EXAMEN D'UN PASSAGE DU MÉNON
a Ce sont des prêtres et des prétresses qui se
sont appliqués à pouvoir rendre raison des choses qui concernent leur ministère; c'est Pindare^ et beaucoup d'autres poètes , j'entends ceux qui sont divins. Pour ce qu'ils disent , le voici : examine si leurs discours te paraissent vrais. Ils disent quç l'âme est immortelle ^ que tantôt elle s'éclipse y ce qu'ils appellent mourir , tantôt elle reparaît , mais qu'elle ne périt jamais; que pour cette raison il faut, ttiener la vie la plus sainte possible; car les âmes qui ont payé à Proserpine la dette de leurs anciennes fautes, elle les rend au bout de neuf ans à la lumière du soleil; de ces âmes sortent les grands rois, célèbres par leur puissance et par leur sagesse: dans f avenir les mortels les appellent de saints héros» Ainsi l'âme étant immortelle , étant d'ailleurs liée plusieurs fois et ayant vu ce qui . se passe dans ce monde et dans l'autre et toutes choses, il tf est rien qu'elle n'ait appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à l'égard de la vertu et des
j^'CS PASSAGE DU MElf OX.
i,..^-* cHe soit en état de se ressouTenir
*^^«.Wte â SU antérieurement: car, comme
"\ 5e tient, et que 1 âme a tout appris, rien
f^gifèAe qu'en se rappelant une seule chose ,
jiie les hommes appellent apprendre , on ne
fwytfve de soi-même tout le reste , pourvu qu'on
ji't du courage et qu on ne se lasse point de
diercher. En effet , ce qu'on nomme chercher et
apprendre n'est absolument que se ressouve-
nir .»
Schneider* et Heyne ^ n'ont pas hésité â rap^ porter à Pindare le fragment poétique renfermé dans ce passage. Ullrich est aussi de cet avis, a Indépendamment ^ du rhy thme et du style , qui sont pindariques , ou qui appartiennent du moins à un poète du temps et de la manière de Pindare, il serait étrange que Platon eût nommé un poète , et immédiatement après cité im fragment qui n'appartiendrait pas à ce poète, sans nommer l'auteur de ce fragment. On peut très-bien laisser à Pindare l'expression de doctrines pythagoriciennes, parce qu'il est probable que Thèbes avait reçu de bonne heure des pythagoriciens fugitifs. Voyez Boêckh , Philolaûs , p. lo. »
Nous adoptons entièrement l'opinion d'UU-
'Plat, Ménon^ T'. vi de ma tradact.^p. 171-172. — * Tragm. Pind. , p. 24. f^ersuch ûher Pindar's, Leben und Schriften, p. 53. — * Pindar. , T. m , 36-37.
^jénmerkungen zu den platonischen Gespraeche^ Menon,
Criton und (km meitm dlkHM^s , Berlin, 1821.
EXAMEN bViT PASSAGE DtT MÙfCV. I91
rîch. Maïs Schleierraacher^'i'efiise, non-seulement d'attribuer à Pindare ce fragment poétique, mais de reconnaître dans cet endroit du Ménon des idées qui appartiennent aux pythagoriciens. L'hésitation de Schieiermacher à voir ici, et dans le mythe du Phèdre, une doctrine pythagoricienne , vient de sa prétention , d'ailleurs très-fondée , que le Phèdre et le Ménon ont été écrits avant que Platon connût les livres des pythagoriciens. Tout s'arrange, si l'on admet qu'en efifet Platon ne connut les livres mêmes des pythagoriciens et ne domina parfaitement leur doctrine qu'à la suite de ses voyages et sur la fin de sa vie , mais que de bonne heure le bruit de cette doctrine était parvenu à Athènes , et avait frappé Platon avant qu'il eût étudié les livres des pythagoriciens, tout comme ses premiers ouvrages réfléchissent déjà l'esprit des mystères , avant que peut-être il eût été réellement initié , s'il le fut jamais. Il nous paraît évident que le passage du Ménon dont il s'agit est tout-à-fait pythagoricien. On y trouve la doctrine de Fimmortalité de l'âmé, avec celle de la métempsycose , à laquelle est rattachée celle de la réminiscence. C'est un résumé du mythe du PJièdre % et une préparation à celui du Gorgias * et du
* Platon* s Werke , n°»« part. , T. i«^ p. 526.
