‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 32 sur 52 · Tome II. p · texte numérisé non relu

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un ordre du grand conseil et à leurs frais. Ils s'adressent aux pauvres, aux ignorants, vivent avec eux, reviennent à la charge, les exaltent par des histoires merveilleuses et par des promesses magnifiques. L'enthousiasme engendre l'enthousiasme. Les convertis ont des songes prophétiques, entendent des bruits doux ou terribles, voient des spectres éblouissants, des bêtes de l'Apocalypse, assistent à des guérisons de malades, et bientôt partent pour l'Utah. Une banque de secours a été établie en 1849 pour leur fournir l'argent du voyage. Tous les fidèles y ont contribué, et les convertis, une fois arrivés, remboursent les avances qu'on leur a faites. Les mesures ont été si bien prises, que le voyage de Liverpool au Grand Lac Salé ne coûte pas plus de cinq cents francs et souvent moins de deux cent cinquante. Dans ces dernières années, beaucoup d'émigrants ont traversé à pied les quatre cents lieues de désert, traînant sur des brouettes ou sur des charrettes à bras leurs bagages, leurs vivres et même leurs enfants. Trente mille personnes, en vingt ans, sont venues accroître la population de l'Utah. Si la guerre contre le Congrès a suspendu un instant ce mouvement, il reprend de plus belle. Un seul navire parti de Liverpool en 1860 a amené huit cents néophytes. Les Mormons en triomphent, prophétisent la dissolution des États-Unis pour la fin du siècle, et se promettent l'empire de l'Amérique et de l'univers.

Mais le trait qui donne la plus haute idée de leur zèle est la conduite qu'ils tinrent en 1857 et en 1858

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dans les démêlés qu'ils eurent avec le Congrès. On les accusait de rébellion, et on envoya contre eux une armée. Brigham leva des soldats, et cependant, par prudence ou par patriotisme, décida qu'on ne ferait point la guerre à la mère-patrie. Il fallait donc émigrer encore une fois, et en effet les Mormons prirent ce parti héroïque. « Dans un meeting où assistait Brigham, John Taylor ayant invité à lever la main tous ceux qui étaient résolus à réduire leurs propriétés en cendres plutôt que de se soumettre à l'autorité militaire, l'assemblée tout entière leva les deux mains par un mouvement unanime. » Les troupes du Congrès arrivèrent. Avec une modération étonnante, les Mormons s'abstinrent de toute hostilité; seulement ils déclarèrent que, si les soldats entraient dans la ville, ils la quitteraient et la brûleraient. Le nouveau gouverneur, Cumming, eut beau prier et promettre : à la fm de mars, le peuple commença à émigrer vers les montagnes, ne laissant dans la ville que le nombre d'hommes qu'il fallait pour l'incendier. La plupart des settlements du nord furent abandonnés, et Brigham, emmenant avec lui sa famille, se retira dans le Sud. Devant une pareille résolution, le gouvernement céda; on s'accommoda ; les troupes ne firent que traverser la ville et campèrent à quarante milles plus loin. Elles ont quitté le pays en 1860; les Mormons sont restés libres, et Brigham est toujours leur chef effectif.

Cette singulière société subsistera-t-elle? Les détails qu'on vienl de lire indiquent, je crois, que trois choses

la maintiennent : son isolement, la nouveauté de son enthousiasme et l'habileté de son chef. Or Brigham mourra, et on trouvera difficilement une suite de chefs aussi bien doués et adaptés à leur rôle. D'autre part, l'enthousiasme vieillira, et, si l'on regarde les religions précédentes, on n'en trouve guère dont la foi vive et la ferveur pieuse aient duré plus de cent ans. Enfin les déserts se peupleront, et la civilisation ordinaire rejoindra et enveloppera ce petit monde. 11 est probable qu'alors ses vices intimes feront leur effet ; et l'on a de la peine à croire qu'une société, fondée sur l'ignorance du pubhc, sur l'asservissement des sujets et sur l'abaissement des femmes, puisse durer quand son fanatisme se sera refroidi, quand son chef sera un homme ordinaire, et quand la civihsation environnante l'attaquera par la contagion de la science solide et profonde, de la liberté civile et religieuse, du mariage égal et naturel. En attendant, on peut remercier les Mormons de la périlleuse expérience qu'ils veulent bien faire à leurs dépens et à notre profit. Rien n'est plus utile à l'histoire que de grandes opérations exécutées sur des milliers d'hommes, pendant de longues années, sous nos yeux, en des circonstances précises et connues. Celle-ci, faite en un endroit isolé et, pour ainsi dire, dans un vase clos, sera une des plus nettes et des plus instructives. Il faut laisser le mélange fermenter; on en verra le produit dans un siècle. — Déjà maintenant une conclusion surnage. Nous jugions notre siècle à peu près comme les beaux esprits romains

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jugeaient leur siècle au temps d'Auguste: nous le trouvions réfléchi, savant, raisonnable et même sceptique; nous croyions avoir endormi, apaisé ou dompté le monstre intérieur et tout-puissant, l'imagination crédule et enthousiaste; nous pensions avoir enseveli, sous un amas de raisonnements, de documents positifs, de science transmise, d'éducation propagée, de journaux populaires, le fou que tout homme porte en lui-même. Nous nous étions trompés. Voilà une civilisation d'hommes d'aflaires, tout orgueilleuse de son bon sens pratique, assise sur trois siècles de science prouvée; mais son protestantisme libre laissait une ouverture. et tout d'un coup, par cette ouverture, on a vu se lâcher le fou.

