SA VIE
n naquit en 1452, près d'Empoli, bourg florentin. Il était fils naturel de Ser Pietro d'Antonio, notaire de la république de Florence, et d'une certaine Catherine di Cartabriga. Enfant, il apprit l'arithmétique, et en quelques mois ses progrès furent tels, qu'il embarrassait son maître en lui proposant des difficultés. Ce goût pour les chiffres, qui n'est pas ordinaire chez les artistes, est caractéristique chez Léonard de Vinci, et s'accorde avec ses dispositions pour les sciences mécaniques. Nous
lui trouverons bien d'autres talents qui n'ont rien de commun avec les beaux-arts. Son esprit était universel. Habile musicien, il excellait à jouer de la lyre, et il s'en accompagnait en improvisant « d'une façon divine », disent les contemporains. Par une aptitude toute spontanée, il dessinait et modelait avant d'avoir reçu aucune leçon. Son père, témoin de ses étonnantes dispositions, alla montrer ses dessins au peintre Verocchio, qui les admira et prit le jeune homme pour élève. Léonard de Vinci étudia sous lui la peinture avec passion; mais, suivant une habitude qu'il garda toute sa vie, il ne se contentait pas de peindre, il sculptait, il façonnait avec de la glaise une quantité de têtes de femmes et d'enfants qui lui servaient de modèles pour ses dessins. En outre, il était devenu excellent géomètre et traçait des plans d'édifices. Etant encore tout jeune homme, il avait conçu le projet d'un canal entre Pise et Florence, exécuté des plans de machines qui devaient être mues par la force de l'eau, et médité les moyens d'aplanir des montagnes, de faire des souterrains, de nettoyer des ports, de soulever de grands poids, de dessécher des marais : en sorte que sa cervelle ne se reposait jamais d'inventer. A cette époque, chaque ateher de peinture était une sorte de boutique. Les élèves travaillaient comme des apprentis, et le maître leur confiait le soin d'exécuter une grande partie de ses tableaux. Un jour, dans un tableau de Verocchio qui représentait le baptême du Christ, Léonard fut chargé de peindre un ange. Cet ange, qu'on voit encore à Florence, parut si beau à côté des
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autres personnages de Verocchio, que le maître ne voulut plus toucher un pinceau. En effet, cet ange est d'un autre caractère que les personnages osseux et anatomiques de Yeroccliio : il est doux, suave; il a quelque chose de ce fondu, de ce moelleux que Léonard de Vinci mit plus tard dans toutes ses créations.
Ici se placent quelques anecdotes, une, entre autres, qui montre combien Léonard était naturellement inventif, ingénieux et chercheur. Son père le pria de peindre une rondache qu'un paysan, son voisin, avait faite avec du bois de figuier. Léonard porta dans une chambre isolée des lézards, des serpents, des chauvessouris, des sauterelles, les bêtes les plus hideuses qu'il put imaginer; il retourna dans cette chambre tous les jours, et, malgré l'abominalde odeur qu'y répandaient les cadavres de ces animaux, il se mit à peindre une tête de Méduse, dont ces bêtes formaient les cheveux. Il la disposa de façon que la lumière l'éclairàt vivement; l'œuvre terminée, on crut voir un véritable monstre. La figure semblait sortir d'une caverne, jetant le feu par les yeux, la fumée par les narines et empoisonnant l'air. C'est dans cet attirail et avec cette expression qu'elle fut présentée au père de Léonard. 11 recula d'horreur, a Trouvez-vous que j'ai réussi? dit Léonard. — J'emporte la rondache, répondit le père, et je crois que cela fera plaisir à notre voisin. » Mais, comme il avait le génie commercial, il fit exécuter par un artisan im autre pavois où était peint un cœur percé d'une flèche, le donna au voisin, et vendit la tête de Méduse,
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raoyennanl. 100 ducats, à un marchand, lequel, plus ingénieux encore, la revendit 500 ducats au duc de Milan.
Vers 1485, ayant à peu près trente ans, Lùonard s'aperçut qu'il ne pouvait pas faire fortune à Florence, les commandes et les faveurs de la maison des Médicis se trouvant toutes réservées à quelques favoris. 11 écrivit au duc de Milan, Ludovic Sforza. La lettre nous e>t restée, et vous montrera la quantité de projets et d'inventions, le légitime orgueil et le génie qui couvaient dans cet esprit.