* Voyez ma traducL , T. vi.
* Jbid, « m.
iga EXAMCx d'un passage du miéiton.
Phédon '. Dan$ . un' passage analogue du Gor* gias , Platon dit : Un homme habile dans Fart
des fables f Sicilien peut-être ou Italien ^
Sicilien indique Empédocle, comme le veut le Scholiaste ; mais Italien y comme le remarque Boéckh ^, peut très-bien s'appliquer à Philolaûs, qui était de Crotone selon les uns , de Tarente selon les autres, de sorte que l'expression dïtalien lui convient parfaitement. Du reste , qu'il soit mention d'Empédocle ou de Philolaûs , il est certain qu'il s'agit ici d'un pythagoricien, soit Empédocle, soit Philolaûs, car tous les deux sont de l'école pythagoricienne. L'enâroit du Phédon ^ contre le suicide appartient, de l'aveu de Platon , à Philolaûs. Or c'est exactement le même esprit que dans le passage controversé du iWe/20/i. Clément^ et Théodoret^ vdipportent un fragment de Philolaûs que Meiners et Heindorf ^ rejettent, et que Boéckh^ admet , fragment qui se combine parfaitement bien avec une maxime d'Eury théos le pythagoricien , citée par le péripatéticien Cléarque, relativement à l'incarcération de l'âme dans le corps ^. Il est curieux de joindre à tous ces passages celui du Cratjle^ où Platon attribue la même doctrine à Orphée. Voilà donc une même doc-
^Ibid,, I. — * Ihid, , m, p. 317. — » PhiloL , p. i83.
— * Ibid, I, p. 195. — » Strom. , liv. m. — • Aff, cur., v.
— ^ Gorg. ,493 — • lùid. — • jéihén.y IV. .
BLAMSS b'uk passage bu lofaroH. igS
trine, qui du temps de Platon était rapportée également aux pythagoriciens et aux anciens théologiens y dont le représentant étoit Or« phée y 6 OeoXoyoç. Il y a plus : avant Platon , Hérodote ' rapproche les rites orphiques et bacchiques des rites Égyptiens et Pythagoriciens. Et) en effet, on ne sera pas tenté de nier les rapports du pythagorisme et des mystères orphiques y si on prend en, considération les raisons suivantes: i° fidentité de race des populations de la Thrace et de la Thessalie, où Ton place le berceau des mystères orpGiques, et de celles des colonies de la Grande-Grèce , où se rè* pandit la philosophie de Py thagore , populations également doriennes. a^ L'identité du langage. Orphée parlait le dialecte dorlen , qui était celui de Py thagore, et que Py thagore regardait comme suj^érieur à tous les autres ^; dialecte obscur ^ y et merveilleusement propre aux mystères et au symbolisme. 3° La tradition généralement adoptée que Pythagore avait été initié aux mystères orphiques par Âglaophamos à Libéthra y ville de Thracè, où il puisa sa théologie^; 4^ celle que Pythagore imitait Orphée pour le fond des choses et pour l'expression ^, et qu'il emprunta aux rites orphiques leurs formes : de sorte que
*n, 8i. — ^JamMique, f^it. Pphagor. p. 47^ — 479» éd. Kiesafing-^ * Porphyre, f7/. Pphagor.y p. 87, éà. Kîe»- •slîng. — * Jamblique , Ibid, p, 3o8 ; Proclus , in Tint* PlaUi p. 29X. — * Japabl, /Wrf..p. 317.
