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SON CARACTÈRE ET SON ESPRIT

A l'aurore de la Renaissance, il est bien difficile de trouver des documents qui permettent de tracer d'une manière satisfaisante le portrait des grands artistes; leur personne ressemble à leurs œuvres : ce n'est pas une figure, c'est une esquisse. Au temps de Léonard, il n'en est plus ainsi ; nous sommes à une époque où l'on possède des textes assez nombreux pour remettre en lumière des figures exactes et complètes, et nous pouvons

nous représenter les grands peintres aussi nettement que les grands écrivains qui vivaient à côté d'eux.

Si l'on en croit ses biographes, Léonard de Vinci avait (( une beauté de corps qu'on n"a jamais louée suffisam- « ment, et une grâce plus qu'infinie dans toutes ses ac- (( tions ». Sa chevelure était très belle, sa barbe abondante. « Il paraissait comme un autre Hermès ou un « autre Prométhée. )) Notez ces deux mots très justes et très significatifs ; ils désignent les premiers inventeurs des sciences et des arts, et l'on peut, en effet, ranger Léonard de Vinci à côté d'eux. « Son âme avait quelque « chose de royal, son courage était magnanime. » C'était un cavalier très hardi, admirable pour faire faire aux chevaux les sauts les plus dangereux. Sa vigueur était telle, qu'il tordait un battant de cloche et ployait un fer à cheval comme si c'eût été du plomb. Son adresse était extrême. Il semble qu'aucun des talents, pas même celui de la parole, ne lui ait manqué. Son génie, disent enfin ses panégyristes, était si grand, que « partout où « il l'appliqua à des choses difficiles, il fit sans peine des « œuvres parfaites » . En un mot. il offre un des exemples les plus accomplis de ce genre d'esprit que les Italiens appellent ingegno, et qui est l'heureuse facilité de l'invention naturelle. On peut dire de lui ce que disait un auteur comique du parfait gentilhomme : a II semble « qu'il ait su tout sans avoir rien appris. »

Son caractère était très noble. 11 dit dans son Traité sur la peinture : « N'alléguez pas pour excuse votre « pauvreté qui ne vous permet pas d'étudier et de vous

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« rendre habile; Tétude de l'art sert de nourriture au « corps aussi bien qu'à l'âme. Combien n'a-t-on pas vu de (( philosophes qui, étant nés au sein des richesses, y ont {( volontairement renoncé pour n'être pas détournés de « leur but! )) Et ceci n'est pas simplement une phrase : ses actions ont été d'accord avec ses paroles. 11 fut pour ses élèves un ami et un père ; ils ne manquèrent jamais de l'accompagner dans ses nombreux voyages et de le suivre comme s'ils eussent été ses enfants. « N'ayant, « pour ainsi dire, aucun bien et produisant peu, il entre- « tenait cependant des serviteurs et des chevaux, et re- (( fusa de les renvoyer même dans des moments de « gêne. » — D'autres traits achèvent de montrer ce caractère aimable. — « Il avait un beau et éclatant sourire « qui rassérénait les esprits les plus tristes ; il était si (( persuasif, que les volontés les plus endurcies se lais- (( saient vaincre par ses raisonnements, et ses paroles « tournaient au oui ou au non les volontés les plus endur- (( cies. Sa conversation était si agréable, qu'il attirait (( à lui tous les cœurs. » Il avait un grand amour pour tous les animaux, et l'on raconte que, passant devant des boutiques où l'on vendait des oiseaux, il les tirait de leur cage, payait le prix qu'on lui demandait, et les laissait s'envoler, leur rendant ainsi la liberté perdue. Reportez-vous à la dureté de mœurs de cette époque, à la rudesse et à l'insensibilité de ces hommes exposés sans cesse à de grands dangers et témoins de cruels supphces ; il fallait quelque chose de bien délicat, de bien doux, de presque féminin

dans un homme pour qu'il fût capable de pareilles actions.

