‹ Nouveaux fragments de droit et d'histoireChapitre 36 sur 40 · L*U)ÉE DE DIEU DANS LA LOI · texte numérisé non relu

L*U)ÉE DE DIEU DANS LA LOI

autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Voilà un devoir émiaemmeiit social, et dont la morale indépendante inscrira, je suppose, le principe dans toutes les lois. Mais pourquoi un devoir, si vous admettez que la prescription soit de simple conseil? Il vaut mieux Taccomplir, sans aucun doute, mais si je ae le remplis pas — en dehors de toute sanction positive, — ne serez-vous pas en droit de me dire, vous, mon conseiller : « A votre aise, ceci vous regarde »? N'est-ce pas du moins la conclusion forcée de votre doctrine?

N'insistons pas du reste à cet égard ; le même argument suffit à la réfutation de deux écoles dont le point de départ est identique.

Il est temps de s'arrêter.

Aussi bien, quelle est la conclusion de cette courte étude? Aux yeux d'un honorable professeur à la faculté de droit de Paris, M. Duverger, elle ne saurait être douteuse (*). Veritas vincitj s'écrie-t-il avec le jurisconsulte Dumoulin. L'athéisme sera vaincu par le Christianisme, par la philosophie, par la raison. Et il profite de la circonstance pour adresser au nom de cette dernière, dont l'empire est tyrannique, dit-il avec Montesquieu, un chaleureux, un émouvant appel aux législateurs athées. « Écoutez Littré, croyez-en Pasteur, après le libéral Tocqueville; voyez l'admirable exemple donné par la démocratique et religieuse République des États-Unis; en nos rangs même, comptez tous nos philosophes, tous nos grands savants unis dans la Ligue nationale contre Fathéisme! » En un mot, il faut que l'idée de Dieu resplendisse dans la loi humaine.

Il y avait jadis, à Paenza, un pauvre homme qui était en procès avec un riche voisin : il avait pour lui l'équité, la raison, mais son adversaire avait l'oreille des juges et le pauvre homme perdit tout son patrimoine. Fou de chagrin, il se prit à courir les rues allant d'église en église et faisant partout sonner les cloches. Les passants étonnés

(l) r athéisme et le Code civil, 1888.

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s'arrêtaient, disant : « Qui donc est mort? » Et le pauvre homme répondait : « C'est la justice qui est morte; priez pour son âme »! Le plaideur de Faenza se trompait : la justice ne peut pas mourir, ni à plus forte raison la vérité. M. Duverger n'a donc pas tort d'espérer. Oui, la confiance qu'il a dans le Christianisme invincible ne sera pas déçue; c'est au culte vainqueur depuis plus de dix-huit siècles que demeurera la suprême victoire. Ceux qui se flattent de l'exclure de la société, en le chassant de la loi, savent-ils bien ce qu'il faut de temps et de bras pour renverser des autels? Je ne voudrais pas comparer la vérité à Terreur, ni le Dieu de saint Louis, de saint Thomas et de Pascal au Jupiter païen. Combien de siècles cependant n'a-t-il pas fallu pour jeter bas l'idole? Quand Honorius vint en 404 célébrer à Rome son cinquième consulat, les temples couronnaient encore le Capitole et leurs frontons chargés de statues faisaient planer sur la ville sacrée les froides images des faux dieux. Si les Pères de la nouvelle Église mirent six siècles à détruire l'Olympe, que ni Jamblique, ni Maxime d'Éphèse, en le déguisant sous un grossier panthéisme, ni l'école d'Alexandrie, en le spiritualisant, ne purent sauver de la ruine, une centaine de sectaires, qui n'ont pas même Tappui de l'hérésie, viendront-ils à bout du Christ? Oui, encore une fois, la victoire définitive est à lui, mais viendra-t-elle des alliés auxquels on associe son nom, et quand viendra-t-elle? Que ces alliés, dont les intentions sont excellentes, me pardonnent ce sincère aveu : Cette victoire, ni la philosophie, ni la ligue nationale, si respectables soient-elles, ni la raison même ne la hâteront pour nous, j'en ai peur, et si nous devions mettre nos espérances en elles seules, nous courrions risque d'en attendre longtemps encore la réalité. Pour cette grande lutte, il faut un terrain plus large et plus solide, des armes mieux trempées, des troupes plus disciplinées et plus résolues. Il faut la foi rayonnante d'une inébranlable confiance et d'un ardent prosélytisme, il faut celle qui ne se borne pas à nos jours éphémères,

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mais qui embrasse Tayenir et qui, lorsque nous inclinons vers la tombe après avoir placé à usure notre labeur, ressuscite plus ferme et plus vaillaote encore dans la jeunesse au front de laquelle elle grave son immortelle empreinte. Quant au philosophe, fût-il de Tlostitut, à Thomme qui a consumé sa vie dans le travail de la raison pure, et qui, parvenu au terme d'une longue et noble carrière, voit l'opinion se rire de ses doctrines et les choses l'emporter sur ses efforts, cet homme, sans se détacher du vrai ni du bien, est très près d'éprouver Tamertume d'un combat demeuré sans récompense, et il se réfugie désormais tristement dans un repos stérile, que la lassitude excuse, mais que la postérité, cette créancière exigeante, n'absoudra pas.

LES

11 n'y a plus ni à douter de Taulhenticité ou de la sincérité des Mémoires de Gourville, comme on l'a fait, ni à s'étonner du charme qu'ils inspirèrent aux survivants du grand siècle. M""* de Coulanges y trouvait un naturel admirable; loin de les traiter comme un radotage de vieillard — ils furent dictés à l'âge de 77 ans, — M"" du Deffand les relisait pour se désennuyer, et si l'abbé de Gauniartin les jugeait sans style, Voltaire qui s'y connaissait mieux s'en appropriait certaines parties en les arrangeant à sa façon. Mais ce n'est ni l'agrément, ni la finesse, ni la grâce légère, ni la simplicité même que nous chercherons dans ces récils déjà vieux de presque deux cents ans; c'est l'homme seul et son état moral, avec une lueur discrètement projetée sur un ou deux coins du tableau, dont, selon Tusagedes autobiographes, il occupe le premier plan. Qui sait si, sans nous hasarder à des comparaisons périlleuses, nous n'y pourrons recueillir plus d'un trait curieux, inattendu,sur une société dans son ensemble si éloignée de la nôtre qu'elle semble à distance un autre monde, et pourtant à quelques égards si voisine qu'on est tenté, style et costume à part, de prendre le narrateur pour un contemporain?

