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ANALYSE DES ÉLÉMENS HISTORIQUES

DE CE DIAIOCUE,

BiEir ne serait plus précieux que de bien connaître les aàtécédens de Platon et de savoif précisément ce qu'il doit à ses deranciers. Et si c'était une entreprise trop étendue que d'em« brasser Platon tout entier et ses nombreux ouvrages y on obtiendrait encore un important résultat en se bornant à l'analyse d'un seul dialogue , de celui surtout qui doit contenir le plus d'imitations et de parties étrangères, pult^ qu*il nous présente ce grand homme , pour ainsi dire au sortir des mains de son siècle, k cette époque de sa yie où le fond de toutes 9ëê pensées ultérieures était déjà peut-* être dani son intelligence 9 mais où sa jeunesse le sMI^ mettait à l'influence des opinions antérieures ou contemporaines 9 et le condamnait iLJifêtve encore en ^ande partie qu'un élève plein de génie. Ce dialogue est le Phèdre ^ qui passe généralement pour la prenuère production de

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BCTiian:{aez d'abord le choix de la scne^ ira liea près de nilssus, fieure consacré aux Moses, et ou était un temple afSecté aux petits mystères: la mention fréquente des ]!(jiDpheSy filles «fAdieloùs; celle de Pan , fils dHermès^ et rinTOGrtîoa qui termine le dialogue. Les dgales j sont données comme des métamorphoses d'anciens nmsîcienSy et en relation constante arec les9fose& Les poètes lyriques j sont plus cités que lespoétes épîquesy et des poètes lyriques très-andens^ comme Stésichore , et Fauteur, quel qu'il soit , Homère ou Cléobule, de l'inscription du tombeau de Hidas. Le seul fait d'agiter la question s'il convient ou non décrire 9 le mépris apparent pour les livres et l'écriture , Fappel aux anciens, qui seuls savent la vérité , aux prêtres de Dodone et à l'Egypte, le discours de Thamus, la comparaison dtt la simplicité antique avec la frivolité moderne, tous ces traits attestent suffisamment im retour cpmplaisant versiepassé, et répandent sur le PAè* dre un caractèregénéraletévidentdemysticisme.

'Diog. 111^4^, d'après Arisioxène et Dicearque. Oljm^ piodorc, Fie de Platon , Comment, sur le i^Alcihiade.

L'auteur du Phèdre devait êt^e plus ou moins Familier avec les traditions orphiques. En effet, le mythe ^ qui fait à peu près la moitié du JPhèdre , est rempli d'allusions aux mystères. — Page 57 (Traduction de Plat. T. VI.) , Platon compare la perceptioiïde Vidée absolue du beau, pfacée en dehors de ce monde visible, à Finitialion aux mystères. — Page 55, il dit que celui dont la mémoire est toujours avec les ressouvenirs des perceptions antérieures à l'existence actuelle, celui qui vit dans les idées ^ participe aux vrais mystères et est seul un véritable initié. Les expressions [laxapiecv o;{;w et cTrcaicireuEiv appartiennent à la langue des mystères j çà<ip5.aTa kiùk sont les visions pures et sublimes qui étaient offertes à la fin aux initiés ; et il est possible que ârpti»^ fasse indirectement allusion à l'horreur religieuse qu'excitaient d'abord les représentations employées dans les initiations ^— Pag. 71. Les amans, à la fin de la vie, ne sont pas envoyés dans les ténèbres sous la terre , parce qu'ils sont supposés avoir déjà commencé le voyage céleste. Ceci appartient encore à la langue et à la doctrine des mystères , comme on le voit dans le Phédon *. Il y

* Il en est de même peut-être de TrpwTov typiÇe, tiTa^TrpoffopAv cdç OcQv acScTae. Il y a im passage de la Théologie de Produs, liv. i, ch. m, p. 7 , qiii développe cet endroit. Voyez Heindoif , p . 262 .

* Traduct. de Platon, T. i«% p. 21 1 . OlympîoJ. , Comment taire sur le Phédon^ Fragmenta Orpheiy Ed. Henaaiùi, 5og.

1 70 AimteiDsirs mr PBiDiiK.