Voici des extraits de celte lettre :
a Mon très illustre seigneur, ayant mi et considéré à présent, d"une façon suffisante, les œuvres de tous ceux qu'on répute maîtres et inventeurs des instruments de guerre, et remarquant que les inventions et opérations desdits instruments ne sont pas d'un effet au delà du commun, je m'efforcerai, sans attaquer personne, de me faire apprécier à Votre Excellence en lui décomTant mes secret?....
a Jai une manière de faire des ponts très légers et faciles à porter, pour suivre et parfois mettre en fuite les ennemis: et d'autres à l'abri et inattaquables au feu et à la bataille, faciles et commodes à lever et à poser. En outre, une manière de brûler et détruire ceux des ennemis....
« Si par hauteur des remparts, par force du lieu et de la situation, on ne peut, dans le siège d'une place, employer les bombardes, j'ai le moyen de ruiner tOMte roche ou autre forteresse, quand elle serait assise sur roche....
a J'ai des moyens, par des souterrains et boyaux faits sans aucun bruit, d'arriver à un point donné, quand même il faudi'ait passer sous des fossés ou sous un fleuve.
« Je fais des chars couverts, sûrs et inattaquables, lesquels entrant dans les ran^s de l'ennemi avec leur artillerie, il n'y a si grande multitude de gens d'armes qu'ils ne rompent. Et derrière pourront suivre les fantassins à l'abri et sans aucun empêchement.
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« Besoin se présentmil, je (\'r;ii des bombardes, mortiers, et des passe-volants de forme très belle, et utiles au delà de l'usage commun....
« Et si les choses se passent sur mer, j'ai le moyen de faire beaucoup d'instruments pour attaquer et défendre, et des équipements de navire qui résisteront au tir des plus grosses bombardes.
« En temps de paix, je crois pouvoir satisfaire, à l'égal de tout autre, dans l'architecture, dans la construction d'édifices publics et privés, et pour conduire l'eau d'un lieu à l'autre.
« De même, en sculpture, je ferai des ouvrages de marbre, bronze, terre; semblablement en peinture, tout ce qu'on peut faire, en comparaison de tout autre, quel qu'il soit.
c( En outre, je pourrai travailler au cheval de bronze qui sera une gloire immortelle et un honneur é'ernel pour l'heureuse mémoire du seigneur votre père, et de l'illustre maison des Sforza.
c( Et si aucune desdites choses paraît impossible et infaisable à quelqu'un, je m'olfre, et je suis prêt à en faire l'épreuve dans votre parc ou dans tout autre lieu qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me recommande humblement autant que je peux. »
Vous le voyez, il s'offrait seul pour remplir un programme qui aujourd'hui occuperait, non seulement l'Académie des Beaux-Arts tout entière, mais encore une portion notable de l'Académie des Sciences.
Accueilli à Milan, voici comment Léonard y débuta. Ce qui plaisait surtout en lui, c'était son rare talent do nmsicien. U arriva au moment où un concours réunissait devant le prince les plus habiles musiciens de l'Italie. U se fit entendre sur une lyre fabriquée de sa main et presque tout entière d'argent; elle avait la forme d'un crâne de cheval, Léonard ayant découvert que cette forme était la plus propre à rendre des sons pleins et vibrants. Vainqueur au tournoi des musiciens, il fut en outre proclamé le meilleur improvisateur de vers et de chant. En même temps il gagna la faveur du duc par
l'abondance de ses idées, la beaulé de sa conversation et Tagrément extrême de ses raisonnements et de ses paroles.