Comment un simple valet, « une casaque rouge », presque sans lettres, à peine dégrossi chez un procureur de petite ville, dépourvu de tout entregent et, de son propre

aveu, poltron comme un laquais, qui s'estimait un joar heureux d'être pris pour maître d'hôtel par un La Rochefoucauld, fut-il successivement intendant officieux de la maison de Gondé, receveur général des tailles de Guyenne, secrétaire du Conseil d'État avec brevet de conseiller, agent de Fouquet et de Mazarin, capitaine et châtelain de Saint- Maur, baron de vieux fiefs chevaleresques et candidat un instant désigné pour le contrôle général, c'est-à-dire pour le ministère des finances? Comment devint-il le confident et le bailleur de fonds de ses anciens maîtres, le mari secret d'une de leurs filles, le familier intime, l'homme d'affaires indispensable, le Colbert du vainqueur de Rocroy, le favori de Lyonne et de Louvois, l'ami des Altesses sérénissimes, des cardinaux, des maréchaux, des ducs et pairs, le négociateur du grand Condé avec la cour d'Espagne et celui de Louis XIV avec les princes de Brunswick? Par quelle grâce insigne, un mois avant d'être condamné à mort par contumace pour péculat et concussion, le roi lui faisait-il l'honneur, jusqu'alors sans précédent, de l'admettre, lui cinquième, à son jeu avec les dames? Où trouva-t-il le mystérieux sésame, la clef cachée qui lui ouvrit toutes les portes de l'étranger, le philtre inconnu qui lui valut avec une considération presque universelle les plus hautes sympathies, qui fit de lui le commensal des ducs d'Hanovre et de Zell, du prince d'Arenberg et du duc d'Arschol, le compagnon de voyage préféré de Sophie de Bavière, duchesse d'Osnabruck? Comment ce proscrit, ce fugitif, pendu et étranglé en effigie devant le palais de justice, fut-il choyé par la reine Christine de Suède à Hambourg, par le prince d'Orange à la Haye, à Londres par le roi d'Angleterre qui se plaisait à l'entretenir dans son parc, et correspondait-il directement avec la cour de Versailles, avec son souverain lui-même qui lui avait confié une mission diplomatique en Allemagne? Par quel art, par quel sortilège enfin, après avoir, le sourire aux lèvres, gagné et perdu des millions, après avoir été taxé, pillé, saisi, vendu, confisqué, sut-il mener dans la retraite, sur ses vieux ans,

une vie douce, abondante et enjouée, remplir sa demeure de meubles somptueux, de riches tapisseries, de tableaux choisis, de bijoux et de lourde vaisselle d'argent, d*amis plus rares et plus précieux encore, et, sans compter de fréquentes largesses à ses quatre-vingt-treize neveux, laisser une succession bien liquide, dont peut-être eût fait fi la moderne maltôte, mais qui, même à Paris, devenu le foyer et le rendez-vous des richesses, était encore alors l'opulence pour la vieille bourgeoisie? Le secret de cette prodigieuse fortune, en apparence inexplicable, ni ses zélées admiratrices» telles que M""*' de Sévigné et de Coulanges, ni les habitués de son cabinet, comme les Guénegaud, le maréchal de Gréquy, Racine, le ministre Pomponne, les premiers présidents de Harlay et de Nicolaï, ni les médisants comme Saint-Simon, qui le décrie, ne nous l'ont livré tout entier; c'est à lui-même qu'il faut s'adresser pour le bien connaître, c'est grâce à ses Mémoires que nous l'apprendrons. Il y a déposé sur le tard une part de sa confession qui ne semble pas lui avoir coûté beaucoup de peine, moins encore de remords. Il s'y est peint en buste seulement, il est vrai, et sans craindre une légère pointe de fard ; mais nous en avons assez pour deviner ce qu'il ne dit pas, et pour essayer de refaire à notre tour un portrait qui avait déjà tenté Sainte-Beuve, quoiqu'il eût mieux encore appartenu à Lesage. Il y manquera malheureusement leur finesse et leur maestria accoutumées.

Jean Hérauld naquit à La Rochefoucauld le 10 juillet 1625. Il ne prit que plus tard, vers 1660, le nom de Goîirville, qu'il joignit d'abord par un trait d'union à son nompatronymique, qu'il en sépara ensuite par lapréposition de, lorsqu'il fut en mesure d'acheter au duc de Longueville la terre seigneuriale de Gourville, en Poitou, moyennant une rente de 5.000 livres ou une somme de 100.000 francs. La particule n'avait pas alors le sens nobiliaire qu'on y a faussement attaché depuis; bien qu'elle fût portée par de nombreux roturiers, elle supposait pourtant une condition un peu plus relevée, parce qu'elle était un signe

de propriété. Oq aimait à se dire sieur ou seigneur de quelque chose.

Le père de Jean Hérauld appartenait à une famille de petite bourgeoisie, très peu à son aise sans doute, puisque, de ses huit enfants, il en fit entrer deux au service de la maison de La Rochefoucauld. La domesticité n'avait rien d'humiliant autrefois; ne servait pas qui voulait, surtout chez les grands : le père du poète Lebrun était au xvm' siècle « enfin parvenu à être valet de chambre du prince de Conti ». Après un rapide passage dans Télude d'un procureur d'Angoulême, le jeune Hérauld obtint, dès 1643, une place semblable chez Tabbé de La Rochefoucauld, dont son frère aine était déjà maître d'hôtel, et qui le céda, trois ans après, en cette dernière qualité, au prince de Marsillac. Le futur auteur des Maximes était assez bon physionomiste pour discerner ses aptitudes. Il l'éleva bientôt au rang de secrétaire et le chargea de négocier quelques menues affaires avec le contrôleur général des finances d'Émery. Gourville — nous lui donnerons ce nom désormais, quoiqu'il ne le prît pas encore — s'acquitta, paraît-il, avec tant d'intelligence de sa commission, qu'un jour, rencontrant le prince, le contrôleur général lui dit : « Quand vous aurez quelque chose à me faire savoir, envoyez-moi la casaque rouge qui m'a déjà parlé de votre part ». L'avis était flatteur : il n'y eut pas besoin de le répéter. M. de La Rochefoucauld se trouvait précisément à court d'argent. Lorsque son. secrétaire retourna chez M. d'Emery, il eut l'idée de lui demander, au nom du gouverneur du Poitou, Unlaissez-passer qui lui permît d'exporter en franchise des blés de la province. La requête accueillie, le hardi compère sollicita et obtint semblable faveur à son profit personnel; puis il courut à Niort, vendit ses laissez-passe r dix mille livres, dont deux mille pour lui-même, et remit la somme entière au prince de Marsillac. Voilà le début de l'homme d'affaires, du trafiquant entendu et avisé; mais c'est aussi celui du serviteur dévoué qui n'hésite pas, dans un cas pressant, à sacrifier ses propres intérêts à ceux de ses maîtres.

De ce jour, Gourville est hors de page ; soa adresse et son désintéressemenl l'ont émancipé, quoiqu'il n'ait peutêlre pas encore déposé la livrée. Mais la Fronde va promptement la détacher de ses épaules elle transformer en agent politique, ou plutôt en conspirateur. Remarquons ici un trait de son caractère. Dans sa longue et active carrière, traversée d'intrigues, de spéculations équivoques, de démarches subtiles et d'expédients hasardeux, qui auraient pu, dix fois, dans le sens littéral du mot, lui faire perdre la tête, et qui, vraisemblablement, l'auraient fait perdre à autrui, il n'éprouve pas le moindre scrupule à évoluer, selon l'habitude contemporaine, d'un parti à un autre; il sert tour à tour la cour et les princes, Condé et Mazarin, il crie : Vive le Roi et vive la Ligue, au mieux des passions et des intérêts auxquels il s'est lié pour l'heure présente; mais il demeure inébranlablement fidèle aux protecteurs de sa jeunesse, à ceux qui l'ont nourri et tiré de son obscurité ; il ne s'en fait jamais accroire et à chaque pas se souvient de son origine. Bien plus, son cœur est vraiment humble et reconnaissant; il n'a ni la morgue ni l'ingratitude des parvenus, et, dans les palais, chez les souverains comme au milieu de ses flatteurs et de ses propres courtisans, il se plait, sans fausse modestie, à rappeler sa condition première. Ce n'est points comme chez d'autres, de l'affectation ou de la « pose ». C'est très sincère et c'était en outre habile, car, il l'a observé finement et le laisse entrevoir luimême, chacun était d'autant plus disposé à oublier son ancienne domesticité qu'il tenait moins à la cacher. Racontant son séjour à Bruxelles en 4663, à la suite de son procès criminel, et parlant de ses relations étroites avec le marquis de Caracène, gouverneur des Pays-Bas, le prince d'Arenberg ou le comte d'Ursel, grand veneur de Flandre, il ajoute :