à donc un raggrd aux mystères dans tout ce mythe, maiâ en même temps un libre esprit se Joue dans les détails et préside à la coordiiiation de l'ensemble; il y a un certain parfum de mysticisme arec une assez grande indépendance philosophique. On peut dire que si le mythe du Phèdre renferme dçs données étrangères , la composition totale appartient à Platon. £n Grèce , le propre de la religion était d'être souple et de se prêter à une représentation un.peu arbitraire de la part de chacyn. I/idée de la mythologie grecque est précisément de n'être pas parfaitement arrêtée; de là des cultes variés, un sacerdoce peu compacte, la liberté la plus grande laissée à l'imagination des poètes, et l'ar- ^|raire des mythes que l'on appelle poétiques. Si les mythes des poètes étaient libres , ceux des philosophes l'étaient bien plus , et cette liberté ne semblait point une impiété. Dans les poètes, la religion était au service de l'imagination ; dans Jes philosophes, elle se laissait exploiter par la raison et par la science qui mettaient à contribution ses traditions, et y puisaient avec respect et indépendance. Le mythe du Phèdre montre bien une âme attachée à la religion de son pays , pleine de respectpour les mystères qui en faisaient la partie la plus profonde; mais on y reconnaît aussi un philosophe qui, au lieu de s'asservir à la tradition, s'en sert comme d'une forme pour revêtir ses propres pensées. En effet le fond du

JatticÈùISfB DU PHJtBM* I^I

mythe est la théorie des idées. Les idées sont en Dieu , au-delà du monde et au-delà du ciel ^ leur lieu est rintelligence divine , le Xtfyoc divin avec qui le X(fyo; humain tend à s'identifier par la contemplation des idées , et qui, en langage symbolique, est la prairie céleste où croît l'aliment dont se nourrissent les ailes de 1 ame. Les idées sont le dernier but de l'âme; pour y arri^ç^y, il faut qu'elle traverse le monde et même le ciel , c'est-à-dire Tensenible des choses visibles et les régions du tempjs et du mouvement ; il faut qu elle les traverse au lieu de se laisser emporter à leurs révolutions. Si Tintelligence humaine est une émanation de l'intelligence divine , elle a une affinité intime avec lesidées. Quand donc elle en retrouve ici quelque image affaiblie, elle tend vers l'idée, cachée sous cette image. Le mouvement de Fâme vers l'idée du beau-, c est-à-dire vers ui^edes idées éternelles , est l'amour. L'amour s'arrête-t-il à l'image de l'idée du beau ? il s'arrête en chemin , manque son objet , et se condamne lui-même à la contradiction et à la misère. Il faut qu'il parcoure toute féchelle de la beauté relative pour arriver à l'idée de la beauté absolue , laquelle est au-delà de ce monde, quoiqu'eUe y fasse son apparition. La beauté daîis les choses et l'amour dans l'âme forment deux lignes parallèles qui se touchent à tous leurs degrés. Un amour grossier se prend à la beauté dans sa forme la plus grossière,

179 SVITÉCéDlENS DU PHiiDRE.

un amour plus pur à une forme plus élevée de la beau té 9 jusqu'à ce que Famour le plus pur et la beauté parfaite se perdent dans le seim de Dieu 9 sujet éternel de la beauté et objet éternel de l'amour. Mais il y a tout à la fois dans l'àme le sentiment du beau véritable et TappÂtit sensuel de la forme. De là les cbmbats intérieurs de l'âme dans son voyage à travers ce monde avec sa sensibilité et sa raison, représentées sous le symbole du coursier blanc et du coursier noir. Cette partie du mythe appartient exclusivement à Platon. Là le symbole est merveilleusement transparent, et laisse voir une psychologie àd- . mirable, et l'histoire complète de l'amour dans l'âm©^ à tous ses degrés ^ sous toutes ses formes, avec le cortège entier des phénomènes dont il se compose.

Il est impossible encore de méconnaître à chaque pas , dans le Phèdre ^ des traces plus ou moins profondes de pythagorisme.

D'abord la démonstration de l'immortalité de l'âme par son activité essentielle , est empruntée aux pythagoriciens. C'est ce dont on né peut douter. L'immortalité de Tâme était un dogme des pythagoriciens , et Aristote ^ dit positivement qu'Alcméon deCrotone démontrait l'immortalité de l'âme par son mouvement propre. : c'est ce qu'attestent de plus Cicéron %

* De Anima, i, 2. — * 2>e Nat. deor. ,1, n.