Je reviens sur ce mot féminin. Léonard semble avoir eu des gaietés, des caprices, des fantaisies, des nerfs tout autrement raffinés que ceux des hommes d'armes et de guerre qui l'entouraient. Il aimait à s'amuser d'une façon originale, ingénieuse, souvent même enfantine, n fabriquait avec de la cire des animaux très légers, pleins d'air, que le vent emportait. S'étant un jour procuré un lézard très singulier, il lui fit, avec du \1f-argent et des écailles prises à d'autres lézards, des ailes qui remuaient quand il marchait; il lui ajusta, en outre, des yeux tout particuliers, une barbe, des cornes ; il l'apprivoisa, le tint dans une boîte et s'amusait à en effrayer ses amis. Une autre fois il rassemblait une quantité de vessies dans une salle qui communiquait par un tuyau avec la chambre voisine où il se tenait; de là il les remphssait d'air, si bien que les gens qui se trouvaient dans la salle étaient obligés de quitter la place, faute d'espace pour s'y maintenir. Il fit une quantité de folies, de gamineries, si vous voulez, de gentillesses de cette sorte. Ce sont les vives échappées de l'originalité fantasque ; elle voltige au-dessus du sérieux de la vie. et l'oublie poui' un moment.

Beaucoup d'autres traits laissent entrevoir la même âme étrange, disproportionnée et songeuse. Son meilleur ami fut Botlicelli, ce peintre dont les figures ont une grâce maladive, une délicatesse si délicieusement frêle, une personnalité si ardente et si recueillie. Un de

ses camarades fut Credi, dont le Louvre possède quelques œuvres et dont les têtes portent le même caractère languissant de douleur pensive et de rêve intime. De Léonard lui-même il nous reste un sonnet un peu dur de forme (on ne savait pas encore manier le langage), mais dont le sens et la morale annoncent une ûme qui s'est beaucoup repliée sur elle-même, qui, étant trop sensible aux choses du dehors, a fini par s'en détacher pour arriver à une résignation douce et triste, qui, n'aspirant plus à être heureuse, se contente du plaisir d'observer et de regarder.

Celui qui ne peut pas ce qu'il veut doit vouloir ce qu'il peut,

Car vouloir ce qu'on ne peut pas est folie

Donc le sage doit se faire un précepte

Doter sa volonté de ce qu'il ne peut pas atteindre.

L'homme non plus ne doit pas toujours vouloir ce qu'il peut :

Souvent une chose paraît douce, et puis se tourne en amertume.

J'ai déjà pleuré d'avoir obtenu ce que j'avais désiré.

Son esprit est semblable à son caractère ; la même disposition naturelle la poussé vers la science universelle avec une curiosité qui cherchait en tout le raffiné, l'exquis, le complet, qui ne se contentait de rien, qui voulait pousser toujours en avant, dépasser les autres, se dépasser soi-même, et qui avait toujours les yeux fixés vers l'infini et l'au-delà.

Il y a trois classes d'hommes parmi ceux qui s'occupent de travaux d'esprit. On peut d'abord distinguer les gens qui s'emplissent d'érudition et se munissent de procédés, qui font de leur lêle une bibliothèque et de

leurs mains une machine à écrire on une machine à peindre ; en un mot, qui restent simples ouvriers. — Au-dessus de ceux-là se placent des hommes d'un talent véritable, mais qui se renferment dans ce talent : ce sont les spécialistes. Ils possèdent leur art, ils savent leur science, mais ils ne comprennent rien au delà. S'ils sont sculpteurs, ce sont des maçons perfectionnés: s'ils sont lettrés, ce sont de simples antiquaires. Ils sont utiles ; mais, s'étant enfermés eux-mêmes dans un genre limité, ils ont comme une visière des deux côtés des yeux, et ne voient jamais rien en dehors de leur étroit horizon.

Mais il y a une troisième classe, celle des hommes supérieurs, qui, lorsqu'ils étudient les détails d'un art ou d'une science, ne les apprennent que pour s'en servir comme d'un piédestal, ou comme d'une échelle, afin d'atteindre à la vue la plus large possible de la nature tout entière. Je sais un chimiste éminent qui me disait : (( Croyez-vous que j'ai employé quinze, vingt ans de ma vie à étudier des réactions, à peser des alcools, à doser des mélanges pour en rester là? Ce ne serait vraiment pas la peine d'y avoir dépensé tant de temps ; mais j'ai jugé qu'il est impossible de se former une idée de la science et de la nature, si l'on s'en tient à des notions vagues, à des renseignements de seconde main. J'ai voulu toucher par moi-même les détails les plus intimes de la science ; partant de là, je rayonne de tous côtés, aussi loin qu'il m'est possible, me servant de mes études spéciales comme de spécimens et d'exemples pour