06 qui était mystère , purification et iûitiatîoii dtni l'orphisme , prit, sous le tnéme nom de MlkiffA^ et de i:t\Mrû y entre les lïiains de P^- ^gore y un aspect un peu moins sacerdotal et plus scientifique.
U est donc certain que ce morceau du Mènon est totalement pythagoricien , et un peu orphique, comme le passage correspondant du mythe du Phèdre^ Maisia dîSMrençe de manière et le ]Hrogrès de l'esprit do Platon ^nt sensibles de Yun k Tautre. D^abord, dans le'i^î^^/re, rimmortajfité ^ de rame y la métempsycose et la réminiscence sont mêlées' ensemble, ^àns que les rapports préds qui les unissent ^ soient indiqués. Ici ces tirois points sont liés et déduits l'un de Fautre. -La réminiscence résulte de l'état antérieur de l'Ame, et des connaissances acquises par elle dans ses vies précédentes; ces vies précédentes, c'est-à-dire la métempsycose résulte de l'immortalité de l'àme , Tâme ne cessam pas d'être parce queses formes disparaissent. Ensuite, danslejPAèdrej la métempsycose tient la place la plus considérable, tandis que la réminiscence , qui est le point important , est confusément et rapidement exposée. Ici au contraire , c*est la métempsycose qui est brièvement signalée comme conséquence de l'immortalité de l'âme, et comme principe de la réminiscence , laquelle Sait le fond die toute Cette partie du Ménon^ et y est développée avec étendue. Enfin ce oui dans le Phèdnr était en-^
tXÀMXSf B^UK PASSAGE ]>U WBÉOîi. 19S
core caehé sous les voiles mythologiques, est itk présenté à la lumière naissante de la d^lectîqué. C^st ]kj par parenthèse y uue démonstration que le M^êèfi est postérieur au Phèdre. L'esprit humain va nécessairement du mythe à ladialec^ tique y non de la dialectique au mythe, car il implique que ce qu'on a une fois éclairci par hL dialectique, on se plaise à Tobscùrcir my thologiquement.
Nous voyons aussi dantf ce passagpe le dogme de la réminiscence déduit du dogme de la mé^ tempsycose, qui lui-même est une déduction dii dogme de l'immortalité de Tâme. Mais comme Ta connaissance d'un principe ne suppose pas toujours celle de ta conséquence, de ce que Tim^ mortalité de l'âme et la métempsycose sont défi dogmes pythagoriciens, il ne serait pas sage dé conclure sans des témoignages positifs que là réminiscence soit pythagoricienne. Or, autant les preuves abondent pour la métempsycose et l'immortalité de l'âme, autant, pour la réminiscence, les témoignages précis manquent. Je n'ai pu trouver un seul passage pythagoricieh authentique où rivapuîffiç se trouvât positivement énoncée. On est réduit à la tirer indirectement de passages équivoques de Piogène de Laèrte , de Porphyre et de Jamblique , qui sérieusement exaofiinés donnent la métempsycose et non pas la réminiscence. Reste pour unique base la tradition rapportée par Diogène , Jàm-
i^ szAMEir d'uk passage bu MENCm.
bliqiue et Porphyre, et par d'autres auteurs, savoir, que Pythagore disait qu'il se souv^g^t d'avoir été Euphorbe, puis tel autre, puis onn Pythagore^Diogène' s'appuie sur l'autori^d'Héraclide de Pont , Aulugelle * sur celle de Dicéarque et de Cléarque. Porphyre , ^ en rapportant la tradition que Pythagore disait avoir été Euphorbe, Euthalide, Hermotime, Pyrrhus, et enfin Pythagore, déclare que parla Pythagore ne vorulait pas dire antre chose sinon que rkm& est immortelle , et que quand elle a été purifiée, elle peut remonter à la mémoire de la vie antérieure. Jamblique ^ dit que Pythagore récitait souvent les vers d'Homère su^ la mort d'Euphorbe et se disait cet Euphorbe; mais il ajoute que par là Pythagore n'a pas voulu dire au* tre chose sinon qu'il connaissait les modes antérieurs de son existence actuelle, et que le principe de toute régénération morale lui paraissait être de se rappeler la vie antérieure. Jamblique dit encore : ^ <c Pythagore connaissait son âme et ses formes antérieures , eit d'où elle était venue dans ce corps. » Dans tout cela nous, ne voyons que Timmortalité de l'âme et la métempsycose. Il y avait encore loin de ces
* inm , 4> 5*, 6. — * Noei. Au. , iv, a.
