DE L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
appose le sceau des vérités éternelles. Antérieurement à tout système , le genre humain pense , et , par les forces dont il est doué , atteint de lui-même et spontanément les vérités essentielles , sans attendre le secours tardif de la réflexion et des. philosophes. Cette distinction est de la plus haute importance : elle relève la nature humaine, et met déjà de la lumière et de la grandeur autour de son berceau , en même temps qu'elle signale un progrès régulier dans sa marche (i).
L'histoire de la philosophie n'est donc pas contemporaine de ('histoire de l’esprit humain. Celle-ci est beaucoup plus étendue que la première ; elle n'est pas moins intéressante , mais elle est nécessairement plus obscure; car si la lumière réfléchie n’est pas toujours plus abondante que la lumière primitive , elle est plus nette et plus distincte, et laisse mieux voir les objets qu'elle éclaire tour à tour dans une direction déterminée d'avance pour la commodité du spectateur. Quand donc la philosophie remonte au delà de l'époque où elle est née et s’enfonce dans lesorigines de la pensée humaine, clic sort de son domaine proprement dit , et conrt le risque de se perdre dans de profondes ténèbres. Son premier eflort doit être de déterminer et de circonscrire le champ de ses recherches ; il est d’ailleurs assez étendu.
Par ces considérations , nous ne pouvons approuver
(t) Voyez dans les Fragments philosophiques (1820) le morcean intitulé : De la spontanéité et de laré flexion, et les quinze dernières pages de la préface.
1)U VRAI COMUE.N'CEME.NT
le* historiens de la philosophie qui , pour se placera son origine , remontent jusqu'à celle du genre humain, et se livrent à des hypothèses arbitraires, totalement indifférentes et étrangères à leur vrai sujet. Confondant sans cesse la pensée et la philosophie , ils demandent à 1 état sauvage des systèmes où il n’y a que des croyances , et parce que , grùcc à Dieu , nulle génération humaine n'est déshéritée d’intelligence , où il ne faut voir que des hommes , ils croient trouver des philosophes. L’historien de l'humanité et des religions , qui en sont le développement le plus immédiat, doit sans doute poursuivre les moindres vestiges de la pensée de l'homme sous les formes religieuses les plus grossières ; mais l’historien de la philosophie ne doit prendre la pensée qu’au point où elle se manifeste sous cette forme spéciale qui constitue la philosophie. On soutire de voir l'illustre Brucker divisant l'histoire de la philosophie en philosophie antédiluvienne et postdiluvicnnc ; dans cette dernière , distinguant ce qu'il appelle la philosophie barbare d’avec la philosophie des Grecs; et dans cette dernière encore , distinguant plusieurs sortes de philosophie, la philosophie mythologique, la philosophie politique, et la philosophie artificielle , avant d’arriver à la philosophie proprement dite ; enfin , dans un appendice sous le titre de philosophie exotique , cherchant dans l’Amérique des vestiges de philosophie , et faute d’en trouver , nous racontant des mythes et des fables qui appartiennent bien , nous le répétons , à l'histoire de l’esprit
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humain, mais non pasà colle de la philosophie. Assurément personne ne rend plus justice que nous à ce respectable Brucker, si infatigable dans ses recherches, si exact dans ses citations, si scrupuleux dans ses jugements , et qui a élevé le premier grand monument en l’honneur de la philosophie; mais ce monument serait plus admirable encore, si une ordonnance plus sévère ertl retranché leluxe surabondant des constructions accessoires , et mené plus directement au sanctuaire.
Selon nous, il faut retrancher de l'histoire de la philosophie toutes les hypothèses tirées d’un prétendu état sauvage, ou d’une civilisation première, supérieure aux civilisations qui l'ont suivie ; car tout cola n’est pas même de l’histoire. Il y a plus, il faudrait peut-être retrancher de l'histoire de la philosophie toute là première époque vraiment historique de l'humanité, c’est-à-dire l’époque orientale. En efTel l’Orient, à le prendre en masse et dans ses rapports les plus généraux avec l’Occident , présente tous les caractères de cette spontanéité riche et puissante qui a précédé l’àge de la reflexion et de la philosophie dans l’espèce humaine. Dans l'Orient , tout est illumination , vue immédiate, dogme, symbole, mythologie. Sans doute il ne faut pas croire que toute réflexion et toute philosophie ait manqué à l’Orient ; d’abord la chose est en soi impossible, ensuite les faits prouvent le contraire (i);
(0 Outre le Miitgavad-Gita ( éd. G. Schlegel , Bonn, 1823) et l’excellente analyse qu’en a donnée M. Guillaume de Humholdt (Berlin, 182(1), voyez les savants mémoires