réduisait au vil latin.

De ces mœurs naissait une religion d'un tour particulier, que M. de Sacy a conservée, et qui, en ce sièck', est sa marque distinctive. Parmi des habitudes si réfléchies, si graves, ceux qui étaient chrétiens étaient bien sûrs de l'être ; ils ne s'accrochaient pas à leur foi d'une étreinte violente et pénible; ils s'y reposaient comme dans un port tranquille. Ils pouvaient être équitables envers leurs adversaires ; ils n'avaient pas cette croyance improvisée, inquiète et militante qui damne les opinions voisines pour être certaine de n'y pas tomber. M. de Sacy qui, en cent endroits, rabaisse les philosophes païens au-dessous de l'Évangile, sait cependant les honorer ; il est respectueux et bienveillant envers la raison humaine. Il blâme les apologistes qui vilipendent Socrate et Marc-Aurèle ; il ne veut pas qu'on reproche à Platon et aux autres de s'être enfermés dans la spéculation pure, et d'avoir restreint leurs enseignements à un petit

nombre de disciples choisis; il excuse les divisions et les erreurs des philosophes ; il reconnaît que le christianisme répond par des mystères aux questions que la philosophie résout par des hypothèses, et que des mystères non plus que des hypothèses ne sont des raisons. « On a beau injurier la raison, l'appeler une folle et une orgueilleuse, se plaire à l'écraser, elle est la base de tout; et si la base est fragile, ce qu'on élèvera dessus en sera-t-il plus solide? Qu'on laisse donc à la philosophie sa liberté; qu'on ne s'effraye pas de ses hardiesses et de ses écarts.» Un autre signe d'antiquité, c'est le fondement sur lequel il assoit sa religion : ce fondement, c'est la persuasion personnelle, et involontaire, antérieure aux raisonnements, instituée par la grâce, n faut ignorer la foi pour essayer de l'imposer par la polémique. Les vrais chrétiens savent par expérience que leur conviction n'est point de l'ordre humain, que la logique n'en est point la source, qu'une émotion intérieure et inexplicable a tout fait. «Tâchez de mettre les Evangélistes en contradiction les uns avec les autres ; expliquez par des conjectures ingénieuses ce que les auteurs sacrés racontent comme de fidèles et naïfs témoins : faites de l'Évangile une histoire ordinaire, cela ne me touche point du tout. Le caractère divin de l'Evangile est dans la suite même de l'Évangile tout entier. C'est l'effet qu'il produit sur l'âme qui est sa preuve et son témoignage ; une difficulté de plus ne me le ferait pas plus rejeter qu'une difficulté de moins ne serait une raison de l'accepter. » Cette tolérance pour

la raison et ce sens profond de la foi font un contraste étrange avec l'esprit persécuteur et la polémique étroite dont nous sommes assaillis : les gens qui ont lu les monuments du christianisme tirent de là une conséquence singulière : c'est que M. de Sacy est un des derniers chrétiens.

Sur beaucoup d'autres points il s'éloigne des modernes encore davantage. 11 n'aime pas les sciences qui traitent de la matière, ou qui améliorent la vie corporelle. 11 se souvient d'Arnauld et de Nicole, qui se tiouvaient bien dans une cellule, et ne voyaient dans les mathématiques qu'un moyen de former le raisonnement : « Je donnerais, dit-il, tous les vaisseaux à hélice pour une Éneide. » Un capitaine de vaisseau répondrait que M. de Sacy en parle bien à son aise, qu'apparemment il a fait peu de traversées, que lorsqu'on vit dans sa chambie parmi des livres, loin des machines, on reçoit plus de plaisir des livres que des machines, et qu'on ne doit pas donner pour un argument solide un goût personnel. « Le genre humain, ajoute M. de Sacy, préfère les pages immortelles de Tacite et de Thucydide à tous les a -h t du monde. » Ses collègues de l'Académie des Sciences font partie du genre humain, et pourtant ne sont pas de cet avis. Ce spiritualisme me semble excessif; que l'himme soit le plus bel objet de science, on l'accorde; mais la beauté se rencontre ailleurs que dans l'homme, et il y a de la poésie partout. J'ai vu des jeunes gens qui apprenaient la géométrie analytique sortir transportés de la leçon.

et parler avec enthousiasme de ces petits x si pleins de vérités inattendues. La guerre de Corcyre ou la mort de Tibère sont de grands spectacles; mais un chapitre de Herschel ou de Laplace en offre encore de plus grands. M. de Sacy n'est pas moins sévère contre l'histoire et la critique contemporaine. « Le grand mérite, dit-il. le but suprême de la critique, c'est d'inspirer l'envie de lire et de relire les maîtres. » Si cela est, un critique n'est qu'un commentateur panégyriste ; j'avoue que je serais fâché de voir des hommes comme M. Sainte- Beuve, M. Renan, M. Carlyle, M. Weber, M. Macaulay, se réduire à provoquer des actes d'admiration envers les œu\Tes des autres ; ce rôle de cicérones louangeurs ne les aurait point élevés au rang qu'ils occupent aujourd'hui. (( Pour moi, dit M. de Sacy, je confesserai tout doucement qu'à l'aspect formidable de cette pile d'infolios qui bouchent l'entrée de notre histoire, je me suis senti plus d'une fois prêt à maudire l'érudition et à regretter que nous ne nous soyons pas tenus grossièrement à notre origine troyenne et à notre bon roi Francion, fils d'Hector et fondateur de la monarchie française. » Et ailleurs : « En histoire, plus encore qu'en poésie et en éloquence, l'antiquité nous a vaincus d'avance. Quels historiens comparer parmi les modernes à Hérodote, à Thucydide, à Tite-Live, à Tacite, à Salluste!... Le mot de philosophie historique pour moi ne signifie qu'une chose : les leçons de morale et de philosophie que l'observation tire de l'histoire. C'est la philosophie des historiens de l'antiquité; ils n'en ont

pas connu d'autre. » C'est rayer d'un trait toutes les découvertes modernes; je vais sans doute scandaliser M. de Sacy : à mon avis l'histoire est née depuis cinquante ans.