AFricBDENS DU PHÈDRE. 1^3

Plutarque ' , Diogène^. Reste la question de saTtJr si la connaissance de cette doctrine pythagoricienne suppose nécessairement que Platon eût déjà Yoyagé en Italie. Il nous semble qu'une pareille doctrine pouvait bien être arrivée £| Athènes de bonne heure, comme un bruit merveilleux, et que si Platon l'eût profondément étudiée , comme il l'eût fait sans doute s'il fût allé déjà daiis laGrande-Crèce^^ il ne l'aurait point exposée ici aussi faiblement; car oh ne peut nier que cet endroit du Phèdre ne soit très-faible. Ast veut au moins que Platon eût connaissance des livres des pythagoriciens, et il se fonde sur le Phédon ^, où l'on voit que Philolaiis avait dès-lors répandu en Grèce les doctrines pythagoriciennes : mais il s'agit, dans le Phédon, des doctrines et non des livres des pythagori^ ciens; et, le Phédon ayant été composé longtemps après le Phèdre j l'argument d'Ast n'a aucune force. «

Ensuite la métempsycose, avec la réminis^ cence^ est vA exposée sous des voiles à la fois brillans et obscurs ; et c'est là certainemônt un élément pythagoricien, quoiqu'on dise Schleiermacher ; car Aristcfte , dé l'aveu même de Schleiermaçher, appelle la métemp&y corse xme fable pythagoricienne. Mais je pojise aussi que l'emploi fait par Platon de cet élément pythago-

* De Plac. phiL , iv, 7. — » viu, 83. — * Trad. de Platon,!* i«',p. 194.

1^4 ÂSTiciDmf$ DU PHiiDRS.

riilen est loin de prouver une connaissance approfondie du pythagoritaie. Sans oser dire y avec Schleiermacher, qu'alors Platon n'avait lu aucun écrit des pythagoriciens, et qu'il ne connaissait leur doctrine que par les pythagoristes , les écoliers exotériques, venus à Athènes avant les livres des pythagoriciens proprement dits , il est évident que la manière dont Platon se sert ici des données pythagoriciennes 9 montre un jeune homme encore dominé par l'impression première d'une grande doctrine , plutôt qu'un maître qui ia possède et la développe profondément.

Parmi les poètes que Platon accuse de n'avoir pas dignement célébré le lieu au-dessus du ciel, on place avec assez de vraisemblance Parménide, dont le système roule sur la difiSérence de Yètte et 4a non-étre, du monde intellectuel, qui seul eiListe, et du monde des apparences sen^bles. Il est possible aussi que Platon ait eu en vue Ëmpé* docle et ses deux mondes, l'un intellectuel, l'autre sensible. Quand on admettrait avec Schleiermacher ^e le fragment de Pbilolaûs cité par Stobée {JEcLphys., éd. Heereiî, I, 488) n'est nullement authentique y ce qui est plus que probable, il De serait pas moins vrai que le fond des idées en est philolaïque , et dans ce cas , l'olympe de ce fragment ressemblerait assez à la plainç céleste du mythe du Phèdre. Mais Platdh a fort raison de trouver que jusqu'alors on n'avait pas célébré

dlipaernent ce lieu \ car il est vraiment le pre-

mier qui ait ôlé Iq caractère astronomique de la philosophie pythagoricienne, réalisé et rem* pli f pour ainsi dire 9 le yide*de l'abstraction der* l'être des éléatiquès, en substituant aux élémens purs de Philolaû^ (eiXixpCveioiv 9Toi^ei«Dv, Jbid.) et à l'être absolu de Parménide sa théorie précise des idées 9 attribut fondamental de l'être en soi, qui cesse alors d'être une abstraction et devient une intelligence. Cet endroit du Phèdre que Schleiermacber aurait bien fait d'approfondir au lieu de s'en moquer , comme Ast le lui re* proche avec fondement, fst sans comparaison le morceau le plus beau du mythe, celui où Platon se montre davantage , et parait le plusavaticé. «La chute des âmes dans le corps rappelle un peu l'oùpavoiteTerç ^ai{xoveç d'Empédode , ainsi que des vers d'Empédocte cités par Hiéroclès sur les vers dorés de Pythagore, et par Proclus sur le Timée , p* 17. — V armée des dieux, orparia Oeûv^ a bien du rapport avec une expression d'Archytas, Stob., FloriLl^ p. 37, éd. Gaisford , ainsiqued'O natas le pythagoricien , dans Stobée , Ecl.phys. , I , p. Soy 96. AXXot ôaol woTi Tov irpÔTov O&ov.... «Sffirgp jppeuTal itotI 3Copu(parov jcal (iTpaTKùTal ttotI tftpaTayov x«l XojfUTal xai 8VT6Tay(jLévoi iuotI TaÇiaoyov xal