m'acheminer à des conclusions générales sur l'ensemble des choses. » — J'ai eu l'honneur de connaître, la dernière année de sa vie, Eugène Delacroix et de causer quelquefois avec lui. Bien que peu expansif, il sortait cependant, au bout d'un certain temps, de cette réserve qui lui était habituelle, surtout quand on le touchait à l'endroit sensible, qui était son art. Il me racontait une fois ses études anatomiques. Pendant longtemps, avec le sculpteur Barye, il avait dessiné des animaux au Muséum ; on leur avait donné un lion écorché qu'ils éclairaient le soir avec des lampes. Delacroix l'avait dessiné dans toutes les attitudes, essayant de comprendre le jeu du moindre muscle. Ce qui l'avait le plus frappé, c'est que la patte antérieure du lion était le bras monstrueux d'un homme, mais tordu et renversé. Selon lui, il y a ainsi, dans toutes les formes humaines, des formes animales plus ou moins vagues qu'il s'agit de démêler, et il ajoutait qu'en poursuivant l'étude de ces analogies entre les animaux et l'homme, on arrive à découvrir dans celui-ci les instincts plus ou moins vagues par lesquels sa nature intime le rapproche de tel ou tel animal. Si maintenant vous examinez ses tableaux, vous remarquez le résultat de ces études et de ces divinations zoologiques. Ses lions sont des chais grandioses, parce qu'en effet le lion est une subdivision particulière de la grande espèce qui comprend tous les chats. Le monstre qui va dévorer son Angélique n'est pas un monstre d'opéra, une figure de carton non viable, mais un batracien énorme, parent de ces lézards

fossiles qui ont rampé dans les bourbes et dans les fougères des marécages antédiluviens. C'est par des révélations de cette sorte que le moindre de ses tableaux frappe et porte coup. Goethe agissait de même, et il en est ainsi de la plupart des grands hommes. Presque tous ceux qui ont voulu se faire, soit dans une science, soit dans un art, une carrière large et glorieuse, ont fait converger autour de cette science ou de cet art toutes les études qui pouvaient s'y rattacher. Ils y ont apporté, non seulement leur spécialité propre, mais l'ensemble des documents et des renseignements qu'ils avaient pu rassembler de tous côtés. C'est seulement de cette façon qu'ils sont parvenus à comprendre, à s'assimiler, à exprimer la complexité de la nature, et, par suite, à la retrouver, à la reproduire, à la refaire dans leur art. Car nulle œuvre naturelle, animal ou plante, n'est isolée; elle est baignée, trempée dans un flot d'influences passées et présentes. En sorte que celui qui veut la peindre d'une manière satisfaisante est obligé de remonter en esprit à la création de cette plante ou de cet animal, c'est-à-dire de démêler et d'embrasser cette multiplicité et cet enchevêtrement de causes de toute espèce qui se sont entre-croisées dans toutes les profondeurs du passé et du présent pour la former et la nourrir.

Pour cela, il faut travailler toute la journée et toujours. Léonard de Vinci avait toujours sur lui, dit-on, un petit livre sur lequel il prenait des notes, quel que fût l'objet qui se présentât. Il en faisait une sorte de

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magasin, et avait ainsi, selon le mot de notre grand Balzac, « son garde-manger toujours plein ». Ses manuscrits forment treize volumes écrits à rebours, pour échapper aux regards des curieux. Ses amitiés étaient aussi bien choisies que ses études. Il s'était lié avec Marc-Antoine de Torre, philosophe éminent, qui professait à Pavie, écrivait sur l'anatomie, et appliqua le premier à la médecine la doctrine de Galien. Léonard fit sous sa direction un volume de dessins au crayon rouge et à la plume, représentant d'abord la charpente osseuse, puis tour à tour les divers revêtements des muscles et des tendons. Pareillement, il fut l'ami du mathématicien fra Luca Paciolo, et dessina soixante figures pour son livre De divina proportione. Ses propres recueils contiennent une quantité innombrable de plantes et d'animaux : singes, rats, chameaux, lions, mulets, ânes ; en un mot, toutes les études que ferait le naturaliste, le zoologiste le plus curieux, le plus persistant, le plus infatigable. 11 voulait se rendre compte de toute figure et de toute forme. Enfin, disent ses biographes, a sa curiosité fut si grande, que, philosophant « surles choses naturelles, il s'appliqua à comprendre les « propriétés des plantes, h suivre et à observer le mou- « vement du ciel, le cours de la kine et les allées et « venues du soleil » .

