‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 8 sur 52 · KOUV. ESSAIS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

KOUV. ESSAIS DE CRITIQUE

colie égale à celle des cloîtres les plus sombres, des landes les plus ternes et des ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il en effet dans ces maisons, et le silence du cloître, et l'aridité des landes, et les ossements des ruines. » Quel début ! M. de Balzac fait la grosse voix et annonce sa pièce avec la solennité empesée et formidable d'un montreur de marionnettes.

Notre pauvre lecteur prend patience ; il entame d'un air résigné un autre roman presque aussi célèbre, le Lys dans la vallée, un des favoris de l'auteur : « A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux sur le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment qu'elles s'ouvrent! » Tant de figures dès la première ligne ! Ces métaphores se sont levées de bien grand matin ! M. de Balzac ressemble à un peintre qui, avant de peindre, verserait un pot de rouge sur son tableau. — Le mal de tète commence; le lecteur juge que ce style est plaqué, qu'il indique un écrivain laborieux et malheureux, coloriste en dépit de lui-même et par ordre. En effet, regardez plutôt ces passages pris entre vingt autres semblables : « Toutes les fabriques de produits intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leur réjouissance. De là les primes, les dividendes anticipés ; de là ce rapt des idées que, semblables aux marchands d'esclaves en Asie, les entrepre-

neurs d'esprit public arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent, et traînent aux pieds de leur sultan hébété, leur Shahahaham, ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas, leur tranche la tète en leur retranchant leur picotin d'or. » M. de Balzac veut être poète; il le veut tant, qu'il le veut trop, il aboutit aux énigmes : « Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor ; car un jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la férocité de la pourpre impériale. )) Cela signifie qu'une femme bête peut devenir méchante. Les filles de Gorgibus parlaient ainsi.

Encore un effort ; qu'il en coûte d'aborder les grands écrivains modernes ! Jadis on entrait de plain-pied dans un beau li^Te ; aujourd'hui les abstractions et les métaphores obstruent la porte, aussi jolies et aussi commodes qu'une broussaille de houx. Voici le commencement du Ménage de garçon : « En 1790, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. » Jouissait! les portiers seuls disent encore : v> Vous jouissez d'une mauvaise santé. » Je ne suis pas un portier, je n'aime pas qu'on me parle de ce style. — Notre lecteur continue par grâce, et trouve, en feuilletant çà et là, des phrases comme celle-ci (il s'agit d'un vieux colonel qui, dans un mouvement généreux, casse sa pipe) : <i Les anges eussent peut-être ramassé les morceaux de la pipe. » — Ou bien : « Elle laissa échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le gra-

nit. » • — Les mots sublime, délicieux, éblouissant, surhumain, reviennent à chaque page. — Décidément M. de Balzac a de mauvaises manières; il est grossier et charlatan ; il a le gros rire et la voix criarde des gens du peuple. Son style choque ou étourdit; afin d'être fort, il le force ; pour s'échauffer, il se chauffe : cela est malsain, et je m'arrête là.

Là-dessus il vous rend les seize volumes et dit : « Quand je lis quelqu'un, c'est comme si j'admettais chez moi un homme hien élevé et sachant causer. M. de Balzac parle comme un dictionnaire des arts et métiers, comme un manuel de philosophie allemande et comme une encyclopédie des sciences naturelles. Si par hasard il oublie ces jargons, il reste de lui un ouvrier gouailleur qui polissonne et crie à la barrière. Si l'artiste enfin se dégage, je vois un homme sanguin, violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion, en style chargé, tourmenté, excessif. Pas un de ces gens ne sait causer, et je n'en admets pas ua dans mon salon. »

Ce jugement, tout français et classique, dérive des habitudes de vie et d'esprit du dix-septième siècle; il suppose deux choses, l'une qu'on parle à des hommes du monde, l'autre que ces hommes forment leurs idées par analyse.