Au fond cependant toutes ces condamnations sont plutôt des goûts que des théories; on s'en aperçoit au style si vif, si personnel, abandonné et persuasif comme une conversation et un épanchement. M. de Sacy nous avertit de ce qu'il préfère ; il n'impose point un système au genre humain. « Je passe aux autres leurs goûts à condition qu'ils me passent les miens, et je trouve très bon qu'ils lisent et admirent tout ce qu'il leur plaira, pourvu qu'ils ne m'obligent pas à partager leurs admirations et leurs lectures.... C'est un malheur. peut-être, mais malgré moi et par un instinct dont je ne suis pas le maître, ma main toute seule va chercher dans une bibliothèque les livres que les enfants savent déjà par cœur : un Boileau, un Corneille, un Racine, un La Fontaine, un La Bruyère, un Pascal, un Bossuet. Quand j'ai eu à rendre compte de quelques-uns des ouvrages de notre littérature moderne, c'est donc avec mes goûts antiques que je les ai lus et appréciés. Un livre est plus ou moins bon à mon gré, selon qu'il s'approche ou s'éloigne davantage des vieux modèles.» Aussi quelle admiration que la sienne ! Elle fait plaisir à voir, tant elle est sincère, inépuisable, minutieuse; tant elle marque la jouissance intime et parfaite. On se figure l'auteur dans cette bibliothèque du pont des Arts, assis dans un jauleuil de maroquin vert, parmi les colonnes de bois

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sculpté, dans une tiède atmosplière sagement entretenue, où perce le soleil d'hiver qui fait miroiter les reliures et déploie une poussière lumineuse sur les panneaux des armoires comblées. Comme il goûte et savoure chaque période, sa structure, ses liaisons, ses ornements, son mouvement, son effet, sa richesse! Quelle diversité, quel intérêt il trouve en des ouwages que nous ne pouvons plus lire qu'à titre de documents: (( Le Télémaque est le comble et le chef-d'œuvre de l'esprit; c'est le li'VTe d'un grand poète, d'un sage, d'un homme de génie. » De Massillon, il confronte les éditions, note les variantes, essaye de deviner le véritable texte, se hasarde avec scrupule parmi les plus légères corrections. Mais, au-dessus de tous, au plus haut faîte de gloire, de génie, de vertu, il élève et il exalte Bossuet; il répand devant lui toutes les effusions de l'admiration, du respect, de la tendresse. Il en est presque superstitieux, il a peur de le juger ; il se reproche de n'avoir pas toujours compris telle oraison funèbre. « Dieu me le pardonne! je l'avais trouvée presque ennuyeuse. » L'ayant relue, il la met au niveau, presque au-dessus des autres; là-dessus, il se reproche cette préférence, comme si c'était déprécier celles qu'il n'a pas nommées. Voilà une vraie passion, et toutes les vraies passions sont séduisantes. Celle-ci, tout intellectuelle, se complète par un goût sensible; avec les bons auteurs, il aime les beaux exemplaires. Ses articles sur M. de Bure sont un chef-d'œuvre d'entrain, d'émotion, d'abandon et de vérité. Le bibliophile s"y trahit à chaque

phrase par tous les éclats et toutes les nuances de la passion. Il décrit « ce plaisir délicat, cette volupté secrète, qu'on ressent à lire un ouvrage excellent dans un exemplaire d'une condition parfaite, dans un exemplaire qui rappelle par sa reliure ou par ses armoiries, si c'est un vieux livre, les contemporains de sa publication, le grand Condé ou Mme de Sévigné qui l'ont touché de leurs mains peut-être! » Évidemment, à ce moment, Mme de Sévigné et Monsieur le Prince sont devant lui ; c'est les voir, c'est causer avec eux que manier leurs livres. Il y a des mots de gourmet : « Une hible délicieuse; une bibliothèque simple, mais appétissante de propreté. » Il y a des mots d'enthousiaste : « Un manuscrit admirable, un exemplaire merveilleux.» — « Qui l'aura, ce manuscrit ? qui mettra dans son écrin cet inestimable bijou? » Ailleurs il s'agit des Élévations à Dieu, (( deux volumes de la reliure la plus délicate et qui me donnent des battements de cœur quand j'y pense ! » Tout se transfigure, la lecture d'un catalogue est pour lui le voyage le plus poétique. « Lisez ce catalogue rédigé avec tant de soin et de goût ; si vous êtes vraiment bibliophile, jamais lecture ne vous aura fait passer une heure plus charmante ! » Pour assembler de tels trésors, il faut une patience, un tact infinis; ce sont les divinations, les émotions d'une chasse. « Quelles occasions n'ont-ils pas eues! Quelles rencontres n'ontilspas du faire ! D'occasion, il n'y en a plus. De rencontres, on n'en fait que chez les libraires, et ces rencontres-là coûtent cher, je vous le jure. Les biblio-

philes tranquilles, pères de famille, qui aiment les livres parce qu'ils aiment les lettres, sont vaincus par l'argent. C'était le bon temps après la Révolution! On trouvait des livres précieux jusque sur les quais. Quand on avait payé un beau volume relié en maroquin et doublé en maroquin vingt ou trente francs, cela paraissait excessif.... On y trouvait de beaux in-douze d'autrefois, reliés solidement en veau fauve ou en veau marbré. Pendant cinquante ans peut-être, M. Parison, d'une main sûre et heureuse, a écrémé journellement la boîte modeste des libraires en plein vent. » Des mots tristes et charmants achèvent ces confessions si aimables. En voici une qui rappelle le vieux Michel-Ange, qui, ne pouvant plus voir les statues, allait les palper pour en sentir encore les formes. « Je deviendrais aveugle que j'aurais encore, je le crois, du plaisir à tenir dans mes mains un beau livre. Je sentirais le velouté de sa reliure et je m'imaginerais la voir. J'en ai tant \u\ 0 mes chers livres! un jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peutêtre que votre maître actuel! Us sont bien à moi pourtant ces livres; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à la sueur de mon front, et je les aime tant! Il me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! » Hélas ! je copie ces touchantes paroles en barbare ; que ne suis-je bibhophile !

