UNE
GHHHË PENDANT U REVOLUTION
En 1855 mourait à Châtillon-sur-Seine(Côte-d'Or), âgée de plus de 84 ans, une femrne d'agrément et d'esprit dont la jeunesse avait eu ses heures de notoriété et qui aimait à s'en souvenir. Comme ses contemporains nés au déclin du dernier siècle, M"*' Victorine de Chastenay avait assisté très jeune à l'étonnante transformation de la société française qui rendit cette période si mémorable; elle avait traversé les orages révolutionnaires en victime courageuse sans doute, mais en victime peu résignée au sacriQce et qui ne dédaignait pas les moyens honnêtes d'y échapper. On prête aujourd'hui trop aisément à tous les proscrits de laTerreur une attitude uniformément intransigeante, héroïque : elle appartient plus au drame qu'à la nature; c'est le privilège des âmes supérieures, qui ne sont jamais en aucun temps très nombreuses, qui se multiplièrent sans doute alors en face du péril, mais qui resteront toujours, dans la foule, des exceptions. M*"' de Chastenay dut à son charme juvénile, à son esprit alerte, délié, fécond en ressources, à son savoir-vivre mondain, moins inutile qu'on pense vis-à-vis de grossiers démagogues, le salut de ses parents, peut-être le sien, en tout cas la restitution d'une partie de ses biens et de la fortune d'un allié. Ce sont d'honorables victoires que le vainqueur oublie moins vite que Tobligé. Ces luttes d'adresse et de pieuse diplomatie la
322 U?ïE CHANOINESSE PENDANT LA RÉVOLUTION.
mirent en rapport avec plus d'un personnage de Tépoque. L'un d'eux même s'éprit d'elle au point de Touloir Tépouser : bien qu'elle lui ait dit non, il semble que ce dod lui ait un peu coûté, tant l'image de ce prétendant impré?Q est demeurée vivante dans sa mémoire, je n'ose dire dans son cœur, avec un cadre qui a parfois l'air d*une auréole. Elle a vécu dans les milieux les plus divers; elle a codoq Barras, Tallien, Fouché, Talleyrand, Bonaparte et Joséphine, Marmont, le futur duc de Raguse, qui la demanda aussi en mariage, M"*" de Montessou, de Genlis, de Staël et Caroline Murât, les généraux Pichegru et Moreau, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, La Harpe, Denon, Bernardin de Saint-Pierre, que d'autres encore! Elle a un instant joui d'une véritable influence dans les ministères, les salons et les bureaux du Directoire, puis du Consulat. Elle a suivi d'un œil très ouvert l'épopée impériale, qui lui donna souvent le vertige, mêlé de quelques regrets. En faut-il davantage pour exciter notre curiosité et notre sympathie pour cette conteuse aimable, qui se peint d'ailleurs — ou se mire — dans un style coulant, facile, un peu retouché, émondé sans doute, moins exempt de recherche qu'il ne paraît, un style qui rappelle un peu sa coiffure de 1810, dont les boucles courtes, abondantes, artistement jetées en désordre, lui faisaient une tète de savante ingénue? A vrai dire, de ces deux qualificatifs, le second lui aurait plu médiocrement; mais elle n'eut repoussé le premier que des lèvres, car elle « sacrifia aux muses» et, sans être bas-bleu, tenait par plus d'un côté de la femme de lettres. Dans sa longue et verte vieillesse, à riicure où l'on croit écrire ses pensées et où l'on n'écrit plus que ses souvenirs, elle aimait à s'entourer de littérateurs, d'érudits, de botanistes qui lui rappelaient son Calendrier de Flore (l) publié en 1802, dont les hommages charmaient sa retraite et flattaient sa prédilection pour les
(1) Avant le Calendrier de Flore, elle avait donné une tradaction des Mystères d'Udolphe, qui eut plusieurs éditions. Le jDîot tonna tr« desfeaunts célèbres^ de M»» Briquet, qui parut en 1804, cite ces deux ouvragei.
UNE CHAISOINESSE PENPA^T LA RÉVOLUTION. 323
grâces surannées des Demoustier et des Delille. En matière de goût, rhorame, la femme surtout, n'a jamais que Tâge où il fut jeune.
\ictoire ou Victorine de Cbastenay-Lanty naquit à Paris en avril 1771. Elle sortait d'une vieille race chevaleresque dont la devise était Viffil et audax^ qui avait possédé jusqu'à vingt terres en Bourgogne et à laquelle appartenait un certain Érard de Chastenay qui, en 1260, lors de la dernière croisade, cautionna le roi saint Louis pour la somme de 10.000 livres, jugée énorme à Tépoque. Depuis, la fortune patrimoniale, menée grand train par le bisaïeul de M""* Viclorinis, s'était fort amoindrie. Elle consistait presque uniquement dans la terre d*E$sarois, perdue dans un vallon enveloppé de bois en plein Châiillonnais. A quelques lieues se trouvait le château de Courcelles-les-Rangs, habité au xviii' siècle par le marquis d'Argenteuil , type du riche gentilhomme campagnard, dont la famille, datant aussi des croisades, s'allia un jour aux Chastenay. Notre narratrice fait de sa ^
grand'mère. M"" Le Bascle d'Argenteuil, un portrait piquant, mais peu flatté. C'était, paraît-il, une grande aumônièrn qui prodiguait ses bienfaits à outrance, n^ais qui laissait en même lemps satis habits, sans argent, sans relations, son Bis dans un collège de Paris. Ce fils, Guy, comte de Chastenay, officier aux dragons de BauflFremont, épousa en 1770 une orpheline de dix-sept ans, qui s'appelait d'Herbouville, mais n'avait alors guère que son nom, illustre en Normandie, un esprit d'ange, un profil de grecque et une grâce de française, avec le titre de dame d'honneur de M"^ d'Orléans, élevée comme elle au couvent de Panthemont. De cette union assortie naquit l'auteur des Mémoires. Une auto-biographie qui se respecte ne se passe point d'ordinaire d'antécédents généalogiques : voilà en raccourci ceux de la future chanoinesse qui, on le voit, était à Taise pour faire la preuve de ses quartiers. Généalogie à part, c'était une existence bizarre et dont nous avons aujourd'hui peine à ressaisir l'image disparue
que la vie des nobles de province, même de ceux que, pour les distinguer du menu fretin, Ton nommait les « gens de qualité ». M°** de Chastenay n'est pas la première à la décrire; mais elle lui donne des couleurs tranchantes qu'elle a prises sur le vif. A côté de quelques aînés, grands seigneurs grâce à leur privilège de naissance, généralement polis, généreux, hospitaliers, d'une éducation soignée, malgré leur éloignemenl de la cour et la rouille qu^amenait une longue claustration dans leurs manoirs, vivant largement au milieu de leurs chevaux el de leurs chiens, à raisonnable distance de vassaux auxquels leur luxe solide imposait plus qu*il n'en était envié, plaçons la nombreuse tribu des cadets, .renforcée des parents pauvres, qui grignottent une mince légitime à l'auberge ou le maigre revenu de deux ou trois champs dans un castel à demi-ruiné.
