DANS LES ACTES FÉODAUX DE LA BRESSE ET DU BUGEY
recoonaitre que rhomme lige est mainmortâble, surtout lorsqu'il paye la moindre somme pour son hommage : « Si pro hommagio aliquid vel minitmim prœstet^ dit Revel, p. 138, il fait en Bugey échutede tout son bien, et est réputé homme taillable ». D'Oncieu dit que lorsque le moilige est joint à celui de taillable, il entraine la mainmorte, mais qu'il n'emporte aucune servitude s'il est accompagné du mot franc. Quant à Collet, il avoue qu'en Bugey ce mot est synonyme de mainmortable (^), ce qu'il faut sans doute entendre, pour l'homme lige personnel, d'une mainmorte réduite à un droit d'échute sur les meubles seulement.
S'il en était ainsi des liges, et si ce terme, comme Taffirme Revel, explique celui de quitte, qui l'accompagnait le plus fréquemment et qui avait en Bresse un sens identique, la question posée au commencement de cette note semble résolue. Le taillable quitte ou rhomme lige quitte n'était pas exempt de tout seiTage, et n'échappait pas au droit d'échute de son seigneur. Mais il ne le supportait qu'en partie et sur ses meubles seulement. Il était libre pour tout le reste, à la condition, bien entendu, d'être ligequitte personnel, in persona et non in rébus. De cette manière, il est facile de comprendre qu'on lui ait donné un nom qui, dans son acception ordinaire, suppose une décharge, une exemption, une libération, nom qui s'expliquait à l'origine par un avantage partiel, et que la jurisprudence a fini par considérer comme le signe d'une franchise complète.
(i) Sur Us statuts de Bresse, liv. m, sect. I, p. 18. Y. sur les mainmortables en général, H. Beaune, La condition des personnes, p. 214 et suiv.
MŒGRS ET imiTmi PROVENÇALES
Dans ravalanche de publications historiques qui descendent en flots pressés vers nous des librairies parisiennes, veut-on découvrir une œuvre originale qui n'ait rien du panégyrique ni du pamphlet, qui soit rigoureusement vraie et dont la lecture repose l'esprit à l'égal d'un roman, bien que l'imagination n'y ait aucune part? Que l'on ouvre la Société provençale à la fin du moyen âge, de M. Charles de Ribbe (i).
Ce volume couronné par l'Académie française n'est pourtant que l'histoire d'une famille d'autrefois, l'explication, j'allais dire là traduction et le commentaire d'un humble mémorial domestique, d'un livre de raison^ d'un registre de comptes tenu dans les dernières années du xv** siècle et les premières du xvi® par un habitant d'OUioules, près Toulon, et miraculeusement échappé, durant la Terreur, au pillage de la maison qui abritait un descendant de son auteur. Tout en inscrivant les recettes et les dépenses de son ménage, Jaume Deydier, clerc, légiste, puis bailli et lieutenant de juge en la cour des seigneurs d'Ollioules, n'a eu garde d'omettre aucun des événements de sa famille (qui compte encore aujourd'hui d'honorables
(1) La Société provençale à la fin du moyen dge, d'après des documents inédits, par Gh. de Ribbe. Paris, librairie académique Perrin et C»«, i vol. in-8«, 1898.
représenlaots), il a même fait Tiaventaîre des papiers el dressé la généalogie de celle-ci pour la plus grande iostruclion de sa poslérilé et, sans ^en douter peut-être, il a tracé son propre portrait an centre du groupe de ses parents, de ses familiers, de ses concitoyens.
Yoilà le thème ou plutôt Tébauche, les lignes de la première esquisse. On ne saurait rien rêver de plus naïf ni de plus simple. Mais quel parti en a tiré M. de Ribbe! Élargissant d'une main sûre, abondamment documentée, d'abord le cercle de la famille, puis celui de la petite ville, enfin celui de la province, il nous donne le tableau complet et nouveau de la société française dans le Sud-Est sous le règne de Louis XII, de ce bon prince qui avait fait de la France « le plus plaisant pays du monde », qui lui avait ouvert une ère de sécurité jusque-là inconnue, « tellement, dit l'orateur des États-Généraux en 1306, que les poules portoient le bassinet sur la teste », et qui eu fut récompensé par le titre de Père du peuple^ aux acclamations de la nation entière. Époque presque sans égale, où le pays, à peine sorti de la guerre de Cent ans, se reposait de ses désastres dans le travail réparateur de la paix, où toutes les classes vivaient en une étroite concorde el ne connaissaient de rivalité que dans leur attachement passionné pour leur souverain. « Par tous les lieux où le roy passoit, raconte un contemporain, Saint-Gelais, les geos, et hommes et femmes, s'assembloient de toutes parts, et couroyent après luy trois ou quatre lieues; et quand ils pouvoient atteindre à toucher à sa mule ou à sa robe, ou à quelque chose du sien, ils baisoient leurs mains et scn frottoient le visage, d*aussi grande dévotion qu'ils eussent faict d'un reliquaire m.
Est-ce le hasard qui a fourni cette date et ce cadre «î l'historien? Peut-être. En tout cas, il n'aurait pu mieux le servir. La France du Midi a rarement traversé une période plus calme, plus florissante, plus heureuse (i). Elle s'est
(1) Il n'en fut pas ainsi partout en France. D'autres proriaces conservèrent
alors épanouie dans une renaissance à la fois matérielle et morale. Elle a fécondé ses champs, réparé ses demeures, reconstruit ses églises, imprimé jusqu'aux plus humbles monuments de sa ferveur et de sa charité religieuses un caractère artistique qui lui est propre et dont on a fait, à tort, honneur au seul voisinage de Fltalie. En même temps, elle a renoué la longue chaîne des traditions patriarcales et domestiques qu'avaient interrompue la guerre étrangère ou civile, la piraterie barbaresque et les ravages de la peste. Le pacifique juge d'Ollioules est donc venu à rheure la plus favorable pour rendre dans ses notes familières, en tête desquelles il place avec orgueil son titre de Romieu f*), un véridique témoignage des mœurs et des institutions contemporaines, de ce renouveau inespéré de la civilisation suspendue, presque étouffée depuis près de deux siècles. Nous pouvons l'interroger avec confiance, lire même entre ses lignes avec son érudit interprète; il nous dira candidement, sincèrement ce qu*il a vu, ce qu*il a fait, en un mot, il revivra un instant dans ce miroir fidèle où se reflète derrière, ses traits la mobile image d'une société tout entière. Les études juridiques rétrospectives n'auront pas à s'en plaindre, loin de là.
