‹ Nouveaux essais sur la peine de mortChapitre 18 sur 21 · IO · texte numérisé non relu

IO

Sous les formes, on change en divertissemens Les cris du désespoir et les longs hurlemens: Témoin ce Phalaiis, d'exécrable mémoire, Qui, dans l'atrocité voulant mettre sa gloire, Fit brûler, acharné contre le genre humain, Des mortels renfermés dans un taureau d'airain, Monstre de qui les flancs étaient la double image Et de l'ame du tigre abhorré d'âge en âge, Et du cœur de Pérille inventeur des ressorts Qui prêtaient aux martyrs d'agréables accords.

Cependant, éblouis par l'éclat des statues, Nous croyons relever les têtes abattues. Quoi ! l'orgueil, successeur de notre cruauté , Deviendrait le garant de la postérité ! Je pleure , et vous m'offrez des monumens superbes ! Apparaissez, parlez, mânes de*Malesherbes :

« Non , le marbre et le bronze , élevés à grands frais , « Ne peuvent de vos lois réparer les forfaits. « Rappelez-vous le sort de ma triste famille : * J'ai vu , j'ai vu périr et mon fils et ma fille. « Pour avoir fait le bien , sans pitié condamnés , « Sur le même échafaud nous fûmes moissonnés. . . .'

« Mais ce malheur n'est rien ! je pleure un prince auguste.

« Je voulus prévenir l'arrêt le plus injuste;

« Je fis de vains efforts ; le roi fut égorge.

s< Que n'a-t-il sur moi seul , hélas ! été vengé !

« Du règne des bourreaux sa mort fut le présage:

« Craignez-vous de fermer les siècles du carnage,

<• Qu'ont ouverts de la mort les noirs législateurs ?

« Des crimes de la loi sovez les destructeurs.

« Tant que des lois de sang régneront sur la terre.

« Les lois à la vertu déclareront la guerre ,

" Les lois enfanteront des crimes éternels :

» Ne peut-on sans la mort punir les criminels?

« Les dangers renaissans suivent l'excès des peines :

« De l'innocent captif vous briserez les chaînes ;

« Mais rendrez-vous la vie aux victimes des fois ?

« Répondez, magistrats, législateurs et rois. »

Si vous fermez l'oreille à ces mots pathétiques, Vous dont les volontés sont les seules répliques, Ouvrez du moins les yeux sur les grands potentats Qui frirent mis à mort dans leurs propres états ; Et tarissant l'erreur dans sa source effrayante, Brisez les échafauds, brûlez la loi sanglante.

£S> Il6 "^

Princes infortunés, ô Charle! et toi, Louis! "Vous n'auriez pas connu vos deslins inouis, Si , dans votre puissance , enchaînant les sicaires , Vous aviez aboli les arrêts sanguinaires. Cromwell eût respecté l'autorité des rois ; Cromwell dans Albion n'eût pas dicté des lois ; Et plus d'un cannibale , escorté de séides , N'eût pas livré la France au fer des parricides.

Dois-je exhumer ici Robespierre et Coulhon, Marat, Hébert, Dumas, Cofinhal et Danton? Délateurs et témoins et juges et complices, Ces faux amis du peuple ordonnaient les supplices, Vantaient la liberté , remplissaient les prisons , Et, de la zizanie allumant les tisons, Promettaient le bonheur en a0itant la terre, Fomentaient des partis les fureurs et la guerre, Commandaient le pillage au peuple malheureux, Et, de sang altérés, se dévoraient entre eux. Tels que des loups hurlans, animés au carnage , Dans une bergerie assouvissant leur rage , Tels ces hommes enflés et noircis de forfaits , Au nom de la patrie égorgeaient les Français .

Proscrivaient de nos rois la monarchie antique, Et voulaient que la mort fondât la république. La vengeance régnait et couvrait d'attentats Tous les peuples armés et tous les potentats. Les Français dans les camps enchaînaient la victoire , Et sur les échafauds allaient perdre leur gloire. Un tribunal sanglant fatiguait les bourreaux, Et le salut du peuple était dans les tombeaux. Là sont jetés ensemble et le fils et le père , Et le fruit renfermé dans le sein de la mère ; Là, tout est englouti, peuple et législateurs. Mais la France, couverte et de sang et de pleurs , Doit comprimer la plainte et cacher les alarmes: La terreur lui défend de répandre des larmes. Il faut bénir ce fer dont la rapidité Trompe de tous les cœurs la sensibilité , Ce fer qui d'un seul coup ne tranche qu'une tète. De la mort cependant on accroit la conquête ; On veut faire tomber cent têtes à la fois , Et vaincre sans soldats les peuples et les rois ; On commande le feu dans le sein de nos villes , Et le crime obéi trouve des bras dociles.

N> xi8 <M

Où mettre tant de corps, l'un sur l'autre expirans;

Apaisez votre faim, nourrissez-vous, tyrans

Mais le fer et le feu, destructeurs de la France, Pourront-ils assouvir la soif de la vengeance ? Non: un nouveau Tibère, accourant aux forfaits, A Nante, au bord du fleuve, appelle les Français. Que vois-je ? des vivans sont plongés dans les ondes ; La Loire ouvre en courroux ses cavernes profondes , Et recule en portant les perfides bateaux Où l'hymen et la mort épouvantent les flots. Face à face attachés, les amans, les amantes Confondent vainement leurs larmes abondantes; Carrier sourit : soudain les gouffres sont ouverts, Et les flots indignés s'élancent dans les airs. La nature frémit. C'est peu : dans leur furie, Des Français apportaient la guerre en leur patrie , Enflammaient la Vendée et prônaient leurs exploits , Sans avoir défendu le plus faible des rois, Et juraient d'écraser, rivaux de Robespierre, Jusqu'au dernier enfant sur la dernière pierre, Tels qu'un Collot-d'Herbois, l' Attila de Lyon , Qui marchait dans le sang à la destruction ,

Ou tels que ces bourreaux dont la massue errante Portait dans les prisons la mort et l'épouvante, Et dont les bras levés par la férocité Du ministre Danton servaient l'atrocité.

O cruels souvenirs ! Je passe sous silence

Les causes des malheurs que déplore la France ; Des Tacites futurs, éclairant nos neveux, Dissiperont la nuit des âges ténébreux.

Les sultans pâliront. Vainement leur mémoire Sur un marbre imposteur vient mendier la gloire: Des peuples massacrés les tristes ossemens Ne peuvent anoblir d'orgueilleux monumens. Où mon œil révolté ne voit que des victimes, Les prodiges de l'art n'effacent point les crimes. Sur son beau piédestal un tyran criminel Ne porte sur le front qu'un opprobre éternel. Toujours la cruauté règne avec l'anarchie; Mais doit-elle régner durant la monarchie ? Public ou clandestin, le meurtre est odieux: Un scélérat le cache, et vous l'offrez aux yeux ! Barbares! devez-vous dégrader la justice, Et de ce nom auguste appeler le supplice ?

£s> I20 -3^ Renoncez à des lois, instrumens du courroux , Qui peuvent tôt ou tard se tourner contre vous. Si vous aviez fondé vos droits sur la morale, Pourriez-vous savourer la vengeance fatale ? Seriez-vous maîtrisés par le ressentiment ? Verriez- vous dans le meurtre un digne châtiment. Et dans un assassin l'interprète fidèle Qui doit servir aux lois d'oracle et de modèle ?