« Indépendants, sauvages, chasseurs, comme aux premiers âges de la société, ils vivaient, dit-elle, à quelque égard, du produit de leur chasse, buvaient chez les curés, chez les chirurgiens du pays, et bons par essence, fiers, mais sans morgue, familiers par nécessité et par habitude, ils laissaient, malgré le désordre et, je puis le dire, Tinconvenance de leur vie, dans le pays des souvenirs profonds de respect et d'amour, »
Les mieux doués de ces « gentilshommes à lièvre » échappaient mal à l'atrophie née de cette vulgaire existence, qui succédait pour la plupart d'entre eux au service militaire. Un oncle de M"*' de Chastenay, le comte de Saint- Georges, en est un exemple.
c( Brave à se faire distinguer, adroit à tous les exercices, il servit avec honneur; mais bizarre, incapable de joug et de contrainte, gentilhomme français dans tout ce que ce mot présente de plus abstrait et de plus exagéré, il ne voulut jamais plier devant la faveur. Il dit ses opinions, prétendit mériter et ensuite obtenir; quitta le service par humeur, couvert de blessures multipliées et accablé de rhumatismes gagnés avec gloire, mais brouillé avec les
hommes influents el sans avoir reçu la croix de Saint- Louis qu'il refusa d'aller chercher à son régiment. Un mariage inégal et un grand dérangement de fortune lui ont fait traîner une vieillesse peu heureuse. Longtemps, dans sa province, il faisait aux États la terreur des élus et du prince de Condé. Toutefois la pureté de son zèle, le désintéressement de sa conduite, la naïveté de ses emportements lui conciliaient l'estime de ceux mêmes qui ne l'approuvaient pas. »
J'ai trop insisté peut-être sur ces physionomies d'une classe à part, quoiqu'elles fussent assez répandues sous Faocien régime. Toutes ne leur ressemblaient pas cependant, témoin M. de Chastenay père, qui avait reçu une instruction remarquable, complétée d'ailleurs par l'usage du meilleur monde et de fortes lectures personnelles, et qui eut le noble souci de la transmettre à sa fille. Passionné pour Tart de la guerre, mais ayant en horreur l'oisiveté de garnison, il s'y dérobait le plus souvent possible pour courir à Paris, avec ou sans permission, et y rejoindre sa femme. Un jour, le ministre de la guerre, M. de Monteynard, s'en prit à celle-ci de la violation de l'ordonnance. « 11 n'y a que les bêtes, répliqua-t-elle vivement, qui suivent les ordonnances; les gens d'esprit les font. » Le mot fît fortune, il parvint jusqu'à Louis XYI qui octroya un congé au jeune mari. Ce fut, sans qu*on y pensât, la fîn de sa carrière militaire (*).
Passons rapidement sur Tenfance delà jeune fille, sur ses leçons et ses maîtres, ses précoces enthousiasmes et ses premiers plaisirs, sur son apprébendement comme chaooinesse, à l'âge de quatorze ans, dans le noble chapitre d'Épinal, réception suivie d'un bal qui, parait-il, la consola vite de la cérémonie, sur son passage au couvent de Bellechasse, où elle devint avec son frère Télève de Bonne amie, M"* de Genlis, gouvernante des princes d'Orléans, sur son élévation, grâce à la bienveillance de M™* de Montesson,
(1) M. de Gbastenay fut conseiller général de la Côte-d*Or sous le consulat.
au titre de coadjutrice de Tabbesse d'Épinal, ea attendant que celle-ci lui cédât les foactions abbaliaïes elles-mêmes, et arrivons sans nous attarder à Thiver de 1788-1789, un des plus terribles du siècle, où s'accomplit également rêvénement le plus considérable qu'ait vu de 1614 jusqu'alors la nation française, je veux dire l'élection des députés aui États généraux. A cette date, en effet, commence vraiment pour nous l'intérêt des Mémoires.