C'est une erreur commune, contre laquelle s'élève en vain l'histoire, que l'ancienne noblesse a formé une caste fermée, exclusive, dont l'origine remonte jusqu'aux grandes invasions barbares et qui s'est maintenue depuis sans altération ni mélange par une jalouse sélection. Si Ton pouvait, à l'aide de documents authentiques, dresser la généalogie de cent familles prises au hasard parmi celles qui sont incontestablement regardées comme nobles de race, on n'en trouverait peut-être pas trois dont le premier ancêtre n'ait été roturier. L'erreur tient à un simple effet
plus longtemps les traces lugubres de la guerre contre Icj Anglais. Tel fut l'Anjou dont M. André Joubert a décrit la misère aux xv« et xvi« siècles. Ce riche pays avait été plus éprouvé par la lutte nationale et par Tenvahisseur. (1) Romieu, c'est-à-dire pèlerin à Rome, puis simplement pèlerin. Jaume Deydier avait fait le pèlerinage de Saint-Claude en Franche-Comté.
d'optique. L'œil ne distingue d'abord dans Forabrequece qui brille. Mais, peu à peu, les rayons détachés du point lumineux projettent sur ses alentours une demi-clarté qui les colore des mêmes teintes.
On vante aussi la stabilité sociale dont jouissaient nos ancêtres. Ils la connurent sans doute bien mieun que nous. Si bizarres, si déconcertantes parfois qu'elles nous paraissent, toutes les institutions féodales convergeaient en effet vers ce but unique. Mais les instincts sont plus forts que les lois. Les créations artificielles des sociétés s'émoussent sur la dure cuirasse de la nature humaine. Le plus misérable des hommes sent le besoin de s'élever, de distancer ses semblables. L'élite finit par avoir le dessus; elle se choisit et se compte. Les classes naissent ainsi. Il y en a eu partout, de tout temps. Il y en aura toujours. On peut même dire qu'une société a d'autant plus besoin d'aristocratie qu'elle est plus essentiellement démocratique. Seulement, chez elle, cette aristocratie se fait et se renouvelle chaque jour en sortant du peuple. Un enrichi d'hier n'est encore que de la graine de noblesse. Attendez quelques années : cette graine poussera pour ses enfants. lisse procureront un titre comme jadis ils achetaient une terre; à défaut, ils le prescriront par l'usage. Et si le procédé éveille un sourire, la réflexion l'excuse bientôt : à la génération qui suit, il est oublié. L'éducation, la fortune, les relations sociales, le milieu, en un mot, et les idées ou, si l'on préfère, les préjugés qu'il entraine semblent justifier sinon l'emprunt lui-même, du moins l'indulgente tolérance de Topinion. De fait, vanité mise à part, il n'y a pas lieu de trop décourager l'émulation, une honnête ambition même qui, dans un peuple robuste, est une source indirecte, mais certaine du progrès. S'il existait une nation assez déprimée pour que le paysan n\ rêvât jamais, de faire son fils mieux qu'un paysan, cette nation tomberait vite de la langueur à la mort.
Il était difficile qu*il en fût ainsi dans le voisinage de Marseille dont le commerce donnait l'exemple d'élévations
rapides; en tout cas, on ne vit rien de semblable au sein de la société française du mojen âge que les ignorants se représentent volontiers comme figée dans une hiératique immobilité. Son histoire intime est, au contraire, celle d'une constante évolution qui fusionne les races, mélange leur sang et substitue lentement une classe à Tau tre. Gomme la rame qui plonge sous la vague, puis se relève et balaye la mer, Thomme taillé pour la lutte ne s'enfonce dans la masse populaire que pour remonter un peu plus loin.
La généalogie de Jaume ou Jacques Deydier, l'auteur du Livre de raison^ n'est pas pour nous démentir. Si elle commence par le premier de ses aïeux qui vint de Marseille s'établir à OUioules vers 1250, c'est que ce personnage vivait noblement, en d'autres termes sans avoir besoin de travailler, c'est qu'il était riche. Pourquoi garde-t-elle le silence sur les ascendants plus éloignés? C'est que la mémoire s'en était perdue. Et d'où venait cet oubli? Vraisemblable ment de ce qu'il ne se distinguait pas de la foule laborieuse qui s'efforçait de jeter les premières assises de sa fortune. Dans la langue de Deydier, dans celle de ses contemporains qui les emploient concurremment, les deux mots noblement^ richement^ sont presque synonymes. Cela s'explique : sous l'ancien régime, une famille n'amasse guère que pour s'élever, par les charges ou la possession des fiefs, à la qualité nobiliaire, couronnement en quelque sorte naturel des services publics et de la grande propriété (^). On n'est anobli que lorsqu'on a suffisamment de biens et de a chevance » pour entretenir honorablement « l'état de noblesse (2) ».
(1) Les exemples foisonnent en Provence. La famille Guiran de la BriU lane qui donna un grand-maître d'hôtel au roi René, des conseillers au Parlement et à la Chambre des comptes d'Aix, un bailli et grand'croix de Malte, ambassadeur de l'Ordre en France, sortait d'une boutique d épicerie. Honorât de Valbelle, dont la riche descendance s'allia aux Mirabeau, était maître apothicaire en 1515. — En regard, on voit les Valavoire, de Sisteron, dont la noblesse remonte incontestablement au xi<> siècle, exercer le commerce des chausses.
(2) Lettres d'anoblissement d'Hélie Gentil, s' du Mas, en décembre 1515.
A Guilhem I", tige des Deydier inscrits sur l'arbre généalogique, succèdent de père en fils deux notaires. Ils accroissent Tun et Tautre Théritage paternel et aussi le bon renom de la race. Ils deviennent des notables. Leur descendant, citoyen de Toulon par son mariage, y grandit encore dans l'exercice réitéré des fonctions municipales de syndic. L'acte solennel de ses fiançailles, du 15 septembre 1392, fournit un exemple d'une convention curieuse, assez usinée au moyen âge et connue sous le nom de contrataffiliation. La main sur les Évangiles, le futur époux promet à l'oncle de sa fiancée, en échange d'une institution d'héritière faite en faveur de celle-ci, de vivre en commun avec lui, de ne jamais le quitter sans sa permission, de participer à la gestion de ses afiTaires et de remplir à son égard tous les devoirs d'un bon fils. Il ne devait y avoir qu'une seule bourse et qu'un seul maître, le généreux testateur, dans la maison conjugale. En cas de discorde entre l'oncle et le neveu, ils se partageraient également les biens provenant de cette singulière association.
Fut-elle longtemps prospère? On l'ignore. Mais les calamités de toute nature qui assaillirent et dépeuplèrent la cité toulonnaise au xv*" siècle n'épargnèrent pas les Gis de son opulent syndic. Deux périrent à l'étranger, où ils avaient émigré; le troisième, qui était l'aîné, Johan, Johannes, fut réduit à la misère et dut un jour demander sa nourriture au travail manuel : il est qualifié de magis' ter fusterins, quelque chose comme fabricant de hampes de lance, d'armes de jet. Il finit par fuir devant une opiniâtre infortune, et par se retirer au berceau de ses ancêtres, à Ollioules, où il mourut en 1477. C'était le père de Jaume, dont le manuscrit nous a transmis, entre plusieurs autres, ces détails. On voit que la famille Deydier de Pierrefeu n'échappa point aux vicissitudes du sort et qu'elle justifia, une fois de plus, l'exactitude du proverbe bourguignon : Cent ans bannièi^e, cent ans civière.
Il y a plusieurs Midi en France, il y en a deux au moins, si ce n'est davantage, qui ont existé de tout temps.