Jadis de la torture on aima les forfaits ; On la crut nécessaire au Code des Français. Par des aveux forcés, arrachés aux souffrances, Le juge préparait ses cruelles sentences. Il se tenait assis, à son aise étendu, Tandis qu'un malheureux, par les bras suspendu, Criait jusqu'à l'instant où, trop faible victime, Il avait dit: "J'avoue et j'abhorre mon crime.» C'était au nom des lois qu'avant les jugemens. Le soupçon commandait la peine et les tourmens. Enfin l'humanité, la raison, la nature, Délivrant les Français de l'horrible torture , Elle ne régna plus dans ses antres honteux. Mais le meurtre public est en vain scandaleux.

£e- 121 .33 On veut rendre le peuple aussi dur que les juges Qui grossissaient des lois les sanglans subterfuges , Et qui, foulant aux pieds l'innocence et ses droits. Condamnaient des mortels, brisés sur une croix, A la roue exécrable, aux tenailles ardentes, Au plomb fondu, versé dans les chairs palpitantes.... Qui pourrait sans frémir rappeler tant d'horreurs, Et voir des criminels en des législateurs ? Ces hommes, ou plutôt ces monstres effroyables Ne sont plus , et demain leurs héritiers coupables . Engloutis dans la tombe, y subiront leur sort, Et ne dicteront plus des sentences de mort.

Ne jugez point la terre , ou daignez vous instruire. O vous qui , ne sachant qu'opprimer et détruire , Osez vous arroger le pouvoir absolu !

Quoi donc! jusqu'à nos jours, tout vous est dévolu ! Vos lois, de l'Éternel usurpant la puissance, Ne sont-elles jamais instrumens de vengeance? Ces mortels, par le fer détruits si promptement, Furent-ils élevés aussi rapidement ? Vous avez oublié les services d'un père, Les veilles et les soins de la plus tendre mère,

$*• 122 -2^ Dont les pleurs abondans, hélas! et superflus, Coulèrent à vos pieds pour un ûls qui n'est plus. Vous l'avez immolé; sa famille est flétrie; Pour cacher son opprobre elle fuit la patrie. C'est ainsi que des lois le système odieux Fomente par la mort l'exil pernicieux, Qui dérobe aux états et talents et richesses , Souvent sacrifiés à d'indignes faiblesses. Invoquant toutefois les plus grands intérêts , Et dictant du pouvoir les injustes arrêts, La politique aveugle, empruntée à nos pères, A rempli de proscrits les rives étrangères. Les nombreux exilés menaçaient-ils l'état? > Dans un édit fameux cherchez leur attentat , Et de l'intolérance épargnez-vous les crimes , Si des cultes divers vous plaignez les victimes. A la douceur des lois le peuple accoutumé , Révère d'un état le prince bien-aimé.

Dans l'heureuse Florence où les crimes sont rares , On rejette les lois des potentats barbares; Mais à Londres , le Code anime aux attentats , Et des simples lare, s pousse aux assassinats.

^ io3 -33

Tous donc qui prétendez que les peines atroces Arrêtent les complots des assassins féroces, Étudiez de l'homme et l'esprit et le cœur, Sans le pousser au crime à force de rigueur. Jadis d'un écolier Le monstrueux supplice Excita Ravaillac à braver la juslice.

L'atrocité révolte et ne corrige pas; Les mortels irrités méprisent le trépas ; Mais vous le préférez dans vos lâches victoires, Sans combat, sans trophée, aux lois expiatoires.

Quand la coupable mort frappait les déserteurs, La France tous les jours perdait ses défenseurs. On voulait par la mort gouverner des esclaves; Ils y couraient en foule et se croyaient des braves. Dans la honte plongés, sous les nobles drapeaux, Soldats, ils se voyaient transformés en bourreaux; Le courage avili servait la barbarie ; Malheureux , ils fuyaient une ingrate patrie. Pouvaient-ils la défendre alors qu'entre deux rangs, Leurs frères déchirés succombaient expirans ? Pouvaient-ils la défendre, ou bourreaux ou victimes ? La seule discipline enfantait tous les crimes.

fcs- ï 24 ^

Tels que les déserteurs, les assassins affreux, Sans les arrêts de mort deviendront moins nombreux ; Et, renonçant au droit d'êlre dénaturées, Les mœurs se régleront sur des lois modérées. Le pouvoir de tuer ne fut jamais un droit. Vous parlez de raison en tuant de sang-froid ! Mais votre cœur d'airain n'est-il pas plus barbare Que la main du brigand qu'un faux calcul égare? Tous , auteurs de nos lois , vous , pères des humains , Vous frappez l'innocent de vos sanglantes mains ! Vous lui percez le cœur pour prendre sa défense ! Faut-il dans votre loi ne voir que la démence ! Pouvez-vous oublier que mille tribunaux , Abusant d'un pouvoir transmis à des bourreaux , Condamnèrent souvent , sous prétexte de crimes , Des mortels vertueux , des héros magnanimes ? Leur sort n'est-il pour vous qu'un objet de^mépris ? La leçon du passé n'est-elle d'aucun prix ? Voulez-vous, gouvernant à force de supplices. Renouveler toujours d'horribles sacrifices, Et dire sans raison, ainsi que vos aïeux, Que le sang des mortels doit apaiser les dieux ?

N'a-t-il pas trop coulé ? vous en faut-il encore ?

Répondez à ma voix, vous que la terre implore,

Tous de qui le pouvoir craint peu les factions,

Quand il a pour garant l'amour des nations.

Mais si vous conservez des Codes sanguinaires,

Croyez-vous dans les cœurs avoir des tributaires ?

Prétendez- vous cacher , sous de nombreux bienfaits,

Une honte éternelle , attachée aux forfaits !

Couvert de sang, Auguste a beau vanter sa gloire:

Son premier nom lui reste et ternit sa mémoire.

O contradiction d'un Code ensanglanté !

Par le meurtre on prétend servir l'humanité ;

On prend pour éclairer la torche d'Érostrate ;

On nous vante une loi qui fit périr Socrate,

Et qui nous fait pleurer tant d'illustres mortels;

Une loi qui de sang arrosa les autels,

Qui dévasta l'Europe et l'Asie et l'Afrique ,

Étendit son empire, et frappa l'Amérique.

Législateurs , vos yeux ne s'ouvriront-ils pas ?

Jusques à quand enfin, ministres du trépas,

Serez-vous acharnés , dans vos erreurs profondes ,

A dépeupler la terre, à détruire les mondes?

Une loi nécessaire aux époux malheureux Tous a fait redouter des abus dangereux ; Et vous ne craignez pas la loi de la vengeance, La loi qui trop souvent a frappé l'innocence F Les abus du divorce étaient les moins cruels, Et vous les avez pris pour les .plus criminels ! Vous respectez l'hymen de l'adultère-impie, Et de mille innocens vous méprisez la vie ! De l'hymen cependant honorez-vous les lois , Vous qui le profanez dans vos secrets exploits, Vous qui couvrez de honte et la mère et la fille, Et que Rome condamne à vivre sans famille ? Où sont-ils vos enfans, victimes de l'amour? On les a massacrés en leur donnant le jour. Dites, législateurs, empêchez-vous les crimes, Par la loi qui s'oppose à des noeuds légitimes ? Vous cilez vainement les oracles romains; Consultez la raison et servez les humains. La première des lois est la loi naturelle; Détruisez les erreurs qui s'élèvent contre elle ; Sauvez du désespoir un trop sensible coeur, Dont l'amour sans l'hymen égara la pudeur ;

Et vous ne craindrez pas qu'horrible en sa furie, Une mère à son lils donne et prenne la vie.