<' Je ne me donnois à tout ce monde que pour ce que j*étois, et, dans les occasions, je parlois de la médiocrité de ma condition comme j*ai fait depuis dans tous les pays où j'ai été, dont je me suis toujours bien trouvé. »

11 conserva pour ses anciens maîtres jusqu'au dernier jour la même fidélité et la même déférence qu'au premier. Non seulement Fadroit financier leur continua ses utiles conseils et leur ouvrit si généreusement sa bourse que, d'après un seul contrat déposé aux archives nationales, il leur aurait prêté jusqu'à 325.000 livres dont il leur fit abandon avec les intérêts arriérés; mais si l'on en croit lesA/emoires du marquis de Sourches, se trouvant un jour à la campagne avec le célèbre duc de La Rochefoucauld, comme il n'y avait là aucun valet pour débotter celui-ci, il le déchaussa lui-même, « disant qu'il se souvenoit très bien qu'il avoit été à lui ». Il est probable qu'il n'avait pas encore épousé secrètement l'ainée de ses filles; mais eût-il été déjà marié, comme le laisse entendre Saint-Simon, il n'aurait pas eu certainement à son égard une attitude moins humble, puisqu'à l'hôtel ducal, dans le cercle intime de la famille, il vivait avec sa femme sur le pied discret et respectueux d'un ancien serviteur.

J'ai anticipé sur les années. Il faut revenir à la Fronde. Le délié personnage y donna de suite sa mesure. C'est lui qui prépare de compte à demi avec la princesse de Condé l'évasion des princes en 1660 et, si le complot échoua, on ne saurait lui refuser le mérite de l'avoir audacieusement mené. Après avoir aidé La Rochefoucauld à soulever la Guyenne, il tente d'enlever Retz, dont les frondeurs redoutaient l'influence sur l'esprit de Gaston d'Orléans. La tentative manque encore, mais non par sa faute, car il avait tout prévu, sauf la pluie qui força le coadjuteur à prendre un autre chemin que celui sur lequel il était attendu. Du récit des préparatifs, je détache un épisode où se peignent sur le vif la promptitude de résolution et la hardiesse des coups de main de Gourville, qui n'avait pourtant rien de belliqueux W, 11 s'agit d'un collecteur de

(1) Il le confesse lui-même agréablement. Qu'on lise par exemple son curieux récit de la bataille de Senef à laquelle il assista : « Je m'amnsois. di!il, à regarder un nombre de femmes qui se mettoicnt dans dix à douze carrosses qui étoient en bas (d'une colline occupée par le prince de Condé) : il

tailles dont il s'avise de s'approprier la recette pour son parti :

(c Ayant appris qu*il étoit dans une bourgade..., je mis pied à terre avec deux cavaliers, j'entrai dans sa chambre le pistolet à la main et lui demandai : « Qui vive? » M'ayant répondu : c( Vivent les Princes? » je lui dis : a Vive le Roi I » Il s'écria : « Hé! Monsieur, vous savez bien que c'est pour lui que j'amasse de l'argent ». Lors, je lui dis : « J'ai besoin. Monsieur Mathière, de celui que vous avez pour le service de Messieurs les Princes ». Et m'approchant d'une table où il comptoit de l'argent... je me saisis d'une grosse bourse qui étoit dessus.. . et ayant vu un sac où il y avoil de l'argent, dans un coffre qui étoit ouvert, je lui demandai ce qu'il pouvoit y avoir en tout cela. Il me dit qu'il y avoit plus de cinq mille livres. Je lui dis que, comme j'avois besoin de ses chevaux, je lui donnerois une quittance de huit mille livres. En effet, je l'écrivis et la signai... Un de mes gens m'étant venu dire que l'on s'éloit saisi de trois chevaux, je voulus faire des honnêtetés à M. Mathière; mais, comme il me parut qu'il ne recevoit pas trop bien mon compliment, je lui donnai le bonsoir et m'en allai avec mes deux hommes montés et un cheval en main ».

Notez que le collecteur était connu deGourville, qu'il lui avait fait une récente visite et lui avait même dit le chiffre de sa recette. N'était-ce pas une bonne aubaine, une excellente « occasion » présentée par la fortune? 11 ne convenait pas de la laisser échapper, u M. le Prince me louangea beaucoup et me cajola fort sur Tordre de bataille que j'avois fait pour l'exécution ». Gourville ajoute :

« Si quelqu'un voyoit ces Mémoires que je fais pourm'amuser, il ne pourroit les croire véritables : les vieux qui ont vu l'état où

y avoit aussi une hauteur assez proche où les ennemis avoient posté des mousquetaires pour tirer sur Tendroit où étoit Monsieur le Prince. Une balle perça ma culotte : ce qui me fit prendre le parti de m'en aller à couvert d'une grange qui étoit là auprès, où je trouvai deux jeunes hommes très braves et de bonne réputation qui en sortirent, aussitôt qu'ils me virent, pour s'avancer d'où je venois; et moi j'y demeurai ». N'admire-t-on point l'art avec lequel il couvre sa prudence de celle de ces jeunes hommes très braves? C'est un trait particulier à Gourville et qui n'enlève rien au naturel de son récit. Un peu plus loin, il ajoute : « J'entendois des décharges si furieuses que cela iiit. taisoit frémir ».

éloient les choses dans le royaume ne sont plus, et les jeunes, ne les ayant connues que sur le point que le Roi a rétabli son autorité, croiroient que ce sont des rêveries, quoi que ce soit assurément des vérités, w

L'observation est très juste. Od était alors en pleine Fronde, c'est-à-dire en plein désordre, chacun intriguant, guerroyant, pillant pour son compte, sans que le pouvoir, énervé par la minorité du souverain et les rivalités des grands, pût faire sentir son bras, comme il lefitplustard.il faut donc soigneusement distinguer les époques sous Louis XIV et ne pas confondre le royaume pacifié, discipliné, maîtrisé de la seconde avec la France factieuse, indocile, effervescente, ingouvernée de la première. Mais Thistoriette ne s'arrête pas là. Le plus piquant, c'est que la quittance de huit mille livres délivrée par Gourvîlle, fut tenue pour régulière et inscrite par la comptabilité royale à la décharge du receveur dépouillé W,

L'ancien estafier, promu aide de camp des princes, était d'ailleurs coutumier du fait. En veut-on la preuve? Deux années après, se « trouvant à Damvillers fort désoccupé », et songeant à faire une capture de rapport, il eut l'idée de « prendre M. Burin, contre qui il avoit quelque petite rancune, directeur des postes, homme fort riche et surtout en argent comptant ». MM. de Sillery et de la Mothe, l'ayant approuvée, lui donnèrent huit cavaliers qui enlevèrent le personnage près de Vincennes, au moment où il se rendait à sa maison de campagne. Laissons la parole aux Mémoires:

(1) Voltaire a mis en circulatioa au sujet de GouryiUe une anecdote qui se rapporte au môme temps. Contraint de quitter Paris pour suivre ses amis de la Fronde, il aurait confié soixante mille livres au pénitencier de Notre- Dame, et somme égale à Ninon de Lenclos, pour les lui rendre à son retour. Quand il revint, le pénitencier nia le dépôt, mais Ninon le restitua intégralement sans dissimuler qu'elle avait oublié Thomme plus que le déposant. Ce conte, mis en comédie par Voltaire sous le titre du Dépositaire infidèle, ne repose sur aucun fondement. Gourville n'avait pas cent vingt mille livres à lui en 1651, et ses relations avec Ninon sont postérieures à celte époque. Oa a eu le tort d'en croire sur parole Voltaire qui ne s'est jamais gêné, dësquil a trouve prétexte à raillerie contre le clergé.