11 y a le Midi sonore et verbeux, tout en surface, hâbleur et bruyant, le Midi des coups de soleil et des coups de vent,. des grands gestes et des phrases redondantes, qui se plait moins au travail obscur qu'à la dépense et à Fostentation. Mais à côté il y en a un autre, celui du labeur opiniâtre et modeste, de Tépargoe féconde, que ne grise ni l'air vif ni Tâcre parfum des collines où pousse le romarin, qui ne sacrifie pas le réel à la fantaisie et fait silencieusement son miel de toutes choses, comme les abeilles du pays. Les Deydier étaient du second. Au lieu de les abattre, la ruine trempa leurs âmes simples et fortes; elle releva leur courage au niveau de leurs besoins.
En rassemblant les débris échappés au naufrage de la fortune paternelle, Johan Deydier parvient à reconstituer un mince avoir pour ses quatre héritiers, au nombre desquels figurera sa veuve. Mais que cet héritage est chétif si on le compare à celui de son père! Deux petites maisons dans le quartier le plus dévasté de Toulon, quelques lopins de terre, une vigne, un jardinet, des essarlSy des broussailles dans la banlieue ou près de Tancien chemin royal qui conduit de Toulon à Ollioales, trois ou quatre maigres oliviers, c'est toute la richesse dont il peut disposer. Il lui faudra pourtant presque du génie pour en faire la répartition, car elle ne sera pas égale, mais calculée d'après Tâge, le sexe et la carrière future de ses enfants. Son testament nous en fournit la preuve. 11 nous livre aussi une foule de petits détails fort précieux pour Thistoire des mœurs et des institutions. A ce titre, c'est un véritable monument.
En Provence, riche ou pauvre, nul ne voulait alors mourir intestat. La mémoire du défunt en eut souffert dans ce monde; peut-être même son repos dans Tautre. Les legs pieux étaient de rigueur (*i, ou tout au moins convenait-il de fixer le prix du Cantar, c'est-à-dire du service religieux
(1) C'est ce qui explique les nombreuses fondations d'hôpitaux faites au moyen âge dans toute la France, non seulement des hospices réservés aux malades, mais des asiles de nuit, xenodochia, qui recevaient pour deux ou trois nuits, comme de nos jours, les personnes en quête d'un gite.
à célébrer âu « bout de aeuyaine » et au «c bout de Tan », ainsi que la dépense du repas offert aux parents et amis après les funérailles. Ce sont des rites domestiques scrupuleusement observés. De plus, le testament est nuncupatif, dressé dans la forme romaine, par devant notaire et sept témoins. Il arrive même parfois que la présence de ceux-ci ne parait pas suffisante et que l'acte est rédigé en public dans la rue. Tel fut le testament d'un certain Jacques Messi de Mallemort, qui le dicta le 23 octobre 1437. Enfin, jamais disposition n*a mieux justifié son nom « acte de dernière volonté », parce que le testateur s'y exprime impérativement, du ton d'un législateur et d'un maiire souverain; comme à Rome, il ordonne : Sic voto, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
A sa fille Marguerite, qui est fiancée, Johan Deydier ne constitue aucune dot, mais il la lègue à ses frères, à sa mère, à l'un de ses oncles, et les charge de se cotiser pour lui permettre d'entrer en ménage avec 200 florins. Il précise même la part contributive de chacun. Quelle démonstration plus péremptoire de la solidarité familiale! Toutefois, pour obéir à un usage pratiqué en Provence jusque dans les classes pauvres, il lui donne un fronteau de perles, fronteriay d'une valeur de 5 livres, et une ceinture d'argent blanc, tissée de soie rouge (t). Ces deux objets figureront quelques mois après dans le trousseau de la jeune mariée, estimé 20 florins (500 francs environ de notre monnaie actuelle).
A son fils cadet Johannet, qui est encore écolier et se destine à la prêtrise, il laisse, pour le cas où il entrerait dans les Ordres, une « planche de jardin », un quartier de vigne, quelques pieds d'olivier, afin qu'il puisse y récolter de quoi se nourrir. C'est ce que l'on appelait une attitiilatio, l'Église exigeant par prudence que l'ordinand justifie de moyens suffisants d'existence, qu'il soit attitré.
(1) 1(65 bijoux étaient moins un luxe qu*un mode de placement. On les donnait en gage quand on était obligé d'emprunter.
£n même temps, le père impose à son fils aine, à son héritier universel, Tobligation de pourvoir aux études du fulur prêtre dont il réclame d'avance les prières. Cette dernière condition mise à une libéralité paternelle se rencontre très fréquemment dans les testaments de Tépoque (^). Elle s'accomplissait d'ordinaire par la récitation des psaumes de la pénitence. On la nommait, pour ce motif, « mettre au psalterium », locution que la langue populaire, jouant sur les mots, transforma plus lard en celle-ci : « mettre au violon ».
Enfin le testateur institue hérilier son fils Jaume qui sera a le soutien de la maison, » mais, conformément à la coutume, il délègue sa puissance paternelle, avec l'administration et le souverain gouvernement de son hérédité, à sa propre veuve, à laquelle il associe son beau-frère, et il enjoint à ses enfants, sous peine comminatoire, de les servir et de leur obéir. Cette disposition qui nous semble étrange aujourd'hui, et qui constituait la mère gardienne viagère et maltresse absolue du patrimoine, même en présence d'un héritier marié, père de famille lui-même, qui, bien plus, partageait l'autorité ainsi transmise entre elle et un parent, afin de lui assurer un appui, cette disposition se retrouve dans de nombreux actes testamentaires de Provence depuis le xiv* siècle jusqu'à la fin du xvii". Elle était si impérative et allait si loin qu'elle autorisait parfois la veuve à expulser de la maison les enfants rebelles et à les exhéréder W. Si elle est un hommage rendu à la force et à la vertu maternelle ne trahit-elle point, par contre, en affirmant la nécessité de maintenir la famille sous un sceptre unique, les troubles d'une société assez tourmentée pour inspirer de telles précautions à lajuste sollicitude d'un père?
Quel qu'en fût le motif, elles étaient d'ailleurs inutiles à l'égard de l'héritier institué, Jaume. Quatorze ans plus tard, sa mère se dessaisissait spontanément de ses pouvoirs
(1) Testament de Johan de Forbin, du 9 février 1453, dressé à Marseille.
(2) Testaments de Bertrand Michiel, de Bouc, du 11 octobre 135Q, et de Johan Matheron, du 19 avril 1492.