La Révolution, ou plutôt la réforme, n'était pas encore dans les faits qu'elle était déjà dans les âmes. C'est ce qui a plus tard fait dire d'elle : conçue par des gens d'esprit, elle a été exécutée par des bêtes féroces. Quarante ans d'élégante incrédulité et d'un philosophisme sentimental de bon ton, l'avaient préparée dans les hautes classes. On a souvent remarqué que celles-là mêmes qui devaient le plus y perdre en saluèrent l'aurore avec le plus d'ardeur. Leurs naïves illusions n'étaient pas, à proprement parler, nouvelles. L'indépendance américaine en mûrit rapidement le germe ignoré. La Fayette, rapportant de l'autre côté de l'Atlantique la plus belle provision d'idées .fausses qui soient entrées dans une cervelle humaine, avait trouvé à Versailles même, pour les goûter, un public gâté d'avance par Tabbé Raynal, c'est-à-dire par Naigeon, d'Holbach, La Roque, Dutreuil, les teinturiers de la trop célèbre Histoire philosophique des deux Indes. La noblesse de cour affectait désormais le mépris des distinctions sociales, renonçait à porter l'épée, supprimait les titres dans la conversation, s'habillait à la Francklin et se flattait de penser à la Washington. Lorsque, à la suite d'une scène ridicule au bal de l'Opéra, le comte d'Artois arracha le masque de la duchesse de Bourbon, celle-ci se plaignit au roi d'avoir été insultée, moins comme princesse que comme citoyenne. Ce dernier titre semblait prisé au-dessus de tout autre. Il avait été mis à la mode par les courtisans du bel air, qui comparaient Francklin à Jésus-Christ et lui offraient de l'encens comme à un Dieu.
Chose étrange! le Français répugne d'instinct à toute
ioitiative personoelle et adore en même temps la médisance. Quelquefois, il critique ce qu'il aime le mieux. S'estimaat supérieur aux autres peuples, il croit tout ce qui caresse son amour-propre et nie tout ce qui le contrarie. Mais cette tradition se démentit un instant à la veille de 89. La noblesse la plus élevée se jeta à corps perdu dans Tanglomanie et Taméricanisme. Ne se flattait-elle pas, au fond, de retremper ainsi ses membres et de communiquer à son sang appauvri une nouvelle vigueur?
Nous savions déjà tout ceci à merveille, mais ce que nous savions moios et ce que nous apprend M"*' de Chastenay de visu, c'est que la noblesse de province, je ne dis pas les riches anoblis, les « champignons montés en une nuit, les enfants de sangsues, la truandaille de finance », selon les pittoresques expressions du bailli de Mirabeau, qui se faisaient un plaisir lâche d'écraser de leur luxe et de leurs prétentions arrogantes leurs anciens maîtres, mais la vieille et modeste noblesse territoriale, s'était ralliée en partie aux idées nouvelles. En dehors de celle qui restait attachée par fidélité monarchique aux traditions les plus surannées de l'ancien régime, comme le comte de Sainl- Georges et le marquis d'Argenteuil déjà cités, deux courants s'étaient formés parmi les gentilshommes bourguignons. Les uns, et les moins nombreux, disciples convaincus des physiocrates, tenaient que la société doit être dirigée par une autorité unique et absolue, dont la mission se borne à assurer les rapports entre la classe propriétaire, la classe productive et la classe stérile; les autres, faisant pour la première fois cause commune avec les grands seigneurs et la jeunesse de la cour, préconisaient les institutions anglaises, c'étaient les libéraux. Le comte de Ghastenay était à leur tète dans le Châtillonnais. Son affabilité, sa bienfaisance l'avaient promptement rendu populaire; sa supériorité d'esprit fit de lui un chef. 11 entra en relations avec un avocat dijonnais, Navier, qui Tenait de développer les idées constitutionnelles dans une brochure, le Franc-Bourguignon, et combattit à ses
côlés(^). Sa fille elle-même se jeta dans la lice et répondit à un cousin, du parti opposé, M. de Fresne, seigneur de Fontaines-en-Duesmois, dans une lettre qui eut, dit-elle, uo succès singulier. Bref, M. de Ghasteoay fut élu député de la noblesse du bailliage, après une lutte fort vive, mais dont rissue malheureuse ne lui aurait pas fait grand tort, carie tiers-état était prêt à l'honorer de ses suffrages t^). Il partit aussitôt pour Paris (3) avec sa famille, plein de confiance et
Dijon.
(1) La brochure de Navier est intîtalée : Réflexions d'un franc-bourguignon du tiers-état sur ce qui s'est passé à Dijon entre la noblesse de Bourgogne et l'ordre du tiers-état de la même ville, 1789. — On y répondît par V anti-veto^ et plusieurs autres écrits auxquels Nayier répliqua la même année. Déjà, en décembre 1788, avaient paru des Observations d'un mctnbrf du tiers-état à tous ceux de son ordre, qui sont attribuées au même érAvain, et une dissertation sur la forme des Etats généraux, qui peut-être sort également de sa plume.
(2) Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici les noms des députés dea trois bailliages voisins en Bourgogne aux États généraux de 1789 :
Clergé : Mgr des Monstiers de Mérinville, cvêque de Dijon.
M. Merceret, curé de Fontaine-lès- Dijon, démissionnaire en 1790.
Noblesse : M. Lemulier de Bressey, conseiller honoraire au Parlement de Dijon.
M. le comte de Lévis, maréchal de camp.
Tiers : M. Alexandre VoHîus, avocat à Dijon.
M. ArnouU, avocat, conseil des Etats de Bourgogne.
M. Hernoux, négociant à Saint- Jean- de-
Losne M. Gantheret, cultivateur à Bourguigaon.
Clergé : M. BouUiotte, curé d'Arnay-le-Duc.
Noblesse : Le marquis d'Argenteuil, maréchal de camp, seigneur de Courcelles.
Tiers : M. Florent Guiot, avocat à Semur (qui s'appela ensuite Guiot de Saint-Florent).