"Vous n'osez plus ravir les biens des condamnés ; Mais il faut que leurs jours vous soient abandonnés; Et vous ne souscrivez au mépris des richesses Qu'en prêtant à vos lois les fureurs des tigresses.

C'est peu : vous invoquez les intérêts du ciel, Pour répandre à la fois et le sang et le fiel. Ètes-vous donc chargés des vengeances célestes? Le ciel a-t-il besoin de vos décrets funestes ? Pourquoi défigurer un Dieu plein de bonté ? Il aime la clémence et non la cruauté. Si vous le révérez, si la raison vous guide , Comprenez et rayez le nom de déicide : Les hommes sont mortels , mais Dieu ne peut mourir ; Tout-puissant par lui-même, et trop grand pour souffrir, Il ne demande pas qu'une loi le protège, Et jamais il n'a dit : Frappez le sacrilège.

Tous avez méconnu jusqu'au droit de penser ; Mais si la vérité ne peut vous offenser; Si par votre vertu vous soutenez l'empire, Pouvez-vous redouter la liberté d'écrire,

£s- 128 -24 El contre la raison demander une loi ? Que craindre quand on sert la patrie et le roi ? Quels sont vos grands desseins ? exhumer un Tibère Et les inquisiteurs qui gouvernaient l'Ibère ; Étouffer le génie, interprète des cieux, Et brûler des mortels pour honorer les dieux. Frédéric, dont l'Europe admira la sagesse, Refusa de punir les délits de la presse , Et craignitles pamphlets beaucoup moins que l'encens: Il craindrait aujourd'hui les juges trop puissans : Le jury quelquefois leur épargna des crimes; Faudrait-il l'abolir pour créer des victimes ?

Abolissez plutôt, au nom du genre humain, La loi d'un général devenu souverain.

Cruel , il rétablit la marque ineffaçable Qui flétrit l'innocent ainsi que le coupable, Devait-il ignorer qu'un coupable flétri Jamais du repentir n'écoutera le cri ?

Pour changer les penchaus de son ame inhumaine, Fallait-il allumer les brandons de la haine, Et sur un faible corps graver en traits affreux : « Sois toujours dégradé, reste à jamais hideux ! »

Ainsi, par son effet, la loi contradictoire

Excède en punissant la peine expiatoire.

Délivré de sa chaîne, après vingt ans de fers,

Paul n'est plus dans un bagne, et quitte des pervers.

Accablé cependant, il gémit, il soupire;

Il s'aperçoit partout de l'horreur qu'il inspire;

Il voit que son malheur ne peut se réparer :

C'est en vain que la loi vient de le délivrer.

Jusqu'à la liberté pour lui tout est funeste ,

Il en respire l'air , mais la marque lui reste.

Sou sort nous fait frémir ; délaissé, sans appui,

De tous les malheureux en est-il comme lui ?

On le jugea coupable, on le rendit infâme;

Mais il ne se plaint pas d'avoir tiré la rame ;

Il se plaint des* tyrans dont la stupidité,

De l'homme, roi du monde, abaissant la fierté ,,

Invoque l'Éternel, reconnaît son image,

Et par des cruautés la dégrade et l'outrage.

De l'innocent flétri vous peindrai-je le sort ? Par la faim dévorante il fait venir la mort. En un jour on a vu blanchir sa chevelure — Peuple civilisé ! va voir la flétrissure :

Quel spectacle ! . . . • Pour vous , éloquens écrivains, Tonnez , et. préparez , en l'honneur des humains , Les décrets immortels qu'inspirent les lumières Contre la flétrissure et les lois meurtrières. Egorgés ou flétris , mille et mille innocens Au fond de leurs tombeaux sont encor gémissants : Entendez leurs soupirs et faites-les entendre ; Il sied à la vertu de ranimer leur cendre.

On trahit la justice, on en fait la terreur. Vainement l'opprimé crie ou frémit d'horreur ; En lui tout est suspect aussitôt qu'on l'accuse ; On veut qu'il soit coupable, et que rien ne l'excuse; Dans sa bouche , le vrai perd sa force et son prix ; On lui verse au barreau l'outrage et le mépris. Fort de son innocence, il a beau se défendre : On l'avait condamné même avant de l'entendre. Mais la cour se partage et craint d'injustes coups. . . . Frappez, dit le tyran, aveugle en son courroux. Déjà cinq magistrats , cédant à sa puissance, Couvrent Thémis d'un crêpe, et prennent la balance. C'en est fait, elle tombe, ô déplorable sort ! Et la cour criminelle a prononcé la mort

Par ordre d'un consul affamé de carnage.

On nous dit que la loi se fonde sur l'usage : Doit-il être toujours la raison des états, L'usage, dès long-tems père des attentats, Et qui, pour plaire aux dieux, fil immoler des hommes ? On en immole encor dans le siècle où nous sommes ;

On ose parmi nous dresser des échafauds

L'usage cependant a flétri les bourreaux : Les anoblirez-vous , au nom de la justice, Avant qu'à votre tour vous marchiez au supplice ? Faites-les révérer, en invoquant la loi, Ou des bourreaux sanglans abolissez l'emploi. Comment ne pas flétrir des meurtriers avares, Toujours prêts à frapper , et froidement barbares ? Comment forcer le peuple à respecter leur rang , Aussi vil qu'une loi qui s'abreuve de sang ? Mais ne seraient-ils pas cfes pontifes augustes , Ces ministres des lois, si les lois étaient justes ? Grands sacrificateurs, vivraient-ils odieux , Si l'homicide était la vengeance des dieux ?

On a vu cependant des juges homicides , Joyeux d'exécuter leurs arrêts parricides.

Une hache à la main, ces bourreaux-magistrats Savouraient le plaisir des plus grands scélérats, Mutilaient sans pitié les victimes humaines Qu'ils avaient longuement fait gémir sous les chaînes. Et, de sang altérés , prouvaient à l'univers Que tous les criminels ne sont pas dans les fers. Nouveau Tibère , ô toi qui régis un empire , Des bourreaux-magistrats garde-toi de médire ! Exécuter un meurtre est un moindre attentat Que de le commander par la loi de l'état. Jusqu'à nous égorger poussant l'obéissance, Tu trouves des agens soumis à ta puissance ! Crois-tu la conserver en dictant des arrêts Que n'effaceront pas d'inutiles regrets ? Tremble : à t'exterminer la mort est toute prête ; Suspendu par un crin, le glaive est sur ta tête. Damoclès effrayé redoute le destin, Et quitte brusquement un dangereux festin. Imite son exemple, et, brisant ta couronne, Renonce noblement au pouvoir qu'elle donne. Quel pouvoir ! j'en frémis : et la guerre et la paix, Au nom de la justice, enfantent des forfaits.