Mais ce qu'il y a de plus notable dans ses recherches scientifiques, c'est l'esprit complètement moderne dans lequel elles sont conçues. 11 est le précurseur de Bacon dans les sciences expérimentales. Ce grand édifice sous

lequel nous vivons aujourd'hui, ces connaissances solides de toutes sortes sur lesquelles s'appuie non seulement notre vie spéculative, mais encore notre vie corporelle et pratique, doit reconnaître pour premier fondateur, non pas Galilée ou Bacon, mais Léonard, qui lésa devancés. 11 ne lui a manqué que de faire école; mais, quoiqu'il n'ait pas fourni une colonie de successeurs capables de continuer son œuvre, il n'en reste pas moins le premier qui, de lui-même, ait creusé à l'endroit exact où devait s'élever le monument.

Contre la coutume de son temps, il combat les philosophes partisans de l'autorité et loue uniquement l'expérience : (( Si je ne sais pas comme eux, dit-il, alléguer « les auteurs, j'allègue une chose bien plus grande et bien (' plus digne d'être écoutée, l'expérience. Ces gens-là (( marchent enflés et pompeux, vêtus et armés, non de & leurs fatigues, mais de celles d'autrui. et ne m'accor- (( dent pas le fruit des miennes. Je suis inventeur, et ils « me dénigrent. Combien plus doivent-ils être blâmés, '< eux qui ne sont pas inventeurs, mais récitateurs et « trompettes des ouvrages d'autrui. ))

Appuyé sur ce grand principe, il a fait des découvertes étonnantes. Yenturi, qui, au siècle dernier, a déchiffré une partie seulement de ses manuscrits, y a trouvé des raisonnements et des théories admises dans la science un siècle plus tard. Ainsi, en mécanique, Léonard connaît la théorie des forces apphquées obliquement au bras de levier, les lois du frottement, l'influence du centre de gravité sur les corps en repos ou en mouve-

ment, l'application du principe des vitesses virtuelles à beaucoup de cas que l'analyse supérieure a généralisés de nos jours. En optique, il décrit avant Porta la chambre optique, explique avant Maurolico la figure de l'image du soleil dans un trou angulaire. En hydrau- I qu3, il invente tout ce que Castelli retrouva un siècle après, et davantage. Il explique les coquilles fossiles par le retrait de la mer; il devine la théorie moderne de la combustion dans la respiration ; il découvre que la scintillation des étoiles vient, non pas d'elles-mêmes, mais de notre œil ; il fait toutes sortes de découvertes sur les canaux et les fortifications ; il invente un compas de proportion à centre mobile, une sorte d'hygromètre pour mesurer la densité et la constitution de l'air, un casque de plongeur pour les pêcheurs de perles ; il rédige des projets d'ailes et de machines pour voyager en l'air; il trouve le balancier des horloges; enfin, il n'est sorte de machine qu'il n'ait inventée. Et de tout cela il tire des conséquences. Il lisait Dante, Albert le Grand, se préoccupait de philosophie, et certainement connaissait les philosophes anciens. Les grands esprits de cette époque, Ficin, Politien, Pic de la Mirandole et Laurent de Médicis s'efforçaient de ranimer la noble sagesse antique ; ils avaient fondé une académie platonicienne; des dames même se faisaient expliquer les doctrines les plus hautes de Platon, la différence des passions, le but et les principes de la morale, la vraie vertu, le vrai bonheur. Les lettrés interprétaient le christianisme de manière à le rendre le plus platoni-

cien possible. On voit, par le livre du Courtisan, de Castiglione, combien les hautes spéculations, les subtiles discussions étaient à la mode dans les cours; l'Italie se faisait grecque et libre penseuse. >«ous ne pouvons donc nous empêcher de croire que Léonard de Vinci, si amateur de l'antiquité, si curieux, si raisonneur, n'est pas resté étranger à ces recherches, et parmi les restaurateurs de la grande culture antique, nous pouvons rapprocher son nom, sans injure, des noms de Ficin, Valla, Politien, Pic de la Mirandole et Laurent de Médicis.

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