■MOEUnS ET INSTITUTIONS PROVENÇALES
faveur de son fils aîné et le constituait chef définitir de naisoQ. Sa confiance était bien placée,- quoique le droit Inesse n'existât pas en Provence et qu'on y suppléât géalement par l'institution d'un héritier chargé deconser-
intact le patrimoine familial, avec défense d'en riea .raire ou aliéner ('), même pour doter une fille, Jaume (iier n'était pas homme à dissiper le très modeste héri- B paternel. 11 l'accrut au contraire pièce par pièce, olir par olivier, et finit, au prix de longs efforts, par se er un domaine, celui de Darbosson, avec une bastide,
n'avaient rien de seigneurial, qui claîent de simples ns roturiers, maïs que les damesde Vinlimitle et de Siine referont honneur de visiter en 1S06. C'était le mont d'un véritable réveil de la propriété rurale; grâce & jaix, le pic et la charrue revenaient sous Louis XII sur erre qu'ils avaient trop longtemps délaissée; ils s'attalient jusqu'aux forêts qu'on défrichait à l'envi .jusqu'aux des, aux revers de montagnes semés de pierrailles, aux rigues et pâtis abandonnés. Cet essor agricole ne fut pas longue durée; il s'éteignit aux guerres de religion du ' siècle. Mais en i52l le persévérant propriétaire, bailli profession et planteur en ses loisirs, pouvait être fier son oeuvre. Il avait presque doublé la valeur de son doine, comme il avait sextuplé pour sa fille, mariée ea 13, la dot qu'il avait reçue lui-même de sa femme <*). ^'excellent Jaume avait en effet épousé, le 5 février 15, « du bon plaisir et consentement de ses père cl mère le tous ses amis, » Gatheriae Marin, fille d'un « prod'hom imator, » c'esl-à-dire d'un arpenteur-géomètre, qui conuait à Ollioules la tradition des agrimensores romains, illiance n'était pas riche, mais honorable, les Mario icendant de notaires établis de longue date et considérés sein de la bourgeoisie du pays.
} Teslaments de Bâiirand de Vintimiltc, du 20 avril 1458, et de son fib,
Uaoût 1495. Id. de Johan Matheron, à-dessus cité.
:) 6&0 florins an Ueii de 160, plus an [roasseau estimé k% florins (i.OOO
En Provence comme dans la Rome ancienne, il était de règle que la femme fût dotée. Non nupHee sine dote. Tel était i*empire de ce principe chez les races latines que, si la dot ne pouvait être fournie par le père, les parents et les amis de Ja famille se cotisaient pour aider la future à supporter une part des charges du ménage. De là Tusage de leur demander leur assentiment à Tunion projetée. Mais cette obligation, respectée même dans les classes les plus pauvres (1), avait un tempérament qu'imposait la modicité des fortunes. Pour éviter le démembrement des terres patrimoniales, la coutume s'adressait à l'épargne, elle exigeait que la dot fût prise sur « les facultés des biens », en d'autres termes sur leurs .revenus. Par suite elle était le plus souvent payable par annuités. En 1495, un Vintimilie constituant une dot de 2.600 florins à sa fille, stipule dans le contrat qu'il versera à son gendre 100 florins seulement par an. Il avait calculé qu'un quart de siècle lui serait nécessaire pour se libérer sur ses économies. En 1439, un habitant des environs de Forcalquier, père de sept filles, assigne à l'une d'elles 40 florins et demande dix années pour les payer. Encore met-il à sa libéralité la condition que, s'il marie une autre de ses filles, le versement annuel sera retardé d'une année. De plus, il était entendu que les filles ainsi dotées se tiendraient pour satisfaites et renonceraient à la succession de leurs parents. On ne pouvait affirmer plus énergiquemen^ la crainte que les biens Tenus des ancêtres tombassent entre des mains étrangères à la famille.
Les constitutions dotales étaient donc le plus souvent mobilières. En même temps, elles étaient médiocres d'ordinaire, sinon parcimonieuses. On en rencontre rarement, dans la noblesse inférieure, qui dépassent 1.000 ou 1.500 florins. Ce chiffre ne s'élevait guère même dans la haute
(1) A défaut d'argent comptant, les amis offraient des menus présents, une brebis, un agneau, des chemises, des draps, du blé, ou promettaient des journées de travail (contrat de mariage de Jannet Garrudre, du 19 novembre 1554).
136 M(CtRS ET INSTITUTIONS PROVENÇALES
aristocratie qui tirait sa fortune du négoce. En 14S3, Johaa de Forbin ne donne que 1.200 florins (35.000 francs eDviron) à ses filles, et son fils Palamède, le plus illustre de la maison, n^en compte aux. siennes que 3.000. Les simples bourgeois n'allaient pas au delà de oOO ou 600 florins à la fin du XV* siècle. Quant aux très gros laboureurs, aux notables artisans, ils variaient de 80 à 100 ou 425 florins (5.600 francs au plus).
Par suite, les mariages d'argent n'étaient que Texception. Un jeune homme recherchait une jeune fille, noa parce qu'elle était riche, mais parce qu'elle était aimable et convenait à ses parents. Quel conte de fées, dira-t-on aujourd'hui? Ce conte qui n'en est pas un, qui était une réalité en Provence, fit cependant la vertu et la force de l'ancienne bourgeoisie française.
Outre le constant souci de conserver les biens héréditaires dans les mêmes familles, il y avait une cause économique importante, quoique accessoire, à cette modicité des largesses paternelles : la simplicité des mœurs provençales. Même dans les villes enrichies par le commerce, comme Marseille, même à la cour du roi René, non seulement le faste était inconnu, mais le plus modeste confort. Rien n'y rappelait à l'extérieur l'opulence des grandes habitations du ISord, encore moins celle des ducs de Bourgogne, qui s'égalaient, s'ils ne s'estimaient supérieurs, aux plus puissants souverainai Les premiers officiers de l'hôtel de René d'Anjou touchaient pour leur nourriture quotidienne 2 gros 2 patacs, 5 francs d'aujourd'hui. La vie de la noblesse rurale dans ses maigres terres était moins dispendieuse encore.
Elle mangeait des oignons avec ses tenanciers, elle labourait ses champs ou prenait à bail ceux dont elle était voisine, elle récoltait et vendait son blé, régalant ses hôtes, à l'exemple du comte de Provence, avec les uniques produits de ses élables ou de sa basse-cour. Pour elle, porter la houlette n'était pas une pure figure de rhétorique ou de poésie. Jehan de Salsan, seigneur d'Arènes près Alais,
tt homme véDérabie et de rcputalioQ », de noble lignée, qui tenait un « beau et honesle train », ne possédait pour son usage personnel en 1557 qu'un <( gentil cheval courtaud delà valeur de 12 escus », plus dans « sa niesnagerie » trois paires de bœufs « valant 24 escus ». Cependant il donnait « une fort grande hospitalité », et nul château n'était « mieux garny ».
Le luxe et la vanité gâtèrent au xv!"" siècle ces mœurs d'un âge qui, sans exagération, rappelait les bucoliques. En 1630, un artésien, Jacques de TEstang, écrivait dans son livre de raison : « C'est une grande imprudence aux gentilshommes de constituer des dots considérables à leurs filles; nos pères estoient plus sages que nous. Les dots qu'ils donnoient, tout en estant telles que les filles de condition les avoient en ce tems-là, estoient néanmoins fort audessous de celles qu'on leur faict aujourd'huy... Ce qui est une imprudence et une vanité à la fois blasmable et ridicule ». Et Charles de Grimaldi, marquis de Regusse, prési^ dent au Parlement d*Âix, répétait à la même époque : <( Il est de la prudence de n'incommoder pas les maisons pour la dot des filles », sage réflexion dans la bouche d'un père qui avait dix-huit enfants.