Clergé : M. Couturier, curé de Salives.
Noblesse : Le comte de Chaste nay-Lanty.
Tiers : M. Frochot, notaire et prévôt royal à Salives. M. Benoist, notaire à Froslois.
(3) M. de Chastenay habitait à Paris place Louis XV, 18, et à Versailles, rue Royale, 39. — Les notes de l'éditeur du 1«' volume auraient pu être au peu plus abondantes, et aussi, sur certains points, plus exactes. Ainsi l'éditeur confond Alexandre Volfius, député de Dijon à l'Assemblée constituante, avec Jean- Baptiste Volfius, évêque constitutionnel delà Côte-d'Or.
Semur.
Ghatillon..
de gaîté, ne doutant pas d'une transaction prochaine eutre la royauté et les délégués des ordres, persuadé d'avance que tous ses futurs collègues avaient le même désintéressement que lui et qu'ils allaient ensemble fait renaître l'âge d'or. L'illusion fut courte, hélas! mais du salon à la mansarde elle était alors presque générale. Un seul homme peut-être lut dès ce jour clairement dans l'avenir, c'est Rivarol. « Les pauvres irrités contre les riches, écrivait-il, et les bourgeois irrités contre les nobles ont marié leurs fureurs, mais le moment du divorce approche. Les uns et les autres voudront la liberté comme ils l'entendent, chacun à sa manière. » Est-ce lui ou l'un de ses familiers qui, à la nouvelle de la convocation des États généraux, fit cette remarque irrévérencieuse : « Arlequin donne un tambour et une trompette à ses enfants, puis leur dit : Amusez-vous et surtout ne faites pas de bruit >»?
L'enthousiasme du père n'était dépassé que par celui de la fille. Peut-être était-il moins impersonnel.
« J'étais dans le délire, avoue-t-elle... Je voyais le triomphe de l'esprit et je croyais y trouver le mien. J'avais déjà eu à souffrir de l'aristocratie des vieilles douairières et du fardeau dont m'avait accablée la médiocrité qui s'appelait bon sens... Tout s'exaltait en moi... L'idée de n'être rien, quand le mérite allait être tout, ne me laissait pas fermer les yeux... C'était la gloire qui me passionnait, c'était la gloire elle seule, et je n'étais pas seule aussi naïvement ravie. »
Que l'aimable conteuse qui fait si bien ses honneurs me pardonne, si elle m'entend, mais la gloire n'y était pas toute seule. Loin d'être unique et simple, cet « état d'âme » dont elle s'accuse était alors fort répandu et, en outre, plus compliqué qu'elle ne suppose. C'était celui d'un jeune esprit, fort intelligent, très ouvert, lettré de naissance, mais que rien n'a préparé aux traverses de la vie, et qu'une main ferme ne dirige plus au milieu des écueils, qui a ses jours de piété brûlante et ses heures d'ambition mondaine, qui rêve le bien et aussi le succès, qui serait naturelle-
330 tNE C5AN0I1SESSE PENDANT LA RÉVOLUTION.
méat modeste, si la modestie faisait quelque bruit, et qui dote généreusement Tinconnu de tous les charmes dont le présent est avare. Cet « état d'âme », répétons le mot à la mode, n'est pas rare de notre temps : il Tétait moins encore auK approches de la Révolution. Les Mémoires du général de Ségur nous le peignent précisément à cette date. « Plus les âmes neuves, dit-il, étaient pensives et ardentes, plus elles erraient, se fatiguaient sans soutien dans ce vague indéfini et, retombant désenchantées sur elles-mêmes, n'apercevaient rien dé certain, au travers de la poussière de tant de débris, que la mer pour borne ». L'océan terminal! L'image est bien trouvée : les rêveurs qui l'appelaient de leurs vœux y rencontrèrent le naufrage.
Il ne se fit pas attendre. Tandis que l'Assemblée constituante qui siégeait à Versailles, dans une salle de bois, surnommée l'arche de Noé par les mauvais plaisants, s'occupait gravement, selon le mot de Rivarol, à partager la terre à un nouveau genre humain, la populace parisienne enlevait la Bastille et, le 5 octobre, sous prétexte d'aller demander du pain, des milliers de femmes ivres allaient massacrer des gardes du corps jusque dans l'antichambre royale, sur les marches du palais construit par Louis XIV. a L'Assemblée est souillée », s'écriait un député dijonnais, Volfius, « homme ardent et de ceux qu'alors on appelait les enragés, mais honnête et incapable de tremper dans aucune horreur ». Le cri resta presque isolé. L'âme française est si mobile, si légère et si confiante qu'une fois la première indignation passée, chacun se reprit à espérer : au dehors les émigrés se faisaient tailler de brillants uniformes pour rentrer dans la quinzaine à Paris, quoique le marquis d'Hautefort leur répétât : « Vous passerez par la République avant d'arriver au despotisme » ; au dedans, on pleurait de joie en s'embrassant au Champ de Mars lors de la fête de la Fédération, et l'on allaitait dans les salons libéraux les décrets nouveau-nés à la tribune. Malouet, Stanislas de Clermont-Tonnerre, dont la comtesse de Chastenay nous donne une miniature charmante,
Mouaier, Virieu, Lally-ToUendal soutenaient la division de la future assemblée en deux chambres, le bicamérat^ comme disaient leurs adversaires avec mépris, salut bien incertain, mais dernier atout de la royauté; cette faible chance était si peu comprise de ses défenseurs eux-mêmes que le plus éloquent d'entre eux, Gazalès, arrivant à Coblentz, fut accueilli par des huées : les émigrés payèrent le maître de Thôtel où il descendit pour lui répondre qu'il n'avait pas deux chambres à sa disposition.