^Reviie de l Instruction publique, 18 noveniiire 1858.)

Voyage au pays des yormons^ par M. Jcles Reht.

M. Jules Remy, auteur do ce livre, était en Californie en 1855, étudiant les pierres et les plantes, quand il s'avisa que les Mormons étaient à sa portée. Une société et une religion nouvelle valent bien une couche de calcaire coquillier ou une légumineuse rare. M. Remy partit avec un Anglais de ses amis, M. Brenchley, afin de les visiter. Pour des voyageurs, l'entreprise était ordinaire : il n'y avait que quatre cents lieues de désert à traverser. M. Remy fut mordu par des serpents, faillit mourir de la fièvre, fut presque assassiné par des blancs, resta seul trois jours sans provisions ni ressources, s'égara, reçut des sauvages une volée de flèches et de balles, marcha huit semaines, dépensa quarante mille francs. A la fin, il arriva au Grand Lac Salé, dans la cité sainte, y demeura un mois, vécut avec les Mormons, put observer leurs mœurs, leur constitution, leur culte, et rassembler les matériaux de leur histoire. C'est l'abrégé de ces recherches que l'on va présenter ici.

Joseph Smith, fondateur de la secte, nnquit en 1805, dans l'État de Yermont, à Sharon, comté de Windsor. Il paraît avoir été en partie visionnaire, en partie fourbe, mais surtout fourbe. Son père se convertit en 1811 et eut jusqu'à sept visions. Sa mère était toute mystique, se crut miraculeusement guérie d'une maladie mortelle, interprétait la Bible à sa guise, avait des apparitions et en même temps disait que toutes les religions faisaient fausse route. En voilà assez pour tourner la tête d'un enfant vers les rêveries. D'ailleurs Joseph n'était guère instruit ni capable d'idées justes. Il apprit à lire, « à écrire médiocrement, à faire tant « bien que mal les quatre opérations de l'arithmétique », et ce fut là tout ce qu'on lui enseigna. Il travaillait de ses mains, se louait à la journée, et avait épousé la fille d'un restaurateur. — Le cerveau fermente aisément quand, avec une telle éducation et dans un tel emploi, on se trouve face à face avec sa Dible, et qu'on n'a d'autres ressources pour l'interpréter que le grossier bavardage des journaux, les criailleries des sectes discordantes et les inspirations d'une tête mal faite. Joignez à cela l'état des esprits en Amérique. Les savants et les lettrés n'y font pas la loi, comme ici ; ils forment une petite société d"amateurs et de dilettanti, isolés, occupés à causer entre eux et avec l'Europe, mais sans autorité sur les croyances publiques. L'Américain est

indépendant ; un cliarpenlier se croit aussi sage, aussi capable de décider qu'un historien, un critique, un philosophe ou un théologien de profession. Partant la carrière est ouverte aux inventions religieuses. On a compté cent cinquante sectes dans la seule ville de New York, et on ne les a pas toutes comptées. Il y a dans la race un fonds de folie mystique : des commerçants, des planteurs, des hommes d'afiaires, les plus positifs du monde, le plus versés dans l'art de faire fructifier le dollar, font les assemblées appelées shoutingsy où ils prêchent, prient, pleurent, sentent l'attouchement de l'esprit, confessent leurs péchés publiquement et à grands cris. — Un des événements qui remua le plus profondément Joseph Smith fut un reinval tenu dans le village de Mancliester, quand il avait quinze ans. 11 y vit toutes les sectes du voisinage se réunir, faire des prédications, discuter et s'exalter. Ces revivais^ où l'on vient de fort loin, sont des méthodes d'échauffement qui provoquent souvent des extases, toujours de l'enthousiasme, et parfois des maladies mentales. Joseph en sortit plein d'angoisse, obsédé du besoin d'une religion, ne sacliant laquelle choisir, et, peu de temps après, s'étant retiré dans un petit bois, il eut une vision. Trois ans après, il en eut une autre, et les révélations commencèrent. Elles se multiplièrent ; il finit, si on l'en croit, par en avoir presque tous les jours et sur tous les événements graves. — 11 nous est difficile de nous dégager de nos habitudes critiques et sceptiques pour comprendre ce qui se passe dans ces têtes

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bizarres. Il est probable pourtant qu'il tomba à peu près dans le même état que Mahomet. Il était ignorant, obstiné, Imaginatif; il fut possédé d'une grande idée; à force de la répéter aux autres, il se persuada luimême et ne distingua plus le mensonge de la vérité. Un acteur peut s'enivrer de sou rôle et verser de ^Taies larmes. A regarder sa vie et sa mort, on est disposé à penser qu'il devint enfin sa propre dupe et crut la fable qu'il avait fabriquée.

