Préface de la Comédie humaine
De là plusieurs délauts et plusieurs mérites : en beaucoup d'endroits, il ennuie beaucoup de gens. Je disais tout à llieure qu'il y a dans son antichambre une cohue d'industriels et d'huissiers ; nous y sommes avec eux, et il est désagréable de faire antichambre. L'artiste se fait trop attendre; on le maudit lorsqu'on s'est morfondu une heure dans l'escouade de ses employés. Cette cohorte d'ailleurs n'est rien moins que divertissante. Ces mémoires de menuisiers, ces comptes d'avoués finissent par casser la tête; on est vite suffoqué par une odeur de greffe, d'amphithéâtre et d'échoppe. 11 faut être observateur de profession, critique par exemple, ou bien encore homme d'affaires pour s'y trouver bien. Si nous n'étions pas tous des plébéiens amateurs de science, nous aurions planté là M. Goriot au commencement de son apoplexie séreuse, et jeté César Birotleau au feu dès le premier déficit de son bilan; l'auteur verrait fuir la moitié de son public, si le dix-neuvième siècle n'avait pas mis de la poésie dans les cataplasmes et les protêts. — Ce qui est pis, c'est que le livre en devient obscur. Une description n'est pas une peinture, et Balzac souvent croit faire une peinture quand il n'a fait qu'une description. Ses compilations ne font rien voir; elles ne sont qu'un catalogue; l'énumération de toutes les étamines d'une fleur ne nous mettra jamais dans les yeux l'image de la fleur. Il faut le souffle poétique de George Sand et de Michelet, ou la vision violente de Victor Hugo et de Dickens, pour susciter en nous la ligure des objets cor-
porels; nous sommes alors jetés hors de nous-mêmes, et l'émotion nous conduit à la lucidité. La minutieuse explication de Palzac nous laisse dans le repos et dans les ténèbres : il a beau décrire copieusement les croisillons de l'hôtel du Guénic ou le nez du chevalier de Valois, ces croisillons et ce nez restent dans l'ombre; un physionomiste ou un archéologue y devinent seuls quelque chose; le commun des lecteurs demeure respectueusement la bouche béante, implorant tout bas le secours d'une vignette ou d'un portrait. — Un dernier malheur, c'est que la description trop longue fausse l'impression. Quand l'imagination aperçoit un personnage absent, c'est dans un éclair; si vous la traînez sur un trait ou sur une couleur pendant douze lignes, elle n'aperçoit plus rien du tout. On ne sait plus si la figure est douce, grandiose et fine. Sa physionomie a disparu; il n'en reste qu'un paquet de chairs et d'os. Est-ce une femme que vous voyez ici, ou bien un monceau de pièces anatomiques? « L'arc des sourcils tracé (( vigoureusement s'étend sur deux yeux dont la (( flamme scintille par moments comme celle d'une « étoile fixe; le blanc de l'œil n'est ni bleuâtre, ni <( semé de fils rouges, ni d'un blanc pur; il a la coiisis- (I tance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La « prunelle est bordée d'un cercle orange; c'est du G bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze « animé. Cette prunelle a de la profondeur; elle n'est (( pas doublée, conune dans certains yeux, par une û espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait res-
« sembler aux yeux des tigres ou des chats. Mais cette « profondeur a son infini, de même que l'éclat des « yeux à miroir a son absolu. » Le portrait continue ainsi pendant deux cents lignes. Un de mes amis, naturaliste, me pria un jour de venir voir un papillon magnifique, qu'il venait de préparer. Je trouvai une trentaine d'épingles qui tenaient fichées sur le papier une trentaine de petites ordures. Ces petites ordures faisaient ensemble le magnifique papillon.