S'étonnera-t-on, après cela, que les illusions se soient prolongées de part et d'autre? Le moment arriva pourtant où la taie tomba des yeux les moins clairvoyants et où il fallut se rendre à la lugubre évidence. Au lendemain du 20 juin 1792, jugeant Paris désormais intenable, M"° de Chastenay mère dut le quitter et se réfugia avec sa fille à Rouen, près de son frère le marquis d'Herbouville, commandant de la garde nationale de la Seine-Inférieure, qui avait su faire de cette ville une sorte d'oasis à l'abri des orages. Son mari l'y rejoignit bientôt après. Ce fut le commencement de leurs infortunes.
L'existence des fugitifs fut d'abord sinon facile, du moins supportable. La riche bourgeoisie de la cité commerçante était amie de l'ordre et y protégeait la paix, de compte à demi avec le duc de Liancourt, chef de la division militaire. Des ci-devant nobles, fuvant comme les Chastenay la tempête, entretenaient avec eux des rapports agréables. On faisait ensemble de la musique, des vers, on ébauchait même des romans, au moins dans l'imagination féconde de la jeune enthousiaste; on visitait au Havre l'opulent armateur, M. Bégouen, que l'Empire fît comte et conseiller d'État. Mais voici la Terreur, la loi des suspects, les arrestations, entre autres celle de M. d'Herbouville, la nécessité de chercher une nouvelle et plus obscure retraite dans l'abbaye de Saint-Ouen, près d'un ex-moine qui y était demeuré et faisait cuire tout son déjeuner avec un numéro du Journal de Paris, puis les réquisitions, le maximum et les tournées des représentants du peuple en
missioQ. L*un d'eux, Guimberleau, fut miséricordieux pour les proscrits et se prêta complaisamment, de concert avec un farouche jacobin, à exempter du service le frère de M""" Victorine, sous prétexte de la faiblesse de sa vue. Enfin le décret du 27 germinal an II, qui interdit aui nobles le séjour de Paris et des villes maritimes, oblige une seconde fois la famille à la fuite. Après avoir, sur le conseil du bon Guimberteau, tenté d'obtenir la faveur de rester provisoirement à Rouen, elle se décide à se retirer en Bourgogne : deux autres porteurs de carmagnole, moins terribles qu'ils ne s'en donnaient l'air, lui procurent des lettres de passe, l'un d'eux même consent à la guider dans le voyage, au cours duquel, en fine observatrice qu'elle est, Tex-chanoinesse constate que 'plus d'ua bonnet rouge, « voulant faire peur, est lui-même dans le cas de l'éprouver ». Elle arrive enfin à Châtillon, où elle apprend que son père est inscrit sur la liste des émigrés.
Quelle n'est pas son épouvante lorsqu'on lui révèle un peu plus tard qu'il a été dénoncé par le département à Fouquier-Tinville! Elle court à Dijon, elle s'adresse au citoyen Delmasse, chef du bureau des émigrés, elle proteste, elle le supplie, elle finit par le toucher; mais Delmasse est impuissant et, quand elle est de retour daossa petite ville, on vient un beau matin arrêter son père. Heureusement pour celui-ci, il était allé se cacher dans un bois. A défaut de l'ex-constituant, la gendarmerie met la main sur sa femme et sur sa fille qu'elle dépose dans une horrible geôle, qualifiée de maison d'arrêt!*). Le père en
(1) « J*y ai vu, dit M™« de Qiastenay, M. Huguenin, ferblantier» condamné à dix jours de prison pour avoir mis son habit des dimanches le dimanche. Il entra en prison revêtu de la pièce probante, un bel habit de dnp vert pomme avec de beaux boutons de nacre : « Ce n*est pas moi qui suis en prison, disait-il, c'est mon habit ». « Nous avions, ajoute-t-elle, un vieai curé tout à fait respectable, que Ton avait appelé M. Veto. C'était le curé de Villedieu, et son crime était d'avoir dit : « Il vous faudra un roi, ne fût-il « pas plus grand que le petit bout du doigt ».
« Un ancien moine, renégat et fort bête, était l'objet de la mésestime de tous; il était assez doux... »
« Le nommé Malgras, cabaretier à Vaurois, fut prisonnier pendant pïm
tîNE CHA.NOWESSE PENDANT LA RÉVOLUTION. 333
est instruit et se rend, pour les Sauver, prisonnier à son tour; mais on garde les unes et Ton expédie Tautre à Paris, c'est-à-dire au tribunal révolutionnaire, à la mort.
Il fallait Ty arracher à tout prix, sans retard, et sa fille, la seule valide de la famille, était elle-même sous les verrous! C'est ici qu'apparaissent dans tout leur éclat sa vaillance, son énergie et son savoir-faire. A force de démarches, des amis dévoués obtiennent sa libération le 7 thermidor. Elle demande aussitôt pour Paris un passeport qu'on lui refuse, ou qui ne lui est accordé que pour Troyes. Elle y vole; de là elle remue ciel et terre; elle visite, elle sollicite, elle implore les puissances du jour, Tallien, Berlier; elle accable de ses lettres et de ses mémoires le défenseur de son père que la chute de Robespierre n'a pas sauvé; enfin ce défenseur, Real, triomphe; grâce au témoignage de trois députés, M. de Chastenay est acquitté W. L'avant- veille, le même avocat n'avait pu soustraire une tardive victime à l'échafaud! Cette victoire inespérée donne à la pieuse Antigone le secret de ses forces; rassurée du côté paternel, elle va bientôt essayer son art persuasif et sa diplomatie féminine au profit d'autres affections.