Les marques de la fabrique n'en sont pas moins visibles. Rarement charlatanisme fut plus grossier. On suit encore mieux ici que dans le Coran toutes les traces de l'imposture. En 1827, un ange lui apprit que l'Évangile éternel était écrit sur des plaques d'or cachées dans la colline du Cumorah, avec une paire de lunettes en diamant, au moyen desquelles on pouvait les lire et les traduire. Joseph y alla, les vit ; quatre ans plus tard, l'ange lui permit de les emporter; mais en 1858 le même ange eut soin de les reprendre, pour empêcher les profanes de les vérifier. Joseph copia les caractères des plaques : ce sont tout simplement des caractères de fantaisie, plus ou moins bien imités du calendrier mexicain II se mit ensuite à les traduire; son secrétaire lui ayant volé les cent premières pages de la traduction, une révélation prudente vint aussitôt lui défendre de les refaire, pour empêcher les profanes de comparer les deux copies et d'y trouver des différences. La traduction achevée, Joseph emmena trois de ses amis dans un bois, où un ange leur apparut, déclarant

que les plaques venaient de Dieu et que la version était exacte. Sur quoi, ils signèrent un certificat, et huit autres témoins, un peu plus tard, firent une seconde attestation. Le prophète prenait ses précautions d'avance, comme un dentiste ou comme un juge de paix. Enfin le livre parut, après qu'une révélation eut ordonné à un disciple, sous peine de damnation, de vendre tous ses biens pour payer les frais d'impression. — Ce malheureux livre est une histoire fantastique, à peu près comme celle des Sévarambes, contenant les annales des anciens peuples de l'Amérique, qui sont, comme chacun sait, les descendants des Hébreux émigrés en ce pays après la construction de la tour de Babel et aussi après la captivité de Babylone. Selon Joseph, il a été écrit l'an 420 par Mormon et enseveli dans la colline où lui, Joseph, l'a retrouvé quatorze cents ans pkis tard. 11 n'y a guère de compilation plus plate, plus farcie de miracles vulgaires, plus tachée de contradictions, de niaiseries, d'anachronismes et de fautes de grammaire. Et, ce qu'il y a de pis, c'est que l'ouvrage n'est pas même original. Les noms, les événements sont empruntés à une fiction restée manuscrite, mais lue de beaucoup de personnes, et où Salomon Spaulding, vers 1809, avait raconté, pour se divertir, la légende de l'ancienne Amérique colonisée par les dix tribu? d'Israël : en sorte que le livre de la vérité nouvelle est la contrefaçon d'un vieux roman.

Une multitude de révélations vinrent le commenter et le compléter. Les disciples y ajoutèrent, et l'un d'eux,

Orson Pratt, mit la chose en système. — Il n'y a pas d'esprit, tout est matière ; chaque portion de la matière est douée de force et d'intelligence, et existe ainsi de toute éternité. La plus inteUigente, qui est Dieu le Père, a organisé le reste. Dieu le Père a un corps immortel et des femmes, desquelles il a engendré Jésus-Christ. Jésus-Christ, qui est le premier après lui, a aussi un corps et des femmes, et se promène avec elles dans le ciel sur un char traîné par des chevaux hlancs. Tous deux agissent au moyen de l'Esprit-Saint, qui, quoique matière, n'a pas de corps limité ; cet Esprit-Saint est un fluide infini qui se trouve en tous les endroits à la fois, pénètre les corps les plus solides, se meut avec une rapidité inconcevable, gouverne les inteUigences, meut le monde et fait des miracles. Audessous d'eux, il y a beaucoup de dieux, et tous ensemble, sous la présidence du Père, forment le pouvoir suprême qui organise et améliore les mondes. L'homme est un des membres de cette grande famille. Il est engendré dans le ciel par Dieu et à l'image de Dieu. Il y reçoit sa première éducation, il y jouit des embrassements de ses parents divins. De là il est envoyé sur la terre, où il revêt un corps mortel. Sorti de ce corps, il entre dans un troisième monde, qui est celui des esprits. Enfin il revient au ciel muni d'un corps éternel de chair et d'os, au moyen duquel il boit, mange, fait l'amour, agit, pense, et goûte tous les plaisirs dont on peut jouir. — Pour relever l'homme et le conduire à cet état parfait, trois révélations ont été données.

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celle de Moïse, celle de Jésus-Christ et celle de Joseph Smith. Les deux pi^'iiiières étaient préparatoires, celleci est définitive. Son but est d'établir le royaume de Dieu sur la terre, de rassembler tous les hommes en une seule communion, « d'unir toutes les diverses « sectes dans les liens de l'amour » . 11 y a eu déjà une résurrection après la mort du Christ, il y en aura encore deux autres. La première se fera prochainement, en 1890, dit Joseph Smith. Jésus-Christ apparaîtra en grande pompe avec ses saints et ses anges, et rappellera à la vie tous les justes qui ont reçu l'Évangile depuis sa Passion. Ces justes, au lieu de monter au ciel, demeureront sur la terre, dont les climats seront changés et qui deviendra un vaste jardin. Ils y régneront mille ans, ayant pour serviteurs les peuples païens. Toutes les nations seront sœurs ; il y aura partout des chemins de fer et des télégraphes électriques ; les maisons et les murs seront en or et en pierres précieuses ; le monde entier aura une cité capitale, un gouvernement unique, un temple central, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul esprit. Enfin viendra la dernière résurrection, qui comprendra tous les hommes et qui établira la réconciliation et la félicité universelle de toutes les races et de toutes les âmes, de tous les morts et de tous les vivants.

Ces folies ressemblent fort à celles qui ont entouré le christianisme à son berceau, particulièrement aux imaginations des gnostiques. Les peuples alors s'étaient mêlés, les cultes s'étaient heurtés, chacun cherchait ou