Mais aussi quelle puissance! Quelle saillie et quel relief l'interminable énumération donne au personnage ! comme on le connaît dans toutes ses actions et toutes ses parties! comme il devient réel! avec quelle précision et quelle énergie il s'implante dans le souvenir et dans la croyance! conmie il ressemble à la nature, et comme il fait illusion! — Car telle est la nature : les détails y sont infinis et infiniment déliés; riiomme intérieur laisse son empreinte dans sa vie extérieure, dans sa maison, dans ses meubles, dans ses alTaires, dans ses gestes, dans son langage; il faut expliquer cette nudtitude d'effets pour l'exprimer tout entier. Et, d'autre part, il faut assembler cette multitude de causes pour le composer tout entier. Les mets qui vous nourrissent, l'air que vous respirez, les maisons qui vous entourent, les livres que vous lisez, les plus minces habitudes où vous vous laissez ghsser, les plus insensibles circonstances dont vous vous laissez presser, tout contribue à faire l'homme que vous êtes; une infinité d'efforts se sont concentrés pour former
votre caractère, et votre caractère va se déployer par une infinité d'efforts; votre âme est une lentille de cristal, qui rassemble à son foyer tous les rayons lumineux élancés de l'univers sans bornes, et les renvoie dans l'espace sans bornes, étalés comme un éventail. C'est pour cela que chaque homme est un être à part, absolument distinct, immensément multiple, sorte dabîme dont le génie visionnaire ou l'érudition énorme peuvent seuls égaler la profondeur. J'ose dire qu'ici Balzac est monté au niveau de Shakespeare. Ses personnages vivent; ils sont entrés dans la conversation familière; Nucingen, Rastignac, Philippe Brideau, Phellion, Bixiou et cent autres sont des hommes qu'on a vus, qu'on cite pour donner l'idée de telle personne réelle, qu'on reconnaîtrait dans la rue. Comme il le disait des artistes créateurs, il a fait « concurrence à l'état civil ».
S'il est si fort, c'est qu'il est systématique ; ceci est un second trait qui complète le savant; le philosophe en lui s'ajoute à l'observateur. 11 voit, avec les détails, les lois qui les enchaînent. Ses maisons et ses physionomies sont des coquilles sur lesquelles se moule l'âme de ses personnages. Tout se tient en eux; il y a toujours quelque passion ou situation qui les fonde et qui ordonne tout le reste. C'est pour cela qu'ils laissent une empreinte si forte ; chacune de leurs actions et de leurs parties concourt à l'enfoncer; quoique innombrables, elles s'assemblent pour un ellet unique. Nous les sentons toutes en une seule sensation ; la figm'e est
plus expressive que celle des vivants eux-mêmes; elle concentre ce que la nature a dispersé. — Cela est plus visible encore dans les plans. L'ordonnance y est supérieure; il a fallu une puissance de compréhension extraordinaire pour lier tous ces événements, manœuvrer cette armée de personnages, combiner ces longues chaînes de machinations et d'intrigues. Il est comme un cocher de cirque qui tient en sa main cinquante chevaux vigoureux ou terribles, leur imposant leur route, sans diminuer leur fougue. Plusieurs de ses plans sont si savants, qu'on s'y perd : il faut être presque négociant pour comprendre César Birotteau, presque magistrat pour suivre Une ténébreuse Affaire; cela dépasse la portée des organes ordinaires; c'est un concert si riche, composé de tant d'instruments nouveaux, de tant d'idées diverses et diversement attachées les unes aux autres, que nos oreilles, accoutumées à la simplicité des classiques, peuvent à peine saisir l'ensemble et la pensée du compositeur. — Bien plus et bien mieux, il y a toujours quelque grande idée qui sert de centre à sa fable. Il a le tort de l'annoncer, mais il ne trompe point en l'annonçant. Non seulement il décrit, mais il pense. 11 n'a pas assez de voir la vie, il la comprend. Le célibat, le mariage, l'administration, la finance, la luxure, l'ambition, toutes les situalions principales, toutes les passions profondes, voilà le fond de son œuvre; il a philosophé sur l'homme. Qu'on prenne le Père Goriot, par exemple : rien de plus particulier que chaque caractère; rien de plus