{Journal des Débats, 50-51 Jajivier 1861.)

JEFFKRSON

jefferson, étude historique sur la dcmocritie c^néïicain:,

par CORNÉLIS DE WiTT.

Le public ne sait pas ce qu'il en coûte de peine poui faire un bon livre, c'est-à-dire un livre dans lequel l'auteur pense par lui-même et écrit d'après les documents originaux. En voici un qui donne l'envie d'établir ce compte : on s'habitue un peu trop volontiers à nous traiter d'amateurs et de paresseux.

Les écrits de Jefferson comprennent neuf volumes. Les biographies et les documents publiés pour ou contre lui en comprennent quatorze; les biographies et les œuvres de ses plus illustres contemporains, soixante-dix-sept; les histoires originales et les expositions authentiques de la Constitution américaine, quatorze; la correspondance manuscrite des ministres et plénipotentiaires français, environ cent cinquante. En tout, deux cent soixante-quatre volumes, auxquels on doit en ajouter une centaine pour les voyages, romans, autobiographies, poèmes et autres ouviages de littérature courante, sans lesquels on ne connaît pas la physionomie vraie d'un siècle et d'un pays.

Vous remarquerez ensuite qu'on n'est point maître d'un document pour l'avoir feuilleté ni même pour l'avoir lu. 11 faut l'avoir relu, l'avoir comparé à d'autres, se l'être rendu familier, y avoir réfléchi hors de son cabinet, en promenade, en voiture; les idées ne nous viennent pas à l'heure dite; on ne juge pas une époque au pied levé; on ne ressuscite pas à volonté dans son imagination et dans son esprit la figure d'un homme: il faut attendre, laisser faire le temps, l'occasion, le hasard. Souvent c'est un accident de la vie journalière, une observation domestique, une lecture de journal qui achèvent en nous une idée qu'après beaucoup d'efforts nous avions laissée incomplète. Quelquefois on Ht un volume pour écrire une page. Je sais un homme qui un jour en lut quatre pour écrire trois lignes. Il y a telle phrase que nous avons mûrie depuis quinze ans avant d'en être sûrs et d'oser la dire. Et au fond il en est ainsi de toutes nos phrases. Les idées d'un homme réfléchi ont leurs racines et leurs attaches dans toute sa vie spéculative et pratique, dans tout son présent et dans tout son passé. Concluez hardiment qu'un écrivain ou un artiste, même lorsqu'il rêvasse dans un fauteuil ou qu'il flâne sur le boulevard, se donne autant de mal qu'un autre, et que les trois ou quatre cents pages barbouillées d'encre auxquelles de loin en loin aboutit son effort contiennent autant de travail que les rapports d'un secrétaire de préfecture, les écritures d'un caissier ou les requêtes d'un avoué-

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Ce livre, écrit par un esprit judicieux et décidé, politique de tempérament et d'éducation, en style sobre, exact, serré, avec un sang-froid constant, des préférences marquées et des applications visibles, « sans « complaisance aucune pour les vices de la démocratie », expose comment la Constitution américaine dégénéra en démocratie pure, d'abord par sa tendance propre, mais aussi par la persévérance, l'adresse et les complaisances de son principal promoteur, Thomas Jefferson.

Thomas Jefferson, né en 1743, fils d'un riche colon virginien, tour à tour député, gouverneur, ambassadeur, secrétaire d'État, deux fois président, fit une grande œuvre et fournit une grande carrière avec un caractère mixte et un esprit qui l'était encore plus. Dès sa première jeunesse, on aperçoit en lui ce mélange. A beaucoup d'égards, il semble qu'il ne soit pas Américain; il est théoricien, bel esprit, esprit fort; il court après l'érudition encyclopédique et la philosophie spéculative. Il est à l'affût de toutes les curiosités et de toutes les élégances d'Em^ope. Il veut obtenir de Macpherson une copie des poèmes originaux d'Ossian, et prendre des ouvriers musiciens pour établir chez lui un concert économique. Il fréquente les salons du gouverneur Fouquier, qui est un homme du bel air, et se moque du diable, personnage fort considéré en Amé-

