‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 7 sur 52 · STYLE DE BALZAC · texte numérisé non relu

STYLE DE BALZAC

Lorsqu'on présente Balzac à un homme de goût qui sait bien le français et qui a été nourri dans les classiques, on assiste à la petite comédie que voici :

Notre homme manie avec un peu de crainte ces seize gros volumes. Voilà bien des choses à lire, et nouvelles; les modernes écrivent trop. La Bruyère se plaignait déjà qu'on eût tout dit; qu'est-ce que ce nouveau venu a pu trouver pour en dire si long ?

Il se hasarde pourtant, avec précaution, et feuillette par essai, au hasard, quelques pages; il tombe sur ce mot : « La matérialité la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. »

Il ouvre de grands yeux, n'ayant jamais ^ii les empreintes de cet être rébarbatif, la matérialité. Il réfléchit un peu et se traduit tout bas la chose; cela signifie

sans doute : « Les Flamands sont raffinés dans leurs

habitudes de bieii-ètre. »

Un peu effarouché, il ouvre un autre volume et lit : « Il est impossible d'échapper au dilemme matériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu publicfue en fait de mariage. » Cela est rude. Peut-être xM. dr Balzac eût mieux fait de dire simplement : « Les femmes mariées ne sont pas toutes honnêtes; c'est un mal, mais c'est un bien ; sans cela, les hommes s'adresseraient trop bas. »

Pour se délasser (ces traductions sont pénibles), il demande une petite peinture simple; on lui indique le curé de Tours ; il y a là une vieille fille tracassière et dévote : probablement M. de Balzac en parlera gaiement. Il rencontre ce début : o Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille lille. » Créature, genre féminin, genre élégiaque : suisje au muséum d'anthropologie? — 11 tourne la page, ses veux s'arrêtent sur cette jolie phrase : « Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux capillaires du grand conciliabule femelle. » Effectivement, c'est un cours de botanique : dans quel guêpier me suis-je fourré? — Il saute vingt feuillets et lit trois fois avec un étonnement croissant la dernière page : « L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation ou des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions et en quelque sorte la maternité des masses? Pour enfanter des peuples neufs

OU pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de Dieu? » — Jamais il n'a vu d'hommes a ant des mamelles dans la tête. Il frappe la sienne; ses bras tombent, et il regarde en souriant le malheureux ami qui trouve cela beau.

Il prend haleine, et au bout d'une demi-heure se remet à la ■ 'cbe. 11 rencontre des a convictions immarcessibles » c les douleurs lancinantes d'un cancer » qui ronge Tâme, « un télégraphe labial ». 11 trouve que le commis voyageur est un « pyrophore humain, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes ». Il apprend, entre la vente de deux chapeaux, a qu'une nation qui a deux Chambres, qu'une femme qui prête ses deux oreilles, sont également perdues, qu'Eve et son serpent forment le m^ihe éternel d'un fait quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde ». Il juge que l'histoire d'un commis voyageur donne lieu à de bien belles morales ; il pose en principe que M. de Balzac est un encyclopédiste pédant; s'il tolère ses grands mots, son argot scientifique, son fatras philosophique, c'est comme on supporte la pluie en novembre. Il lui reste deux choses à supporter.

Il ouvre Eugénie Grandet. Tout le monde lui a dit que c'est un chef-d'œuvre dans le genre simple ; certainement la première phrase sera simple; un début l'est toujours ; voyons celui-ci : « Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélan-

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