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se faisait une foi, le rêve avait pris l'empire. Dans cette poussière de philosophies et de religions brisées, les gens grossiers ou subtils, charlatans ou visionnaires, ramassaient et amalgamaient des dogmes ascétiques ou sensuels, et l'on vit naître des centaines de sectes, comme d'un grand animal mort naissent des milliers de vers. — Il est aisé de voir que le mormonisme est une secte de ce genre. C'est un pêle-mêle d'idées courantes, collées l'une sur l'autre par des esprits incultes et de mauvais aloi. Vous avez reconnu dans cet amas des réminiscences de la Bible, des aspirations humanitaires, le matérialisme du dix-huitième siècle, des traces du panthéisme allemand, un fond de socialisme, le voisinage de la doctrine spirite, les espérances de l'industrie moderne, bref toutes les banalités emphatiques, toutes les indications superficielles, toutes les importations saugrenues, qui trahient dans les colonnes d'un journal américain. Cette doctrine est une religion de cordonniers ou de maçons élevés dans la Bible et tenus par la gazette à la hauteur de l'esprit moderne. Dieu leur devient plus sensible ayant un corps. Ils entendent mieux la création, à présent qu'elle est supprimée et que le Père céleste n'est plus qu'un directeur d'usine qui, avec l'aide de ses contremaîtres, organise le monde. Le Saint-Esprit, transformé en fluide, devient palpable, et ils le sentent physiquement dans leurs attaques de nerfs. De plus, il est fort agréable de croire qu'on est saint, choisi par Dieu, qu'on régnera mille ans sur la terre, qu'on aura les Gentils pour domestiques, qu'on

linira par avoir un corps éternel, avec beaucoup de femmes et toutes sortes de plaisirs. Quand on ne sait pas un mot d'histoire et qu'on a la tète farcie de noms bibliques, il est aisé d'admettre que les os des anciens Indiens sont ceux des Israélites. Enfin les phrases des meetings sur le progrès conduisent naturellement à l'idée d'une terre défrichée, embellie et changée eu Eden. Ajoutez que l'instruction se réduit chez les Mormons aux premiers éléments, que la science y est négligée, méprisée ou suspecte ; on n'y admire et on n'y pratique que le travail des mains. Ce chaos et cette grossièreté démocratique eussent fait échouer la doctrine en France; ils l'ont fait réussir aux États-Unis. Fourier, qui nous a donné une théologie, des conseils et des promesses du même ordre, est tombé dans le ridicule. Je crois qu'il aurait réussi si, en saupoudrant son système de citations bibliques, il l'avait transpoi té aux États-Unis.

Voilà la doctrine que Joseph Smith se mit à prêcher, et dans quel style! Un mélange de platitude et d'emphase, nulle suite dans les idées, des métaphores usées, décousues, comme ces vieux habits qu'on exporte des capitales civilisées en Océanie, des plaisanteries basses et baroques, une pensée qui s'affaisse sous son propre poids, s'embarrasse de périodes interminables et trébuche sous les oripaux dont elle veut salfubler : partout, dans l'expression comme dans le dogme, on retrouve le cordonnier fanatique qui veut passer pour lettré. — Il commença par convertir ses frères, sou

père et sa mère; avec cinq fidèles, il institua son Église, le 6 avril 1850 ; le même mois, il fit un miracle, ayant chassé le démon du corps d'un possédé. Le 1^^ juin 1850, trente croyants étaient rassemblés; plusieurs tombèrent en extase, prophétisèrent, virent les cieux ouverts; les conversions devinrent nombreuses. et des disciples furent envoyés de toutes parts pour prêcher le nouvel Évangile aux infidèles. L'année suivante, Joseph, pour mieux propager sa doctrine, fonda un journal et publia le Livre des révélations. Il traduisait à sa façon le Nouveau Testament, choisissait, dans le comté de Jackson, l'emplacement de la future Sion, instituait Tordre de Melchisédech, prescrivait la construction d'un temple. Le 22 janvier 1855, le don des langues se manifesta pour la première fois parmi les saints. Ils passèrent une partie de la nuit à s'entretenir dans des idiomes qu'ils n'avaient jamais sus ; il faut savoir que ce don est divisé en deux parties : les uns parlent des langues sans les entendre, et les autres entendent les langues sans les parler. En même temps, les révélations pleuvaient, et fort à propos, en toute circonstance et sur tout objet. 11 achetait des papyrus égyptiens, les traduisait et y trouvait des écrits authentiques d'Abraham et de Joseph. Ses disciples étaient si dévoués, qu'en 1857 il put achever le temple de Kirtland et en faire la dédicace. Ce temple avait coûté 40000 dollars. Ce jour-là, Moïse, Élie et Elisée lui apparurent et lui remirent les clefs du sacerdoce. Plusieurs disciples virant les anges qui, pendant la céré-

monie, venaient s'asseoir auprès d'eux. Une colonne de feu apparut au-dessus du temple, et des bruits surnaturels furent entendus. Cinq jours durant, les extases et les jouissances spirituelles se multiplièrent. La nouvelle religion s'étendait, s'affermissait, et Joseph Smith la soutenait par des talents d'organisateur et d'homme d'affaires. Il en avait établi le siège à Nauvoo en 1859, et iSauvoo, qui alors se composait de six cabanes, renfermait un an après deux cent cinquante maisons de Mormons; l'esprit pratique et l'activité des Américains font ces merveilles. Joseph obtenait du gouvernement de riHinois une charte d'incorporation et des privilèges qui faisaient de Nauvoo une ville libre. Il instituait sa hiérarchie, établissait une milice, fondait une société agricole et industrielle, réglait les mœurs, présidait aux cérémonies, rendait même la justice, et agissait, aux applaudissements de tous les siens, en véritable chef d'État ; les hommes de ce pays naissent administrateurs, comme nous naissons soldats. On commençait à compter avec lui. Le général Bennets lui demandait d'appuyer sa candidature à la présidence de l'Illinois et l'appelait un nouveau Mahomet, supérieur au premier comme à Moïse, « bref, l'homme le plus extraordinaire de son temps ». En 1844, il prêcha devant '20 000 personnes. 11 osa même prétendre à la suprême magistrature des États-Unis, envoya deux cent quarante-quatre missionnaires dans les différentes parties de l'Union pour prêcher sa candidature, et publia un programme de réformes qui, par le vague de ses promesses, par la

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singularité de ses citations clialdéennes, par le ronflement de ses tirades patriotiques et libérales, était propre à séduire les pauvres diables et les imbéciles, qui sont la majorité du genre humain.