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rique. Mais, d'autre part, il reçoit réducation pratique et politique, et devient naturellement, au contact et au spectacle des faits, homme d'action et homme d'État. A l'âge de vingt-deux ans, il assistait, dans la Chambre des bourgeois de la Virginie, aux résolutions qui furent prises contre l'acte du timbre et commencèrent la révolution américaine. Quatre ans plus tard, il entrait luimême à la Chambre, « cuisinait des formules bibli- (( ques pour instituer des jours de jeûne )), apprenait à ne s'avancer qu'à demi, à se couvrir des autres, à se servir des préjugés populaires, à toucher la fibre nationale, et il rédigeait la Déclaration de l'Indépendance; puis, dans la législature de la Virginie, il abolissait les institutions aristocratiques, s'arrêtait à temps sur la question de l'esclavage, innovait sur un point, cédait sur un autre, obtenait, puis résignait le gouvernement du pays; tour à tour actif et impuissant, vilipendé et remercié, ayant appris par ses bons et ses mauvais succès ce que c'est qu'un gouvernement et qu'un peuple, comment on agit sur les masses, ce qu'il en faut espérer ou craindre. C'est dans ces dispositions et avec cette préparation qu'il \-int remplir la place d'ambassadem^ et d'observateur en France, aussi maladroit en matière de goût et d'idées que judicieux en fait de conduite et d'affaires d'État.

Il est plaisant de voir sa galanterie. 11 veut être gai, gracieux, et il est balourd; il fait penser à cet Allemand qui pour se donner l'air léger se jetait par la fenêtre. Une dame avait eu la cruauté de le quitter; il

lui parle, pour l'attendrir, d'Arlequin et de la Bible, et compose un grand dialogue de douze pages entre sa tête et son cœur. Il aime tant les beaux-arts, qu'il a songé à les réunir tous en paquet dans sa maison : temple gothique, temple grec à toit chinois, harpe éolienne, grotte et cascade artificielle, nymphe endormie, pyramide de rochers, bois sacré orné de fontaines latines; les petits princes allemands, imitateurs de Versailles, se complaisaient aussi dans ces accumulations grotesques : un marchand de bric-à-brac n'eût pas fait mieux. — Avec le même élan, Jefferson se lance dans les imaginations de tout genre. Il croit que les Peaux-Rouges descendent des Carthaginois, et que les couches géologiques du globe ont été produites par une sorte de végétation, comme celle des arbres. 11 suit la mode, et donne dans la philosophie sans bien savoir ce que c'est. On voit par sa correspondance qu'il se dit tour à tour « épicurien, vrai chrétien, matérialiste, partisan de « l'immortaUté de l'âme » . Les fines distinctions des systèmes sont trop subtiles pour lui ; il en parle comme un intrus qui aurait écouté aux portes. En politique, il a le gros enthousiasme du vulgaire; il est furieux contre les nobles, les rois et les prêtres. « Nous ç devrions tous assiéger le trône de Dieu de nos prières 0 pour qu'il extirpe de la face de la terre toute la (( classe de ces tigres, de ces lions humains, de ces (( mammouths qu'on appelle des rois. Périsse tout « homme qui ne dira point d'eux : Seigneur, délivrez- (i nous de ce fléau' » — H y a en lui une certaine

intempérance d'esprit qui Je rend sympathique à toutes les rêveries du temps: il aime la logique pure, il veut voler au plus haut de l'air, hors de tout chemin battu, sur le dos des plus étranges chimères, si bien quun jour 11 soutient quune génération ne peut en lier une autre, et qu'un Etat a le droit de faire banqueroute tous les dix-neuf ans. - Mais ces belles théories restent chez lui dans une case à part. Elles sont faites pour y dormir; qu'elles y dorment. Il ne les en tire point quand il veut agir; il sépare, aussi bien qu'un jésuite, la spéculation de la pratique: il ju^e la Révolution française avec un bon sens parfait et^ des prédictions sûres : c'est qu'il a vu une révolution. — Figurezvous des gens du monde et d'académie, parés, poudré^^ beaux diseurs, gracieux, sensibles, qui, munis de phrases et d'élégies, essayent de défaire et de remonter une machine énorme et compliquée à laquelle ils n'ont jamais mis la main : voilà les Français du temp<^. Ce constructeur mécanicien qui leur arrive d'Amérique, et qui essaye de copier leurs dissertations et leur costume, peut faire rire par son exagération et son manque de tact. Mais demandez-lui son avis en matière d engrenages et de poulies : à côté de lui, tous les autres sembleront des bavards. Il appréciait plus sainement qu'eux leur caractère, leur éducation et leurs mœurs; il avait peur de leurs trop grandes espérances. « Le malheur est qu'ils ne sont pas assez mûrs pour « recevoir les bénédictions auxquelles ils ont droit.... « Il n'y a jamais eu de pays où l'habitude de trop