LES MÉMOIRES DE (iOUHVILLE.

<■ Us amenèrent M. Burin à Damvillers, ou il arriva exti meol Taligué el désolé. Je fis ce que je pus pour lui être de que coDsolalion, eL, ayaol entrepris de trailer de sa liber convint de quarante mille livres, à condition qu'il feroit des lettres de change de cette somme à Verdun, et qu' qu'on les auroit apportées à Damvillera, il auroit aa liberté, gent étant venu quelque temps après, il s'en alla. »

Le tour, dit Sainte-Beuve, sentait la corde. On était a fois pendu à moins, mais on devine aisément qu prudent Gourville, tout entreprenant (|u'il fût, ne se e pas exposé à cette fin précoce, si, en écumant ainsi la n ii avait eu quelque chance d'y heurter la maréchau C'est, prétend-on, le milieu qui fait l'homme. U tient volontiers pour cette philosophie à la Gil Blas et ne quiète guère que de réussir, ce qui ne l'empêche pa contraire, d'offrir poliment ses consolations à ses victi A-t-on remarqué celte petite phrase incidente jetée n gemment dans le récit : v M. Burin, contre lequel j' un peu de rancune? » Quoi qu'en dise M°" de Sévigne du reste ne l'a hien connu qu'après sa résipisct Scapin, le dévoué Scapin devenu par la grâce de laFr coupeur de bourses, oublie rarement ses affaires en fa celles de ses maîtres.

Je Tiens de l'appeler frondeur. 11 l'est, il l'a été, sera même encore, si par ce mot il faut entendr partisan des princes. Les La Rochefoucauld l'ont en mis en relations avec M"" de Longueville, avec M Princesse, avec Condé lui-même auquel il va portei nouvelles à Slenay. Mais Mazarîn qui a distingué sa plesse, son activité infatigable et son esprit inventif, vient à l'attirer à son service. C'est, lui donne-l entendre, » le vrai chemin de la fortune ». Gourville prit à demi-mot. Il rompt poliment mais nettement M, le Prince, quoiqu'en féal tenancier il réserve sor tout entier à son premier protecteur, et, sous couleur d quérir les meubles de celui-ci, il part pour Bordeau:

306 LES MÉMOIAES DE GOURYILLE.

d'y négocier la paix entre le roi et les chefs de l'armée. La chose n'était pas facile : ils ne parlaient rien moins que de le jeter à la Garonne. Il faut lire dans les Mémoires le plaisant détail de ces négociations, comment renvoyé de Mazarin, qui n'a pas dépouillé sa veste de maître d'hôtel, sut joindre à la messe le prince de Conti, vaincre les défiances, nouer les premiers pourparlers, s'insinuer subtilement dans la bonne grâce de ses nouveaux adversaires et les amener en riant à signer un traité dont il avait d avance arrêté les bases, mais dont il eut l'art de leur laisser en apparence la dictée. Daniel de Cosnac a fait de vains efforts pour rabaisser son rôle et lui disputer l'honneur de la victoire : jamais partie ne fut jouée plus finement ni gagnée avec plus de dextérité. L'apprenti diplomate en était pourtant à ses premières armes. Le plus surprenant de ses succès fut de plaire à tous les contractants, aux frondeurs comme au cardinal et de demeurer dans les meilleurs termes avec chacun d'eux. Ce prudeùt Ulysse, que Charles II d'Angleterre nommait le plus sage des Français, était décidément un homme précieux, un homme d'or, ainsi qu'on le dit plus tard, un homme universel. « Sur ma parole! écrivait en 1634 le prince de Conti, devenu généralissime des armées royales, la présence de Gourville remplace tout ce dont on manque. Il est en toutes choses ce que les quinolas sont à petite prime. Et quand j'aurai besoin de canon, je vous demanderai encore Gourville. »

Mazarin ne raillait pas, lui; il l'avait pris tout à fait au sérieux. La paix de Bordeaux valut à son heureux négociateur une pension de deux mille écus. Est-ce elle qui excita la jalousie des courtisans? Est-ce au contraire la confiance dont, malgré le précédent badinage, l'honora désormais Conti? Eut-il l'imprudence de s'en vanter trop vite? On ne saurait dire. Quoi qu'il en soit, il est desservi au Palais- Cardinal, et de la Catalogne oii le premier ministre le charge d'une mission délicate, où il remplit la fonctioo d'intendant des vivres militaires, de la Fère, où il accompagne Mazarin, de Paris, où il se mêle aux partisans de

Condé^ une brusque saule de vent l'envoie en prison d'État. Écoutez -le narrer comment il fut mis sous les verrous :

« Au commencement d'avril 1656 (ce fut en novembre),... M. de la Bachelerie, gouverneur de la Bastille,... vint à mon appartement, accompagné de quelques gens, et, ayant trouvé mon laquais à la porte de ma chambre, il lui demanda si j'étois là et ce que je faisois. Ce laquais lui répondit que j*étois avec mon maître à danser. M*ayaot trouvé que je répétois une courante, il me dit en riant qu'il falloit remettre la danse à un autre jour, qu'il avoit ordre de Monsieur le cardinal de me mener à la Bastille. Il m'y conduisit dans son carrosse, et... me mit dans une chambre au premier qui étoit la plus commode de toutes. Je fus renfermé avec mon valet pendant huit jours sans voir personne que celui qui m*apportoit à manger; mais M. le gouverneur m'étanl venu voir, me dit que M. le surintendant (c'était Fouquet, avec qui Gourville s'était lié déjà) l'avoit prié de me faire les petits plaisirs qui pourroient dépendre de lui et que je pourrois communiquer avec les autres prisonniers. »

On ne saurait être arrêté ni s'y préparer plus galamment. La bonne humeur ne le quitte pas pendant sa détention, qui d'ailleurs ne dura guère et qu'il s'efforce aussitôt d'abréger. Dès qu'il est libre, il court faire « une révérence » à Son Éminence et la remercie de l'avoir fait mettre à la Bastille, ce qui lui « avoit donné lieu de bien repasser sur sa conduite, qu'il avoit reconnue n'être pas trop bonne ». La scène est amusante et digne de la comédie. On me pardonnera d'en citer quelques traits, tant elle reflète bien la souplesse du personnage qui ne se déferre jamais et sait tirer parti de tout :