En effet, regardez tour à tour les habitudes d'analyse

et de salon. — Dans un salon, le premier devoir est de ne point déplaire ; le second, de plaire. Vous devez éviter aux gens, surtout aux femmes, tout langage spécial : ils ne l'entendraient pas ; les termes de chimie, de zoologie ou de Ijanque feraient là le même effet que des cornues, des squelettes ou des registres étalés auprès des jardinières et sur les divans ; l'amourpropre souffrirait de ne point les comprendre; le bon goût serait choqué de ces disparates ; la délicatesse répugnerait à ces souvenirs de travail et d'argent, ^ous devez encore éviter tout jargon métaphysique ; vous auriez l'air de professer; une soirée n'est pas une école ; d'ailleurs on s'y amuse, et jamais la métaphysique n'a diverti. Vous devez surtout éviter les mauvais gestes et les cris trop forts. Les gens ici sont riches, tout au moins oisifs, lettrés; ils forment une sorte d'aristocratie ; et l'aristocratie, par orgueil, par pruderie, par finesse de goût, rejette avec horreur tout ce qui sent le cabaret. Vous devez enfin être poli ; et tout homme poli évite les airs de grand homme, le ton prétentieux, les altitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et qui commandent les respects.

D'autre part, quand les hommes forment leurs idées par analyse, ils ne pensent que pas à pas; un saut brusque les déroute : ils exigent et mettent des transitions partout'. Ils ne veulent point que de la banque

1. Vovez. par exemple, les transitions de Boilcau dans la Satire des femmes. Il en souCfrait, mais s'y croyait astreint.

on les jette tout d'un coup dans l'astronomie, ni que d'un palais on tombe à l'instant dans une échoppe. Ils demandent que la seconde idée suive naturellement la première ; que la page se développe en pensées de la même espèce et du même ordre; que, pour arriver aux vérités très générales, l'auteur dresse l'échelle de toutes les vérités subordonnées et secondaires ; qu'il expose d'abord des choses familières et des événements quotidiens, et que, par degrés, insensiblement, il em mène le lecteur jusqu'aux réflexions élevées et inattendues. Ils lui prescrivent de comparer les choses nobles aux choses nobles et les objets vils aux objets vils, de trouver en des sujets religieux des figures pieuses, et des images joviales en des sujets gais. Ils choisissent les mots d'après leur racine et leur usage, n'emploient que Jes plus simples, imitent partout le style latin et antique, poursuivent sans cesse l'exactitude et la clarté. Ils ont horreur des comparaisons extraordinaires, des expressions violentes, des accouplements de mots disparates, des paradoxes de style, des bizarreries, des raffinements, des coups d'imagination. Ils veulent qu'on leur parle une sorte d'algèbre élégante, et que l'esprit, coulant d'une idée dans l'idée voisine, avance incessamment, uniformément, de lui-même, sans déviation, sans effort et sans heurt.

Certes Balzac doit déplaire aux personnes qui ont cet esprit et qui mènent cette vie. Mais on peut répondre que tous les hommes ne mènent pas cette vie et n'ont pas cet esprit. Changez les habitudes de conduite et

