‹ Nouveaux fragments de droit et d'histoireChapitre 33 sur 40 · L*IDÉE D£ DIEU DANS LA LOI · texte numérisé non relu

L*IDÉE D£ DIEU DANS LA LOI

VOUS de la vie? Et qui sera le juge, l'arbitre de Tintérêt général ? Qui décidera s'il est lésé? Oui, sans doute, la loi est une disposition de la raison tendant au bien public et je suis loin de nier la légitimité des lois positives qui protègent Tordre social; mais faut-il confondre l'intérêt avec le bien, et d'ailleurs, si Ton refuse à Thomme une destination et une fin, qui m'oblige philosophiquement à en reconnaître une à la société, simple agglomération d'individus?

Il n'y a pas, prétend-on, de conscience, ou plutôt, si elle eiistc, elle n'est que la suite de la sensation ou le souvenir. J'en appelle à chacun : n'y a-t-il que cela dans cette voix intérieure? Faut-il dire : je sens que je suis, donc je pense? Où est Descaries? L'idée de justice, par exemple, nous vient-elle de la sensation ou de la mémoire? Quand je respecte la liberté d'autrui, ce qui m'oblige, ce n'est pas la crainte, ce n'est pas même la liberté d'autrui pure et simple, c'est le devoir que j'ai de la respecter. Est-ce une servitude qui m'est imposée par le souvenir de la force? Non, c'est une impression exclusivement morale qui s'a- |

dresse à l'intelligence. Comment une force produite par (les modifications des substances nerveuse et cérébrale, pourrait-elle donner naissance à un phénomène purement psychologique? Comment une force dépourvue de toute existence indépendante produirait-elle des résultats indépendants? Si elle est le résultat d'une série d'actions chimiques, elle est fatalement condamnée à produire toujours les mêmes manifestations. D'où vient alors qu'elle varie selon l'homme? D'où vient qu'elle existe chez lui à un degré plus élevé que chez l'animal? Chimiquement, en effet, il n'y a nulle différence entre la substance du cerveau d'un chien et celle du cerveau d'un homme. Si le volume, si les proportions diffèrent, la substance est identique. La succession des sensations, fût-elle éternelle chez le premier, ne lui donnera jamais la délicatesse des perceptions morales du second.

Le positivisme, moins radical, ne conteste ni l'existence de la morale, ni celle du devoir. 11 en parle même avec

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éloquence. « Quand même, dit Auguste Comte, la terre devrait être bientôt bouleversée par un choc céleste, vivre pour autrui, subordonner la personnalité àf la sociabilité ne cesserait pas de constituer jusqu'au bout le bien et le devoir suprême. » On a résumé le précepte en une formule : faire prévaloir Valtruisme sur Tégoïsme. Le mot est nouveau; il est pour quelques-uns mystérieux; c'est peutêtre ce qui en fait le charme. Parlons donc en deu\mot$ de Taltruisme.

Quelle en est la source, la base, d'après la doctrine positiviste? Elle ne saurait être qu'une source expérimentale, puisque Técole écarte toute idée métaphysique et n'accorde un caractère de certitude qu'au témoignage des sens. L'homme a le besoin impérieux de se conserver : voilà l'origine de l'égoïsme. Il a besoin non seulement de se conserver comme individu, mais de subsister comme espèce, en d'autres termes, de transmettre la vie, de se perpétuer: voilà l'altruisme. Nutrition et génération sont les deux fonctions, les deux devoirs de l'humanité. Le second l'emporte sur le premier, il est à un degré supérieur, car il est plus compliqué, plus développé; il comprend la sympathie, la bienfaisance pour rélrc engendré, et, par conséquent pour autrui. S'il est supérieur au premier, il doit lui être préféré. Voilà la force morale du devoir.

J'avoue que j'ai peine à saisir. Quoi! une maison brûle, je cours au feu pour arracher aux flammes ses habitants, et en accomplissant cet acte de dévouement, je cède à une force, je dois céder? Mais pourquoi? Où est l'obligation? Que l'altruisme l'emporte sur l'égoïsme, c'est possible, c'est même certain; mais en vertu de quelle autorité ce fait de sa supériorité me contraint-il! Comment m'impose-t-il un devoir? Je suis soldat; le salut de mes compagnons d'armes exige que je me fasse tuer pour assurer leur retraite. Qui me force de voler à la mort? L'idée que l'altruisme est plus complexe, plus perfectionné, qu'en un mot il est supérieur! S'il n'y a pas d'autre raison, j'ai grand'peur que le pompier ne reste dans sa caserne et que le soldat et le marin —

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indépendamment de toute crainte de châtiment ou d'une flétrissure morale — ne laisse périr son régiment, son vaisseau.

Ému de ces objections qu'il ne pouvait ignorer ni méconnaître, Técrivain que j'ai déjà cité, M. Alfred Fouillée, convientque l'altruisme est seulement joem/ast/. 11 restreint nos penchants égoïstes, il nous engage à préférer la vie, les intérêts, les besoins, les droits de nos frères, mais il ne peut nous contraindre. Disons le mot : il n'est pas obligatoire; M. Fouillée le répète en propres termes : il n'est pas impératif. Le devoir se change en conseil : son accomplissement n'est plus qu'un vœu exprimé par la raison, vœu plus ou moins timide, dont l'homme tiendra compte quand il voudra, et, ajoutons-le, quand il pourra, ce qui sera chose rare, parce que chez lui, d'ordinaire, la voix de i'égoïsme, de l'instinct et de la conservation domine toutes les autres.

Ainsi donc, pour obtenir des hommes qu'ils aiment, qu'ils respectent, qu'ils secourent leurs semblables, qu'ils leur rendent ce qui leur appartient, qu'ils remplissent leurs promesses, qu'ils ne soient ni des assassins ni des voleurs, il y aura tout juste, en fait de morale, une opération intellectuelle consistant uniquement à comparer la valeur respective de ces deux ressorts de la nature humaine, l'altruisme et I'égoïsme, pour conclure de la complexité de l'un à sa supériorité sur l'autre!

Eh bien! je le demande à tout contradicteur de bonne foi, si nous n'avons pas d'autre source du devoir, y a-t-il une société dans laquelle la liberté et la paix puissent être protégées, y en a-t-il une dont la législation^posîtive puisse être maintenue autrement que par la force matérielle? La loi deviendra ainsi arbitraire, la volonté de son auteur sera la seule raison de son existence, et la puissance coercitive du juge la seule explication de l'obéissance des citoyens. On ne pourra pas même invoquer l'utilité générale pour en légitimer l'exercice, car la doctrine positiviste n'admet pas l'utilité comme critérium moral. La loi sera donc celle

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