La persécution l'avait porté à cette hauteur. Le fanatisme est comme le caillou : plus on le frappe, plus il pétille. — Dés 1852, Joseph avait été battu, roulé dans le goudron et enduit de plumes, plaisanterie américaine dont le peuple là-bas use envers ceux qui lui déplaisent. L'année suivante, les Mormons du Missouri furent attaqués par leurs voisins ; ils résistèrent à main armée; puis, sur l'invitation du lieutenant-gouverneur, ils déposèrent leurs armes. La populace en profita le lendemain pour tomber sur eux. On les cravacha, on tira sur eux. on les chassa comme du gibier. C'était en novembre; il faisait une pluie battante; les malheureux traversèrent le Missouri sur un bac et passèrent la nuit en plein air. Dix de leurs maisons furent détruites. — Réfugiés dans le comté de Clary, ils en furent encore chassés par la haine publique. Une ligue se forma dans le Missouri pour les exterminer. On pilla leurs maisons; le mari et plusieurs enfants d'Amanda Smith furent tués sous ses yeux; un vieillard fut coupé en morceaux; un autre, qui était venu dans le comté de Jackson pour réclamer son bien, fut piétiné à mort. A Hawn's Mill, le 50 octobre 1858, les assassins, ayant égorgé quinze Mormons, dépouillèrent leurs cadavres. Trois ou quatre cents personnes périrent, et les Moimons perdirent toutes leurs terres, qui leur avaient

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coûté 20000 dollars. Ils demandèrent justice et protection : on liur répondit que l'opinion du peuple était contre eux, et le gouverneur Boggs, pour mettre fin aux troubles, fit arrêter Joseph, avec six autres. Joseph manqua d'être mis à mort, fut retenu six mois en prison et indignement traité. Les Mormons réclamèrent devant la Chambre du Missouri : on ajourna la question. Ils s'adressèrent à Yan Buren, président des États-Unis, qui leur répondit : « Votre cause est juste ; mais je ne puisrienfairepour vous. Si je prenais votre parti, je perdrais les voix du Missouri. » C'est avec cette impudence qu'on affiche là-bas son culte de l'intérêt et son mépris pour la justice; le peuple est tyran aux États-Unis; le droit et la loi plient à l'occasion devant « Monsieur tout le monde » ; voilà le vice de la démocratie, et, si l'on ne la regardait que de ce côté, on aurait grande envie de bénir les gendarmes. — Les Mormons, n'ayant rien obtenu, émigrèrent dans l'Illinois et y achetèrent des terres. C'est alors qu'ils fondèrent Nauvoo, et que leur prospérité s'éleva au plus haut point. C'est alors aussi que l'irritation pul)lique fut portée au comble. Trente-huit fois Joseph avait été traduit devant les tribunaux, et toujours on l'avait relâché faute de preuves. La haine de ses ennemis croissait avec leur impuissance. Ils ne pouvaient souffrir l'orgueil des Mormons, qui so disaient les héritiers prédestinés de la terre et les saints du dernier jour. Ils voyaient grandir la ville naissante et se trouvaient battus aux élections par le vote compact de leurs ennemis. Ils

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firent des meetings, puis des préparatifs, et résolurent de marcher sur Xauvoo avec cinq canons. Sur l'ordre du gouverneur, qui voulait prévenir une guerre civile, Joseph se constitua prisonnier. Le 26 juin 1844, une centaine d'hommes déguisés et armés assaillirent les portes de sa prison ; les gardes, qui étaient convenus de se laisser forcer, tirèrent sans blesser personne. Les émeutiers entrèrent, tuèrent Hyram Smith; Joseph déchargea sur eux son revolver et essayait d'enjamber la fenêtre, quand il fut atteint de deux balles. Il tomba de vingt pieds, en s'écriant : « 0 Seigneur! mon Dieu! » Un des meurtriers traîna son corps et l'appuya contre la margelle d'un puits. Le colonel Williams ordonna alors à quatre hommes de faire feu sur lui à huit pieds de distance. Il s'affaissa; il était mort. — Tel est le profit de ces sortes d'actions : on y gagne pour soi le nom d'assassin, et pour son ennemi le nom de martyr.

Quand on apprit à Nauvoo le meurtre du prophète, le deuil fut universel. Tous les Mormons coururent, avec des larmes et des cris de douleur, au-devant de leurs chers martyrs. Ce désastre leur annonçait leur propre ruine. L'hostilité publique était si grande, que, pom- préserver les sépultures, ils durent mettre des sacs de sable dans les cercueils à la place des corps, et enterrer les deux morts dans un endroit différent, en secret et à minuit. Les meurtriers, traduits devant

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les tribunaux, furent relâchés. Les Mormons ne pouvaient espérer ni protection, ni justice, ni repos, ni trêve. En 1845, un meeting, tenu à Ouincy, décida qu'ils videraient le pays degré ou de force, et on leur signifia cette résolution. Brigham Young, leur nouveau chef, comprit qu'il fallait partir, et l'on se détermina, après mûr examen, à émigrer vers les Montagnes Rocheuses. Cependant les vexations continuaient; pressés l'épée dans les reins, ils se mirent en route dès le mois de février. Des pionniers prirent les devants, et, huit jours après, les douze apôtres, le grand conseil des prêtres et seize cents émigrants passèrent le Mississippi sur la glace. D'autres détachements suivirent. Le zèle des Mormons était si vif, qu'ils voulurent, avant de partir, accomplir à tout prix une prophétie de leur prophète, achever le grand temple de Nauvoo et y officier au moins une fois. Ce temple leur coûtait un million de dollars. Le lendemain, ils le fermèrent et abandonnèrent la ville. Quelques Mormons pauvres y restaient. Le peuple des environs vint avec six pièces de canon et une armée de 1000 hommes les expulser de leur asile. — Ce fut dès lors l'expatriation de tout un peuple. Vers la fin de juin 1846, ils arrivèrent à Council Bluff sur les bords du Missouri, et y campèrent sous des cabanes ou sous des tentes. Le scorbut et la fièvre se mirent parmi eux; beaucoup moururent. L'hiver vint et fut horrible. Ils étaient plus de quinze mille, hommes, femmes, enfants, dans un pays désert, mal nourris, exténués de fatigue, glacés par le froid, obligés de se creuser des