Los droits de la raison ne sont que des chimen Et la gloire consiste à massacrer des frères. Sauvages! apprenez ce que vous ignorez; Admirez le savoir des peuples éclairés : La soif qui les dévore est chez eux étanchée Par le sang qui jaillit d'une tête tranchée. A sa chute, Thémis, affrontant les regards, Boit ce sang, à l'aspect des favoris de Mars. Leurs coursiers sont surpris de s'attrister ensemble ; Le.bourreau seul est fier des forces qu'il rassemble ; Il est fier d'attirer l'œil de la cruauté , Par un meuitre public, avec pompe apprêté. On l'a vu, d'un fer rouge étendant les ravages > Lui-même se venger de vrais ou faux outrages. D'une main arbitraire, il promenait ce fer, Dont les traits en sillons s'imprimaient dans la chair. Hélas ! les condamnés ne sont-ils plus des hommes ? Ouvrons enûn les yeux, insensés que nous sommes: Si la force des lois exige le trépas, Le bourreau peut régner sur tous les potentats. Il osa ( tout m/m sang bouillonne dans mes veines ) Flétrir par des soufflets et des rois et des reines ,

Eu offrant abattus au peuple curieux Leurs fronts humiliés , autrefois glorieux.

Ainsi, de la pudeur tu u'es plus idolâtre, O toi qui vas orner un triste amphithéâtre ! Lorsque d'un mal léger ton épagneul se plaint, La douleur te saisit , ta voix , ton œil s'éteint ; Et tu peux figurer dans les horribles scènes Où les coups sont portés sur des têtes humaines ! Le sophiste insensé qui ne veut que bourreaux . T'a donc formé le cœur au pied des échafauds. Abjure les erreurs de sa doctrine infâme ; Que la voix d'Indicé régénère ton ame ! On allait immoler Aspar, sou jeune fils, Quand l'amour maternel fil entendre ces cris : « Barbares ! arrêtez , et respectez sa vie!

« Un jour le bras d' Aspar peut sauver la Libye.

« Quelle religion et quelle cruauté!

« Quoi ! vous offrez du sang à la divinité !

« Par des assassinats vous prétendez lui plaire !

« Non, aucun de nos dieux n'est un dieu sanguinaire :

« Les pères des humains ne sont point dos bourreaux.

« S'il ne vous suffit pas d'immoler des taureaux ,

« Ou si vous imputez aux dieux vos propres crimes., « Moi-même je veux être une de vos victimes. ■ Je suis mère d'Aspar, frappez, voilà mon sein ; « Je meurs pour le sauver , je bénis mon destin. »

Modernes Imileés, j'entens encor vos plaintes! Que dis-je ? par le fer cruellement atteintes,

Vous n'êtes plus O triste et déplorable sort !

La loi pour un seul cri vous fit donner la mort. Quoi! nos contemporains ont vu tant de victimes. Et le Code sanglant conserve ses maximes ! Et jamais le pouvoir n'aura que des visirs, Pour répondre à la voix d'un peuple de martyrs !

De Mably, de Rousseau, de Montesquieu lui-même, Sur les sanglantes luis discutons le système. L'auraient-ils soutenu sans avoir oublié Tant d'iniques arrêts dont je suis effrayé? Publicistes savans , relisez leurs ouvrages ; Aux prestiges d'un songe opposez vingt passages, Où d'illustres auteurs, trompés dans leur sommeil, Se sont désabusés à l'instant du réveil ; Consultez l'écrivain de la docte Ausonie : L'Helvétie autrefois couronnant son génie,

Fit connaître un grand homme aux plus rares esprits,

Justes admirateurs de ses nobles écrits.

Là, vous découvrirez les vérités utiles,

Qui dans tous les climats ne furent point stériles ;

Et de l'humanité généreux défenseurs,

Vous combattrez pour elle et vous serez vainqueurs. Et vous de qui les noms restent dans les ténèbres,

Ou de qui les vertus en vain furent célèbres ,

Vous tous dont l'innocence eut le sort des forfaits ,

Venez, mânes plaintifs, montrez-vous aux Français;

Dites-leur mille fois: «Innocens ou coupables, «-Peuples et rois, craignez des arrêts exécrables! »

Mais, sans être alarmés au bruit de vos revers,

Les tyrans répondront : « Guerre à mort aux pervers !

v II est moins dangereux de frapper l'innocence, « Que de trahir les lois d'une juste vengeance. « Faudrait-il conserver les jours d'un assassin ?» Vous pouvez l'empêcher de me percer le sein , Sans que la loi répare un crime par un crime.

Voyez, législateurs, ce guerrier magnanime; Il a fait prisonniers ses plus fiers ennemis : Donne-t-il le trépas à ceux qu'il a soumis !

Son bras victorieux , maître de la vengeance , Refuse d'immoler des hommes sans défense. De ce noble guerrier entendez-vous la voix ? « Les ennemis vaincus sont frappés par vos lois ; « Je leur laisse la vie, et. j'aspire à la gloire ; « C'est à vous de les suivre en vos chars de victoire. " Pourquoi nous faites- vous escorter les bourreaux ? « Le laurier ne croît pas au pied des échafauds ; « Sur un indigne camp la bravoure est flétrie. » Ainsi parle un soldat, l'honneur de sa patrie. Pourrait-il à Thémis prêter la cruauté , Quand Bellone ennoblit la générosité ?

Quoi ! Thémis s'armerait d'une loi sanguinaire ! Tous lui donnez le droit que s'arroge un sicaire : Les justes ne l'ont pas, la loi ne peut l'avoir; Vous confondez toujours le droit et le pouvoir Sans doute , la défense à l'homme est naturelle , Et sa main peut frapper sans être criminelle ; Il cède, corps à corps, à la nécessité ; Il n'a pas le pouvoir de la société ; Mais sans verser le sang vous pouvez la défendre; Vous devez l'épargner ; craignez de le répandre.

Le vainqueur le plus grand, le vainqueur le plus fort À l'ennemi dompté ne donne point la mort. Cependant la justice, avec cérémonie, A l'homme sans défense ose arracher la vie. Les tigres et les ours sont moins cruels que nous : Les voit-on , rassemblés et libres de courroux , Traîtres à la nature autant qu'à la justice, Conduire fièrement leurs pareils au supplice?

La vertu ne court pas aux exploits des bourreaux ; On y voit accourir les vices en troupeaux. Frémissez, entendez les grands cris d'allégresse, A l'instant où le fer s'échappe avec vitesse ,

Tombe , frappe , sépare et la tète et le corps

O cruelle allégresse ! ô barbares transports ! Mortels , le croirez-vous ? on a vu des sauvages Qui , venant de pousser des cris d'anlropophages, Dansaient, ivres de joie, autour des échafauds, Le front couvert du sang versé par les bourreaux!.... Voilà donc la frayeur utile et salutaire Quinspire des tyrans le Code sanguinaire!

Craignons de rencontrer, la nuit ou dans un bois, Les spectateurs du meurtre ordonné par les lois , Formés par des bourreaux , et comme eux insensibles , Mais passant du sang-froid à des transports horribles. Les accès de leur joie, insultant au martyr, Annoncent les forfaits qui vont les investir. Cependant, à l'aspect d'une tète sanglante, On croit faire régner la crainte et l'épouvante ; Mais qui peut ignoi*er que les cœurs criminels Sont fermés à l'effroi des spectacles cruels ? L'effroi saisit les cœurs où la bonté réside, Et frappe de ses coups l'innocence timide, Sans troubler le méchant , de qui le front d'airain Se montre à découvert, trempé de sang humain. Au pied de l'échafaud , malgré l'éclat des armes , Règne le brigandage, étranger aux alarmes, Et, libre dans la foule où l'amènent les lois, Exerçant à son gré ses ministres adroits.