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« gouverner ait pris si profondément racine et fait tant « de mal. Ils sont versés dans la théorie, et novices dans <( la pratique du gouvernement; ils ne connaissent les « hommes que tels qu'on les voit dans les livres, et ({ non tels qu'ils sont dans le monde.... Il esta craindre (( que leur impatience de rectifier toutes choses n'efrt fraye la cour et ne l'amène à ne plus compter que (( sur la force. » Et il les engage à s'arrêter, à se contenter pour le moment d'une Charte royale, à ne marcher que pas à pas à la manière anglaise, à se séparer après avoir obtenu : a 1° la liberté individuelle; 2° la « liberté de conscience; S*' la liberté de la presse; ¥ le « jugement par jury; 5** la représentation législative; « 6« la périodicité des réunions; 7° le droit d'initiative; « 8° le droit exclusif de voter les taxes et d'en régler « l'emploi; 9° la responsabilité des ministres.... Avec a de tels pouvoirs, ils auraient pu obtenir avec le « temps tout ce qui serait devenu nécessaire à l'amé- « lioration et à l'affermissement de leur Constitution. » — Us ne le font pas, ils retombent sous un pire despotisme : ils subissent Robespierre, puis Bonaparte; c'est à peine si en 1815 « ils en sont au même point « qu'au Jeu de Paume, le 20 juin 1789 ». Ils ont tout perdu, parce qu'ils ont voulu tout avoir; ils sont tombés en route, parce qu'ils ont refusé d'apprendre à marcher; ils arrivent les derniers, parce qu'ils ont essayé de courir trop vite. On n'apprend ces tristes vérités que par l'histoire ou le maniement des affaires. Personne alors ne les savait en France; les étrangers

nous jugeaient mieux que nous-mêmes; et, dans ces douze cents hommes d'État de l'Assemblée nationale, qui voulaient « régénérer » leur patrie et par surcroit le monde, il n'y en eut pas un qui eut la sagacité et la prévoyance d'Arthur Young, de Burke et de Jefferson.

Il revint en Amérique le 20 novembre 1789, pour occuper le poste de secrétaire d'État sous Washington. C'est à ce moment que sa carrière, ouverte plus largement, développe plus clairement son caractère, et qu'on aperçoit chez lui, en opposition parfaite et en concihation constante, d'un côté la raideur et les audaces du théoricien, de lautre la flexibilité et les atermoiements de l'homme d'action. Par tempérament et par maxime, il est radical et démocrate. « Quand je quittai le Congrès en 1776, dit-il, ce fut « avec la conviction que tout notre code devait être « re\-u et adapté à la forme républicaine de notre gou- ('. vernement. Il était nécessaire de le corriger dans « toutes les parties, en ne tenant compte que de la <L raison. » Déjà, en effet, dans son gouvernement de la Virginie, il déracinait toutes les institutions aristocratiques, et prétendait, dans le reste de l'Union, substituer à tous les pouvoirs l'autorité souveraine et incontestée du grand nombre. Il se rangeait a parmi ces « hommes forts, sains, hardis, qui s'identifient avec le

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« peuple, qui ont confiance en lui, qui l'estiment le « dépositaire le plus honnête et le plus sûr, sinon le (( plus sage, des intérêts publics ». Loin de s'attiédir, il s'enhardissait avec l'âge, poussait son principe à bout, estimait que les prêtres, les juges, les magistrats, doivent être élus, payés, révoqués à la volonté du peuple; qu'il faut supprimer toutes les situations indépendantes et soumettre en tout les gouvernants aux gouvernés. Il finissait par écrire* « que les « meilleurs impôts sont ceux qui, en pesant exclusi- « vement sur les riches, tiennent lieu de loi agraire; « que la meilleure république est celle où chaque « citoyen a une part égale dans la direction des alîai- « res; que les meilleurs gouvernements sont ceux quiî (( le peuple réduit au rôle d'agents », et il se prononçait en conséquence pour le suffrage universel, le mandat impératif et les élections à court terme. — Ordinairement ces inclinaisons niveleuses accompagnent une volonté impérieuse. Le radical, tel que nous le connaissons, est une sorte de fanatique qui, croyant tenir la vérité, veut l'appliquer à l'instant, tout entière, sans restriction ni délai. Au contraire, celui-ci est avisé, modéré, patient et pliant par excellence. 11 entre et reste dans le cabinet de Washington, qui est le chef du parti opposé. Il caresse le président en courtisan consommé, et cependant sous main il organise les démocrates; bien mieux, il les contient; on veut l'entraîner,

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il résiste. Il s'applique à modérer les imprudences et les explosions républicaines du citoyen Genêt, ambassadeur de la Convention; au besoin, il devient vigoureux par prudence et finit par rompre en visière à son jacobin français, lorsqu'il le trouve compromettant. Il sait prévoir, s'arrêter, reculer, attendre; bien plus, il sait quitter le pouvoir. Il donne sa démission de ministre au moment opportun, et, d'un air philosophique, il se retire à la campagne. Quoique convaincu, Il n'est point pressé. Il laisse l'opinion publique refluer, grossir, s'approcher, jusqu'à ce qu'enfin elle soit assez forte pour mettre son navire à flot. C'est ainsi qu'il devient vice-président, puis deux fois président, la seconde fois avec un tel ascendant de popularité victorieuse, que sur 176 voix il en eut 162 ^ — Vous croiriez qu'un tel pouvoir va le tenter et le précipiter dans l'application de ses chères utopies. Tout au contraire. Il sent « com- « bien il est difficile de mettre en mouvement la grande c machine de la société et de changer sa marche, com- « bien il est impossible d'élever brusquement tout un « peuple jusqu'aux hautes sphères du droit idéal )). Il ne veut point d tenter pour une nation plus de bien « qu'elle n'en peut supporter. Tout se réduira donc (' probablement à réformer le gaspillage des deniers (! publics ». Faire des économies, voilà tout son programme. Encore cède-t-il sur les points où il a une opinion faite; il suit la maiorité, a il s'incorpore à la