'kojoL-^ixair. — f^esta restant dans le palais des

dieux fait penser à ce passage de Stobée, EcLphjs^ |,p. 4S8:$iXoXaoç irDp ev |Ae9(^ luepl to xévrpov oirsp

Ia£ AJn*£CÉDElIS DU PHJEDRE.^

Voyez aussi Aristote,€fcCûpfo,ny 3. — ÈxifAaa fteû rappelle le êmuOe^ de Pythagore. — Quant aux .fi^uze dieux, ils appartiennent au culte d'Athènes, Pausan-, Jtt.y ch. ni etxL.

Lorsque Platon parle des poètes , il est d'autant plus juste de supposer qu'il pense entre autres à Empédbcle^ que la comparaison de l'âme et de ses facultés avec im cocher, un char et des coursiers, rappelle Tew^viov «pjjta d'Erapédocle. Ast se demande pourquoi , si Platon avait déjà lu Empédocle, il n'avait pu lire les écrits des pythagoriciens. La raison en est que les écrits d'Empédocle n'étaient pas renfermés dans ï^nceinte d'une société secrète comme ceux des pythagoriciens , et qu'ils étaient beaucoup plis répandus. Et même, comme Empédocle avait adopté la doctrine de la métempsycose, il n'est pas impossible que Platon l'ait ici empruntée à ce poète plutôt qu'aux pythagoriciens eux-mêmes. Dans le Phédoriy Platon a lu les pythagoriciens, et il y traite de la métempsycose; aussi voyez avec quelle profondeur !

Les neuf périodes de l'âme, dont il est question dans le mythe du Phèdre, sont neuf genres de vie; la dixième période représente un dixième genre de vie; et le nombre décimal étant pour les pythagoriciens le symbole de la perfection et de l'harmonie absolue , la dixième période complétait toutesles autres. Chaque période symbolique formait mille années, nombre complet j toutes

AlfT^C^DENS DU PHÀBRC. l'jpj

les périodes étaient au nombre de dix , ce qui faisait dix mille années j après lesquelles Tunité, base des nombres, revient sur elle-même. Ainsi rame y qui est un nombre , arrivait par dix genres de vie au complet développement de son existence. Sur les périodes du monde, comme doctrine pythagoricienne, voyez le Timée.

A propos du délire , Platon oppose le délire, l'inspiration immédiate et spontanée des vrais prophètes aux raisonnemenset auxconjecture^ des augures , qui d'après le vol des oiseaux, l'état des entrailles des victimes et d'autres signes, induisaient l'avenir. Cette distinction est pythagoricienne. Voyez le passage d'JambUque, éd.

Kîessling, p. SoS-g, où Pythagore apprend à Abaris la vraie divination.

Même le premier discours de Soci;ate est déjà toutpy,thagoricien. Laforcedece discours repose sur la distinction de deux po^incipes, l'un qui produit la tempérance et la sagesse, l'autre que Platon appelle 36piç, et qui engendre tous les vices. Or Jamblique, dans la vie de Pythagore, représente aussi Tuêpiç, comme la source de tous les vices, selon Pythagore, lequel faisait un devoir principal de là combattre et de s'exercer de bonne heure à une vie sage et tempérante.

Le morceau contre ^'écriture est encore pythagoricien; Plutarque, dans la vie de Numa^ nous apprend que les pythagoriciens proscrivaient l'écriture.

iBo AMTÉC^DENS DD PHÈDRE.

serraient de base à ses conceptions. Cétait pour ainsi dire l'étoffe de sa pensée; mais il l*^angeait librement, comme il convenait à tm Athénien et à un élève de Socrate : pour la forme de la pensée, l'unique , le vjai antécédent de Platon est l'esprit attique représenté par Socrate.