C'était une cour étrange que celle où il entrait, non pas qu'elle différât beaucoup des autres cours italiennes de ce temps-là, mais étrange pour nous, qui vivons au milieu de mœurs très différentes. Le prédécesseur de Ludovic Sforza, Philippe Galéas Yisconti, avait été assassiné en 1476 par trois jeunes gens, parce qu'il avait l'habitude, disent les historiens, non seulement de déshonorer les femmes, mais de publier les circonstances de leur déshonneur, et non seulement de tuer les hommes, mais de les faire périr dans des supplices très choisis et très raffinés. Du reste, homme de goût et d'esprit, lettré et amateur de belle latinité. C'est là le trait saillant : esprit, scélératesse et mollesse. Il se rencontrait bien à cette époque des gens capables d'assassiner ou d'empoisonner leur prochain ; mais le courage militaire semblait perdu dans tous les rangs de la société, même dans les rangs supérieurs, a Les princes « itahens, dit Machiavel, leur contemporain, croyaient, « avant d'être rendus sages par les coups des guerres (( ultramontaines, qu'il suffisait à un prince de savoir (( apprécier dans les écrits une réplique piquante, rédiger (( une belle lettre, montrer dans ses paroles de la vivacité « et de la finesse, tisser une fraude, s'orner de pierres « précieuses et d'or, dormir et manger avec une plus « grande splendeur que les autres, et réunir autour de « soi toutes sortes de voluptés. » Ludovic le Mure, le pro-
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lecteur de Léonard de Vinci, avait fini par devenir tout à fait pusillanime, et se piquait seulement de littérature et d'habileté; même à la fm, il ne voulait plus entendre parler de guerre, et toutes les fois qu'on racontait devant lui une action un peu violente, ses nerfs se crispaient de douleur. Mais il était charmant, fort aimable dans toutes ses façons; ses goûts étaient recherchés et élégants. Il bâtit l'université de Milan, et y appela de célèbres professeurs, Démétrius Chalcondyle, Mérula, et d'autres encore. Son secrétaire, nommé Calchi, était un latiniste et un helléniste du premier ordre, d'une mémoire prodigieuse, d'une érudition accomplie, digne, par l'espèce et le nombre de ses titres, d'être secrétaire dans une illustre Académie. En outre, Ludovic fît venir le grand architecte Bramante à Milan. Il avait plaisir à se trouver au milieu des lettrés et des artistes illustres, des beaux parleurs et des érudits de son temps, et à les faire discuter sur toutes sortes de questions savantes ou ingénieuses. En voici une qui fut proposée par lui, et que Léonard traita dans un livre qui a été perdu : Quel est l'art le plus noble, celui du peintre ou celui du sculpteur? Léonard se décida en faveur de la peinture, en disant (j'en demande pardon aux sculpteurs) que l'art supérieur est celui qui exige « le moins de fatigue des mains ».
Vous pouvez juger quelle était l'activité d'un homme tel que Léonard dans une pareille cour. On ne lui demandait pas seulement d'être utile, mais encore d'être agréable. On raconte que, le roi de France étant venu à
Milan, Léonard fut charc^e d'imaginer en son honneur quelque chose d'ingénieux. Il fabriqua un Hon mécanique qui marchait tout seul, et qui, étant arrivé devant le roi, s'ouvrit la poitrine et la montra toute pleine de lis, fleurs héraldiques de la maison de France. En 1489, il construisit pour les fêtes de Jean Galéas et d'Isabelle d'Aragon une machine appelée Paradis, d'où sortaient les sept planètes (il n'y en avait alors que sept), toui* à tour représentées par des chanteurs habillés comme le veulent les poètes, et chacun récitant des vers. En d'autres circonstances, il avait dessiné des ornements et fait exécuter des peintures pour l'appartement que Ludovic habitait dans le château de Milan ; il avait fait construire des bains dans le parc pour la duchesse Béatrix, et si vous parcourez le livre de ses dessins qui est conservé au Louvre, vous y trouverez un nombre infmi de feuillages, d'animaux, de chars, de fantaisies composées pour les fêtes, dont il était le principal ordonnateur.