« Je dis à Monsieur le cardinal qu'il s'en falloit bien que M. Vallot (le premier médecin du roi qui se trou voit là par hasard) ni tous les autres médecins connussent aussi bien les remèdes propres à chacun que faisoit Son Éminence, puisque, par ma propre expérience, je m'étois trouvé avec une maladie presque incurable, qu'un seul remède qu'elle m'avoit fait donner à propos m'avoit si bien guéri, que ceux qui avoient cru me con-

Doîlre ci-devaDt ne me cooDoîtroient plus à Tavenir, tant jVois profité du temps que Son Ëminence m'avoit donné pour faire des réflexions qui me seroient d'une grande utilité;... qu'au lieu que je voulois mener les autres à mon point, je ne devais songer qu'à entrer dans Vesprit de ceux à qui pavois à faire. Après m'avoir écouté patiemment en souriant, il me fit juger que moo discours ne lui avoit pas déplu. Il me dit : <( Vous vous êtes donc un peu ennuyé à la Bastille? » Je lui répondis : « Beaucoup, Dieu merci ! et j'ai bien résolu d'éviter tout ce qui pourroit jamais m'y faire remettre ». J'ajoutai que, si Son EmioeDce vouloit me faire l'houneur de m'employer à quelque chose, elle verroit combien son remède m'avoit été salutaire. Je me sentis bien content du tour que j'avois donné à mon discours, et j'avois lieu d'espérer qu'il avoit fait impression (*). »

Et de fait, la paix scellée, le nouveau converti met vile à profit sa rentrée en grâce. II n'accepte pas un poste de secrétaire d'ambassade en Portugal qui lui semblait un exil; la charge de prévôt des maréchaux lui aurait mieui agréé, peut-être en souvenir de M. Burin ; mais il ne déclioe point, bien qu'il prétende ne rien entendre à « ce grimoire », l'oÉfre de la recette des tailles de Guyenne, qui pouvait comporter dix à douze mille écus d'appoinlementv Le voici désormais dans le monde des traitants, bien digne de « son esprit et de son industrie », lui dit sans rire Mazarin. Nous allons l'y suivre un instant, fort convaincu d'avance qu'il n'en sortira pas les mains >ides.

Les finances du royaume étaient alors dans un épou?aatable désordre; cela s'est vu depuis; pour tout dire d'un mot, il suffit de rappeler qu*elles étaient gérées parle surintendant Fouquet. Les partisans (on nommait ainsi les fermiers des impôts) s'enrichissaient par tous les moyens dont j'indiquerai un seul. Vassignation était un mandement adressé aux trésoriers pour payer une dette publique sur un fonds déterminé. Comme les assignations portaient

(i) On peut lire dans le même chapitre une curieuse anecdote sur U^it Saint-Loup (Diane de Chasteigner de la Rocheposay) et sur M. deLangUde. qui peint bien les mœurs d'une partie de la société de 1656.

LES MÉMOIRES DE CotRviLLE. 309

souvent sur des recettes déjà épuisées, les créanciers de l'État qui ne pouvaient obtenir payement les vendaient à vil prix à un financier dont le crédit était assez puissant pour les faire reporter sur un autre fonds libre. En apprenant les premières opérations de Gourville, Colbert écrivit : « Je me suis toujours bien douté que ce M., qui est un hâbleur, ne feroit rien qui vaille ». Colbert se trompait. Gourville, devenu le familier du surintendant, acheta de vieux billets de l'épargne, provenant d'anciennes banqueroutes deTÉtat, les fit assigner sur d'autres fonds ou passer pour ordonnances de comptant, et réalisa du coup, de compte à demi avec ses associés, des bénéfices énormes. Il l'avoue sans scrupule et sans remords.

Mais il fit mieux. En 1660, les fermiers généraux des aides sont discrètement invités par lui à « reconnaître » sa protection près du surintendant. Comme ils font la sourde oreille, Gourville persuade à Fouquet que leurs gains sont exagérés, et qu'ils doivent rendre gorge. Taxés à douze cent mille livres, les uns prennent la fuite, les autres sont arrêtés. Le bon apôtre intervient à ce moment, leur représente que la ferme va être supprimée et leur ruine complète, s'ils ne composent avec lui et ne s'engagent à lui servir une pension annuelle de cent quarante mille livres, en échange de l'abandon des poursuites. Acculés, les malheureux acceptent. Gourville se fait remettre deux ans d'avance et exige en outre la cession d'un bail des aides à son valet de chambre. Deux autres traitants sont contraints de lui céder, moyennant cent cinquante mille livres, la jouissance de leur perception, qui produisit la même année six cent soixante-douze mille livres. Je ne sais quel nom on donnait en 1660 à ces tours de force; mais ils s'appellent aujourd'hui du chantage. Il semble que le modeste petit Hérauld ait été sur son temps en progrès de deux siècles.

Est-ce tout? Non, vraiment. Six millions de déficit pour l'État sur une constitution de quatre cent cinquante mille livres de rentes en 1658 ; un léger bénéfice de moitié sur une fourniture de pain de munition en 1659 dans la

Guyenne; deui cent mille livres touchées en 1661 sur le prêt de Bordeaux; vingt mille livres de pensions assises à son profit sur les gabelles du Dauphiné; une autre de dix mille sur le convoi de Bordeaux; des intérêts* dans une foule de fermes d'impôts, sans parler d'un million au moias gagné au jeu chez les financiers les plus considérables, chez la comtesse de Soissons et M"* du Plessis-Bellière ^ , dont il récompense d'ailleurs généreusement Tanaitié fidèle par des billets extorqués au traitant Tabouret, en voilà plus qu'il ne faut pour juger l'homme et « son bonheur ». Parlant un jour à Carnot d'un personnage qu'il avait eu l'occasion d'éprouver et le recommandant comme un diplomate avisé, Bonaparte a un euphémisme admirable qui seatsoQ Directoire : « il a, dit-il, de l'extension morale ». Le mot s'applique bien au Gourville première manière^ car il s'amenda sur la fin. Sa conscience est si large que tout y passe à l'aise.

On comprend donc sans la moindre peine qu'il ait pa avoir hôtel, chevaux, carrosse, laquais, des maisons de rapport à Paris et Fontainebleau, payer neuf cent mille livres la charge de secrétaire du conseil d'État, acheter enfin la terre de Cahuzac et celle de Gourville, dont il portait déjà le nom. Jusque-là, l'enrichi d'hier n'était que de la graine de noblesse ; malgré ses fréquentations, le parvenu n'y prétendait pas. Une fois baron de Gourville, par la grâce des écus, il prend des armoiries, d'argent au chevron d'azur, accompagné de trois hermines de sable: il €st définitivement classé. Octroi royal à part, c'est le procédé par excellence pour s'anoblir, si l'on n'use de l'usurpation qui n'est jamais avouée, mais que le temps légitime. Que d'exemples ne pourrait-on citer? Sa grandeur nouvelle ne lui donne nulle vanité et ne lui tourne pas du moins la tête : ce n'est pas à lui, répétons-le, que s'adressent les vers connus :

(1) Suzanne de Bruc, fille de Jean de Bruc et de Marie Venier, marié« t Jacques de Rougé, marquis du Plessis-Bellière, lieutenant général des armées royales, morte en 17(i5 à l'âge de cent ans.

LES MÉiMOlRES DE GODRYILLE. 311

Le premier Boin des laquais parvenus

N'est-il pas d'oublier tous ceux qu'ils ont connus ?