Un autre fait, moins connu, contribua beaucoup à maintenir cette simplicité dans toutes les classes jusqu'à la Renaissance. Nobles et bourgeoises, familles anciennes et nouvelles se mêlaient ensemble par les mariages et, alors même qu'elles ne se confondaient pas, vivaient rapprochées par le même mode d'existence. On a longtemps cru, affirmé le contraire, bien que le fait ait été observé et reconnu par Tocqueville. 11 est à l'heure actuelle démontré par des preuves sans réplique, au moins pour la Provence.
Si ce n'était abuser du mot démocratie, trop prodigué de nos jours, on serait tenté de dire que la Provence possédait au moyen âge une société démocratique, c'est-à-dire presque égalitaire. Les castes rigides et leurs barrières n'y existaient pas, sauf de nom, en ce qui concernait les mariages. Le patriciat n'était pas un sommet inaccessible aux
138 MOEURS ET mSTITUTIONS PROVENÇAXES
ambitions des classes plébéiennes. Chaque jour, sans difGculte, sans répugnance, le premier s'unissait aux secondes. Était-il moins fier ou moins riche qu'ailleurs? On ne saurait le dire. Ce quMl y a de certain, c'est qu'il oe croyait pas déroger. Quelle différence avec la noblesse allemande!
Au xv* siècle, Alice des Baux, de l'illustre maison des Baux, la plus yieille de Provence, qui prétendait à la souveraineté du pays, épouse un marchand marseillais, Jacques de Passis. Quelques années après, en 1471, une autre fille de la même race devient la femme de Louis Saure, fils d*un négociant. Les domaines de la baronnie des Baux avaient été, il est vrai, confisqués sur Alix par Louis d*Anjou en 1426; mais elle était néanmoins du sang de ce Guillaume à qui l'empereur Frédéric 11 avait en 1214 conféré le titre de roi d'Arles. A Avignon, les de Sade, issus d^un humble chanvrier, fabricant de toile au commencement du xiii* siècle, s*allient dès la seconde et troisième génération à la haute noblesse du €omtaX et l'un d'eux, tout marchand qu'il est, épouse la célèbre Laure de Noves, fille d'un chevalier. Son fils, reslé chanvrier, s'unit à Giraude de Lédenon, fille du seigneur d'Aramon.
Les professions se mêlaient comme les races. En 1526, noble Bertrand Deydier, plus tard docteur en droit et lieutenant particulier de la sénéchaussée d'Aix, s'unit à la sœur d*un parfumeur. Quelques années après un autre docteur en droit, également qualifié noble, P. Domicelli, met son fils en apprentissage chez un marchand drapier.
Et, en dehors même des alliances conjugales, ne voit-on pas les plus grandes familles de la contrée vivre en rapports intimes avec la bourgeoisie locale, tenir ses enfants sur les fonts baptismaux ou lui demander, par réciprocité, des parrains, des marraines? C'est ce qui advint plusieurs fois à Jaume Deydier avec les Vintimille et les Simiane. Quand son frère Johannet chanta sa première messe, le repas offert aux nombreux invités fut servi chez M. de
Seyne ; le narrateur n'a garde de l'oublier : la dinada si feze en lo gias de M. de Seyna.
Entre les classes qui vivaient alors dans une sympathique familiarité, le fossé se creusa le jour où le luxe païen de la Renaissance, favorisé par la découverte des métaux précieux d'outre-mer, fit naître un besoin nouveau, le besoin du superflu. Il n'a pas été comblé depuis. Chez les uns l'excès des richesses excita l'envie, chez les autres la vanité. Peu de passions sont aussi destructives de la concorde et de la paix sociale. Si l'on en doute encore, si l'on n'est pas convaincu par l'étude de la vieille Europe, qu'on franchisse l'Atlantique, et devant les fastueux palais de New- York ou de Chicago, dont la porte ne s'ouvre qu'aux milliardaires, qu'on interroge la jeune démocratie américaine.
N'exagérons rien. Est-ce à dire qu'il n'y ait eu ni violences, ni désordres, ni vices, ni abus dans la société provençale à l'époque où Jaume Deydier nous en trace le tableau? On se refuserait à le croire, et l'on aurait raison. Tous les temps, tous les peuples ont eu leurs plaies visibles ou cachées. L'une des plus connues au moyen âge était la plaie judiciaire. Que de doléances ne provoqua-t-elle pas des États généraux I Que de gémissements n'arracha-t-elle point au populaire ! Use plaignait moins des juges royaux que des juges seigneuriaux, pour la plupart mal choisis et d'une instruction médiocre; mais il accusait en premier lieu la lenteur des procédures, la rapacité des agents intermédiaires, hommes de loi, procureurs, greffiers, sergents, et surtout le poids intolérable des frais de justice. Il semble pourtant, si l'on s'en rapporte au témoignage des contemporains, que de toutes les fractions du royaume la Provence n'ait pas été la plus mal partagée, au moins en ce qui touche la magistrature inférieure. Ses baillis villageois empruntés au barreau des villes voisines et rendant modestement leurs jugements sur un banc de pierre, à l'ombre d'un ormeU) ou d'un mûrier sur la place publique, avaient
(1) De là le dicton : Attendez-moi sous Vonne.
une allure patriarcale qui, à distance, prévient en leur faveur. Mais en vertu de ses statuts locaux^ elle possédait de longue date une institution spéciale qui la protégea, mieux que d'autres provinces, contre les exactions des auxiliaires habituels de la justice. Gétait la juridiction des prud'hommes estimateurs.
Successeurs directs des agrimensores romains, ces prud'hommes jugeaient sommairement, sans forme de procès et sur les lieux, toutes les questions de bornage, de délimitation de propriété, de mitoyenneté, de dommages aux récoltes, les affaires de pur fait dont la solution dépendait d'une expertise ou d'une évaluation. Sine strepitu judicii absque involulione processuum^ disait expressément leur commission, car elle avaiLpour buts principaux la célérité des sentences et l'économie des dépens. Ils n'étaient tenus à observer qu'une seule forme consacrée par un antique usage : la prononciation du jugement était précédée du signe de la croixU). Aller vite, couper court à la chicane, c'était d'ailleurs ce que le roi Robert recommandait aux juges ordinaires dans ses statuts de 1336. Il importait, comme le dit plus tard le chancelier L'Hospital, que le paysan ne fût « jamais distraict de sa charrue pour aller aux plaids ».
Les États de Provence, incités par la noblesse, élargirent et complétèrent l'œuvre pacifiante des prud'hommes. Us proposèrent au roi René un projet de statut qui obligeait les nobles, sous des peines sévères, à soumettre leurs différends à la décision de deux de leurs pairs et le statut fut adopté en 1469. Les États voulurent même plus tard rendre la mesure obligatoire pour tous les particuliers, ce qui était excessif. Mais la population n'avait pas besoin d'un texte officiel pour se conformer à une coutume qui avait devancé la loi et elle pratiqua sans contrainte l'arbitrage dans une foule de procès.