• Fit. Pfthag. , éd. Kîesseling , p. 79.
< Fit. P/t^g.éd. Kiesseling, p. 128. \Uid.f.2B3.
EXAMSir ]>'tTN PASSAGE DIT IfBfOZr. I97
deux points à cette conclusion , que, Tâme étant immortelle par sa nature, et de métamorphoses en métamorphoses venant de Dieu , c'est-à-dire du principe de toute vérité, apprendre en ce monde la vérité n'est pas autre chose pour elle que se rappeler ce qu'elle avait dû savoir précé^ demment. Un antécédent de la réminiscence platonicienne tout autrement important et direct était la prétention de Socrate d'accoucher les esprits comme sa mère accouchait les femmes^ de les accoucher par rhabileté de la conversa* tion et en les conduisant doucement du conilu à l'inconnu. L'antécédent orphique et pytfaagori-* cien était théologique et même un peu my thologi* que; l'antécédent socratique était psychologique et logique. C'est sur ces deux antécédens que Platon éleva la théorie de la réminiscence qui lui est propre , et qui participe du double caractère mythologique et logique. Le côté mythologique de la théorie de la réminiscence consiste à sup f)Oser que l'on a su autrefois la vérité dans un monde autre que celui-ci, et qu'apprendre est simplement se rappeler aujourd'hui ce qu'on a su primitivement; ce qui présente une apparence de drame et d'histoire avant toute histoire j apparence que Platon admet encore, maïs ironiquement, et dont il n'était pas et ne voulait pas qu'on fut dupe , lorsqu'il dit plus loin dans le Ménon :^ Ala vérité je ne voudrais pas affirmer
•Voyez ma traduction , t. VI , p. 189/ - ' -
198 wxàmm itim vjimags oc ■oro9«
Ugn poniivemeni (jme tomi le reste de ee^Uêjé dis soit wnif précaulioii qui en rappelle une miitre toute setfiUable employée par Platon à la fin du Phédon, dans le mythe par lequel il termine la démonttration de Timmortalité de r&me, et où se trouvent des détails presque historiques sur la yie future : Soutenir que fymtes ces choses sontprédsémeni comme Je les ai abrites, ne coMnieni puf à un homme de sens ^ . he côté logique ou socratique est dans le mouvement perpétnd du connu à Imconnu, c'est-à-dire du particulier au général^ jusqu'aux principes qui dominent toute discussion ^ principe^ à Yaide desquels on démontre^ mais qui eux-mêmes ne tombait point sous la démonstration, et qu'il suffit de dégager et de présenter à l'esprit, pour que l'esprit les conçoive et les admette immédiatement sans aucun raisonnement^ par la vertu qui est en lui et qui est en eux , principes primitifs, sim{te et indécomposables qui sont les Jkiées de Platon.
' La conclusion de cette discus^on est que ce passage du Ménon renferme inccmtestablemcnt desélémens orphiques et pythagoriciens, mêlés avec un élément socratique, et élevés par Platon à la hauteur d'une véritable théorie philosophique. Suidas nous apprend que Proclus avait filit un livre> aujourd'hui perdu, sous ce titre :
SXAMElf B'xnr PASSAGE DIT VBSIOV. 199
jiccord d^ Orphée, de Pytkagore et de Platon^ Je souscrirais volontiers à tout ce qu'un pareil titre annonce , pourvu qu'aprèf l'accord on si« gnalât les différences.
EUNAPE ,