L*IDÉE DE DIEU DANS LA LOI
Mais, répond M. Méricv^), si vous admettez que je suis libre, parce que j'ai ridée de mon indépendance, au nom de quelle loi morale devrais-je respecter la liberté de mon voisin? J'entends bien que ce sera une loi positive, une loi humaine : seulement cette loi pourra varier; aujourd'hui elle pourra appeler bien ce qu'elle appellera mal demain; elle pourra proclamer honnête ce qui est déshonnête et vol ce qui est légitime propriété. Sans doute elle aura une sanction; mais cette sanction ne sera que l'emploi de la force brutale, de telle sorte que la véritable, la seule limite possible de la liberté, ce sera la violence. Entre deux intérêts privés égaux, entre deux droits qui s'équilibrent tout en se contredisant, qui décidera, sinon la loi du plus fort?
On objecterait en vain que le législateur s'inspirera des besoins de chacun, qu'il veillera à les satisfaire pour' le plus grand bien de la nation et que toute loi qui réalisera cet idéal matériel — si ces deux mots peuvent s'allier ensemble — s'impose à notre obéissance; que, par contre, toute loi impuissante à atteindre ce résultat ne lie pas la liberté des citoyens. C'est la théorie de l'utilité du plus grand nombre : elle n'est ni neuve, ni surtout irréfutable. Un mot suffit pour la renverser. Si le droit repose sur la liberté humaine, comment restera-t-il droit lorsque celleci sera violée chez quelques individus au profit d'autres, uniquement parce que ces derniers seront plus nombreux?
Le peuple qui n'est ni philosophe, ni jurisconsulte, qui ne lit pas les lois, mais qui lit les hommes comme dans un Code vivant où il puise au jour le jour ses enseignements juridiques, le peuple le plus démocratique qu'on puisse rencontrer approuvera-t-il jamais le juge dont la balance penchera invariablement du côté du plateau où s'entasseront le plus de plaideurs?
L'idée de l'intérêt général se retrouve avec non moins de brutalité chez les purs matérialistes, chez ceux qui pensent
(1) Les Erreurs sociales, par l'abbé Élie Méric, 1887.
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avec Molescholt que, si Ton peut fabriquer avec des corps simples trois substances organiques, l'ammoniaque, le cyanogène et Tacide oxalique, les chimistes pourront dans quelque temps reproduire de toutes pièces le monde organique. Dans un système qui affirme Téternité de la matière, sans avoir jamais pu néanmoins la démontrer, qui n'admet d'autres lois que celles d'affinité et d'attraction, sans causes finales, sans but, qui explique la conscience en disant qu'elle est la sensation ou le souvenir, dans ce système qui, par conséquent, n'admet nulle responsabilité, on est bien forcé, pour tenir la société en équilibre et ne point la livrer en proie aux bandits, d'invoquer l'intérêt général. La thèse n'est pas non plus nouvelle. Elle nous vient directement du xvui* siècle. Une lettre familière de Diderot, écrite en i766, la développe avec ingénuité : « Regardez-y de près, dit-il, et vous verrez que le mot de liberté est un mot vide de sens, qu'il n'y a point et ne peut y avoir d'être libre, que nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chance des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement... Il n'y a point de liberté, il n'y a point d'actions qui méritent la louange ou le blâme; il n'y a ni vice ni vertu, rien qu'il faille récompenser ou punir. Qu'est-ce qui distingue les hommes? La bienfaisance et la malveillance. Le malfaiteur est un homme qu'il faut détruire ei non punir; la bienfaisance est une bonne fortune et non une vertu... 11 n'y a qu'une sorte de causes à proprement parler : ce sont les causes physiques; il n'y a qu'une sorte de nécessité, c'est la même pour tous les êtres. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premiers principes de la sagesse ». Un certain théologien de la Réforme, leD'W'inler, d'iéna, avançait déjà au xv!*" siècle que « l'homme es! mû comme une machine, comme une souche, comme un porc que le pâtre chasse devant lui »,
Mais pourquoi détruire le malfaisant? Parce qu'il nuit à rintérct général, dit Moleschott, après Diderot. Cependant, s'il n'a nulle responsabilité, de quel droit l'exproprierez-