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« volonté du peuple» ; de magistrat et de modérateur, il se fait commis; quand il voit la nation se jeter dans quelque folie, il la laisse venir d'elle-même à résipiscence. « La bourse du peuple, c'est là le vrai siège de « sa sensibilité; elle le rendra accessible à bien des « vérités qui n'auraient pu lui parvenir par un autre (( organe. » C'est au public à se corriger comme à se conduire. Tandis que nos démocrates aspirent à devenir tyrans, celui-ci se réduit à la condition d'employé : dextérité et docilité singulières qui, jointes à la pente naturelle des choses, l'ont conduit à la plus haute fortune et ont intronisé la démocratie dans son pays.

Ce ne sont point là des qualités héroïques, et M. de Witt en fait ressortir avec une énergie singulière le vilain côté. Quand on a tant de souplesse, c'est qu'on n'est point parfaitement loyal. Jefferson manque de droiture. — Sa conduite dans le cabinet de ^Yashington est celle d'un Figaro malhonnête; il joue un double jeu : il admire publiquement Washington et le décrie sous main; il contre-signe des actes qu'il blâme tout bas ; comme ministre, il négocie à propos de la Nouvelle-Orléans, et, en même temps, comme particulier, il fait entendre qu'une petite irruption spontanée des habitants du Kentucky dans la Nouvelle-Orléans pourrait bien avancer les choses. — Il est traître bassement et platement envers Hamilton, son collègue au ministère, recueillant sur un carnet ses improvisations, ses confidences, et tout ce que cet esprit intrépide et confiant laisse échapper dans la liberté d'une discussion ou

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dans la familiarité d'un dîner, pour le représenter aux gens comme un ennemi de la république et comme un suppôt de M. Pitt. Il le dénonce aux journaux et lâche contre lui un misérable nommé Calender, pamphlétaire à gages ; il descend jusqu'à fournir à ce bravo littéraire de l'argent et des renseignements, jusqu'à revoir les épreuves des diffamations qu'il lui a commandées. — Lorsqu'il est vice-président, sous John Adam, il recommence ses menées secrètes, il cherche les voies tortueuses et souterraines : il craint le grand jour; il aime mieux compromettre les autres que de se hasarder luimême. 11 a beau tenir à sa théorie de la banqueroute permise tous les dix-neuf ans, c'est à Madison, puis à M. Eppes, qu'il remet l'honneur de la produire dans le monde. Il se tient à l'abri, quand il les pousse en avant. — Si maintenant on considère le rôle auquel il aspire et parvient, on ne le trouve pas plus noble. Platon a déjà décrit ce rôle du démagogue, complaisant de la foule, qui traite le peuple comme une bête redoutable, sait quels aliments lui plaisent, quels bruits l'irritent, quelles caresses l'apaisent, et qui, bien loin de la conduire, se laisse emporter par elle et se fait le flatteur de ses fantaisies comme le pourvoyeur de ses passions. Un homme fier souhaite le pouvoir pour exécuter les idées qu'il a, non pour exécuter les idées qu'auront les autres; il veut être l'auteur d'une œuvre, non l'instrument d'un caprice. C'est une mince ambition que d'aspirer à l'état de domestique, et l'on est domestique lorsqu'on tremble sous la rumeur de cent mille malo-

trus à mains sales, aussi bien que lorsqu'on s'agenouille

sous le sourire auguste d'une Altesse en habit brodé.

Tant de sacrifices l'ont-ils conduit à de grands succès? — Son économie systématique réduisit les États- Unis (( à une marine sans marins, renfermée dans des ports sans eau » ; il livra le commerce américain désarmé aux confiscations de Napoléon et de l'Angleterre. Son expédient avorté de ïembargo et du non-intercoiirse fit subir aux Etats-Unis une perte annuelle de cinquante millions de dollars et les conduisit à une guerre qui augmenta de soixante-trois millions la dette publique. — L'esprit niveleur qu'il avait favorisé écarta les hommes supérieurs du Congrès, et la médiocrité des représentants devint telle, qu'en louant leur bonne volonté il se plaignait de leur incapacité notoire. — L'autorité qu'il avait partout affaiblie s'affaiblit entre ses mains comme ailleurs, et la chute fut si grande pendant sa seconde administration, que ce n'étaient point ses ministres qui lui soumettaient leurs idées, c'était lui qui soumettait ses idées à ses ministres. Il avait perdu son ascendant en se faisant subalterne. On ne l'écoutait qu'à demi, et souvent on ne l'écoutait pas. Il voulut faire condamner le colonel Burr, espèce d'assassin conspirateur; la Chambre des représentants rejeta sa loi, et le jury rejeta ses preuves. Pendant une vacance du Congrès, il avait nommé son ami M. Short ministre plénipotentiaire en Russie, comptant que le Sénat ratifierait un fait accompli ; et le Sénat cassait la nomination du pauvre ambassadeur, qui avait déjà présenté ses lettres