De l'effroi trop vanté l'empire fantastique Est la honte du Code et de la politique : Partout où la terreur fait siffler sesserpens, Le crime parle en maître à des juges rampans;

Et Thémis , tout en pleurs , trop souvent impuissante , Voit traîner à la mort la vertu gémissante.

Supposons toutefois qu'enfin les tribunaux Livrent le seul coupable au glaive des bourreaux. La morale , d'accord avec l'expérience , Nous dit : Abandonnez la funeste vengeance ; Pourquoi punissez-vous sans vouloir corriger ? Impassible, la loi peut-elle se venger?

Selon vous, les pervers ne sont pas corrigibles : Vous qui le décidez , êtes-vous infaillibles ? En voyant les mortels passer du mal au bien , Pour vous l'humanité ne sera-t-elle rien ? Des condamnés à mort , sauvés par leur adresse , Pratiquèrent les lois d'une austère sagesse. Mais si des criminels peuvent se convertir, Barbares, craignez-vous jusqu'à leur repentir ?

Est-ce pour honorer le culte de vos pères Que vous êtes comme eux cruels et sanguinaires ? Quoi ! les cultes divers ont le sang en horreur ; Le fanatisme seul, exaltant la terreur, A commandé jadis le feu des dragonnades, La Saint-Barthélemi , les Vêpres, les Croisades;

Et vous régnez encor par le fer des bourreau \ . Un dieu vous a-t-il dit : «Dressez des échafauds; « Décorez mes autels de brillantes épées ; « Sachez que dans le sang j'aime à les voir trou.' < Inspirez la terreur , frappez vos ennemis ; « Massacrez les vaincus, rebelles ou soumis; » Le sang de l'innocence apaise ma colère , « Et je le fais répandre, en qualité de père. « Incrédules , tremblez ! silence à la raison ! » Et croyez que je suis souverainement bon, « Alors qu'à des tyrans dont j'allume la rage, « Ma sainte volonté commande le carnage, « Et que, dans ma justice, étonnant l'univers , « J'égorge l'innocent pour sauver des pervers , « Ou que les sombres bords, séjour de mes vengeances « Eternissent les pleurs , les sanglots , les souffrances. » Comment te reconnaître, ô monarque des cieux' A ces mots insensés et dignes des faux dieux. Que prête cependant à ta bonté suprême Le hideux fanatisme, en sa fureur extrême? C'est lui qui , parcourant et la terre et les mers, Une croix à la main agite l'univers.

Les forfaits attroupés lui servent de cortège;

Il alluma des feux contre le sortilège :

C'est lui qui, redoutant les plus rares esprits,

Fit brûler des mortels et leurs savans écrits.

Armé de cent poignards, ce monstre les aiguise,

Et veut que la raison meure ou lui soit soumise.

Il asservi l le peuple aux antiques erreurs,

Des juges ignorans fait des persécuteurs,

Et force à se courber l'illustre Galilée ;

Mais le monde s'éclaire ; et Rome dévoilée

R.edoute la raison et le trident des mers ,

Qui d'un indigne joug sauveront l'univers.

Rome, admirant Judith, enfante l'homicide,

Et forge des Clémens le poignard régicide.

De Rome et des bourreaux repoussons le pouvoir. .il

Des états éclairés l'esprit et le savoir

Ne peuvent-ils dompter les artisans des crimes,

Sans attendre une bulle inutile aux victimes?

Du génie épuisé le merveilleux effort

Serait-il d'ordonner l'appareil de la mort, ^

Ou de la proclamer par la loi martiale,

A ses faibles agens presque toujours fatale?

Servile magistrat, osant la respecter, Un maire Je Paris la fit exécuter.

Son supplice est connu , mais sa mort déplorable N'a point ouvert les yeux à plus d'un grand coupable. En massacrant le peuple on se croit souverain, On veut l'être ; il est beau d'avoir un cœur d'airain, D'étendre son pouvoir en se couvrant de crimes, De régner par la mort , d'immoler des victimes ; Et, pour mieux affermir les trônes des sultans, D'amonceler partout des membres palpitans. On ne sait que tuer, tantôt par des sentences, Tantôt par le poison ou par des violences ; Et tantôt, pour trahir la patrie ou le roi, Par le feu commandé sans jugement ni loi.

Ces ports et ces canaux, ces plaines, ces montagnes, Tout demande des bras aux cités, aux campagnes. Ici, les grands chemins, escarpés et glissans , N'offrent au voyageur que gouffres menaçans ; Là , des troupeaux nombreux languissent sans pâture ; Plus loin, les champs déserts sont privés de culture. Toutefois, sur l'abîme où dorment les états, Les bras sont employés à couper d'autres bras ;

Sous le manteau des lois le meurtre s'enveloppe,

Prend le nom de justice, ensanglante l'Europe,

Et pousse les mortels à la férocité.

Mais comment le pouvoir sera-t-il respecté,

S'il perd le souvenir des fameuses tempêtes,

Où tombaient sous le fer les plus illustres têtes ,

Et si les magistrats, maîtres de nos destins,

Osent, au nom des lois, devenir assassins?

Le pouvoir absolu les rend-il infaillibles ?

On veut les rendre forts, tout-puissans et terribles ;

Biais exterminer l'homme, est-ce le corriger?

Et, pour son intérêt, faut-il donc l'égorger?

Trop long-tems des Césars, souverains de la terre,

Fondèrent leur pouvoir sur le droit de la guerre.

On sait quel est ce droit : le règne des forfaits.

De ce droit cependant on infeste la paix ;

La cruauté triomphe, et règle d'âge en âge

La gloire de nos mœurs sur le droit du carnage.

Oh ! de l'esprit humain funeste égarement !

Le droit de l'incendie et de l'embrasement ,

Le meurtre et le massacre , issus de la vengeance ,

Doivent régler des lois la suprême puissance,

Inspirer par l'excès , la modération , Et des grandes vertus la noble passion!

On dit que les médians sont indignes de vivre. Est-il meilleur Sylla, qui de leur sang s'enivre ; Qui, de la surveillance écartant le fardeau, Lui préfère toujours les exploits du bourreau, Et de l'utilité compose la justice?

Mais, en renouvelant mille fois le supplice, Il attire le peuple aux spectacles vengeurs, Dont le succès funeste est d'endurcir les cœurs. Oui, la mort , dites-vous, doit frapper les coupables : La mort doit arrêter leurs crimes effroyables. Vous qui parlez ainsi, craignez d'èlre frappés: Souvent sur le passé les juges sont trompés. Sur l'avenir douteux seront-ils infaillibles, Le jour où voire sort les rendant inflexibles, Vous direz en pleurant: « Qui l'aurait cru jamais ? « Des forfaits supposés sont pris pour des forfaits ! « Nous mourons innocens.... O coupable justice! ■ Sans l'avoir mérité nous marchons au supplice. » Tels sont les cris plantifs que je veux prévenir ; Instruit par le passé, je crains pour l'avenir.