caves dans la terre, entourés d'Indiens, affligés pnr le souvenir de leurs malheurs passés et par la pensée de leurs misères futures. Ils chantaient pourtant, se donnaient des concerts, fondaient un journal, et remerciaient Dieu de leur délivrance. Au printemps, Brigham Young partit avec cent quarante-trois hommes pour chercher la patrie promise, et, au bout de trois mois, arriva au Grand Lac Salé, ayant traversé quatre cents lieues de terre inhabitée. Il choisit un emplacement, traça le plan des rues, laboura la terre, planta le froment, et revint au camp. Les Mormons se mirent alors en marche par grandes troupes sur la voie frayée. Le ^l^'" mai 1848, le corps principal était en route. A l'arrivée, ils manquèrent mourir de faim; les sauterelles mangeaient leur récolte. Pour atteindre la moisson suivante, il fallut se rationner, et pendant six mois chaque personne n'eut que douze onces de blé par jour. Beaucoup d'émigrants se dispersèrent dans les campagnes, grattant la terre pour avoir des racines et disputant aux Indiens les oignons sauvages. Le froid devint glacial; il y avait partout trois pieds de neige. Un grand nombre de Mormons n'avaient ni toit ni feu. Le bois manquait, les montagnes étaient nues; on ne trouvait pas d'eau douce. La plupart des plaines étaient couvertes de sel ou d'alcali, impropres au pâturage et à la culture. Le pays était désert et semblait hostile à la végétation et à la vie. Les rares trappeurs qui par hasard l'avaient visité affirmaient que toute colonie noml)reuse y momTait de faim. Les sauterelles et la

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sécheresse détruisaient ou menaçaient presque chaque année la moisson. Par surcroît, les sauvages attaquaient les Mormons, tuaient les hommes isolés, volaient le bétail. ■ — Voilà les difficultés qu'ils ont vaincues. Depuis l'exode des Israélites, il n'y a point d'exemple d'une si grande émigration religieuse, exécutée à travers de tels espaces en dépit de tels obstacles, par un pareil nombre d'hommes, avec tant d'ordre, d'obéissance, de courage, de patience et de dévouement. Sans doute le sang-froid, l'énergie, l'aptitude à la vie de squatter et de planteur, toutes les qualités américaines y ont aidé ; mais le ressort de cette grande volonté a été la foi. Sans elle, des hommes n'eussent point fait de telles choses. Ces exilés croyaient fonder la cité de Dieu, la métropole du genre humain : ils se considéraient comme les rénovateurs du monde. Souvenons-nous de notre jeunesse, et avec quelle force une idée, même médiocre, par cela seul qu'elle nous paraissait bonne et vraie, nous lançait en avant, en dépit de l'égoïsme naturel, des faiblesses journalières, des habitudes contractées, des préjugés environnants, des obstacles accumulés. Nous ne savons pas ce dont nous sommes capables ; tel bourgeois qui se chauffe en robe de chambre, occupé à ne rien faire et à tout craindre, sursautera si l'on touche une certaine fibre, et, sans y penser, sera un héros.

Le 24 novembre 1847, avant de partir pour l'Utah, Brigham Young avait été proclamé président de l'Église, prophète révélateur et voyant. A côté de lui, selon la constitution établie par Joseph Smith, étaient deux

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conseillers; au-dessous, les douze apôtres, le conseil des grands prêtres, les septante chargés d'évangéliser» puis les évêques et tout le clergé inférieur. Quoique les principales de ces dignités fussent à la nomination du peuple, Brighani en était le maître: jamais on ne nommait que les candidats qu'il avait présentés. Le Congrès fédéral l'ayant choisi comme gouverneur du nouveau territoire, il eut la puissance civile avec la puissance religieuse; il se trouvait prince et pape, et l'admiration publique centuplait son autorité officielle. Rarement, dit M. Remy, un homme fut plus aimé, plus vénéré, mieux obéi. On mourrait pour lui, et on est prêt à tout quitter et à tout entreprendre sur une de ses paroles. 11 mérite cette confiance. Il a été le pionnier, le guide, l'âme de l'expédition et de l'établissement. Il est sincère, énergique, actif, habile, dévoué à son œuvre, fécond en ressources, capable de patienter et d'oser. Mais ce qui contribue surtout à l'affermir, c'est qu'il est au niveau de son peuple par ses facultés, ses défauts, son éducation et ses goûts. 11 est pieux, souvent inspiré; il a eu le don des langues, il a été missionnaire; il a osé, pendant la vie de Joseph, les actions d'un enthousiaste et d'un fanatique. Il a été charpentier, il est fort ignorant, il méprise les sciences et dit qu'un quart d'heure de révélation en apprend plus que toutes les bibliothèques. Il est homme pratique et a gagné deux millions dans des spéculations personnelles. 11 est prédicateur, tour à tour bouffon et sérieux, fort expert dans ce style bizarre, ampoulé, décousu et affirmatif,

qui plaît tant aux gens des États-Unis. Il est architecte, négociateur, agriculteur, industriel, militaire, juste autant et aussi peu qu'il faut l'être pour la pratique. Voilà les deux ressorts de cette théocratie : la nouveauté d'une foi jeune, et le gouvernement d'un homme supérieur.