Malgré ces occupations, il n'abandonnait pas la peinture. Il fit les portraits de deux maîtresses du duc. C'étaient des personnes de grande qualité : l'une s'appelait Cécile Galerani, et l'autre Lucrèce Grivelli. On pense que le second de ces portraits n'est autre que la belle Ferronnière qui est au Louvre. Il peignit aussi la femme du duc, Béatrix d'Esté, et Ludovic lui-même. La sculpture prenait aussi une part de son temps. 11 faisait le modèle en terre d'une statue équestre en bronze, représentant le duc François Sforza. qui devait avoir vingt-trois pieds
de haut et peser deux cent mille livres. Il y travailla seize ans, et l'on trouve dans ses notes : « Aujourd'hui « j'ai recommencé le cheval. » Il avait étudié l'anatomie équestre et entrepris une quantité de dessins pour faire quelque, chose de parfait; mais il n'était jamais content et tardait toujours. Quand Ludovic fut détrôné, le modèle en terre était seul achevé. Les Français arrivèrent à Milan. A cette époque, ils étaient fort grossiers : le cheval fut abandonné aux arbalétriers gascons, qui en firent une cible et le mirent en pièces à coups de flèches.
Je ne fais que mentionner ses grands travaux hydrauliques et mécaniques. Il rendit l'Adda navigable sur un espace de 200 milles; ce sont les nombreux travaux d'irrigation entrepris sous sa conduite qui fécondèrent la Lombardie et la couvrirent de ces moissons si vertes qu'on ne trouve pas dans le reste de l'Italie.
Mais la principale œuvre qu'il fit à la cour de Ludovic, vous le savez, c'est la CènCy gravée depuis par Morgens, et qu'on voit encore bien gâtée et trop restaurée au couvent de Santa-Maria délie Grazie. Permettez-moi de vous lire un passage d'un auteur contemporain, qui montre quels soins il mit à ce chef-d'œuvre.
« Du temps de Ludovic, quelques geiitilshomnies qui se trouvaient à Milan se rencontrèrent un jour au monastère des Grâces, dans le réfectoire des pères dominicains. Ils contemplaient en silence Léonard de Vinci, qui achevait alors son miraculeux tableau de la Cène. Ce peintre aimait fort que ceux qui voyaient ses ouvrages lui en dissent librement leur avis. Il venait souvent de grand matin au couvent des Grâces, et cela je l'ai vu moi-même. Il mon tait en courant sur son échafaudage. Là, oubliant jusqu'au soin de se noui rir, il ne quittait pas les pinceaux depuis le le ler du soleil
jusqu'à ce que la nuit tout à fjit noire le mit dans l'impossibilité absolue de continuer. D'autres fois, il était trois ou quatre jours sans y toucher: seulement il venait passer une heure ou deux, les bras croisés, à contempler ses lig-ures. et apparemment à les critiquer en lui-même. Je l'ai encore \u en plein midi, quand le soleil dans la canicule rend les rues de Milan désertes, partir de la citadelle, où il modelait en terre son cheval de g-ranJeur colossale, venir au couvent sans chercher l'ombre, et par le chemin le plus court, là donner en hâte un ou deux coups de pinceau à l'une de ses tètes, et s'en aller sur-le-champ.
» Le Vinci avait terminé le Christ et les onze apôtres; mais il n'avait fait que le corps de Judas : la tête manquait toujom^s, et il n'avançait point son omrage. Le prieur, impatienté de voir son réfectoire embarrassé de l'attirail de la peinture, alla porter ses plaintes au duc Ludovic, qui payait très noblement Léonard pour cet omrage. Le duc le fît appeler, et lui dit qu'il s'étonnait de tant de relard. Vinci répondit qu'il avait lieu de s'étonner, à son tour, des paroles de Son Excellence, puisque la vérité était qu'il ne se passait pas de jour qu'il ne travaillât deux heures entières à ce tableau.