Pour la seule innocence un arrêt formidable Révolte la raison que n'a point le coupable , La raison qui vous crie : Arbitres du trépas ! Pouvez-vous ranimer les cendres de Olas ? Voulez-vous que les lois soient toujours parricides ? Du bras de l'assassin vos codes sont les guides. Un meurtre par un meurtre est-il donc effacé ? . Du sang vous rendra-t-il le sang qui fut versé ? L'effusion du sang, loin d'empêcher les crimes, A toujours augmenté le nombre des victimes. Des spectacles sanglans connaissons le danger : Partout où la justice est le droit d'égorger, Les mœurs comme les lois commandent la vengeance ; Et, rivales du crime, en ont la violence. Corrigeons les pervers sans le bras des licteurs ; Ennoblissons enfin et les lois et les mœurs. Titus et Léopold sont rayonnans de gloire ; Marius et Sylla sont flétris par l'histoire. Que de meurtres publics dans les siècles passés ! Que de meurtres encor !.... Comptez et frémissez..... Plus forts que le méchant, vous ne pouvez le craindre;. A d'utiles travaux vous devez le contraindre.

Sa résistance est faible, et vous êtes puissans; Sachez donc gouverner ses bras obéissans. Quel besoin avez-vous d'une loi parricide ? Punissez l'assassin sans le prendre pour guide. Contraint à des travaux, qu'il ait des spectateurs! « Quel sort cruel , diront mille déprédateurs ! « Une mort trop tardive aggraverait nos peines, « S'il nous fallait ainsi traîner de longues chaînes, « Vivre dans les tourmens et mille fois mourir ; « Renonçons aux forfaits , craignons de trop souffrir.» Tels seront les discours , à l'aspect du coupable.

— La mort la plus terrible est une mort durable ; Pourquoi donc, direz-vous, les travaux et les fers?

— Pour réparer le crime et vaincre les pervers. L'oubli suit le trépas , l'oubli le rend stérile; Mais la glèbe pénible est un exemple utile ; Vous pouvez le donner sans vous rendre inhumains. Sans que la mort toujours ensanglante vos mains. Tuer n'est pas punir , l'homicide est un crime. Aucune loi ne rend le meurtre légitime.

Ou le crime ou l'erreur ordonne le trépas. Saisissez le coupable, et ne l'égorgez pas*

Les juges trop lohg-tems ont pris sa ressemblance;

Prévenez ses fureurs , calmez sa violence :

Libre, il porta des coups à la société ;

Esclave, qu'il la serve en sa captivité.

Si même un ours féroce, enchaîné par adresse,

Suit les pas de son maître et seul fait sa richesse ,

Pourquoi, dans un coupable, astreint à des travaux,

Les états éclairés, tirant les biens des maux,

Ne trouveraient-ils pas des remèdes utiles ?

Laissons aux Attila des ossemens stériles.

L'aveugle mort confond les attentats divers; On demande la mort, on redoute les fers. On ne craint pas la mort , on la cherche , on l'appelle : L'expérience parle et sa voix est fidèle. Tantôt un faux Caton de sang froid se détruit : Craint-il de se plonger dans l'éternelle nuit? Il croit que se tuer est un droit véritable ; Rien n'arrête son bras courageux et coupable. Tantôt, dans le transport de leur égarement, Deux mortels, aveuglés par le ressentiment, Et croyant que l'honneur dépend de la vengeance , Tont laver dans leur sang une légère offense.

Quand pourrons-nous détruire un affreux préjugé Qui commande le meurtre à l'honneur outragé? Méconnaître la gloire, et ne voir qu'une injure.; Fouler aux pieds les lois que prescrit la nature ; Etre partie et juge, assassin et bourreau ; Renoncer aux combats où flotte le drapeau ; Et trahir la patrie et se trahir soi-même ; Tel est du faux honneur l'admirable système.

Mais, ce fameux brigand qui , sur un grand chemin, Frappe les voyageurs d'une sanglante main, Craint-il l'avide mort , dont la faux le menace ? Il la brave, et se livre à toute son audace. Il ne braverait pas un labeur éternel ; L'espoir de vivre oisif l'a rendu criminel. La mort n'est à ses yeux qu'un instant de souffrance; Il craint des longs travaux la triste renaissance. Vouez donc à la glèbe, et non aux sombres bords, L'assassin dont la vie appartient aux remords.

En vain vous alléguez qu'il va prendre la fuite . Veillez, ou , s'il s'échappe , allez à sa poursuite. Il est seul , il a peur , il craint d'être arrêté ; Il traîne sa prison avec la liberté.

Le moindre bruit, un souffle excite ses alarmes ; Iî tremble, il voit tantôt des soldats sous les armes ; Et tantôt des argus errant autour de lui. Où peut-il se cacher ? C'est en vain qu'il a fui ; Il n'échappera plus à des mains inhumaines : Vivant, dans une tombe il est chargé de chaînes. Là, des verrous bruyans apprennent aux pervers Que l'audace punie en vain brisa les fers ; Là , l'espoir du coupable a pour prix la souffrance , Et ne peut fasciner l'œil de la vigilance ; Mais de tout fugitif les regards effarés Trahissent en tout lieu ses pas mal assurés. Ainsi, vaine, illusoire, ou difficile et rare, La fuite est un prétexte et grossier et barbare. Toutefois ce prétexte ensanglanta les lois, Et des meurtres publics furent changés en droits. Est-ce pour dépeupler vos prisons ténébreuses Que vous exterminez des victimes nombreuses ? Craignez de révolter les siècles à venir , Par la loi qui retrace un affreux souvenir. Prétendre par la mort faire régner la crainte , Frapper hors des prisons , frapper dans leur enceinte ,

C'est enseigner et dire aux aveugles mortels: « Il faut à la vengeance élever des autels ; « Vengez-vous , et suivez l'instinct de la nature ; « Que la loi vous apprenne à venger une injure; « Il est toujours permis de marcher sur ses pas ; « Elle égorge, égorgez, et ne pardonnez pas. »

Tyrans, n'invoquez plus vos droits ni la justice, Lorsque votre courroux veut qu'un mortel périsse : Le droit de nous détruire est un droit mensonger; Cessez de l'invoquer et de vous l'arroger. Ivres de sang humain , votre douce pâture , Jamais vous n'entendez le cri de la nature. Apprenez cependant que l'excès du pouvoir Vous trompe sur le droit que vous croyez avoir. Si vous aviez le droit de nous ôter la vie , Vous pourriez nous la rendre après l'avoir ravie. Contraire à toute loi qui nous fait massacrer, Le droit prévient l'erreur qu'on ne peut réparer; Le droit nous rend humains ; vous n'êtes que barbares, Vous qui jamais de sang ne vous montrez avares. Quoi ! les meurtres publics, sources des plus grands maux Agitent le vulgaire , arrêtent les travaux,

Fomentent les larcins de la furlive adresse, Excitent au massacre. un peuple qui se presse, Arrachent l'innocent à sa famille en pleurs, Enlèvent le coupable à ses remords vengeurs ; Et toujours cependant l'œil de l'indifférence , Méprisant des revers la triste expérience , Veut que des écliafauds remplacent les autels Où les prêtres jadis égorgeaient des mortels !