L'élément socratique qui percedéjà dans lapartie mythologique du Phèdre , est manifeste dans lapîirlie dialectique. Platon avait trouvé le germe et l'image de sa métlîode dialectique dans la conversation (îiaWy(oe*.0 de Socrate. D'abord Socrate enseignait en causant; et la dialectique qui va d'un point de vue à un autre , est la conversation dans son idéal .Ensuite dans la conversation ce qui domine est la critique; aussi Socrate étaitil éminemment négatif; de même la dialectique de Platon a-t-elte une apparence toute négative, et opère-t-elle par la critique, mfûs par une critique supérieure, par l'exposé successif des différens points de vue d'une idée qu'elle convainc tour à tour d'être incomplets et insufBsans sans être absolument faux, c'est-à-dire de n'être point adéquats à l'idée totale tout en la réfléchissant par divers côtés '. Voilà pourquoi la dialectique platonicienne a employé et a dû nécessairement employer le dialogue comme sa véritableforme-Ainsiladialectique, née delà conversa-

' Vojci sur la critique de Platon , l'argument du Lysis, tnià. (le Platon , T. iv.

ÀUrSÉCioZliS BU PHÈDRE. iftl

tion, y retournait en lui empruntant sâ forme, mais en l'idéalisant; et Aristote n'est entièrement sorti du dialogue que parce qu'il a converti la dialectique en logique , et substitué à la démonstration par induction, qui est le propre de la dialectique et dii dialogue, la démonstration par déduction, qui appartient à l£^ logique proprement dite, absorbant toute apparence négative dans le dogmatisme de la marche di* dactique, et ne lui laissant qu'une petite place dans cette partie spéciale de la démonstration qu'on appelle réfutation , tandis que dans Platon la réfutation était la démonstration tout entière» Or, interroger, éprouver, réfuter les autres était toute la vie de Socrate. Platon n'a donc fait autre chose que d'élever les habitudes de Socrate à la hauteur et à la rigueur d'une méthode. Il semble même par un passage curieux du Phèdre que.

' Platon a marqué par la création du mot l'invention de la chose ou du moins son emploi systématique. En effet , la phrase de Platon : Cmx qui ont ce talent ^ Dieu sait si /ai tort ou^ raison , inais enfin jusqu'ici je les appelle dia^ lecticiens^ p. 98, semble renfermer un néologisme. Le mot ÂiaXexTuo; ne se trouve pas dans la langue grecque avant Xénophon qui ne l'emploie que dans X Apologie et les Mémoires , et encore adjectivement. Platon paraît être le premier qui l'ait employé substantivement, ici d'abord, puis dans le Sophiste et le Cratjrle.

Ju5qu*îcîlesélémens étrangers que noua avons démêlés dans le Phèdre sont Torphisme, le pythagorisme et Socrate. On retrouve partout dans ce dialogue les mêmes élémens mêlés et fondus ensemble. Par exemple la théorie de Vamour renferme ces trois élémens. D'abord la religion avait uive Vénus ordinaire et une Vénus Uranie; les mystères présentaient des figures divines après des figures grossières. Joignez à ces données les dogmes pythagoriciens de la réminiscence, de la niétempsycose , de Timmortalité des âmes et #uile vie antérieure; voilà tout le fond d'une admirable doctrine de l'amour. Mais Socrale y aura sa place. Socrate ne parlait que de l'amour. Tout comme il se donnait pour un causeur infati- ^ble afin de provoquer sans cesse à la pensée par la conversation , de même il prétendait ne savoir qu\ine seule chose, l'amour, et il se donnait pour un adorateur de la beauté et l'amant de tous les jeunes gens, entendant par-là la vraie beauté, qui n'est pas la beauté du corps, mais celle de Tâme, qui n'est pas une image mais une idée; La théorie de l'amour conduisait donc à celle des idées; il n'y avait qu'un pas pour arriver de l'amour que Socrate professait pour tous les jeunes gens, dans l'intérêt de leur âme, à la do<H:pJBie de Vidée de la beauté qui nous attire paii' les formes qu'elle revêt dans le monde, et vesrs laquelle on s'élève à l'occasion de son image, c'est^à^îreàroccasionde l'amour ordinaire , en

aiipant et en étant aimé, en se prenant récipro*> quement comme un moyen d'arriver au commun idéal par un perfectionnement réciproque, e^ en s'empruntant des ailes Fun à Tautre.