En attendant ses nouvelles conquêtes, elle est un jour conquise elle-même. C'était au printemps de 1793, à Châtil-
de qaatre mois comme complice de Pitt et Gobourg; il avait lu le jouraal tout haut devant sa porte, un jour que ces mots s'y trouvaient : a Un particulier a été arrêté au spectacle pour avoir crié « Vive Pitt et Gobourg ! »
(1) L'acquittement du comte de Chastenay fut dû beaucoup moins à Real qu'à Tintervention de Merlin qui voulait sauver la vie d'ÂroouIt, dénonciateur de Tancien constituant, et prescrivit à Taccusateur public de laisser sommeiller la dénonciation qui était manifestement mensongère. Pour obéir à cet ordre, l'accusateur abandonna la poursuite.
Il est souvent question dans les Mémoires de M™e de Chastenay de cet Ârnoult, député de l'Assemblée constituante, qui publia deux collections des décrets de cette Assemblée et de la Législative. Gharles-André-Remy Arnoult, né à Bèze (Côte-d'Or) le 10 août 1734, mort au même lieu en 1796, avait été reçu avocat le 25 février 1765. On cite de lui un mémoire judiciaire pour une fille Jeanne Pusset, qui fut supprimé par un arrêt du parlement de Dijon. Sa conduite à Tégard de M. de Chastenay ne fait pas son éloge.
Ion. L'épisode est curieux, car le conquérant s'appelle Napoléon Bonaparte. ,
Marmont, alors officier d'artillerie, avait amené chez ses parents un général de vingt-six ans qui allait prendre à Nantes le commandement de l'armée de l'Ouest. Sa famille voulut fêter le jeune héros que Marmont déclarait déjà un foudre de guerre, quoique certains bourgeois persistassent à le traiter d'imbécile. Elle invita les Ghaslenav
et leur fille. Le menu fut simple sans doute, car si Tod commençait à respirer depuis la Terreur, toutes les classes sans distinction, même les plus favorisées, subissaient encore les conséquences matérielles de la Révolution, entre autres la dépréciation des assignats, si discrédités qu*une loi dut bientôt contraindre les fermiers à nourrir leurs propriétaires. Mais la conversation suppléa aux lacunes de la table. D'abord silencieux et raide, le nouveau venu se défigea aux questions de sa jeune voisine, et finit par où d'autres eussent peut-être commencé, par un dialogue qui dura plus de quatre heures.
« Jamais, écrit M°* de Chastenay, je n'avais rencontré personne qui me parût avoir tant d'esprit. En cherchant depuis à me rappeler quelque chose de cet entretien, il m'a semblé que j'eus bientôt découvert que le général républicain n'avait aucune maxime ni aucune foi républicaines. J'en fus surprise, mais sa franchise fut entière à cet égard... Il ne concevait pas une guerre civile sans noblesse, sans haute noblesse, puissante dans l'opinion, puissante par l'appui d'une clientèle nombreuse de gentilshommes et par l'autorité qu'un grand seigneur... exerçait sur une armée de vassaux... Voulait-on étudier les •
événements de Lyon, et même ceux de Toulon? Aucune prévoyance, aucun plan dans la résistance lyonnaise. Le courage, l'énergie des plus beaux caractères y avaient perdu leur influence par le défaut des conceptions et l'incertitude du but. A Toulon, les négociants avaient commencé par placer sur des vaisseaux une grande part de leurs richesses, prêts eux-mêmes à mettre à la voile si la
chance tournait contre eux. Ce n'était pas ainsi qu'on faisait une guerre civile...
« ... Je crois que Bonaparte eût émigré, si l'émigration eût offert des chances de succès; Toulon l'aurait eu pour défenseur peut-être...
« ... A l'époque de cet entretien, j'avais l'intime conviction que celui qui présenterait un point d'appui aux opinions et aux esprits, en saisissant le gouvernail qui n'était à personne, en osant se dire chef et roi, le serait effectivement et ne trouverait aucun obstacle... Je crois que je» le dis à Bonaparte .. Je regrettais de n'être pas homme pour m'emparer d'une destinée où je ne voyais que du bien à faire, de grandes choses à accomplir et pas un obstacle réel à surmonter.
« ... On nous fit jouer aux petits jeux et, par suite d'un gage touché, je vis à genoux devant moi celui qui vit bientôt l'Europe aux siens... La supériorité de l'homme avait ébranlé mon esprit. Les événements subséquents... m'ont presque inspiré de la fierté. »
Que l'on veuille bien ne pas supposer plus qu'il n'y eut dans cette fortuite rencontre... La jeune enthousiaste n'était ni légère, ni coquette, ni fascinée par le monde comme on peut l'être à son âge; elle était seulement curieuse d'esprit, avec une pointe d'ambition — « Je regrette de n'être pas homme », — et cela, qui est loin de suffire, ne laissa pas de la protéger.