Apôtres de la mort, sachez quels sont vos guides ; Ceux que vous flétrissez du nom de régicides. Leur morale est la vôtre, et vous suivez leurs pas, O rois qui dévouez les humains au trépas ! Vous pouvez conserver vos brillans diadèmes , Sans réduire les lois à des rigueurs extrêmes. Daignez approfondir les plus nobles discours Qui d'un roi malheureux devaient sauver les jours : De trois cenls députés la sage politique Aurait-elle trahi la liberté publique, Si Louis et le peuple, arrajchés aux bourreaux, Avaient vu le pouvoir briser les échafauds? Repoussez loin de vous un fougueux parricide, Rival, par ses bons mots, d'Antoine et de Lépide,

Qui vous dit : » Égorger n'est pas uu droit cruel; « Ce n'est que renvoyer au juge naturel. » Le pouvoir dangereux de vos lois meurtrières , S'étend sur les palais comme sur les chaumières, Quand la foudre , grondant sur les rocs soucilleux , Renverse avec éclat leurs faîtes orgueilleux. Le bourreau des sujets le fut aussi des maîtres. Gardons-nous d'imiter nos barbares ancêtres : Des supplices affreux ne sauvaient pas les rois. On prit l'atrocité pour la force des lois, Dont l'esprit consista dans le sang à répandre. Mais on le fait couler, dit-on, pour nous défendre. Un prétexte, une erreur ne séduit pas toujours; On ne peut nous défendre en terminant nos jours. J'abhorre une défense illusoire et funeste, Qui dérobe à nos yeux cette voûte céleste, Ces globes suspendus sur la terre et les mers , Ces plaines, ces forêts et ces fleuves divers, Ces monts et ces rochers qui portent dans les nues Les antiques sommets de leurs tètes chenues. J'admire ce spectacle indifférent pour toi , Misérable Attila qui règnes par l'effroi.

J'oserai cependant combattre ta doctrine, Et de tes noirs arrêts éclaircir l'origine.

On suppose un traité qui ne fut point écrit, Et qui des lois de sang nous découvre l'esprit : *« Sans craindre les erreurs d'une loi meurtrière , « Tout mortel, lui donnant sa confiance entière, « S'engage pour jamais à voir venir la mort, « Si, devenu coupable , il a bravé le sort, « Ou s'il faut que l'état, maître de la justice, <« Juge qu'un innocent doit marcher au supplice. »

La seule tyrannie inventa ce traité ; Toutefois on le prête à la société.

On établit la loi fatale et parricide Sur le consentement d'un peuple suicide ; Mais fut-il sur la terre un peuple d'assassins Qui , voulant s'égorger, ait réglé nos destins ? Si l'homme disposait de sa propre existence, L'existence d'autrui serait en sa puissance. Pourrait-il accorder , sans le plus grand danger , Un droit qu'il n'eut jamais, le droit de s'égorger? Le mortel insensé qui se détruit lui-même De la loi meurtrière embrasse le système ,

Se frappe de sa main, et ne soupçonne pas Que l'ombre de l'erreur \a couvrir son trépas. On cherche l'assassin partout, hors dans la tombe ; On croit le voir , le prendre, et l'accusé succombe. Mais, en se détruisant, les mortels et les lois Donnent à des forfaits le faux titre de droits : Où la raison n'est pas, le droit est chimérique : On le met dans la force et dans la politique , Sans voir que les excès du sceptre le plus fort Révoltent les mortels qui brisent son ressort. Craignez donc les fureurs d'un peuple qui se lève; Rendez justes vos lois, sans les armer du glaive. Le pouvoir légitime exclut la cruauté ; Fondez-vous sur le droit de la paternité : Un père de famille est quelquefois sévère ; Mais, toujours généreux, toujours il se modère. À des enfans ingrats il oppose le frein, Gronde, tonne, menace, et retire sa main. Assez fort, assez grand pour se vaincre lui-même . Il met dans le pardon sa volupté suprême. Pourrait-il sans horreur voir sur des échafauds Ses enfans malheureux , livrés à des bourreaux ?"

Mais, franchissant les mers, je vois Philadelphie , Où les lois sont l'esprit de la philosophie. Là, de grands criminels, en Europe nombreux, Ourdissent rarement des complots ténébreux ; Là, du législateur la sagesse profonde, Animant l'industrie, est la leçon du monde. Les prisons n'y sont pas des cloaques bruyans. Où pullule l'essaim des vices effrayans ; Là, règne jour et nuit l'œil delà vigilance, La crainte sans terreur, le calme, le silence; Là , sont des ateliers par l'état protégés , Et par les mains de l'art les crimes sont vengés. Sans la peine de mort en ces lieux on respire ; De la douceur des lois on y connaît l'empire.

Loin de ces bords heureux, je vois d'autres états Exister sans la loi prodigue d'attentats, Qui dans le sang humain replonge la patrie, Et confond la justice avec la barbarie.

La Toscane exista sans la loi des tyrans. Léopold , sers d'exemple aux plus fiers conquéraus, Et que l'humanité soit leur noble conquête ! Montre-leur ton vaisseau qu'épargna la tempête,

Et qui vogua vingt ans, éloigné des rochers Où le courroux des flots entraîne les nochers. O prince ! qu'en tout lieu ta gloire soit chantée ; Puisse-t-elle éclairer la terre ensanglantée. Là , par des assassins , ici , par des bourreaux , Là, par des bataillons instrumens d'un héros Qui n'aime à commander qu'incendie et carnage ! J'abhorre ses exploits si vantés d'âge en âge; J'admire Elisabeth qui, gouvernant le Nord, Brisa la dure faux de la cruelle mort. Heureux si , proscrivant tout horrible supplice , LesCzars, ses héritiers, modèrent leur justice, Humanisent les mœurs et les lois et la cour, En condamnant le crime à supporter le jour ! Qu'ils ouvrent au coupable une utile carrière, Sans révolter les cœurs et la nature entière. Moscovite, Espagnol, Grec, Romain, Hottentot, Si l'homme en tout climat est l'œuvre du Très-Haut;, Peut-on, sans outrager le Dieu de la nature, Mutiler de sang froid l'homme, sa créature ? Faut-il, pour les punir, retracer les forfaits ? Dispensons des travaux unis à des bienfaits.

—Des bienfaits aux méchans ! tombent plutôt leurs têtes,

— Voyez l'astre des cieux dissipant les tempêtes :

Quand sa chaleur féconde anime l'univers,

Ne la verse-t-il pas sur les hommes pervers ?

Cesse-t-il d'éclairer le noir antropophage,

Dont la clameur bizarre et l'offense et l'outrage ?

L'astre dont la présence enorgueillit les cieux ,

De rayons bienfaisans frappe l'audacieux.

Cependant le pouvoir veut des lois sanguinaires;

Mais le pouvoir extrême, engendrant des sicaires,

N'est pas moins dangereux qu'injuste et mal fondé :

Le vainqueur de Caton, César fut poignardé.

Il avait oublié que la grandeur suprême

Ne doit jamais de sang souiller le diadème,

Et que, dans les états par le fer gouvernés,

On a vu des sultans par le fer moissonnés.

Il prodigua le sang des citoyens de Rome,

Sans voir qu'un assassin n'est jamais un grand homme.

Et qu'il prêtait le flanc à ses fiers ennemis ,

Quand à ses volontés il les croyait soumis.

Il marcha fièrement de victoire en victoire ;

Mais moins grand que Caton, il méconnut la gloire:

César la renferma dans son autorité ,

Caton dans la patrie et dans la liberté.

Idole des humains, ô gloire enchanteresse l

Tu n'inspiras jamais une loi vengeresse

■Qui, par sa cruauté, poussant aux attentats,

Précipita cent fois la chute des états.

Oui , le fer des bourreaux , funeste aux républiques ,

Sape les fondemens des états monarchiques ,

Et nous vient d'un despote, au front pâle et sanglant ,.

Dévoré de soucis, ombrageux et tremblant;

Craignant la liberté non moins que la licence ,

Il tomba sous le poids de sa propre puissance.