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de créance à l'empereur Alexandre. 11 n'était pas respecté ; Washington avait cessé de l'estimer et de le voir. Le pamphlétaire Calender. s'étant retourné contre lui, avait dénoncé ses tripotages; le public avait ri en apprenant les vilains secrets de ses mœurs privées, son commerce avec une esclave, l'histoire des petits quarterons élevés dans sa maison et qui avaient dans leurs veines le plus beau sang de l'Amérique. Il quitta les affaires à propos et se retira dans ses terres. — Cette retraite même ne fut point tranquille jusqu'au bout. Ses concitoyens se croyaient le droit de le visiter de force, à titre d'ancien président et de curiosité américaine. Une hospitalité prodigue, de mauvaises récoltes, des crises financières, la banqueroute d'un de ses amis, finirent par le ruiner. Déjà, en 1814, il avait été obhgé de vendre sa bibliothèque. Des débats offensants s'étaient élevés à ce sujet dans la législature, et on ne lavait achetée qu'à \i\ prix. En 1826, il demanda la permission de mettre ses biens en loterie, et. à ce propos, composa un petit écrit pour défendre ces sortes d'entreprises : triste expédient pom- un homme qui s'était fait une loi (( de ne jamais souscrire à une loterie » ; pour comble d'humiliation, la législature hésita, et, lorsque enfin l'autorisation fut arrachée, il avait eu le temps de sentir jusqu'au fond l'amertume de la mendicité et l'incertitude de la reconnaissance publique. On fit une souscription pour payer ses dettes, et l'on eut de la peine à réunir le quart de la somme nécessaire. Il était malade, il avait quatre-vingt-trois ans, et vuvait venir le

moment où il irait finir dans un hôtel garni. Heureusement la maladie se hâta; il mourut le 4 juillet 1826, anniversaire du jour où il avait composé la Déclaration de l'Indépendance. Six mois après, ses meuhles étaient vendus à l'encan.

Deux mots résument ce solide travail : suivant l'auteur, Jefferson, en poussant les États-Unis sur leur pente naturelle, a gagné la popularité et le pouvoir, mais compromis la dignité de son caractère et amoindri l'autorité de sa place. Suivant l'auteur, les États-Unis, en glissant sur leur pente naturelle, ont Uni par descendre dans la démocratie brutale, et se tirent maintenant des coups de canon.

[Journal des De bats, 5 septembre 1861.)

(He>PJ BEYLEi

Je cherche un mot pour exprimer le genre d'esprit de Beyle ; et ce mot, il me semble, est esprit supérieur. Expression vague au premier aspect, louange banale qu'on jette à tous les hommes de talent, ou sans talent, mais d"un sens très fort et très distinct, car elle désigne un esprit élevé au-dessus des autres, et toutes les conséquences d'une pareille place. Un tel esprit est peu accessible, car il faut monter pour l'atteindre. La foule ne vient pas à lui, car elle hait la fatigue. 11 ne cherche point à être loué d'elle ou à la conduire, car elle est en bas, et il faudrait descendre. Du reste il vit fort bien sohtaire, ou en petite compagnie ; à cette hauteur, il voit mieux, plus loin et plus à fond; dominant les objets, il ne choisit que les plus dignes d'intérêt, pour les observer et les peindre. Les visiteurs qui parcourent son domaine, voyant tout d'un point de vue nouveau, sont d'abord surpris ; quelques-uns ne reconnaissent point le paysage; d'autres descendent au plus vite, criant que la perspective est menteuse Ceux qui resteront, et y regarderont à plu-

sieurs fois, étonnés par la multitude des idées nouvellts et par l'étendue des aspects, voudront demeurer encore, et dema .deront au maître du logis la permission de lui rendre visite tous les jours. C'est ce que j'ai fait pendant cinq ou six ans, et ce que je compte faire longtemps encore. Essayons maintenant, Ronge et AozV en main, de dire pourquoi. Balzac a révélé la Chartreuse au public ; l'autre roman mériterait la critique d'un aussi illustre maître. Tous deux se valent, peut-être même Rouge et Noir a-t-il plus d'intérêt, car il peint des Français, et les visages de connaissance sont toujours les portraits les plus piquants : nos souvenirs nous servent alors de contrôle ; la satire y fait scandale, scandale permis, contre le voisin, ce qui est toujours agréable, parfois contre nous-même, ce qui nous empêche de nous endormir.