Dès qu'il a su réparer TiDJustice de la destinée à son égard, il multiplie les libéralités autour de lui et oblige ses amis, il rembourse les créanciers de la maison de La Rochefoucauld, en un mot il imite de tout point Tintendant infidèle de TÉvangile, sans omettre pourtant, dès que l'orage gronde, de mettre en lieu sûr ses valeurs et ses papiers. Aussi, quand la disgrâce méritée de Fouquet vient l'atteindre à son tour, lorsque son procès personnel s'instruit, les défenseurs, les protecteurs ne lui font pas défaut. S'ils sont impuissants à désarmer la chambre de justice et à prévenir sa condamnation capitale, ils recèlent chez eux son mobilier, ils le cachent lui-même dans son pays natal, à Dijon, à Paris où il a l'audace de faire décrocher par un valet son effigie, peu ressemblante, remarque-t-il, qui, selon l'usage, se balançait à la potence. Â Bruxelles, qu'il choisit pour refuge, il n'a qu'à se présenter pour être « dans le commerce de tout ce qu'il y avoit de gens de qualité i>. 11 reçoit mille politesses et les rend avec usure, avant fait venir de France un bon cuisinier, ses meubles et sa vaisselle d'argent. « Jamais, dit-il, homme hors de son pays ne s'est trouvé dans la considération où j'étois ». Chose bizarre, il est en bons termes non seulement avec les Flamands et les Hollandais, mais encore avec les ambassadeurs de Louis XIV qui se rendaient aux conférences de Brédaen 1667 et qu'il y accompagne lui-même. Le duc de Brunswick-Zell l'invite à venir dans ses Étals, le prince d'Orange le prie à son jeu ; il négocie des mariages d'altesses; il se montre en tous lieux aimable, gai, homme de bonne compagnie, sans prétention, ne dépassant pas la mesure de l'esprit qui convient; il fait ainsi les délices des cercles les plus aristocratiques et, comme on dirait maintenant, les plus sélect.

Mais ce n'est pas un de ces cerveaux décousus qui ne lient pas leurs idées et sont incapables de mettre au bon point leurs projets. Parlout où il séjourne, il a les yeux

ouverts et enregistre soigneusement dans un coin de sa mémoire ses moindres observations. Il a remarqué dans les Pays-Bas que si « les Hollandois éloient si riches, cela venoit de leur commerce, et plus encore de leur économie »; que, pour leur ôter le commerce, il y avait un moyen, prendre la Hollande; que ce n'était pas impossible, parce qu'ils avaient plus de troupes sur le papier que sur le terrain, et qu'en outre leur cavalerie se composait de bourgeois, garde nationale peu redoutable. Dès ce moment, il conjecture que la France pourrait conquérir les Pays-Bas ou du moins les échanger contre le Roussillon, la Navarre et une partie de l'Alsace. L'idée plut au ministre de Lyonne, auquel il la soumit plus tard, et Ton sera peut-être surpris d'apprendre qu'un siècle après, en 1784. l'empereur Joseph IL Kaunitz et Mercy, ambassadeur d'Allemagne à Versailles, nourrirent un projet pres<]ue analogue, mais au profit de l'Empire, bien entendu. Us voulaient troquer les Pays-Bas autrichiens contre rélcclorat de Bavière, afin de fortifier Vienne contre Berlin. Marie-Thérèse avait elle-même déjà prévu la possibilité de cet échange dans une convention de 1778 W. Gourville n'était donc pas un mince diplomate; il y avait en lai plus que du vulgaire entremetteur; vu sous certains angles, en quelques occasions, il paraît presque avoir le flair et Ih coup d'œil de l'homme d'Etal.

Toutefois, le désir qui lui tenaille plus au cœur, c'élail son retour dans la patrie, c'était reffacement de sa tache criminelle. Toujours fécond en ressources, il imagine d'user de ses belles relations dans l'intérêt du roi et d'acheter ainsi sa grâce. On reconnaît là l'homme d'affaires. Do ut des. Il s'en ouvre à Hugues de Lyonne et obtient la permission de traiter secrètement avec les Brunswick. « Me voilà donc mon procès fait et parfait, et plénipotentiaire en Allemagne ». L'expression est un peu ambitieuse; il nV

(t) V. Correspondance secrète du comte de Mercy avec V empereur Jo.*eph II et le prince de Kaunitz^ t. I, p. 274 et s. — L'idée fut reprise par Tliugut à l'époque du Directoire.

LES MÉMOIRES DE GOUR VILLE. oi3

vait pas le titre, mais la fonction. Cela lui suffit : dépositaire de secrets d'htat, il savait qu'ils sont souvent une mine à exploiter. On commence par lolérer son séjour en France, puis on l'autorise à vendre sa charge de secrétaire du conseil, qu'il cède à moitié prix. Qu'importe une perte d'argent? Il sera bien plus sensible aux lettres d'abolition (*) qu'il finit par recevoir de Louis XIV, en 1671, à Chantilly. Elles ne sont pas un obstacle à toutes répétitions civiles, ce qui lui vaudra plus d'un procès; mais le grand pas est fait, l'exil est clos et le contumace est presque réhabilité.

Purifié, assagi, c'est-à-dire guéri des spéculations dangereuses, il fait peau neuve, il devient honnête homme, dans toute l'acception ancienne du mot, et le meilleur, c'est qu'il n'y éprouve nulle peine. Si, comme le pensent certains, notre caractère fixe et immuable dans son essence, quelles que soient les surprises de la vie, ne se peut connaître qu'à son déclin, le moment est venu de juger celui de Gourville qui rentre dans sa voie naturelle. A dater de ce jour, sans se négliger lui-même, il se donne à ses amis. Le prince de Marsillac l'emmène dans ses domaines pour s^aider de ses conseils dans leur gestion, et, selon l'expression pittoresque de M°® de Sévigné, le « promène comme un fleuve par toutes ses terres pour y apporter la graisse et la fertilité ». Il assiste M. de La Rochefoucauld à son lit de mort et lui prodigue les soins les plus dévoués, « couronnant ainsi tous ses fidèles services ». Gondé, qui l'avait précédemment chargé de faire valoir près du gouvernement espagnol des créances d'un recouvrement difficile W et qui,

(1) On nommait ainsi des lettres de chancellerie par lesquelles le roi déclarait abolir un fait incriminé et en accorder le pardon.

(2j Son séjour en Espagne est un des plus intéressants épisodes de ses Afémoires. Il y étudia par le menu non seulement les mœurs, mais la constitution, le commerce et les finances de la nation espagnole, et rapporta de son voyage des observations nouvelles que les ministres de Louis XIV arouèrent n'avoir jamais recueillies de la bouche de nos ambassadeurs. Il en revint enfin avec 100.000 écus comptant, chose que l'on regarda comme miraculeuse, tant le trésor royal de la péninsule était alors obéré, et il conçat le premier le projet d'asseoir un Bourbon sur le trône d'Espagne à la mort du prince régnant, Charles II. Il faut rapprocher les précieux détails

31 i LES MÉMOIRES DE GOUR VILLE.

grâce à sa roadeur, à sa patience, à sa dextérité, avait pu rentrer dans une partie de ses fonds, le pread pour intendant, ou plutôt confie à son amitié radministratioo de ses biens qui étaient dans le plas incroyable désordre. Il y déploie un tel zèle, une telle intelligence et un tel désintéressement qu'à la veille de sa mort, en 1686, le prince veut lui témoigner sa reconnaissance par un legs de cinquante mille écus.