Ils ont été plus loin : après avoir transformé la pensée et la foi, le sol et l'État, ils ont touché à la famille. Déjà Joseph Smith avait pratiqué et prêché la polygamie. Mais la chose était si énorme, qu'on avait dû garder un peu de mesure et prendre quelques précautions. Une fois dans l'Utah, séparé de toute société humaine par quatre cents lieues de désert, Brigham Young promulgua la révélation nouvelle*. C'est un point de leurs croyances que, dans le monde à venir, chaque homme régnera sur ses enfants qui feront son royaume; « que, plus il aura d'enfants, plus il aura de gloire, et que, s'il n'a ni femmes ni enfants sur la terre, il n'aura pas de gloire dans le ciel. » De plus, les Mormons, étant les élus d'en haut, doivent augmenter le plus possible le peuple du Seigneur. On reconnaît là une restauration du vieux principe musulman, la paternité transformée en souveraineté, les enfants en propriété, la génération en œuvre pie, les sentiments naturels en passions ambitieuses, les sentiments humains en passions religieuses, bref la théocratie introduite au foyer domestique. En 1858, trois mille six cents Mormons avaient plusieurs femmes, deux mille deux cents en avaient quatre et

au-dessus, Brigham Young seul en avait dix-sept. Si beaucoup de Mormons se contentaient d'une femme, ce n'était pas leur faute : il n'y en avait pas assez dans le pays. Ceux qui, pouvant être polygames, ne l'étaient pas, étaient médiocrement considérés et passaient pour des gens de peu de foi. — Sans doute un état de choses aussi peu naturel produit beaucoup de douleurs privées; mais ces douleurs sont atténuées, parce que c'est volontairement que les femmes ainsi sacrifiées se sacrifient. 11 est admis que le mari, s'il est saint, sauve sa femme avec lui ; plus il est réputé saint et plus il a de femmes, plus elle est sûre d'être sauvée; c'est pourquoi on voit beaucoup de jeunes filles convoiter la main de vieux polygames, que le nombre de leurs ans et de leurs femmes confirme dans la foi et prédestine au salut. D'autres fois, la femme unique d'un homme riche, afin de lui assurer un plus grand royaume céleste, le supplie de contracter de nouveaux mariages, fait pour lui la cour aux jeunes filles, et pleure sincèrement quand elle ne peut obtenir leur main. Toutes les saintes de l'Utah que M. Remy a interrogées lui ont déclaré qu'elles étaient heureuses, a Nous ne savons pas, disent-elles, ce que vous entendez par rivales : plus il y a d'épouses, plus c'est agréable. » Une autre, femme d'un évêque qui avait huit femmes, défendit doctement la polygamie par des raisons médicales, par l'exemple des patriarches, et aussi par l'exemple de Jésus-Christ, qui, selon les Mormons, a eu trois femmes; l'évêque, son mari, avait vingt-cinq enfants, et tout ce petit monde vivait

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en bonne harmonie. — Le fanatisme explique tout, parce qu'il suffit à tout. Il a fondé ici des vertus chrétiennes parmi des institutions orientales, et purifié des mœurs que la loi semblait devoir dépraver. « Après dix ans de voyages sur tous les points du globe, dit M. Remy, je doute qu'il y ait un pays où les femmes soient en général plus vertueuses et plus morales que dans la société mormone. » La prostitution y est inconnue, « l'adultère si rare, qu'on peut dire qu'il n'existe pas. » — « Tous les hommes y sont occupés de travaux utiles ; nous n'y avons vu ni paresseux, ni désœuvrés, ni joueurs, ni ivrognes. Les saints polygames nous ont, presque sans exception, offert l'image de bons pères et de bons époux. » En 1855, il n'y avait que trois détenus dans la prison pénitentiaire, tous les trois Indiens. La nouvelle société vit honorablement et pacifiquement, en dépit de sa propre forme, et il n'y a rien qui prouve mieux la force et la sincérité de sa foi. •

Le simple dehors des objets physiques en fournit un autre témoignage plus éclatant encore. 11 a fallu tout créer dans ce désert, et ils ont tout créé, a Les Mormons, dit un de leurs apostats, sont les plus laborieux des hommes. Depuis le simple fidèle jusqu'à l'évêque et l'apôtre, tous sont occupés à des travaux manuels. » Les plaines n'avaient point d'eau douce, et le climat manquait de pluie au moment des semailles; ils ont amené l'eau des montagnes dans des rigoles. Le pays ne produisait rien d'utile à la vie; ils y ont introduit le bétail, les arbres fruitiers, les légumes, les céréales, la bette-

rave, la canne à sucre et le coton. La contrée était un lieu de chasse où jeûnaient quelques sauvages; au bout de sept ans, on y voyait des scieries mécaniques, des moulins pour le blé, pour le sucre, des tanneries, des machines à carder, des fonderies pour le fer. le bronze, le plomb, les poteries, des fabriques de papier, de drap, de tapis, d'armes, des distilleries, bref toutes les manufactures de première nécessité. Une ville s'était élevée, ayant des rues larges de quarante mètres, un palais de justice, une bibliothèque, un hôtel de ville, plusieurs maisons particulières aussi grandes et aussi belles que des palais, un vaste temple en construction. En 1859 S il y avait 80 000 Mormons dans Tltah, et probablement 100 000 autres dans le reste de l'Amérique et du monde. Songez que trente ans auparavant la nouvelle religion n'avait que six adeptes. Tous les jours, la propagande accroissait cette multitude. — Sur ce point, le dévouement des Mormons est extraordinaire. Un ordre du grand conseil arrive : à l'instant, le Mormon désigné quitte sa famille, ses travaux commencés, et part sans argent pour l'Europe, la Chine ou l'Océanie. Il vit du travail de ses mains, paye comme il peut son passage, se fait domestique; l'un d'eux, M. Bolton, fils d'un riche armateur, fut huit ans missionnaire à Paris, ne gagnant le plus souvent que dix francs par mois. Ordinairement, la mission dure de trois à six ans : ils ne reviennent que sur

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