(1) Cartulaire de V abbaye de Saint-Victor de Marseille, charte 1031, de 1244.
Les actes déposés chez les notaires nous révèlent à cet égard les détails les plus curieux. Généralement, ce sont les amis des parties qui interviennent pour leur faire signer un compromis. Les arbitres compositeurs, les valenies homes^ comme on les appelle, sont tantôt choisis par les intéressés eux-mêmes, tantôt désignés par le bailli ou le prieur d'un monastère voisin ; ils sont pris dans le clergé, parmi les marchands, les agriculteurs, les « sages » du pays; parfois de gros personnages ne dédaignent pas d'en accepter la fonction. Élus au nombre de deux ou de quatre, avec faculté de s'adjoindre un départageant, ils siègent, more majorum, sur un banc de justice ou sur la voie publique, sinon dans la demeure de l'un d'eux. Leur sentence, accompagnée d'une clause pénale en cas de nonexécution, est toujours terminée par une injonction faite aux plaideurs de se réconcilier, et à laquelle ils obéissent parfois en se donnant à l'église, devant le bailli royal, le baiser de paix. Après quoi, les dignes prud'hommes reçoivent un léger salaire, un écu par exemple, aussitôt converti en victuailles pour le repas en commun qui scelle l'accord. Un quartier de mouton ou de chevreau en sera le plat de résistance W.
Telle est Famiable juridiction qui s'exerce presque chaque jour entre ruraux. Mais, chose. curieuse, elle est acceptée même par la noblesse dans ses différends avec les autres classes, notamment avec ses tenanciers et les gens de la campagne qui dépendent d'elle. A cet égard, la pratique a devancé de beaucoup l'institution des tribunaux d'arbitrage.
En IISO, le comte de Provence désigne quatre arbitres pour statuer sur la plainte des moined de Saint-Victor qui accusaient de spoliation Guilhem de Signe, et, six ans après, trois « hommes sages » reçoivent la même mission pacificatrice dans un litige entre cette abbaye et les fils du vicomte de Marseille. Vers la même époque, à la suite d'un
(1) Jagemeat d'arbitrage reada à Rogaes, le il juin 1515.
; *i. ^'^ïa.iwtiev
accord, OU voilua seigneur, Guilhem Féraud, qui avait fait violence aux tenanciers de Thorame, « s'amender devant les hommes pour ne pas encourir les jugements de Dieu ».
En 1442, Pierre Vincens d'Agoull, d'une famille noble qui remonte au x" siècle, ayant un démêlé avec un de ses domestiques, se soumet h l'arbitrage de deux paysans de Rognes, et en 1492 Michel de Forbin prend deux modestes laboureurs de Gardanne pour juges d'une contestation soulevée entre lui et un autre laboureur. En 1507, un grave litige né entre les seigneurs et les habitants d'OUioulesà propos de « l'ostal du Sant-Esperil » est tranché par des arbitres, bien que l'affaire ait éié d'abord portée au parlement, et c'est la commune qui obtient gain de cause. Le plus souvent, la sentence se résout en une transaction, car, dit l'uue d'elles en 1455 : « Les procès sont abominables. A tout prix, il faut les prévenir entre seigneurs et vassaux que doivent unir une foi mutuelle et une affection des plus cordiales ». — « Nous voulons, ajoutent les gens de Pierrefeu qui y figurent, nous voulons garder la concorde avec nos seigneurs; notre plus grand désir est de vivre en paix avec eux, comme avec de vrais amis ». C'est ce que répète en 1499 un accord passé entre Louis de Villeneuve et la commune de Chàteaudouble : « Sachent et soit notoire à tous que, y ayant débats et querelle déjà de parole seulement, doublant qu'elle ne soit plus grande à l'advenir, par la suggestion du démon, semeur de zizanies et de discordes, et par l'entremise d'une foule d'advocats... ». Dans le même village, en 1529, l'héritier de Louis de A'^illeneuve, le marquis de Trans, traite à l'amiable, chez le curé de l'endroit, avec une cinquantaine de ses tenanciers, de la conversion des cens en une rente qui allège si bien leurs charges qu*ils déclarent, en conseil général, vouloir prier pour « Theureux estât du noble seigneur ».
Il serait aisé, mais inutile, de multiplier les citations. Elles sont toutes identiques. Et cette identité même mérite d'être relevée, parce qu'elle prouve l'intensité des sentiments et la longue durée des traditions. En affirmant aussi
A LA FIN DU XV* SlÈaE. 143
constamment, aussi haut Taffectueuse solidarité des classes au moyen âge, les actes notariés de la Provence démontrent qu elle n'était pas le résultat de circonstances exceptionnelles, le fruit d'engouements passagers. Ils témoignent également que les intérêts populaires n'avaient pas, bien au contraire, à en souffrir. Enfin — l'observation n'est peutêtre pas dénuée de valeur, — on y voit une population que Be tourmentait pas l'amour de la nouveauté, qui n'éprouirait à aucun degré le besoin de dire, de faire autrement que ses aïeux, moins encore la prétention de faire mieux. C'est une vanité moderne qui explique à la fois certaines révolutions sociales, l'instabilité des régimes et jusqu'à l'horreur affectée du snobisme mondain pour le « vieux jeu ». Il faut confesser que la plupart des possesseurs de fiefs et des propriétaires fonciers ne négligeaient rien pour retenir l'affection dévouée des « vilains ». La période que nous étudions, c'est-à-dire la fin du xv" siècle et le commencement du XVI*, fut en particulier marquée par une opération à laquelle ils ne résistèrent pas, qu'ils facilitèrent même, j'entends le rachat des droits féodaux. Ces droits avaient été à leur établissement, pour les plus productifs au moins, un véritable progrès sur l'état antérieur. Ils remontaient en effet à l'abolition du servage et en avaient été le prix. Substitués à la taille et aux corvées à merci, en d'autres termes, aux impositions arbitraires au gré du seigneur, ils avaient la supériorité d'une redevance fixe sur une redevance capricieuse, variable, même exigible plusieurs fois dans le cours d'une seule année. Le censitaire notamment savait ce qu'il devait et ne pouvait être contraint à fournir davantage. Le cens était d'ailleurs peu onéreux, d'autant moins que, payable en monnaie de valeur nominale semblable à celle qui avait été stipulée dans Vabonnement ou la convention qui fixait le chiffre du, sa valeur réelle s'était singulièrement abaissée avec le temps et rafiaiblissement des espèces monétaires U). On cite dans le
(i] On Irouve en Beauce, de 1490 à 1500, des baux à cens de terres à 1 et
Rouergue uo pré d'une contenance de 1 hectare 36 ares, imposé de nos jours à 31 fr. 75 cent., et qui payait au seigneur trois deniers de cens seulement, le quart d*uQ sou! A ce tau\, les revenus de la terre n*enrichissaient pas son bailleur féodal, l'ancien propriétaire.