La société qu'elle trouva à Paris, lorsqu'elle y revint pour tirer des griffes du fisc les biens de la maison de la Guiche à laquelle son frère venait de s'allier, était pourtant étrangement mêlée. A aucune époque le Français ne fut moins collet-monté que dans les années qui suivirent la Terreur. 11 n'était pas en 1796 de l'avis du lord Pâlmerston, qui disait plus tard : « La vie serait supportable sans les plaisirs ». L'ancien monde lui-même, le monde des ci-devant, des victimes, s'y jeta à corps perdu. 11 jouissait de reprendre la vie de salon, après avoir respiré, pendant dix-huit mois, une atmosphère empestée de club, de caba-
ret, de prison et de guillotine. En rentrant dans les rares hôtels qui n'avaient pas perdu leurs habitants d'avaol89, la jeune provinciale fut scandalisée d'y voir, substituées aux hauts talons et aux paniers, les <( spadrilles ou cothurnes de rubans, adaptés aux souliers, les tailles courtes, les robes décolletées, les manches au-dessus du coude, les coiffures grecques» ; mais elle fut moins surprise d'y coudoyer plus d*un ancien terroriste fraternisant avec les thermidoriens et les hommes du Directoire. Présomptueux, suffisants et insuffisants, ces Turcaretsde la politique semblaient dignes de tout quand ils n'étaient rien ; ils parurent dignes de rien ou de bien peu, dès qu'ils furent quelque chose. Mais on avait besoin d'eux, et cela excusait leur présence. D'ailleurs, celte domesticité arrivée, qui arait gagné le pouvoir comme un gros lot, ces austères démocrates, qui avaient détruit Taristocratie, recherchaient passionnément les aristocrates. Ils mettaient leur vanité à s'asseoir où ils s'asseyaient, à dîner où ils dînaient, à les frôler seulement. Une solliciteuse plus candide que l'exchanoinessc eut déguisé sa naissance pour aborder ces redoutés personnages : ce fut précisément le nom de Chastenay qui les attira et les séduisit. Croira-t-on queles plus serviables et les plus souples, sinon les plus empressés, la première glace rompue, furent Fouché et Barras?
L'un (Fouché) « me montra, dit-elle, l'intérêt le plus obligeant, et me pria de le considérer à l'avenir comme un conseiller dont, sans doute, l'expérience ne nie serait pas inutile ». Chose curieuse, il resta son ami.
De l'autre, ajoute-t-elle, «je ne puis prononcer le nom qu'avec reconnaissance... Noble, et au fond content de Têtre, il conservait dans ses manières la dignité, la politesse que le préjugé nous impose et nous attribue, et il était devenu si indépendant d opinion qu'il n'avait aucun ressentiment contre l'espèce de haine que devaient lui porter ceux de son rang. Il était bien aise de servir, et ne mettait à le faire ni distinction, ni morgue, ni timidité à le tenter... On avait fort bon ton chez lui et plutôt une
réserve froide qu'un abandon de mauvais goût... Jamais il ne m'a reçue que dans son salon, avec du monde, tant il craignait de me faire du tort... ».
A la croire, on l'eût pris pour un preux du moyen âge. Le malheur, c'est que le portrait ne ressemble guère à celui que Barras lui-même h tracé sans s'en douter dans ses propres Mémoires : « J'ai dit, autant que le puisse révéler un Français élevé dans les principes de la chevalerie, que je n'étais pas sans quelques accointances, déjà surannées il est vrai, mais cependant bien réelles, avec M"* de Beauharnais ». Quelle chevalerie!
Elle était moins à l'aise avec Talleyrand, taciturne et « jouant la profondeur ». Un jour, pourtant, il lui dévoila le secret de sa vie. « 11 faut toujours, lui dit-i^l, se mettre en situation de pouvoir choisir entre deux partis ». Le politique qui les a successivement trahis tous se dénonce dans ce simple mot.
Mais de tous les astres du jour qu'elle sut, sans se compromettre, adroitement faire graviter autour d'elle, un seul émut son cœur et y laissa une trace profonde. C'était Real. A première vue on pourrait s'en étonner. Sans parler (le son rôle très équivoque dans le meurtre du duc d'Enghien, la vie publique de Real n'a point, peut-être à tort, donné une très haute idée de son caractère. Aucun des gouvernements qui se succédèrent en France de son vivant, sauf celui de la Restauration, n'a eu, il est vrai, à se plaindre de sa lenteur d'esprit ni de son inertie. Persuadé sans doute que la justice est du côté de la force, il se plaça toujours du côté du vainqueur, et si vite qu'on ne savait pas comment il était là(i). Cela ne lui coûtait ni efibrt ni calcul; c'était instinctif. 11 s'approchait du pouvoir comme on s*approche machinalement du feu, quand on a froid. Autant qu'on peut juger les hommes à distance, il nous apparaît comme un sec ambitieux, comme un sceptique
(1) V. sur sa brutale conduite à l'égard de Tabbé d'Astros sous l'empire l'article de M. Henri Welschinger dans le Correspondant de 1889, t. LXX.
338 UNE CHAS01NES8E PENDANT LA KÉVOLtTlO:».
très persoDnel qui remonte soa cœur à la façon don horloger, avec autant de précaution qu'il en faut pour ne pas le casser. A un seul moment, sur la fin de la Terreur après avoir siégé au premier tribunal révolutionnaire. U prit la défense des opprimés. Était-ce générosité d ame ou pure habileté d'avocat? M»" de Chastenay n'hésite pasel se prononce pour la première. C'est aussi une généreuse inspiratrice que la reconnaissance.
Real savait émouvoir, prétend-on, en agitant les passions de son auditoire. Or, chaque temps a les siennes. Je ne doute pas que Cromwell n'ait été, de son temps, un grand orateur, et cependant je ne connais que son éditeur qui, de notre époque, ait pu lire ses discours. QuoiquU fût un insupportable déclamateur, Real avait sauve la Me du père et la fortune du fils : à ce double titre, il mentait la gratitude de M"» de Chastenay. Cette gratitude se compliqua bientôt d'un sentiment plus doux, mais aussi plo5 égoïste. La passion nous persuade toujours qu'elle fait nos affaires, quoiqu'elle ne fasse jamais que les siennes. Lardent républicain, que l'Empire créera comte, et sa nob e cliente ressentirent l'un pour l'autre une amitié à laque le il ne dépendit pas du premier de donner un autre nom. La seconde assure qu'elle refusa. La différence d'âge et d origine ne semble avoir été pour rien dans son refus. Les unions disparates par la naissance n'étaient pas rar<s alo^^. Le jurisconsulte Sirey, ancien vicaire général de l'évêque de Périgueux, arrêté, puis acquitté par le tribunal révolutionnaire, devenu adjoint à la direction criminelle do ministère de la justice sous le Directoire, et en cette qualité chargé de la revision des liâtes d'émigrés,, connut dans cette fonction M"° du Saillant, nièce de Mirabeau, quil épousa en 1800. Malgré de semblables et nombreuî exemples. M"" de Chastenay se crut obligée de se réserver pour sa famille. Mais le sacrifice lui coûta visiblement, car la femme se trahit sous l'héroïne dans la complaisance avec laquelle elle décrit les sentiments de son adorateur qui, à l'en croire, ne fut ni le seul ni le dernier sur si
liste. L'amour-propre nous est si naturel, hélas I qu'il n'y a pas de laideron qui ne puisse être modeste.