de pensée : à l'instant tontes les règles de style se trouvent changées. Au lieu d"un salon, mettez un club d'affaires politiques; l'âpre ironie, la polémique acharnée, les passions concentrées et haineuses, la solidité et la Milgarité de l'esprit pratique remplaceront l'élégance et la finesse. Pareillement, au lieu de causeurs qui analysent, mettez des peintres qui imaginent : les images prodiguées, les bonds d'esprit brusques et énormes, les figures triviales, décousues, éclatantes, remplaceront les développements mesurés et réçruliers. Bien plus, si vous portez dans le club le langage du salon, vous paraîtrez raffiné et fade; on vous appellera freluquet et danseur. Si vous parlez aux peintres en style d'analyste, vous paraîtrez ennuyeux et terne ; on vous appellera académicien et bavard. Le bon style est l'art de se faire écouter et de se faire entendre ; cet art varie quand l'auditoire varie; il déplaît à celui-ci parce qu'il plait à celui-là : ce qui est obscurité et ennui pour l'un devient clarté et attrait pour l'autre. Aucun n'a le droit d'imposer à autrui son plaisir et sa nature; aucun n'a le devoir d'emprunter à autrui sa nature et son plaisir. Il y a donc un nombre infini de bons styles : il y en a autant que de siècles, de nations et de grands esprits. Tous diffèrent. Si vous écriviez aujourd'hui à la façon d'Hérodote et d'Homère, on vous traiterait d'enfant; si vous parliez aujourd'hui à la façon d'Isaïe ou de Job. on vous fuirait comme un fou. H y a entre les siècles et les esprits des barrières aussi fortes qu'entre les espèces et les instincts. La diversité de nature fonde

chez les uns la diversité des instincts, comme chez les autres la diversité des littératures ; l'histoire sociale n'est que le prolongement de l'histoire naturelle ; la prétention de juger tous les styles d'après une seule règle est aussi énorme que le dessein de réduire tous les esprits à un seul moule et de reconstruire tous les siècles sur un seul plan.

Considérez donc l'auditoire de Balzac et sa structure d'esprit. Vous lui imposiez des habitudes de salon : est-ce qu'il y a aujourd'hui des salons? Je vois bien encore une grande salle avec des fleurs, un piano, des bougies ; mais c'est là tout. Les hommes après le dîner vont au fumoir; s'ils restent, vous les trouvez entassés dans un coin, ou par petits groupes. Ils parlent de politique, de chemins de fer, un peu de littérature, beaucoup d'affaires ; ils sont venus pour a se mettre au courant, pour entretenir leurs relations ». De temps en temps, l'un d'eux se détache, va saluer les dames qui font cercle, seules autour du feu; l'abolition de la galanterie et de la cour les a mises là ; elles ne causent plus que de robes et de musique. Au bal combien d'hommes dansent après vingt-cinq ans? Et en vérité ils ont raison. 11 faut les jolies joues du chevalier de Grammont, son habit rose ou vert-pomme, ses dorures, ses rubans, ses dentelles, pour un tel office ; leur funèbre habit noir, leur air soucieux, leur sourire obligé y répugnent ; en somme, ils ne sont bien qu'entre eux : leur vrai salon, c'est un cercle; las d'affaires, de chiffies, de sciences et de travail, ils y vont lire les

journaux. Presque tous hommes spéciaux, ils se sont frottés aux hommes spéciaux de toute espèce, et les jargons des métiers ou des sciences ne les offensent plus. Toutes les philosophies et toutes les littératures ont coulé sur eux, distillées par les gazettes, la conversation et les mille machines de vulgarisation qui alimentent la vie parisienne. Paris est à la fois un réservoir et un alambic où s'engorgent et se raffment toutes les idées de l'univers. Ainsi dégoûtés et nourris, ils peuvent trouver du plaisir dans tout ordre de pensées, et ils ne souffrent de pensée que sous une forme frappante. Ils veulent être distraits, émus ; ils ont besoin de nouveauté, de singularité et de surprise. — Il leur reste, je le sais, un fonds de modération, de politesse et d'élégance ; Balzac, je l'accorde, par sa bizarrerie, sa pédanterie, son obscurité et son exagération, dépasse souvent ce que leur goût demande. Il n'importe; c'est là un auditoire original, complet, distinct des autres, ayant les droits des autres ; s'il a ses défauts, il a ses mérites ; s'il est moins poli et moins aimable que l'ancien, il est plus savant, il a l'esprit plus ouvert, il est plus expert en littérature. Vous voyez bien que Balzac a le droit d'être encyclopédiste, philosophe, violent et étrange, que ses habitudes de style conviennent à nos habitudes de vie, et que l'écrivain est autorisé par le pubhc.