Le censitaire estimait pourtant le cens une gêne encore plus qu'une charge ; il n'y voyait peut-être pas une servitude, mais un embarras, surtout quand il était fractionné en cent représentants du concessionnaire originaire, et quand il était payable en nature, également divisible par l'eifet des aliénations et des successions, bien que la clause du payement en denrées l'exonérât des cas fortuits, et ne le constituât débiteur qu'à la condition d'avoir fait une récoite. Qu'est-ce que la redevance annuelle d^s trois quarts d'une poule ou de deux parts d'un couteau? Il était encore plus sensible à la corvée, à la prestation de journées de travail souvent stipulée, moins parce qu'elle était un signe de sujétion (que n'impliquait pas de soi la censive), que parce qu'elle le détournait de sa culture et de ses propres travaux. Quel qu'il fût, le tenancier chercha donc de bonne heure à s'en affranchir. Dès le xiv* siècle, là où elles existaient dans la région provençale, les corvées disparurent sur plusieurs points ou furent réduites sur d'autres. Quant aux cens, on essaya de les racheter par une transaction conclue entre le seigneur et la collectivité des redevables.
Un capital souvent payable comptant fut offert au premier en échange. C'est ce qui se passa en 1520 à Ollioules, grâce aux bons soins de Jaume Deydier qui dressa l'accord et \ inséra même l'interdiction absolue d'établir ou de posséder désormais aucune redevance perpétuelle sur le territoire de la petite ville. Sa sagesse devinait qu'elles pouvaient renaître sous une autre forme et qu'abolies à
2 sous Tarpent. En 1437, une mesure de blé payée comme cens à Rognespar le preneur de deux ôminées de terre (20 ares), est échangée contre la redevance d'une obole. Il est vrai qu'alors la propriété foncière était presque sans valeur, grâce à la dépopulation agricole qui suivit la guerre de Cent ans. La terre était trente-trois fois moins chère que de nos jours.
l'égard du seigneur, elles risquaient de se reconstituer au •]
profit de simples citoyens. En rachetant les cens, la com* muaauté d'Ollioules devançait de 250 ans la grande réforme, aussi hardie que prudente, dont un roi de Sardaigne donna dans ses États l'exemple à rEurope(^). Mais elle allait plus loin, puisqu'elle abolissait en outre, du même trait de plume, les simples redevances foncières. Une année après, les habitants de Cotignac obtenaient, par le même moyen, de Johan de Pontevès, la conversion de leurs prestations seigneuriales en une rente annuelle payée par tous, et Ton a vu plus haut que ceux de Ghâteaudouble recevaient un peu plus tard une faveur Semblable du marquis de Trans. En même temps, les fours et moulins banaux qui fournissaient un revenu au château se fermaient ou étaient librement ouverts au consommateur : en un mot, ils perdaient leur caractère fiscal en plusieurs lieux. Toutes ces conquêtes étaient le fruit de conventions amiables qui dégrevaient le paysan et appauvrissaient le seigneur. Miette à miette, le premier dépouillait le second du plein gré de celui-ci. •
On n'a pas assez rémarqué qu'au temps où cette révolution pacifique s'accomplissait sans bruit en France et particulièrement au Midi, il s'en produisait une contraire en Allemagne : les charges du tenancier, assez légères au xii* siècle, y devinrent plus lourdes au xV; les taxes et les redevances s'y multiplièrent et furent plus rigoureusement perçues; la propriété communale fut dépecée ou envahie; les villages perdirent leur régime autonome et leurs vieilles franchises. Il semble que le Rhin ait creusé un lit infranchissable entre la féodalité allemande et la nôtre. Mais ne serait-ce pas plutôt le droit romain, puissamment aidé depuis dans l'Empire par la Réforme?
Un autre phénomène économique présenté par la propriété agricole en Provence et dans le reste du royaume à la même époque, un fait précis qui dément péremptoire-
(1) Édit de Charles-Emmanuel III, du 19 décembre 1771.
méat les légendes accréditées depuis un siècle eaviroQ sur la condition des paysans au moyen âge, c'est le morcellement prodigieux du sol labourable, c'est la multiplicilé presque indéfinie des cultivateurs propriétaires. On a dit longtemps et on répète volontiers encore que la petite propriété date de la Révolution en France. Rien de plus inexact. Elle naquit avec TafFranchissement des serfs et le bail à cens. La « terre au paysan » qui fait partie du programme socialiste comme la « mine au mineur » était une réalité très tangible aux xiv" et xv* siècles. Le fermage, tel que nous l'entendons aujourd'hui, était rinfime exception. L'accensement ayant mis le champ cultivable à la disposition du laboureur sans qu'il lui en coûtât un sou de capital, et lui permettant d'en acquérir la propriété par le versement annuel d'une très faible redevance, on comprend qu'il ait largement usé de cette faculté pour se créer un bien-fonds. D'autre part, les seigneurs eux-mêmes étaient intéressés à la lui offrir, pour mettre leurs terres incultes en rapport et pour y attirer une population qui avait disparu.
Les actes d'habitation, si nombreux en Provence à la suite des longues guerres et des épidémies du moyen âge. en font foi comme les fondations de villes neuves ailleurs. Par ces actes, les grands détenteurs du sol, les nobles possesseurs de châteaux et de fiefs dévastés proposaient aui descendants des anciens serfs qui consentiraient à veair s'établir dans leurs domaines de leur abandonner à perpétuité la jouissance de parcelles moyennant une petite part de la récolte. Cette part varie en Provence, à la fin du xv* siècle ou au commencement du xvi% du septième au dix-huitième des fruits. Sur une centaine de baux à cens, on n^en trouve que deux ou trois qui stipulent le partage par moitié des amandes et des olives, mais en réservant au bailleur le quart seulement des blés. Le contrat le plus avantageux que l'on puisse signaler pour ce dernier lui attribue le tiers des récoltes de toute nature. 11 est de 1493 et s'applique au village de Cabriès. Mais il convient
d'ajouter qu'il s'agit ici d'uQ véritable bail à ferme, non d'un accensement, et qu'il est conclu entre deux nobles.
Les livres terriers de Provence ne laissent à cet égard aucun doute. Celui de Rognes, dressé de 1492 à 4502, énumère 57 chefs de famille, paysans, dont 7 seulement ne possèdent pas un lopin de terre. Tous les autres ont chacun de 4 à 37 parcelles. L'un d'eux en compte jusqu'à 104. A i
Gardanne on en rencontre qui héritent de 40 ou 43 pièces dont plusieurs sont désignées sous le nom de panaletas (6 ares environ). C'est une véritable pulvérisation du sol.