Qu'il instruise les rois par son destin affreux !

Les faibles sont cruels , les forts sont généreux :

Sous Tibère et Néron , Rome fut massacrée ;

Sous Aurèle et Trajan, Rome fut honorée.

Capitale du monde, orgueilleuse cité !

Ta gloire s'obscurcit devant l'humanité :

Je ne puis oublier ta roche tarpéienne ;

Ton code te condamne , ou païenne ou chrétienne^

Jadis tes citoyens , près d'être mis en croix ,

Invoquaient vainement leurs titres et tes lois.

Rougis de ton destin : comme autrefois barbare,

Tu règnes par la mort, honte de la tiare.

Change tes lois de sang ; le meurtre est criminel,

Révolte la nature , offense l'Éternel.

A. l'extrême vengeance un lâche s'abandonnne ;

Le Dieu de l'univers est bon et nous pardonne.

Il ne peut inspirer à nos saints Anitus

Les excès précurseurs des autels abattus ,

L'esprit séditieux, la discorde, l'audace,

Ni les meurtres issus des cavernes d'Ignace.

Quoi donc! les Escobars revendiquent leurs droits,

Pour frapper et la France et l'Europe et les rois !

Immortel écrivain, Pascal, sors de la tombe,

Parais, et n'attends pas qu'un nouveau roi succombe.

Puissé-je, à ton exemple, éclairer les mortels

Et démasquer le crime invoquant les autels !

En vain tes détracteurs flétrissent mon ouvrage :

L'éloge des pervers vaut moins que leur outrage.

J'entens leurs cris : « Partout on remit en vigueur « Des sentences de mort la trop juste rigueur. » Insensés ! contre vous qu'elles soient rétablies , Et vous consentirez à les voir abolies.

Mais si îong-tems encor le sang marque vos pa$?. Craignez l'horrible loi qui condamne au trépas : Vouloir la rétablir, c'est vouloir des victimes, Et contraindre le code à féconder les crimes. On fait des tribunaux des jeux de sang humain , Où la mort va doubler le produit de son gain ; è Où l'erreur, confondant le crime et l'innocence, Prend pour réalités l'ombre et la ressemblance , ^Toit une main furlive en un bec gazouilleux *, Et change en parricide un vieillard vertueux ** ; On frappe la vertu trop souvent malheureuse , On la livre aux bourreaux , on veut la rendre affreuse Le méchant l'aperçoit, il recule, il a peur, Il l'évite, et du crime attend le prix trompeur. Cruels, qui le poussez au bord du précipice, Que lui reprochez -vous ? Ce que fait la justice , En frappant la vertu des plus terribles coups. Trompé par votre exemple, il a fait comme vous.

* Allusion à la pie coupable du vol qui fit condamner à mort la servante de Palaiseau.

** Jean Calas.

Oui , l'exemple du meurtre en inspire l'audace , Fait armer l'assassin , éternise sa race : Les frères, les amis brûlent d'être vengés. Quels cris ! quel désespoir ! « Vous serez égorgés ; « Nous affrontons la mort ; cédons à la nature ; « N'écoutons que le droit de venger une injure. » Ainsi , de crime en crime une loi vous conduit ; Ainsi , par la vengeance un cœur faible est séduit. Mais le législateur , plus grand que le vulgaire > Devait-il, écoutant une ardeur sanguinaire, Ignorer que des lois le meurtre destructeur, De l'un à l'autre pôle est partout en horreur? Devait-il rétablir la peine capitale , Aux mœurs, à la raison, à la vertu fatale? Devait-il, l'œil fermé sous un triple bandeau, Réparer un forfait par un forfait nouveau? Affronter des erreurs l'océan effroyable? Immoler l'innocent frappé pour le coupable ? Punir les attentats par d'autres attentats , Et réformer les mœurs par des assassinats ? Toutes les cruautés révoltent la nature. Œil pour œil , dent pour dent, fracture pour fracture,

Telle était autrefois la loi du talion, Qu'inspira la fureur du tigre ou du lion ; Que vantait Charondas , que blâmait Aristide , Et qui servit dérègle à la loi parricide. Mais d'où vient qu'une loi dont les droits apparens Trompèrent la raison des peuples ignorans ; Qu'une loi par le crime autrefois inventée, Prête à des tribunaux sa faux ensanglantée ? D'où vient que les forfaits sont suivis de forfaits ,. Et que du criminel le juge prend les traits ? La loi du talion , que prôna l'ignorance, Devrait-elle en Europe étendre sa puissance? Injuste, surannée, inutile, en horreur, La loi la plus barbare est encore en vigueur : De l'assassin féroce on en fait la complice ; Mais on veut qu'elle égorge au nom de la justice ; On veut que par le meurtre un meurtre soit vengé ;

On veut que dans le sang le fer soit replongé

La loi de la raison nous conserve la vie; La loi qui nous l'arrache est une barbarie, Enseigne la vengeance, excite aux attentats, Fait du meurtre un devoir, dégrade les états,

Confond la soif du sang avec la politique , Et livre à des bourreaux la morale publique.

Souverains de la terre, et vous, législateurs, Voulez-vous par les lois purifier les mœurs ? Des spectacles sanglans ne souffrez pas l'exemple : Sans en être effrayé le peuple les contemple. Songez que l'innocence a péri sous vos lois : Les bourreaux ont frappé des citoyens , des rois, Des vierges, des vieillards, des familles entières, Victimes de vos lois lâchement meurtrières , Et toujours instrumens de ces grands criminels Qui , pour venger les dieux , ont brûlé des mortels. Mais si le fanatisme , au nom de la justice, Condamna la raison à marcher au supplice , Si de la vérité les amis généreux Furent sacrifiés par des tigres affreux , Et si tous les martyrs ne sont point des coupables, Pourquoi leur portez-vous des coups irréparables ? Pourquoi charger encor ces hideux tombereaux , D'où les tètes roulaient en de vastes tombeaux ?

Relisez , méditez vos lois et vos sentences :

Hélas ! pent-on y voir le pardon des offenses ,

Ce pardon généreux, délices des grands cœurs,

Qui de nos ennemis fait des admirateurs ?

Frémissez au seul nom de vindicte publique ;

Préférez au courroux la clémence héroïque ;

Réformez votre Code, ouvrage des S) lia,

Des Néron , des Tibère et des Caligula.

Féroces héritiers de ces tyrans horribles ,

Loin d'ici : je m'adresse à vous, mortels sensibles,

Amis de la justice et de l'humanité,

Plus grands par la raison que par l'autorité.

Civilisez l'Europe orgueilleuse et barbare;

Guidez le voyageur que la nuit sombre égare.

Le coupable est un homme, humanisez vos lois ;

Dans les atrocités ne puisez pas vos droits :

Où la cruauté règne il n'est point de justice.

Jamais, jamais Titus n'ordonna le supplice.

La vengeance et le meurtre, issus des tribunaux,

Et des mœurs et des lois sont les plus grands fléaux;

Les sentences de mort font gémir la patrie.

Que l'oreille et le cœur s'ouvrent quand elle crie :

« Roi , sachez gouverner sans la loi du trépas ; « Corrigez les pervers, ne les égorgez pas ; « Abolissez enfin une loi criminelle :

» L'humanité vous offre une palme immortelle. >

fcV**l'\*Vi%^*%VVV%%%W%V».**.V*V^.W%%^'*V\^

Page 1