Chaque écrivain, volontairement ou non, choisit dans la nature et dans la vie humaine un trait principal qu'il représente ; le reste lui échappe ou lui déplaît. Qu'estce que Rousseau a cherché dans l'amour de Saint-Preux ? l'ne occasion pour des tirades sentimentales et des dissertations philosophiques. Qu'est-ce que Victor Hugo a vu dans Notre-Dame de Paris? Les angoisses physiques de la passion, la figure extérieure des rues et du peuple, la poésie des couleurs et des formes. Qu'est-ce que Balzac apercevait dans sa Comédie humaine ? Toutes

choses, direz-vous ; oui, mais en savant, en physiologiste du monde moral, a en docteur es sciences sociales » , comme . s'appelait lui-même. D'où il arrive que ses récits sont des théories, que le lecteur entre deux pages de roman trouve une leçon de Sorbonne, que la dissertation et le commentaire sont la peste de son style. — Chaque talent est donc comme un œil qui ne serait sensible qu'à une couleur. Dans le monde infini, l'artiste se choisit son monde. Celui de Beyle ne comprend que les sentiments, les traits de caractère, les vicissitudes de passion, bref la vie de l'âme. A la vérité, il voit souvent les habits, les maisons, le paysage, et il serait capable de constmire une intrigue: la Chartreuse l'a prouvé ; mais il n'y songe pas. 11 n'aperçoit que les choses intérieures, la suite des pensées et des émotions ; il est psychologue ; ses livres ne sont que l'histoire du cœur. Il évite de raconter dramatiquement les événements dramatiques. « Il ne veut point, dit-il (( lui-même, par des moyens factices fasciner l'âme du lecteur, n Personne n'ignore qu'un duel, une exécution, une évasion, sont ordinairement pour les auteurs une bonne fortune. On sait comme ils ont soin de suspendi^e et de prolonger notre attente, comme ils s'appliquent à rendre l'événement bien noir et bien terrible. Nous nous rappelons toutes les fins de feuilletons et de volumes, dans lesquelles nous nous disons, le cou tendu, la poitrine oppressée : Bon Dieu, que va-t-il arriver? C'est là que triomphent les o tout d'un coup » et autres conjonctions menaçantes qui tombent sur nous avec un cortège

.NOCV. ESSAIS UE CIUTIQCE. 15

d'événements tragiques, pendant que nous tournons fiévreusement les feuilles, l'œil allumé et le cou tendu. Voici dans Beyle le récit d'un événement de ce genre : « Le duel fut fini en un instant. Julien eut une balle dans n le bras. On le lui serra avec des mouchoirs, on le (( mouilla avec de l'eau-de-vie, et le chevalier de Beau- (( voisis pria Julien très poliment de lui permettre de le « reconduire chez lui dans la même voiture qui l'avait « amené. » Le roman est l'histoire de Julien, et JuHen finit guillotiné ; mais Beyle aurait horreur d'écrire en auteur de mélodrame; il est homme de trop bonne compagnie pour nous mener au pied de i'échafaud et nous montrer le sang qui coule; ce spectacle, selon lui, est fait pour les bouchers. Il ne note dans cette affaire que trois ou quatre mouvements du cœur. (( Le mauvais air du cachot devenait insuppor- « table à Julien ; par bonheur, le jour où on lui annonça (( qu'il fallait mourir, un beau soleil réjouissait la na- « ture, et Julien était en veine de courage. Marcher au « grand air fut pour lui une sensation délicieuse, comme « la promenade à terre pour le navigateur qui a long- « temps été à la mer. Allons, tout va bien, se dit-il, je (( ne manque pas décourage. — Jamais cette tête n'avait « été si poétique qu'au moment où elle allait tomber. Les « doux instants qu'il avait trouvés jadis dans les bois de (( Vergy revenaient en foule à sa pensée et avec une ex- {( trêine énergie. Tout se passa simplement, convenabie- (( ment, et de sa part sans aucune affectation. » — Rien de plus. Voilà le principal évunemeiit et les cinq cents

pages du roman ne sont pas plus dramatiques. Julien est un petit paysan qui, ayant appris le latin chez son curé, entre comme précepteur chez un noble de Franche- Comté, M. de Rénal, et devient l'amant de sa femme. Quand les soupçons éclatent, il quitte la maison pour le séminaire. Le directeur le place en qualité de secrétaire chez le marquis delà Mole, à Paris. Il est bientôt homme du monde, il a pour maîtresse Mlle de la Mole qui veut l'épouser. Une lettre de Mme de Rénal le dépeint comme un intrigant hypocrite. Julien furieux tire deux coups de pistolet sur Mme de Rénal ; il est condamné et exécuté. — On voit que l'analyse des faits tient en six lignes ; l'histoire est presque vraie, c'est celle d'un séminariste de Besançon, nommé Berthet ; l'auteur ne s'occupe qu'à noter les sentiments de ce jeune ambitieux, et à peindre les mœurs des sociétés où il se trouve ; il y a mille faits vrais plus romanesques que ce roman. — Maintenant demandons-nous si ce point de vae de Beyle n'est pas le plus élevé, si les événements du cœur ne sont pas les plus beaux à peindre; et pour cela, que chacun de nous se dégage de ses habitudes d'esprit personnelles. 11 est clair qu'une imagination de peintre mettra au-dessus de tout une imagination de peintre, par exemple Notre- Dame de Paris. Rien de plus amusant pour une cuisinière que les histoires de Paul de Kock. J'ai connu un chasseur qui préférait à tout Cooper, parce qu'il y trouvait des chasses, des dîners froids sur l'herbe, et des bosses de bison cuites à point. >'e soyons ni chasseur, ni peintre. ni cuisinière; oublions ce qui nous plaît le plus, et cher-