Comment donc expliquer, en dehors des exagérations \
politiques, l'erreur commune à ce sujet? C'est que les trois derniers siècles virent un phénomène contraire. De la fin du XVI* à celle du xviii", un mouvement de concentration s'opéra Et donna naissance à la grande propriété. Les sei- 1
gneuries s'incorporèrent par achats de petits lots roturiers , î
qui suffisaient auparavant à l'existence d'une famille. Le ^ '^
désir de s'agrandir, de paraître n'y fut peut-être pas étran- ^f
ger. La grande culture offrait d'ailleurs plus d'avantages et de revenus. Citons au hasard quelques exemples. La terre de Landres, dans le Perche, qui n'avait en 1336 que 60 arpents, en comptait 800 à la fin du xvin* siècle. Elle avait absorbé tous les petits fiefs du voisinage. Celle d'Aubussay, qui mesurait 20 hectares en 1350, atteignit 580 en 1750. Celle de Chevilly passa de 30 à 460 hectares. Un avocat du Parlement d'Aix, Antoine de Croze, met quarante ans à reconstituer, à coaguler, si l'on veut, lambeau par lambeau, le fief de Lincel dans les Basses-Alpes; il y emploie toutes ses ressources avec tous ses efiforts, et finit par en faire un domaine de premier ordre, que, dans son testament de 1661, il défend à ses héritiers de diviser sous aucun prétexte. Par imitation autant que par amour du sol nourricier, le paysan s'endette lui-même pour s'arrondir, et voilà comment en 1789 la surface cultivée était plus ramassée, plus compacte entre les mêmes mains qu'aux environs de 1500. Si cette agglomération fut un mal, ce que l'on peut estimer douteux à d'autres points de vue, ne
l'imputons pas du moins au moyen âge qui avait précisément fait le contraire.
Des lignes qui précèdent et dans lesquelles Ton sest efforcé de résumer les résultats de recherches multipliées, toutes accomplies dans des documents de source contemporaine et authentique, se dégage cependant une double conclusion.
C'est d'abord que la société française de la fin du xv* siècle et en particulier la société provençale ont dû leur relèvement à l'esprit chrétien, régulateur des mœurs en même temps qu'il est le grand ressort social. On en ferait vainement honneur à des causes purement économiques, à la paix elle-même qui vint réparer les ruines laissées en France par la guerre de Cent ans. Son bienfait incootestable rendit, il est vrai, la prospérité matérielle à la nation épuisée qui venait de verser le meilleur de son sang dans une lutte séculaire; mais la libération du territoire et la fin des hostilités avec l'étranger auraient-elles, à elles seules, suffi à rétablir la concorde et l'harmonie entre des classes séparées et des intérêts divergents, si ces classes, profondément pénétrées de l'Évangile, n'avaient renoué le fil, un moment brisé, des vieilles traditions religieuses el domestiques que leur avaient transmises les siècles antérieurs, ceux que Ton a nommés les siècles de foi?
C'est ensuite que l'esprit démocratique, ainsi appelé par opposition à l'esprit aristocratique, n'est pas, comme on le pense généralement chez nous, un fait nouveau. 11 a existé, il s'est répandu, il a eu, sous des formes touchantes et sincères, ses manifestations jusqu'en pleine féodalité. Autant il serait ridicule de prétendre qu'il y fut maître et qu'il a dirigé la marche de l'humanité, autant il est juste de lui faire une part, réduite il est vrai, mais à défaut de laquelle on ne saurait expliquer certains faits, on perdrait J le sens et la physionomie d'une époque, on méconnaîtrait en un mot son histoire. Ne voir la démocratie que là où Ton constate le suffrage universel est une grossière erreur. L'identifier avec le tumulte et les orages révolutionnaires
A LA FIN DU XV SIÈCLE. I i9
en serait une autre dod moindre. 11 est même permis de la croire conservatrice par instinct. La masse des hommes est d'ordinaire tranquille comme les eaux profondes que recouvre la surface tourmeoLée de l'Océan. Elle tend au repos par l'agitation. Loin de redouter le calme, elle penche peut-être un peu trop vers la platitude. De là soo goût pour les médiocrités et la défiance naturelle que lui inspirent les hommes supérieurs. 11 y a, du reste, des démocraties de plus d'une espèce.
Or, sans créer pour elle un nouveau genre, il ne semble pas téméraire de dire que la Provence du xv° siècle en formait une, qu'elle en avait du moins quelques-uns des caractères sigaalétiques. Assurément, tout n'y était point parfait, nos habitudes moderoes De s'y seraient peut-être pas senties très à l'aise : on n'y regardait pas comme un progrès de mettre les vices des grands à la portée des petits. Mais qu'est-ce que cette union intime, ces rapprochements familiers et incessants des riches et des pauvres, des seigneurs et des tenanciers, rapprochements qui se poursuivaient au delà de la mort, j usque dans le tombeau? Qu'est-ce que ces transactions, ces accords si fréquents entre gens de condition différente? Qu'est-ce que ces confréries, ces banquets du Saint-Esprit qui réunissaient à la même table bourgeois et menu peuple au jour de la Pentecôte, ces pèlerinages entrepris en commun, sous la cooduite du roi de Sicile et comte de Provence, pour gagner le grand pardon, ces sociétés frayresques, ces joyas de /Uholage, ces alliances du castel et de la bastide, ces tribunaux d'arbitrage, ces syndicats, ces « conseils étroits », sortes de conseils d'administration élus par les habitants des communes, et ces institutions populaires? Qu'est tout cela, sinon de la vraie fraternité, de la bonne démocratie? Sans doute, elle ne vote pas, elle ne légifère pas, elle n'aspire nullement à diriger les destinées et à régler la vie politique du pays. Mais elle supplée à la loi ou la redresse par sa coutume, elle désigne ses magistrats par la confiance qu'elle leur témoigne, elle s'associe librement, elle règle ses inté-
150 MGELRS ET l^fSTlTLTlON^ PROVE.NÇÂLES.
rets de gré à gré par les sages de son choix, ea UQ mot, daos les priocipaux. actes de la vie quotidienne, elle se gouverne elle-même. L'homme y pèse sur la chose publique de son propre poids d'abord, puis du poids de ceux qui Tentourentau foyer domestique, la famille étant la cellule de la nation. Que demander de plus pour cet homme libre? Que l'appareil féodal disparaisse. Mais c'est précisément le jour où il sera devenu un pur décor que les haines s'attiseront contre ce fantôme désormais impuissant, désarmé, et le jetteront bas.
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Va érudit anglais, de l'Université de Cambridj s'est épris des ténèbres de l'ancien droit dans l'espc justifié par sa science d'y jeter ud rayon de lumiè] fait dernièremeot l'honneur de me consulter sur 1 gines de l'article 1384 de notre Code civil, qui 1 maître responsable du dommage causé par ses dôme dans les fonctions dont il les a chargés (•). Celte re; bilité a-t-elle pris sa source dans la législation romt dans les vieilles traditions germaniques? Notre an jurisprudence s'est-elle à cet égard inspirée plus d que des autres? Je me propose dans les notes qui moins de résoudre la question que de réunir des tnents dont une étude plus attentive dégagera pe UD jour la réponse.
Une première observation s'impose. Considérée néral, la responsabilité du Tait d'aulrui comme la i sabilité directe de l'auteur du fait dommageable < de la maxime neminem liedere eipar là se rattache e
(1) V. Emploi/ert' liability and Compensation i (tneni, bj A. Pearce Higgins, M. A., LL. B, Icclur sity ot Cambridge, LoQdon, Stevenset Hayncs, 1898.