U en est de même de Tironie de Platon : elle a pour antécédent immédiat celle de Socrate. So*» crate admettait d'abord tout ce qu'on lui disait , et en feignant de l'adopter^ il le poussait ou le laissait arriver à des conclusions absurdes qu'il ne désavouait pas expressément , pour ne pas avoir l'air de ipystifier son interlocuteur. Quelquefois aussi y comme son but était de provoquer à la pensée et à la réflexion , pour secouer un préjugé il avançait un paradoxe , souvent même d'asses mauvaise apparence, comme dans le second Hippias ' ; et après la discussion , au lieu de re« tirer le principe, il laissait à l'étrangeté des conséquences à vous ouvrir les yeux sur ses véritables intentions. Quelquefois. ' encore partant d'une idée très-juste, pour la mieux mettre en lumière, il en forçait un peu les conséquences , se contentant de marquer son intention par un sourire. Tel est le véritable antécédent de l'ironie platonicienne. Ajoutez qu'elle avait déjà un fondement caché dans les mystères de la religion psaenne, dans le symbolisme pythagoricien , et dans les habitudes orientales , qui consistent à

<* Voyez la traduct. de Platon , T. rv ; Argument du

1^ /LsrricûDtscs dv Phèdre.

|Nrésenter la vérité sous une forme quila lAanîfeste à la fois et quiia voile , qui éclaire et qui trompe , qui commence par instruire et qui peut devenir une source d'erreur, si Ton s'arrête à l'apparence. Le symbole est essentiellement ironique comme la nature «lie-méme qui dit oui et non tout à la ibis y et nous montre la beauté à travers des difformités plus ou moins grandes, que l'œil sensible, s'il, n'est pas éclairé par l'intelligence, court le risque de prendre pour la beauté ellemême. De là le fond d'ironie inhérent au paganisme et à toute religion qui s'adressant à i'esprit par les sens , peut rester en chemin et ne pas aller au-delà des sens. La nature, dans quelques-unes de ses productions qu'il est impossible de prendre pour son dernier mot, semble avouer elle-même cette ironie; les religions païennes l'exprimaient dans plusieurs fêtes et dans lapartie grotesque de leur culte : les mystères la révélaient aux initiés. Mais l'irénie de la nature n'est comprise que par un bien petit nombre. Le culte païeoi accompagné des mystères, était déjà, on peut le dire, plus instructifquelanatûre, etéclairaitmieux qu'elle sur le principe sacré caché sous les formes. Dans l'ironie de Socrate , la vérité était plus transparente encore; c'était une manière de faire penser beaucoup plus intellectuelle. Platon en l'idéalisant l'a rendue si certaine dans ses effets, qu'après lui elle est devenue tout-à-fisdt inutile , et qu'elle a pu faire place à un enseigne-

AimÉc ÈDms DU PHibRE. 1 8 5

ment explicite , celui d'Aristote, où la forme de la pensée est aussi sérieuse que la pensée ellemême et lui est identique. Platon est le dernier artiste philosophique. Dans le mytho>i^Phèdre, par exemple y on peut dire que rironie de Plâtf n imite celle de la religion et de la nature , comme dans la discussion sur récriture elle imite celle de Socrate. En effet ^ quelle que soit la beauté du mythe du Phèdre , nous n'hésitons pas à soutenir que l'ironie y est beaucoup trop voilée , et que la pensée n'y domine pas assez sa forme; et cela eâf'si vrai que Platon est forcé, de peur d'abuser le lecteur, de lui dire plus tard positivement qu'il ne doit pas s'y tromper, que tout cela n'est pas sérieux, que c'est un purbadinage , un mythe, où il y a moitié vérité et moitié erreur ' ; et il s'excuse sur ce que, en traitant du délire, une apparence de délire n'est pas malséante. L'excuse ne vaut rien. Il fallait que l'ironie fût si transparente qu'il n'eût pas besoin de la démasquer lui-même. Platon ressemble ici à un artiste qui, ayant fait un portrait ou une statue , se défierait tellement de la ressemblance qu'il écrirait au-dessous le nom de l'original. San»4loute, une ironie qui ne se trahirait pas du tout serait fort mauvaise ; Platdn ne serait plus alors un philosophe religieux, il serait un prêtre. Mais 4'un autre côté une ironie qui est con-

t86 AirAciDEn do pirtvPiiw

trainte , pour se faire oomprendrey de dire eDemémesonsecret, maiiquetoutà-fiût Jarret mieux vaudrait qu'elle cédât la place au dogmatisme. Entre une ftrqnie qui ne se laisse pas deviner , et uii^ronie qui nous met elle-même dans sa oonfid^nce, le milieu est bien difficile et ne peut être qu'un moment dans l'humanité , le moment du triomphe de l'art , entre le règne du dogmatisme religieux et du dogmatisme philosophique. C0 moment brillant et fugitif est en Grèce l'âge de Phidias , de Sophocle et de Platon.

