LE MEURTRE PUBLIC
Vainement la splendeur des siècles de lumières Recule de l'esprit les antiques barrières : Un voile ténébreux est partout étendu ; Le meurtre avec la peine est encor confondu ; Et nos fières cités , au massacre aguerries , Sont toujours les échos de ces noires furies Dont la bouche de fer , annonçant le transport , En longs mugissemens criait : vive la mort î Mais si de la raison la loi tient sa puissance, Pourquoi des assassins lui prêter la démence ? La loi sans la raison trahit les potentats, Menacé la patrie, ébranle les états.
L'usage cependant veut rendre légitime Le pouvoir de détruire une faible victime,
Et d'endurcir le cœur et d'égarer l'esprit.
La peine est un devoir, au nom des lois prescrit, Si le crime ou l'erreur enfante des coupables. La mort est au-delà des peines véritables ; On ne peut allier la mort et les travaux ; La peine cesse d'être où finissent les maux. Ainsi, la loi réserve, en ses erreurs communes, Pour des fils innocents le poids des infortunes. Mais, quand elle a flétri les fils des condamnés, Sèche-t-elle les pleurs de ces infortunés ? Répare-t-elle en moi les torts de la justice Qui, deux fois, par méprise, ordonna mon supplice.-* Plus attentive au mal que favorable au bien , La loi frappe en aveugle, et ne répare rien. Ah! comment réparer la perte de la vie, Ou de la liberté, long-temps, long-temps ravie?.... Un pied dans le tombeau, je ne me plaindrai pas ; Mais, avant d'expirer , je demande aux élats : Souffrirez-vous toujours que des arrêts tragiques Fassent couler le sang sur nos places publiques ? Là s'ouvre le spectacle où le peuple empresse Dévore de ses yeux un échafaud dressé,
Le sacrificateur , le piètre et la victime.
Le fer va-t-il frapper l'iunocence ou le crime?....
Il tombe, mais le peuple ouvre l'œil sans frémir.
Orphelins malheureux , vous entend-il gémir ?
Entend-il les sanglots des familles mourantes ?
Voit-il du désespoir les scènes déchirantes?
Il voit des troncs sanglans , flétris par les bourreaux ;
Mais verra-t-il des fruits attachés aux rameaux ?
La mère, les enfans, l'innocent, le coupable,
Tout périt par l'effet d'une loi redoutable,
Prétexte des tyrans , dont la noire fureur , Sous le nom de justice, enfantant la terreur, Dicte ces mots affreux : « Pour calmer les tempêtes , « Il faut frapper le peuple et suspendre des tètes. « Tremblez, 6 nations! rassurez-vous, ô rois! « Le carnage et la mort font respecter les lois. » Beccaria, Servan, vous dont l'heureux génie Combattit du pouvoir la longue tyrannie; Courageux Dupaty qu'admira l'univers, Et toi , La Chalotais, plus grand que tes revers , Inspirez-moi ce feu qui brille en»vos ouvrages ,
Et qui vous fait revivre en vos brûlantes pages.
IO
Fécondez mes accens, j'ouvre votre tomheau , Démosthène français, véhément Mirabeau; Et vous, mânes de Foy, dont la noble influence Oppose les Dupin aux Xantus de la France ; Venez , embrasez-moi , célèbres orateurs : Des sentences de mort je combats les fauteurs.
Est-ce en vain qu'autrefois, réprimant la justice, J'aurai fait abolir ce funeste supplice, Fécond en attentats , destructeur des vertus , Commandé par ïséron, et proscrit par Titus? PJoi, j'aurais vainement invoqué les lumières Contre la cruauté de nos lois meurtrières ! Animé par ta voix, illustre Lanj limais, Je reviens au combat , j'y cours , je suis Français. Les dangers ne sont rien : ou mourir avec gloire, Ou de l'humanité proclamer la victoire.
Indigné du sang froid des modernes Dracons , J'allume de mon cœur les sentimens profonds. Je veux, armé contre eux et contre leurs systèmes, Les sauver de la faux qui les menace eux-mêmes. Heureux ou malheureux en élevant la voix, Je dirai : j'ai voulu la réforme des lois ;
£s» III <s4 Les véritables lois ne sont pas sanguinaires, Et ne se couvrent pas de meurtres volontaires, Préparés par la main des tyrans destructeurs Contre le repentir ou l'innocence en pleurs.
De son glaive coupable affranchir la justice, Pour sauver l'innocent abolir le supplice; Punir sans le trépas, servir l'humanité, Voilà de mes accens le sujet médité.
Puisse un nouveau Titus * , père de la patrie, Éclairant des états la puissance flétrie, Ennoblir de Thémis les autels profanés , Trop long-tems aux licteurs, hélas! abandonnés; Puisse-t-il, juste, humain , favori de la gloire, A la reconnaissance allier sa mémoire ; Et du crime asservi trompant les vains efforts, Soumettre le coupable à d'utiles remords, Ou rompre les liens d'une injuste sentence, Si pour le crime obscur on a pris l'apparence, Et rendre à sa famille, après de longs revers, L'innocent que le juge avait chargé de fers.
* Allusion à l'auguste père de famille , prince français , qui -dispense à pleines mains des encouragemens aux lettres , aux sciences , à l'agriculture , aux arts et au commerce.
Des funestes erreurs dévoilons la plus grande : La loi punit le meurtre et la loi le commande. Ainsi , la loi suppose , au nom de l'équité , Que le meurtre est un bien quand il est répété. Les injustes arrêts de mille aréopages, Et le sort des martyrs qu'ont pleuré tous les âges, Et la noire vengeance, extrême en ses forfaits: Tels'sont des lois de sang les étranges bienfaits. Victime des bourreaux , l'innocence est flétrie ; La veuve de ses pleurs inonde la patrie ;
L'orphelin la remplit de ses gémissemens
De mortels massacrés je vois les ossemens ; Je les vois s'élever en monceaux effroyables ;
Et nos lois resteront de sang insatiables !
Des justes ont péri sous le fer des bourreaux ;
Et le juste accusé craindra les échafauds !
Pour les accusateurs l'oreille complaisante Aime leur imposture et la rend triomphante : Mais on écoute peu l'illustre Phocion ; Il succombe, la mort suit la prévention.
Tu l'as pleuré long-tems, 6 Grèce infortuné
Puissent les nations changer ta destinée,
Servir la liberté sur la terre et les mers,
Et d'un vainqueur barbare affranchir l'univers !
Sa puissance absolue est l'opprobre du monde.
Peuples ! vous sortirez de la stupeur profonde
Dont vous frappe soudain le désastre nouveau :
Hélas ! Missolonghi n'est plus qu'un grand tombeau ...
« L'héroïque cité, diront un jour nos fastes,
« Se plongeant tout entière en ses abîmes vastes , .
<• Se délivra du joug de la férocité,
■< Pour n'offrir que des morts à la brutalité. »
Croit-on que l'appareil des formes juridiques Justifie à nos yeux les cruautés publiques ? Mais l'appareil du meurtre en accroît la noirceur ; Plus il est préparé, plus il nous fait horreur. Sous les formes, un fourbe immole à l'imposture Les droits de la raison , les droits de la nature ; Sous les formes, l'erreur se glisse, nous séduit, Et de la vérité la lumière s'enfuit ; Sous les formes, souvent l'adroite tyrannie De ses honteux forfaits cache l'ignominie ;