« Je ne lui répondis rien, dit-il à ce sujet, et m'en allai faire dresser son testament par son secrétaire, et sans notaire, avec toute la diligence possible. S. A. se Tétant fait lire et n'y ayani pas trouvé mon nom, elle me jeta un regard de ses yeux et incelants, comme en colère, el me dit de faire ajouter les cinquaole mille écus dont il m'avoit parlé; mais je le remerciai très humblement et lui représentai qu'il n'y avoit pas de temps à perdre, et que je le priois de le signer, ce qu'il fit Après s'être confessé, il mourut. »

Déjà Condé lui avait donné pour sa vie durant la capitainerie de Saint-Maur, dont il embellit le parc et restaura le château, avec un luxe et une prodigalité qui n'eurent d'exemples qu'à Versailles et Chantilly. Gourville eût mieux joui de cette magnifique résidence rétablie à ses frais, et où les princes allaient souvent dîner sans façon avec lui, sans M™" de La Fayette qui s'y était installée pour y prendre l'air quelques jours et y resta. Elle s'emparait des meubles à sa convenance, chassait le propriétaire des pièces qu'il s'était réservées, et y logeait ses amis. 11 fallut, pour qu'elle battît en retraite, lui montrer les dents, ce qu'elle « ne m'a jamais pardonné », dit l'auteur des Mémoires.

Entre temps, les affaires étrangères, pour lesquelles il se sent toujours un faible, ne sont pas négligées, et sa curiosité extérieure ne cesse d'être en éveil. 11 continue à prô-

qu'il donne de la Relation, si souvent citée, de M™» d'Aulnoy. Notons, à propos de celle-ci, que son mari, le baron d'Aulnoy, avait commencé, comme Gourville, par être valet de chambre.

ner rechange des Pays-Bas; une modiste française, dont il avait eu à se louer dans ses négociations en Espagne, lui sert même d^intermédiaire pour faire passer au cabinet de TEiScurial un long mémoire destiné à établir les avantages de son projet. Il va en Hanovre pour essîfyer de détacher le duc de Zell et son frère de Talliance hollandaise et se complaît dans les détails de cette expédition diplomatique. Toutefois, fidèle au portrait qu'il a tracé de lui-même dans une lettre écrite à Lyonne en 1668 — « je ne sais faire mes affaires que par la vérité, en l' (Accommodant un peu », — il omet d'ajouter que Louis XIV finit par le désavouer. Son « étoile fortunée » ne l'avait point, paraît-il, suivi jusque-là, quoiqu'elle Tait rarement abandonné. Il était né séduisant, avec beaucoup de tact, de sang-froid et une parfaite indifférence sous une pointe de bonhomie. Bref, un égoïste généreux et aimable. Ils ne sont pas légion, mais on en a connu.

« Les hommes, remarque-t-il à la fin de ses Mémoires, ont leurs propriétés comme les herbes, et leur bonlieur consiste d'avoir été destinés ou de s'être destinés eux-mêmes aux choses pour lesquelles ilsétoient nés... J'oserois quasi croire que j'étois né avec la propriété de me faire aimer des gens à qui j*ai eu affaire et que c'est cela proprement qui m'a fait jouer un beau rôle avec tous ceux à qui j 'a vois besoin de plaire. »

N'est-ce pas ce don de charmer, ce gai caractère qui changea en bienveillance l'aigreur de Mazarin à son égard, qui apprivoisa Colbert, qui lui conquit Le Tellier, malgré ses impertinences, Lamoignon, Pomponne, qui faisait dire à M°* de Sévigné : « Il est estimable, adorable par le cœur, » et à M™* de Coulanges, en parlant de ses dernières années : « Jamais lumière ne brilla tant avant de s'éteindre? »

Je glisse sur sa vieillesse et ses accidents, ses maladies, ses attaques, pour noter seulement qu'elle fut paisible, parce qu'il sut vieillir. C'est une science difficile et rare, même chez ceux qui l'enseignent; il n'y trouva que quié-

tude et coDtentcmenl au milieu d*une large aisance et d*uQe société amie.

« Je vois avec joie ceax qui vieoneDt me voir, et me trouve eDtièremeDt consolé de ne pas voir les autres. Je m*amuse avec mes domestiques... J'ai uoe grande curiosité pour les nouvelles; je suis des premiers avertis de tout ce. qui se passe; j*en Tais des

relations pour mes amis de la province EnGn, le jour se passe

doucement. Le soir, je fais jouer à Timpériale, et conseille celui qui est de mon côté. Depuis quelques années, je compte de oe pouvoir pas vivre longtemps : au commencement de chacuoe, je souhaite pouvoir manger des fraises; quand elles passent, j'aspire aux pèches, et cela durera autant qu'il plaira à Dieu ».

L'idée de Tau delà lui est ea effet revenue ; il a pris ses sûretés, et fait sa paix avec le Créateur comme avec le roi. Le 14 juin 1703, il s'éteint tranquillement à riiôtel de Condé, après avoir récompensé ses cinq domestiques et réparti sa fortune entre ses neveux et nièces, à la façon d'un patriarche, le iO mars précédent. Son testament existe. Il nous fournit plus d'un intéressant détail sur les goûts et les habitudes de Gourville. Nous y apprenons par exemple qu'il avait transformé une bonne partie de, son avoir en rentes viagères. Maisses légataires n'eurent pas àse plaindre, pas même celui d'entre eux qui, constitué son légataire universel, avait la charge d'acquitter de nombreux legs particuliers, parce qu'il était le principal débi-rentier. Un calcul, d'ailleurs très approximatif, puisque la liquidation de la succession nous fait défaut, donne pour les valeurs indiquées dans ses dernières dispositions et l'inventaire mobilier, un actif total de 376.216 livres, auquel il faut ajouter une maison louée 6.000 livres, une autre amodiée 2.000 et 150 bouteilles de vin de Champagne, enûn sinon la terre de Gourville, achetée 100.000 livres, mais donnée antérieurement à l'un de ses neveux, du moins encore peut-être celle de Cahuzac, que lui avait cédée M. de La Rochefoucauld moyennant 300.000 livres. Je ne parle ni d'une fondation charitable faite au lieu de sa nais-

sance, ni des pensions qu'il pouvait encore loucher. Si, pour tenir compte de la différence du pouvoir de l'argent et de la dépréciation des espèces, on multiplie par 5 le chiffre ci-dessus, en forçant les calculs, selon moi beaucoup trop faibles d'un économiste moderne (0, on peut croire qu'immeubles à part, Gourville disposait, en 1703, de sommes représentant 1 million 881.080 francs d'aujourd'hui. Qu'on y ajoute ses biens fonciers, avec 260.000 livres prêtées aux Condé et remboursées par eux, et on estimera peut-être à trois millions au moins son héritage. Ce chiffre explique qu'il ait pu écrire en 1703 : « Je me trouve dans l'abondance ». Après ses munificences de parent, d'ami, d'hôte et de bon vivant, après les prodigalités de Saint-Maur, les procès perdus et les déboires financiers des dernières années, c'était une jolie épave sauvée du naufrage.

On prétend que Boileau a visé Gourville dans l'épitaphe suivante :

Ci-gît, justement regretté, Un savant homme sans science.