chons ce qui est le meilleur. Les objets ont des rangs, quoi qu'on dise, et le cœur de l'homme est au premier. Certainement une pensée, une passion, une action de l'âme est chose plus importante qu'un habit, une maison, une aventure ; car nos sentiments sont la cause de notre conduite, de nos œuvres et de nos dehors ; et dans la description d'une machine, ce qu'il y a de capital, c'est le moteur. Ajoutez que l'histoire de notre être intérieur nous touche de plus près que toutes les autres. Il s'agit alors de notre fond le plus personnel, et il nous semble que c'est de nous que parle l'auteur. Enfin, la description, même pittoresque et réussie, est de sa nature insuffisante, parce que l'écriture n'est pas la peinture, et qu'avec des griffonnages noirs, alignés sur du papier blanc, on ne peut jamais donner qu'une idée grossière et vague des formes et des couleurs; c'est pourquoi l'écrivain fait bien de ne pas sortir de son domaine, de laisser les tableaux aux peintres, de s'attacher à la matière propre de son art, j'entends aux faits, aux idées et aux sentiments, toutes choses que la peinture ne peut atteindre et que la parole atteint naturellement. En cHet, en quoi nous intéressent, dans un roman, les paysages, et le détail des apparences extérieures ou de la vie physique, si ce n est parce qu'ils portent l'empreinte de la vie morale? Une chambre dans Balzac, un visage, un costume dans Walter Scott sont des manières de peindre un caractère. La maison du père Grandet lui convient et le représente, comme une coquille son limaçon. Sans cela souffrirait-on ce style de commissaire-priseur,

et voudrait-on se faire, avec l'écrivain, tapissier, brocanteur, épicier, argousin ou marchande à la toilette? Beyle a donc choisi la plus belle part, et son monde est le plus digne d'intérêt et d'étude. Premier avantage de cette place supérieure qu'occupait naturellement son esprit, et qui nous a servi pour le distinguer entre tons.

L'ne seconde conséquence, c'est que ses personnages sont des êtres supérieurs . On devine bien qu'un esprit comme le sien ne pouvait se résigner à vivre pendant quatre cents pages avec les petites pensées égoïstes et vaniteuses d'âmes vulgaires. Il choisit ses gens à son niveau, et veut avoir sur son bureau bonne compagnie. Non qu'il peigne des héros. D'abord, il n'y a pas de héros, et Beyle ne copie aucun écrivain, pas même Corneille, Ses personnages sont très réels, très originaux, très éloignés de la foule, comme l'auteur lui-même. Ce sont des hommes remarquables, et non de grands hommes, des personnages dont on se souvient, et non des modèles qu'on veuille imiter. Cette originahté, dirat-on, va presque jusqu'à l'invraisemblance. Bien des lecteurs trouveront les caractères impossibles. Ils penseront que la singularité devient ici bizarrerie et contradiction. Pour moi, je retiendrais volontiers mon jugement, surtout après avoir lu ces mots de Beyle à Balzac. La lettre était confidentielle, ce qui adoucit l'impertinence : (i Je parle, dit-il, du ce qui se passe au fond de

« Tàme de Mosca, de la duchesse, de Clélia. C'est un « pays où ne pénètre guère le regard des enrichis, K comme ce latiniste directeur de la Monnaie, M. le « comte Roy, etc., le regard des épiciers, des bons (( pères de famille. » Dans Rouge et Noir, M"® de la Mole, M*"^ de Rénal, le marquis, Julien, sont de grands caractères. Tâchons d'en expliquer un seul, le principal et le plus étrange, celui de Julien. A la fois timide et téméraire, généreux, puis égoïste, hypocrite et cauteleux, et un peu plus loin rompant l'effet de toutes ses ruses par des accès imprévus de sensibilité et d'enthousiasme, naïf comme un enfant, et au même instant calculateur comme un diplomate, il semble composé de disparates. On ne peut guère s'empêcher de le trouver ridicule et affecté. Il est odieux à presque tous les lecteurs, et fort justement, du moins au premier aspect. Parfaitement incrédule, et parfaitement hypocrite, il annonce le projet d'être prêtre et va au séminaire par ambition. Il hait ceux avec qui il vit, parce qu'ils sont riches et nobles. Dans les maisons où il reçoit hospitalité et protection, il devient l'amant de la femme ou (le la fille, laisse le malheur partout derrière lui, et finit par assassiner une femme qui l'adorait. Quel monstre et quel paradoxe î Voilà de quoi dérouter tout le monde ; Beyle jette ainsi sous nos pieds des épines, pour nous arrêter en chemin ; il aime la solitude, et écrit pour n'être pas lu. Lisons-le pourtant, et nous verrons bientôt ces contradictions disparaître. Car à quels signes doit-on reconnaître un caractère naturel?

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