D APRÈS UNE GEUVRE POSTHUME
appartiennent à la période de migration, car Tarmée avait besoin, pour se mettre en communication avec les nations étrangères, de hérauts et de constructeurs de ponts. Les augures lui étaient également nécessaires pour consulter l'état du ciel [servare de cœlo du magistrat romain) et s'assurer par Tinspection des viscères des victimes de la salubrité des vivres; le vol des oiseaux montrait le chemin aux émigrants : le dieu Pijcus, honoré d'un culte à Rome, est la personnification du pic, qui est cité dans une antique légende comme le guide des Aryas voyageurs, celui qui épie, etc.
J'en passe beaucoup pour abréger et soulager le lecteur. Est-il besoin de répéter que dans toute cette partie surtout la science dlhering est à Taise et qu'elle se meut avec une incomparable dextérité à travers les difficultés de sa thèse? Bien que l'archéologie juridique ne soit pas son fait,
— il le reconnaît et s'en accuse avec une certaine bonhomie
— sa souplesse se joue de tous les obstacles; il trouve une réponse aux objections les plus graves et Tart ingénieux avec lequel il accommode à sa théorie les rares textes dont il dispose, Toriginalité des vues que lui suggère un mot jusqu'alors considéré comme presque insignifiant ou même omis par les écrivains dont il invoque l'autorité, doivent assurément justifier les regrets qu'inspire sa perte à Térudition. A ce point de vue, son traducteur, M. de Meulenaere, n'exagère peut-être pas en qualifiant ce fragment posthume d'étude de premier ordre. Mais est-ce mérité à d'autres égards?
Sans entamer une controverse, qu'on me permette pour conclure deux réflexions.
La première, presque banale, tant elle est juste, c'est qu'en histoire les théories sont périlleuses et qu'on court grand risque de s'égarer en proclamant des lois générales, inéluctables, en formulant d'avance des axiomes, sauf à torturer ensuite les textes ou les faits pour les appuyer. Si obscur que soit son domaine, l'histoire n'est pas un problème de mathématiques ; elle n'exclut sans doute ni le
LES i;«DO-El]ROPÉENS AYANT l'hISTOIRE.
raisonnement ni la logique, encore moins la philosophie, mais sa tâche principale consiste à rechercher ce qui s'est produit, non ce qui a dû ou pu se passer. A celte condition seule, elle remplit son rôle, elle est utile.
La seconde, c'est que nous sommes loin, malgré les découvertes de l'archéologie contemporaine, d'avoir recueilli et interprété les témoignages matériels qu'ont laissés sur leur passage les races primitives. Cela est vrai des Sémites, cela Test à plus forte raison des Aryas. On reculait naguère leur existence comme nation à des milliers et des milliers d'années — c'est le sentiment auquel s'est rallié le savant professeur de Goettingen, — on estimait que la littérature védique était vieille de presque autant de siècles^ qu'en attribuent fabuleusement les Chinois au Céleste- Empire ou les dévots bouddhistes à leur bouddha, et voici qu'il nous vient de l'Inde elle-même un bruit confirmé par de sévères critiques, d'après lequel plusieurs de ces monuments d'une antiquité si vénérable seraient à peine contemporains de Jésus-Christ. On discute les Aryas, leur nom, leur lieu de résidence originaire, on se demande c»^ qu'étaient ces Arii avec lesquels on les a identifiés. Qui sait si l'on n'en viendra pas un jour à nier leurs migrations? Sans prendre parti dans ces controverses, je me contente de faire la question suivante. Si la race aryenne, telle que la peint Ihering, n'est pas celle qui a colonisé l'Europe, que devient tout son système? Il n'en reste plus que sa fameuse proposition : Le sol est tout l'homme^ mais, quel que soit mon respect pour son savoir juridique, je ne me crois pas tenu d'accepter sans des réserves formelles le radicalisme d'une thèse devant laquelle, si favorable qu'il y ait paru d'abord, Taine lui-même a reculé.