)) Les moines revenant à la charge, le duc leur rendit la réponse de Léonard. « Seigneur, lui dit l'abbé, il ne reste plus à » faire qu'une seule tête, celle de Judas ; mais il y a plus d'un an que » non seulement il n'a touché au tableau, mais qu'il n'est venu le B voir une seule fois. » Le duc irrité fait revenir Léonard. « Est- » ce que les pères savent peindre? répond celui-ci. Ils ont raison, 1) il y a longtemps que je n'ai mis les pieds dans leur couvent; » mais ils ont tort quand ils disent que je n'emploie pas tous les » jours au moins deux heures à cet ouvrage. — Comment cela, V) si tu n'y vas pas? — Votre Excellence saura qu'il ne me reste t plus à faire que la tête de Judas, lequel a été cet insigne coquin » que tout le monde sait. Il convient donc de lui donner une phv- » sionomie qui réponde à tant de scélératesse : pour cela, il y aun » an et peut-être plus que tous les jours, soir et matin, je vais au 1) Borghetto. où Votre Excellence sait bien qu'hatiite toute la canaille » de sa capitale : mais je n'ai pu trouver encore un -sisage de scé- 5> lérat qui satisfasse à ce que j'ai dans l'idée. Une fois ce visage 5) trouvé, en un jour je finis le tableau. Si cependant mes recher- » ches sont vaines, je prendrai les traits de ce père prieur qui 5) ^^ent se plaindre de moi à Votre Excellence, et qui d'ailleurs î rempUt parfaitement mon objet. Mais j'hésitais depuis longtemps ï> à le tourner en ridicule dans son propre couvent. )>
» Le duc se mit à rire, et, voyant avec quelle profondeur de
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jugement le Vinci composait ses ouvrages, comprit comment son tableau excitait déjà une admiration si générale. Quelque temps après, Léonard, ayant rencontré une figure telle qu'il la cherchait, en dessina sur la place les principaux traits, qui, joints à ce qu'il avait déjà recueilli pendant l'année, le mirent à même de terminer rapidement sa fresque. »
Vous voyez que ce célèbre Judas, qu'on voit au couvent délie Grazie, et qui a une vraie figure de coquin, n'est pas le prieur.
Ludovic avait accordé à Léonard une pension de 2000 ducats; mais, comme les finances de ces grands seigneurs italiens, qui vivaient pour s'amuser et dépensaient beaucoup, étaient souvent embarrassées, la pension de 2000 ducats était loin d'arriver exactement à son adresse. Un jour, étant très gêné, il écrit au duc qu'il n'a pu payer ses ouvriers, qu'il va être obligé de les renvoyer, et qu'il veut abandonner un art qui ne peut le nourrir. Ludovic eut honte et, n'ayant pas d'argent sous la main, il lui fit présent d'une vigne de seize perches aux environs de Milan. Mais il fut bientôt détrôné par les Français, qui revendiquaient les droits du roi Louis XII sur le duché, et Léonard, après la chute de son protecteur, se rendit à Florence, où il espérait trouver du travail.
Là il attendit quelque temps, et, faute de mieux, se laissa nommer par César Borgia (ce célèbre duc, le premier assassin et le premier empoisonneur de son temps), ingénieur en chef de ses armées. Vous voyez qu'il était bon, à cette époque, de savoir autre chose que la peinture. Il voyagea pour ce duc et lit un cer^
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tain nombre d'études pour ses fortifications. Quand il revint à Florence en 1499, le peintre Filippino, chargé de faire dans un couvent de moines une peinture de sainte Anne, et plein d'admiration pour le talent de Léonard, lui céda sa commande. Léonard dessina donc un grand carton de sainte Anne, qui se trouve aujourd'hui en Angleterre. Quand ce carton fut exposé dans son atelier, l'admh'ation fut si universelle, que pendant deux jours tout Florence défila pour le voir. Mais Léonard se dégoûtait volontiers de ses propres œuvres ; au lieu de terminer ce tableau, il s'amusa à peindre les jolies femmes de la société florentine, notamment Ginevra di Benci et la célèbre Monna Lisa, femme de Francesco del Giocondo. gentilhomme florentin. On raconte qu'il mit quatre ans pour faire ce portrait. Pendant que Monna Lisa posait, afm d'entretenir sur ses lèvres le sourire si charmant et si délicat que nous y voyons encore, il l'entourait de musiciens, de chanteurs et de bouffons pour l'égayer. A ce propos, je dois mentionner une conjecture des érudits. Lorsqu'on vendit les tableaux appartenant au roi Louis-Philippe, un panneau de bois de cèdre, qui portait une peinture très médiocre, fut acheté par un marchand de Paris, lequel, persuadé qu'un moiceau de bois si précieux n'avait pu être employé pour une peinture si mauvaise, s'avisa de le gratter, et découvrit la tigure d'une jeune femme, demi-couchée et presque nue, dont la tête était exactement celle de Monna Lisa. 11 y a encore en Europe deux autres portraits duns lesquels, au-dessus du buste nu, la tète de
Monna Lisa est évidemment reproduite. Les critiques et fureteurs de papiers, qui sont de terribles gens et qui s'obstinent à la recherche des actes de naissance et de mariage, ont découvert que le mari de Monna Lisa en était, à cette époque, à sa troisième femme, que, par conséquent, il n'était plus fort jeune; et rapprochant tout cela de ce qu'on sait de Léonard, de sa beauté, de sa grâce, de sa gloire, considérant qu'il est resté quatre ans à faire ce portrait, qu'il s'est chargé de tous les frais de mise en scène, ils ont conclu que le sourire de Monna Lisa s'adressait peut-être à son mari par raillerie, peut-être à Léonardpar bienveillance, et peut-être à tous les deux à la fois.