Regardons maintenant l'écrivain ; vous lui imposez vos habitudes d'analyse : il en a d'autres, puisqu'il est artiste ; et les siennes valent les vôtres, puisque, comme

vous, il se fait entendre de ses pareils. — Votre esprit ressemble à la table d'un bon livre de zoologie ou de physique ; les idées s'y ordonnent d'elles-mêmes en séries continues, progressives. Elles naissent divisées et classées : leur départ se fait naturellement et d'abord. Elles trouvent des cases préparées d'avance, et chaque famille entre dans la sienne sans perdre un seul de ses membres, sans recevoir un seul membre étranger. — Ce n'est pas ainsi que l'artiste crée. Toutes ses facultés s'émeuvent à la fois ; chez lui, le philosophe, l'encyclopédiste, le médecin, l'observateur, se lèvent ensemble. Et il le faut bien, puisque les matériaux fournis par toutes ces facultés concourent ensemble à fournir les actions et les paroles du personnage qu'il fait agir et parler. Si elles s'y employaient tour à tour et isolées, elles ne produiraient que des créatures mutilées et des êtres abstraits. Chez lui, les idées s'amassent et se cristallisent par blocs, dans tous les coins du creuset, selon tous les hasards et toutes les inégalités de l'inspiration, sans cadres symétriques et faits d'avance, pêle-mêle ; Ici un mot éblouissant qui peint en raccourci un caractère; près de lui une maxime générale, au même endroit une pointe de raillerie, tout le chaos bouillonnant des images, des réflexions et des sentiments. Vos mots sont des notations, ayant cbacun sa valeur exacte, fixe'e par la racine et ses alliances; les siens sont des symboles dont la rêverie capricieuse invente le sens et l'emploi. 11 a été sept ans, dit-il, à comprendre ce qu'est la langue française. La vérité est qu'il l'a étudiée profon-

dément', mais à sa façon, comme d autres qu'on accuse aussi d'être des barbares. Pour eux, chaque mot est, non un chiffre, mais un éveil d'images : ils le pèsent, le retournent, le scandent : pendant ce temps un nuage d'émotions et de figures fugitives traverse leur cerveau ; mille nuances de sentiments, mille souvenirs confus, mille aperçus brouillés, un bout de mélodie, un fragment de paysage se sont entre-croisés dans leur tête ; le mot est pour eux l'appel soudain de ce monde vague d'apparitions évanouies. Quelle distance entre ce sens et celui des s^rammairiens I — Mais c'est un sens ; vous ne devez pas le nier parce qu'il vous échappe. Il y a là une espèce d'architecture, nouvelle, il est vrai, mais aussi vaste que l'ancienne, qui ne doit ni imposer ses règles à l'autre, ni subir les règles de l'autre, et qui, comme sa rivale, a ses beautés.

D'abord la grandeur, la richesse et la nouveauté. Ce style est un chaos gigantesque; tout y est : les arts, les sciences, les métiers, l'histoire entière, les philosophes, les rehgions ; il n'est rien qui n'y ait fourni des mots. On parcourt, en dix lignes, les quatre coins de la pensée et du monde. Il y a ici une idée swedenborgienne, à côté une métaphore de boucher ou de chimiste, deux lignes plus loin un bout de tirade philosophique, puis une gaudriole, une nuance d'attendrissement, une demivision de peintre, une période musicale. C'est un car-