Faut-il aller plus loin et la suivre, «quand l'échafaudage républicain est démonté », dans les pompes improvisées et un peu théâtrales du Cousulat, qui font murmurer le mot de monarchie auquel Lucien Bonaparte répond étourdiment par celui de république; aux Tuileries, à demi nettoyées de la tourbe jacobine; à la Malmaison, près de Joséphine qu'elle s'imagine avoir rendue jalouse; chez M"** de Montesson, la veuve non reconnue du duc d'Orléans, où elle rencontra M""* de Staël, fagottée « d'une grosse robe de satin gris ardoise » ; chez le consul Lebrun, un faux bonhomme aux comiques allures paternelles, enfin aux audiences du futur empereur, qui, à la nouvelle de l'arrestation de Pichegru, en vrai Corse « fait un saut de joie et de suite le signe de la croix »? Non, il convient de ne pas lever la crème des deux volumes et de ménager quelque surprise au lecteur. On peut lui recommander dans le second le portrait de Fouché après le \8 brumaire : rien n'est mieux observé ni plus réussi.
Je nne suis du reste laissé trop entraîner par les récits tour à tour mélancoliques et enthousiastes, mais toujours faciles, souvent piquants de la chanoinesse bourguignonne, et j^y ai peut-être, en les analysant, goûté autant de plaisir qu'elle en a éprouvé en leur donnant une forme sur le tard. Qu'on ne médise pas de la vieillesse : il est encore des jours heureux pour elle, lorsqu'elle s'intéresse au souvenir des autres, tout en se flattant de se désintéresser d'elle-même. Si l'on peut adresser un reproche à l'aimable conteuse, c'est d'avoir, ,dans ce milieu de parvenus où l'avait introduite la piété filiale, fait trop bon marché de son propre monde et surtout de s'en excuser assez mal. « Ce fut une sottise à moi, dit-elle, d'avoir cru devoir trop de ménagements à une ombre d'opinion, qui n'a jamais servi qu'à mystifier ses dupes ». Est-ce bien sur? Et le secret de ce jugement sévère sur les salons royalistes, ne nous le donnerait-elle pas elle-même en tour-
nant la page? « J'étais, à cause de mes principes (libéraux), un objet de pitié haineuse, et je me sentais mériter autre chose ». La jeune fille méritait, certes, mieux que la pitié, mais j'ai peine à croire qu'elle ait jamais excité la haine, moins encore qu'elle Fait ressentie pour ce milieu élégant et raffiné dans lequel le hasard de son berceau TaTait placée, et que lui eût, en tout cas, ouvert la distinction de son intelligence. La solitude lui paraissait cent fois préférable, affirme-t-elle. 11 est permis d'en douter. Comme beaucoup de femmes ou d'hommes de lettres, M™' de Chastenay rêvait d'une cellule... sur un théâtre.
N'insistons pas, et terminons par une réflexion peu neuve, il est vrai, mais que le sujet provoque et qui ne semble pas dénuée d'à-propos.
A l'heure ou ces Mémoires ont été rédigés, de 1845 à 1830, il existait encore en France, et même en province, une société choisie, plus ou moins lettrée, plus ou moins artiste, d'intelligence ouverte en tout cas et sympathique au mouvement des idées. Elle se composait, en général, de magistrats, de bourgeois aisés et d'anciens nobles résignés à la disparition de la vieille noblesse. Comme le fit l'ex-chanoinesse d'Épinal dans le Châtilloimais où s'écoulèrent ses derniers jours, elle accueillait avec un empressement quasi -maternel les peintres, les musiciens, les érudits, les littérateurs; elle prenait volontiers parti dans les grandes querelles intellectuelles; elle exerçait un patronage ou du moins une influence sur les choses de l'esprit; son opinion comptait sans gouverner.
Aujourd'hui, cette société est devenue une légende. 11 n'y a plus de société d'ailleurs, parce qu'il n'y a plus guère d'oisifs. Or, une société polie et policée est une société oisive, et toute sélection qui ne produit pas porte en elle des germes de mort. 11 n'y a plus d'aristocratie, il n'y a plus même de bourgeoisie, il n'y a plus de classe riche. Il reste seulement des gens riches, qui ne l'étaient pas hier et qui peut-être ne le seront pas demain. Parvenus et décavés, voilà ce qui forme la société actuelle. C'est ud
campement de nomades. Je ne crie point pour ceta à la fin du monde, à la fin de l'esprit, à la fin de Télégance, à la fin de la civilisation. Tout se transforme et se renouvelle ici-bas, c'est la loi. Mais si c'est une loi fatale, universelle, riadividualisme à outrance qui nous disperse et nous émiette, en a, sans aucun doute, précipité et exagéré l'application.
LA LIBERTÉ D'ENSELGNEMEN