Mais dans le Phèdre le grand artiste est encore à son début; la fusion de la religion et de la philosophie par l'art , est encore mal opérée; la religion y occupe isolément trop de place ^ et les idées philosophiques, trop mêlées aux formes religieuses I y manquent de lucidité. Il D'en est pas ain^ du mythe du Gorgias, du Phédon et de la République.

Il ne faut pas oublier encore que dans le PAédre Platon se montre extrêmement préoccupé de la rhétorique , et paraît tout plein de l'étude de sa partie technique, très au fait de son histoire, et des diverses inventions en ce genre, auxquelles il semble attacher le plus grand intfrét , sans oublier Téloge d'Isocrate. N'est-ce pas là 1 indice d'un jeune honune , et concevrait-ron que Platon déjà mûr s'occupât de pareils détails? Tant de poésie et tant d'études oratoires et littéraires f trahissent celui qui vient de samfier

ses goûts poétiques et sa carrière oratoire et po» litique pour se dévouer, soujs les auspices de Socrate , à la philosophie. Aussi est-ce là le but même du Phèdre, Platon y développe ce qui devait alors remplir son âme : il se propose de démontrer qu'il faut sacrifier ou plutôt subor* donner la poésie et l'éloquence , et en général la littérature 9 à la philosophie, laquelle nous apprend à conduire les hommes à la vérité , c'est* à-dire aux idées, qui la représentent, par la dialectique , et à les persuader par la connaissance approfondie de leur nature, par la psychologie. Or la dialectique et la psychologie étaient deux études;que l'on faisait surtout avec Socrate; et comnae Socrate parlait toujours d'amour, Platon au sortir de ses mâÉQS prend cie sujet pour exem-» pie de la manière dont il faut traiter toute espèce de sujet. En effet, pour le fond, les deux discours de Socrate sont des modèles : la forme seule est défectueuse , et prouve que celui qui fait ici le maître n'est lui-même qu'un écolier. Déjà il est arrivé dans la pensée aussi loin qu'il ira jamais, mais il ne sait pas encore l'exposer : le philosophe et l'artiste sont ici à leur premier p2|s.

Nous rfavons pas trouvé d'autres élémens historiques dans le Phèdre que ceux que nous venons de signaler. 11 est remarquable que plusieurs grandes écoles antérieures ou contemporaines , surtout les écoles dialectiques, y sont presque entièrement négligées, dans la prédominance de'

l88 ART^GEDENS DU PHÈDRE* .

l'esprit mystique et pythagoricien. Il n'y a qu'un mot sur Auaxagore , comme physicien ^ ; il y a tout au plus dans le mythe un regard au système de Parn^énide et à quelques expressions d'Einpédocle. : mais on voit que Tautenr ne connaît pas l'école d'Élée; il la connaît si peu, qu'il traite Zenon comn\e un sophiste ^. Ce n'est pas ainsi qu'il le représentera plus tard dans le Parmenide.W est impossible de trouver non plus dans le Phèdre aucun élément mégarique. Or, certainement , à l'occasion de la dialectique , Platon n'eût pas manqué de faire allusion à l'él^sle mégarienne, comme dans VEuthjdèmeyixixXXj^ école eût existé déjà , ou s'il l'eût connue. L'oubli total des Mégariens dans cette reviAl ^S^ so* phistes, est une preuve que le Phèdre a été composé avant le voyage de Platon à Mégare, qui pourtant est le premier de ses voyages.

Si ces recherches sur les élémens historiques du Phèdre sont exactes et complètes, elles peuvent nous donner quelque idée des connaissances de Platon à son début dans sa carrière, nous apprendre quelles doctrines avaient fiiit le plus d'impression sur lui à cette époque de sa vie, quelles étaient alors ses études, ses inclinations et ses sympathies, et par là jeter une vive lumière sur le caractère primitif et la nature intime de son génie.

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