Là-dessus le gonfalonier de Florence commanda à Léonard, pour l'hôtel de ville, un grand carton qui devait représenter la bataille d'Anghiari, gagnée par les Florentins sur Nicolas Piccinino, général du duc de Milan. Léonard se mit à l'œuvre avec un grand empressement, et comme il était connaisseur en chevaux, il représenta particulièrement des cavaliers à cheval et combattant. Dans le même temps, Michel-Ange fut chargé de peindre une bataille du même genre, et, par un singulier contraste, représenta des hommes nus qui sortaient de leur tente au son de la trompette. La composition de Léonard de Vinci fut admirée, mais celle de Michel-Ange le fut bien davantage. Léonard se sentit froissé; et ce qui acheva de le brouiller avec Michel- A'nge, c'est que, s'étant mis à peindre son carton, la préparation se gâta et jaunit complètement.
H sortit de Florence, et se retira pendant quelque temps à Milan, qui était sous la domination des Français. 11 y fut bien accueilli, aimé et très admiré du maréchal de Chauniont, qui en était gouverneur, et fit divers portraits, entre autres celui de Trivulce. Quand les Français furent chassés, voyant que les événements l'obligeaient sans cesse à changer de séjour et à mener une vie vagabonde, il partit pour Rome, où il espérait que le pape lui donnerait de l'emploi. Mais il eût fallu solliciter, et Léonard était trop fier pour descendre aux humbles supplications. Il fit pour le chancelier du pape deux tableaux, une Madone et un Enfant Jésus; il en fit un autre petit qui se trouve à Rome, dans l'église de Saint-Onuphre. Le pape finit par lui commander quelque chose ; suivant son habitude de raffiner sur tout, Léonard se mit à préparer lui-même des huiles et à distiller des herbes pour ses vernis, afin de les avoir plus exquis. Cela ne plut pas au pape, qui dit : a Cet homme ne finira rien, puisqu'il commence par la fin. » — Léonard, blessé, abandonna ce travail. Et là-dessus François 1^% qui estimait beaucoup Léonard et qui aurait, s'il l'avait pu, fait transporter la Cène en France, lui offrit le titre de premier peintre à sa cour. Léonard accepta, se fit accompagner de plusieurs de ses élèves, notamment de Melzi, et s'installa à Amboise. Il était vieux, triste et fatigué; un grand changement s'était fait dans ses dispositions morales et dans ses croyances. Il ne peignit aucun tableau, pas même ce carton de sainte Anne que le roi voulait lui faire terminer ; il ne s'occupa que de travaux hydrauliques et
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mourut à Amboise, en 1519, non pas, comme le veut la légende, dans les bras de François P'". On a conservé une lettre de Melzi, son élève favori, qui déplore sa mort comme celle d'un père, et un testament où Léonard, laissant de côté les spéculations philosophiques auxquelles il s'était livré pendant sa vie, revient aux idées de sa première jeunesse. Il se recommande à saint Michel, prescrit des messes pour le repos de son âme, trente messes basses dans trois églises d'Amboise et plusieurs messes hautes. Ces grands retours sont fréquents en Italie ; peut-être sont-ils plus naturels qu'ailleurs dans un génie comme celui-ci, universel, chercheur, se dégoûtant facilement, voluptueux, qui a pris dans la vie ce qu'il y a de meilleur, et que son lot si brillant, si complet, ne semble point avoir rendu content.