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éloigné de ces êtres généraux, pures abstractions que les romanciers métaphysiciens affublent d'un nom et d'une condition d'homme. Mais qui ne voit, à travers les détails qui constituent ^indi^^du et font la vie, l'histoire abrégée du dix-neuvième siècle, les combats d'un homme jeune, pamTe, ambitieux, capable, placé entre l'obéissance et la révolte, voyant d'un côté un père, « le Christ de la paternité, » qui meurt sur un grabat infâme, trahi par ses filles et abandonné de tous; de l'autre, un bandit grandiose, « le Cromwell du bagne, » muni de toutes les séductions que le génie, l'occasion et l'expérience peuvent amasser? Et qui ne retrouve, sous cette histoire particulière de notre siècle, l'histoire éternelle du cœur, l'Hamlet de Shakespeare, l'adolescent généreux ennobli par les caresses de la famille et les illusions de la jeunesse, qui tout d'un coup, tombé dans le bourbier de la vie, suffoque, se débat, sanglote, et finit par s'y installer ou s'y noyer? — Mais ce qui véritablement achève en lui le philosophe et le met au niveau des plus grands artistes, c'est la réunion de toutes ses œuvres en une œuvre unique. Chaque roman tient aux autres : les mêmes personnages reparaissent; tout s'enchaîne; c'est un drame à cent tableaux; chacun d'eux rappelle le reste; jugez de l'effet par ce seul mot. A chaque page vous embrassez toute la comédie humaine. C'est un paysage disposé de manière à être aperçu entier à chaque détour. Les personnages se lèvent dans votre imagination avec le cortège innombrable des circonstances où vous les avez
connus; vous revoyez d'un coup d'œil leur parenté, leur pays, les origines de leur caractère et de leur fortune ; jamais artiste n'a concentré tant de lumière sur le visage qu'il voulait peindre; jamais artiste n'a mieux paré à l'imperfection originelle de son art. Car le drame ou le roman isolé, ne comprenant qu'une histoire isolée, exprime mal la nature. Il ne découpe qu'un événement dans le vaste tissu des choses et supprime ainsi les attaches et les prolongements par lesquels cet événement se continue dans ses voisins; parce qu'il choisit, il mutile, et il altère son modèle en le réduisant. C'est donc être exact que d'être grand : Balzac a saisi la vérité parce qu'il a saisi les ensembles; sa puissance systématique a donné à ses peintures l'unité avec la force, avec l'intérêt la fidélité.
Elle y jette aussi plus d'un ridicule. On traversait une jolie scène : tout à coup tombe une averse de métaphysique ; on s'essuie en grondant, et on saute deux pages au plus vite. On suivait un bon raisonnement : tout à coup' survient une de ces lois fantastiques improvisées par l'imagination et imposées au nom de la science'. On achevait une comédie piquante et touchante, la vie d'un pauvre chanoine chassé de sa pension bourgeoise : tout d'un coup, on se trouve plongé dans le galimatias em-
i. « Nathalie avait la taille ronde, signe de force, mais indice immanquable d'une volonté qui souvent arrive à rentêtement chez les personnes dont l'esprit n'est ni vif ni étendu. Ses mains de statue jjreeque confirmaient les prédictions du visage et de la taille, en annonçant un esprit de domination illogique, le vouloir pour le vouloir. »
phatique que voici : « Nul doule que Troubert n'eût « été en d'autres temps Hildebrand ou Alexandre VI. « Nous vivons à une époque où le défaut des gouverne- « ments est d'avoir moins fait la société pour l'homme « que l'homme pour la société. Il existe un combat per- « pétuel entre l'individu et le système qui veut l'exploi- « ter et qu'il tâche d'exploiter à son profit ; tandis que (( jadis l'homme réellement plus libre se montrait plus {( généreux pour la chose publique. Le cercle au milieu « duquel s'agitent les hommes s'est insensiblement (( élargi ; l'âme qui peut en embrasser la synthèse ne « sera jamais qu'une magnifique exception, car habi- {( tuellement, en morale comme en physique, le mouve- (( ment perd en intensité ce qu'il gagne en étendue. La « société ne doit pas se baser sur des exceptions. « D'abord l'homme fut purement et simplement père, et (( son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon « de sa famille. Plus tard, il vécut pour un clan ou pour « une petite république. » Tout cela à propos d'un procès entre deux chanoines et d'un bonhomme désolé, parce qu'il ne trouve plus ses pantoufles. Si Balzac est philosophe, il est nébuleux, et, s'il est savant, il est pédant.