1. Voyez, pour preuve, le style admirable et original des Contes drolatiques, tout semblable aux carnations de Jordaens.

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naval extraordinaire de métaphysiciens grimaiids, de silènes paillards, de savants blêmes, d'artistes dégingandés, d'ouvriers en sarrau, chamarrés et caparaçonnés de toutes les magnificences et de toutes les friperies, coudoyant les costumes et les défroques de tous les siècles, ici un haillon, là-bas une robe d'or, la pourpre cousue aux loques, les diamants brodant les guenilles, toute cette foule tourbillonnant et suant dans la poussière et dans la lumière, sous les flamboiements du gaz dont l'âpre éclat ruisselle et éblouit. Vous êtes choqué d'abord ; puis l'habitude vient, bientôt la sympathie et le plaisir. Vous êtes remué par cette irruption de figures étranges, par cette largeur des perspectives, par cette immense et soudaine ouverture de tous les horizons. Bientôt ces bizarreries vous piquent; vous vous complaisez dans une métaphore inattendue; votre esprit aperçoit entre des objets infiniment distants un lien inconnu. Les mille filets par lesquels toutes les choses se rejoignent et se tiennent d'un bout de l'univers à l'autre entrelacent sous vos yeux leur réseau inextricable. La chimie explique l'amour; la cuisine touche à la politique; la musique ou l'épicerie sont parentes de la philosophie. Vous voyez plus de choses et plus d'attaches entre les choses; au lieu d'un jardin commode et bien planté, c'est le fouillis obscur et énorme d'une grande forêt.

Avec l'esprit, bientôt le cœur s'émeut; sous le fourmillement tumultueux de ces idées regorgeantes, on sent une chaleur qui croît. Ces expressions violentes,

ces images ramassées dans l'hôpital et dans le bnirne, ces accouplements d'expressions inouïes, cette ardeur du style étoulTé d'idées qu'il ne peut contenir, annoncent un degré de souffrance, d'effort et de génie qu'on ne trouve point ailleurs. Il lutte contre la lourdeur de sa natm-e et l'encombrement de sa science ; sa fournaise intérieure s'embrase plus ardente sous la masse qui l'écrase et qu'elle finit par soulever. On prend part à ce labeur et à cette victoire ; on souffre de cet acharnement de l'inspiration obstruée, de ces exploits de la volonté fiévreuse; mais on est pénétré de cette passion qui grandit et de cette puissance qui triomphe. L'impression est maladive, mais si forte, qu'on ne l'oublie plus. Ainsi troublé et emporté, on ne s'étonne plus de cette profusion d'images ; elles percent la masse bouillonnante, comme ces flammes de pourpre et de rose qui voltigent au-dessus d'un creuset. 11 a des yeux de peintre ; involontairement et volontairement il voit les couleurs et les formes : il en a besoin ; les abstractions aboutissent chez lui aux tableaux; au détour d'un raisonnement, il tombe dans un paysage. Je copie la description d'une journée et d'un bouquet; voici ce que riraagination et la passion ont fait de la botanique : « Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous li^Tez au vent votre cheve- Im-e, que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières? Une petite herbe, la fiouve odorante, est le

principe de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément auprès de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts ; d'inépuisables exhalaisons remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase.... Au fond du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée de ces touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine : vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent des spirales de liserons à cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées ; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées, de l'amourette purpurine, qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux; la verte chevelure des bromes stériles; les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis du vent : violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves, et qui se détachent sur le fond gris de lin, où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleur. Mais déjà plus haut quelques roses du Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine-des-pres, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons

sautoirs do la cioisette au blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles ; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré ; des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des liges tourmentées comme de vagues désirs entortillés au fond de l'àme : du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flanmiéches de son incendie au-dessus des jasmins étoiles et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes. Quelle femme, enivrée par la senteur d'aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans ces luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle? Tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment et s'éteisrnent comme les fils de la Viers:e dans une nuit

La poésie orientale n'a rien de plus éblouissant ni de plus magnifique; c'est un luxe et un enivrei/ient;

on nage dans un ciel de parfums et de lumière, et toutes les voluptés des jours d'été entrent dans les sens et dans le cœur, tressaillantes et bourdonnantes comme un essaim tumultueux de papillons diaprés.

Évidemment cet homme, quoi qu'on ait dit et quoi qu'il ait fait, savait sa langue; même il la savait aussi bien que personne; seulement il l'employait à sa façon.

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