Un gentilhomme sans naissance, Un très bon homme sans bonté.

Les trois premiers vers sont exacts, mais le dernier s'accorde mal avec la vie de l'auteur des Mémoires. Il y avait en lui de grandes lacunes, surtout du côté de la morale, et sa jeunesse lui ajustement mérité le nom d'aventurier. Ses idées nettes et pratiques n'étaient nullement de haut vol; elles ne s'élevaient pas au-dessus de l'intérêt qu'il avait choisi pour règle de conduite; jusqu'en son soleil couchant, quand il a quitté le train des affaires, sa vraie passion est encore lui-même, et l'on devine que son avidité d'aotan ne tendait qu'à son repos. Mais une qualité, qui n'a pas échappé à M"' de Sévigné, rachète ou atténue ce que son instinct avait de trop personnel : il a du cœur, il

(1) Histoire économique de la propriété, des salaires, etc., par le vicomte d'Avenel, 1894, Impr. Nat.

3i8 LES MÉMOIRES DE GOCR VILLE.

est indulgent, sans jalousie, sans venin. Dans son chapitre des biens de fortune si dur pour les partisans dont il flagelle les « âmes sales, pétries de boue et d*ordure », La Bruyère aurait, dit-on, pris pour type l'ancien complice de Fouquet, le partenaire des banquiers Pellissarl et Hervart. « Sosie de la livrée a passé, par une petite recette, à une sous-ferme ; et par les concussions, la violence et l'abus qu il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade... » On sait le reste. Mais ce terrible réquisitoire, qui se réédite de nos jours sans être égalé, s'adresse surtout aux sangsues qui pompent la sueur populaire, qui « s'endurcissent sur la misère des autres », qui « convertissent en orjusqu'aui roseaux », qui a avalent en un seul morceau la nourriture de cent familles ». Ces êtres sans entrailles » ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes; ils ont de l'argent. » A travers ses pilleries, malgré son inconscience native, Gourville échappe à tous ces traits : il est serviable, humain, libéral, fidèle à son sang et à ses liaisons, dévoué à l'amitié et reconnaissant; il est aussi à sa façon patriote et bon Français.

Plusieurs l'ont comparé à Figaro (*), dont il leur semble Tancêtre naturel. Quelle différence ! L'un — je parle du barbier — est de la race des envieux, la pire, celle doù sortent les démolisseurs ; il a une âme de laquais; sa verve endiablée déguise mal la honte qu'il éprouve de sa condition et l'âpre haine que lui inspirent ses maîtres. C'est un pur révolutionnaire : il en veut à la société marâtre qui a fait de lui un valet et le force à ramper sous les talons dorés d'imbéciles qu'il croit dominer de toute la hauteur de son intelligence ; son talent d'intrigue est pourtant inférieur à sa paresse ; s'il est vicieux de nature, il est méchant par goût plus encore que par tempérament.

(1) Je lui trouverais plus de ressemblance avec le héros de Vhistoire comique de Francion^ roman publié par Ch. Sorel en 1622, et qui devamre d'un siècle Gil Bios. Mais on a depuis longtemps oublié ce livre curieux, qui méritait une meilleure fortune.

L*autre a, comme lui, le sourire aux lèvres, mais, par contre, nulle amertume, nulle rage dans le cœur; il ne se gonfle pas, il ne déclame jamais, il ne songe pas à se plaindre du milieu dans lequel il vit et où il se taille une grasse prébende; il ne rêve pas de mettre dessous ce qui est dessus, de piétiner sur la tête des grands et de leur rendre en humiliations ce qu'il a reçu d'eux en vague dédain. 11 les a bien au contraire trouvés sympathiques et faciles, il s'en accommode sans regret et ne leur dispute pas les hommages. La hiérarchie lui parait un fait nécessaire, j'allais dire providentiel. Sa dévotion pour le souverain est sincère, même lorsqu'il est banni, disgracié, ou en voie de servir les ennemis de l'Etat. 11 le remercie avec une réelle effusion de ses bontés et ne dicte précipitamment ses souvenirs qu'afin d'arriver plus vite au moment où il « marquera sa reconnaissance » envers Sa Majesté. Le temps, il est vrai, n'est pas encore venu des philosophes qui discréditeront le pouvoir sous prétexte de l'épurer; à ses yeux la meilleure des philosophies consiste à s'arranger de l'ordre établi. Plus respectueux que docile, il n'a cure d'ébranler l'édifice et, s'il y entrevoit des lézardes, en homme pratique il ne s'en approche qu'afin de s'y glisser. Son descendant direct n'est pas Figaro; il s'appelle Gil Blas; là s'arrête sa postérité légitime.

Ou l'a présenté enfin comme un précurseur et son étonnante fortune comme le premier signe d'une révolution, d'une transmigration sociale. Laissez, a-t-on dit, s'écouler quelques années, donnez-lui plus d'envergure; il se nommera Dubois, Alberoni. Avec lui commence dans les hautes sphères le rôle moderne de la bourgeoisie. Je ne disconviens pas de la transformation elle-même et je suis loin d'en nier la rapidité dans les cent cinquante années qui ont précédé 1789. Mais il faudrait peu connaître l'histoire pour en fixer les débuts au temps de Gourville. Ce n'est ni d'hier, ni même d'avant-hier qu'on entend un bruit de sabots qui arrivent et de bottes fines qui s'en vont. Est-ce que Tart de s'enrichir, de s'élever n'est pas de tous les siècles? Est-ce

que le xvi% par exemple, ne connaissait pas le moyen de parvenir, et faut-il s'arrêtera Jean Hérauld, à Colbert pour découvrir dans les grandes charges publiques des fils de marchands, d'apothicaires, de paysans? La classe roturière n'était-elle pas depuis de longues années en possession de Tor et des domaines de la vieille aristocratie? N'avait-elle point, par les finances, par les fonctions de judicature, par l'Église elle-même, forcé les portes les mieux gardées des châteaux et des palais? Sans rappeler les noms de Tristan TErmite et d'Olivier le Daim, des tristes compères de Louis XI, qui fit de l'un d'eux un comte de Meulan, est-il besoin d'évoquer la mémoire d'Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles V, des favoris de Philippe le Bel, du chancelier de Bourgogne Nicolas Rolin, de Jacques Cœur, de Marigny, de Montaigu, de Thomas Bohier, général des finances, dont parle Brantôme, de l'argentier Jean de Beaune, père du malheureux baron de Semblançay, et dont le nom primitif était Fournier?Et le président Jeannin, et Tillustre cardinal d'Ossat, et le sage L'Hôpital lui-même? Que d'autres encore? N'étaient-ils pas tous des parvenus, des fils de leurs œuvres, bonnes ou mauvaises? La vérité, c'est que la bourgeoisie n'a pas attendu Louis XIV pour se décrasser — qu'on me pardonne le mot, — pour s'élever à la richesse, au pouvoir, pour faire souche de gentilshommes, mais qu'à cette époque seulement peut-être elle a reçu de l'usage consacré par la pratique royale ce que j'appellerais volontiers ses lettres de légitimation. L'aventure de Gourville n'en reste pas moins piquante et, si elle est loin d'être unique, si elle a eu avant et après lui de nombreux exemples, elle n'en est pas moins digne de notre curiosité, si ce n'est de nos mûres réflexions.

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