Voilà les matériaux de l'œuvre. Quand l'observateur et le philosophe avaient amassé ainsi les idées et les faits, l'artiste arrivait; peu à peu il s'animait ; ses per-
sonnages prenaient une couleur ou une forme, ils commençaient cà vivre ; après avoir raisonné, il sentait ; il voyait involontairement leurs gestes; leurs discours, leurs actions se formaient d'eux-mêmes dans son cerveau. La chaleur entrait dans cette lourde masse de métal péniblement accumulé de si loin et par tant de soins : il se fondait, il descendait dans le moule, et la statue nouvelle et toute brillante apparaissait. Mais par quels efforts et après quel travail ! Balzac n'a point la fougue, l'inspiration subite et heureuse, la divination facile et abondante du vrai et du beau. Naturellement il est obscur ; ses expressions sont contournées : son premier jet est trouble, interrompu, incertain ; il bouillonne conune l'eau dans un vase fermé, étouffé par un pesant couvercle qu'il soulève par saccades et ne peut briser. Sa lourde nature corporelle semble opprimer son invention native; il a lutté contre lui-même autant que contre les événements. Il a écrit quarante volumes de mauvais romans, qu'il savait mauvais, avant d'aborder sa Comédie humaine. On vient de voir les amas d'études, sortes de constructions souterraines qui supportent chacune de ses œuvres, et on se souvient qu'il corrigeait, regratlait, refondait jusqu'à les rendre illisibles dix à douze épreuves de chaque roman. — Et pourtant, parfois c'était trop peu. Tous ses personnages ne vivent pas ; quelquefois, dans les plus vivants, une phrase ou une action fausse indique que l'inspiration a manqué; la flamme de sa fournaise n'était pas assez intense ; des morceaux d'airain ont résisté et bossellent comme des
difTormités plusieurs de ses corps les plus musculeux et les plus grands. Il ne se transformait pas d'abord et de lui-même en son personnage ; il n'y arrivait que par degrés; parfois il s'arrêtait en chemin, et, sous le personnage, on aperçoit Balzac lui-même. Les Mémoires de deux jeunes mariées. Farrabesche dans le Curé de village, le père Fourchon dans les Paysans, presque tous ses grands hommes, presque toutes ses femmes honnêtes ou amoureuses, sont des statues à demi coulées qu'il faudrait remettre à la fonte. Le Parisien viveur, l'observateur raffiné et encyclopédiste, le physiologiste amateur de maladies morales, le philosophe nébuleux, matérialiste et mystique percent sous ces divers masques. Les tirades de Mme de Morlsauf sont presque aussi désagréables que les concelli de Shakespeare. La comtesse Honorine, qui meurt par un excès de pudeur, écrit en mourant la lettre la plus indécente. Mme Claës, au lit de mort, laisse échapper des allusions physiologiques et des axiomes métaphysiques dont heureusement elle était incapable. La pauvre Eugénie Grandet, provinciale, naïve, presque cloîtrée, si réservée, si pieuse, si fière, écrit à son cousin, qui la plante là subitement et grossièrement, ce mot incroyable : a Soyez heureux selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours. » Elle aurait usé son écritoire avant de trouver la première moitié de cette phrase; elle aurait brisé son écritoire plutôt que d'écrire les trois derniers mots. Mais le plus souvent il sort de lui-même et devient son personnage. Sa fureur de travail surmonte tout ;
l'artiste opprimé sous le savant se dégage. Levé à minuit, assis douze heures de suite, enfermé chez lui pendant deux mois, perdant le sens des objets extérieurs, jusqu'à ne plus reconnaître les rues, il s'enivre de son œuvre \ il en comble son imagination, il est hanté de ses personnages, il en est obsédé, il en a la vision ; ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants, que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la nécessité des êtres réels. Réveillé, il reste à demi plongé dans son rêve. 11 croit presque aux événements qu'il raconte : a Je pars pour Alençon, pour Grenoble, oîi demeurent Mlle Cormon, M. Bénassis. » Il vient donner à ses amis des nouvelles de son monde imaginaire comme on en donne du monde véritable. « Savezvous qui Félix de Vandenesse épouse? Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là; les Grandville sont riches, malgré ce que Mlle de Bellefeuille a coûté à cette famille. » — Il faut avoir cette puissance d'illusion pour créer des âmes^ Les êtres imaginaires ne naissent, n'existent et n'agissent qu'aux mêmes conditions que les êtres réels. Ils naissent de l'agglomération systématique d'une infinité d'idées, comme les
1. 0 Je n'ai pas une idée, je ne fais pas un pas qui ne soit la Physiologie. J'en rùve, je ne fais que cela. »
2. Un jour, Jules Sandeau, revenant d'un voyage, parlait de sa sœur malade; Balzac l'écoute quelque temps, puis lui dit : « Tout cela est bien, mon ami. mais revenons à la réalité; parlons d'Eugénie Grandet. B — Une autre fois, Balzac décrit, chez Mme Sophie Gay, un superbe cheval blanc qui! veut donner à Sandeau, finit par croire qu'il l'a donné à Sandeau, en demande des nouvelles à Sandeau, etc. CWerdet.)