‹ Nouveaux lundisChapitre 16 sur 29 · PAR M. A. GRENIER · texte numérisé non relu

PAR M. A. GRENIER

« Ne revoyez jamais, dit Hoffmann, la beauté qui fut votre premier idéal dans la jeunesse. » Faut-il dire cela également des nations ? faut-il que celles que Ton a le plus admirées et plaintes , le plus exaltées et célébrées, nous fassent faute à quelques années de là, nous donnent le regret, la confusion et presque le remords, de nos espérances, et que cette misérable vie qui, passé une certaine heure, se compose pour nous d'une suite d*affronts secrets et d'échecs individuels, ne puisse s'achever sans que nous ayons vu coucher l'un après l'autre tous nos soleils, s'abîmer dans l'Océan toutes nos constellations, pâlir au'fond du cœur toutes nos lumières? Ce n'est pas la faute des choses, c'est la nôtre. Nous étions jeuhes, nous avions besoin d'un objet pu-

(1) Un vol. in-18, chez Denta, Palais-Royal.

LA GRËCË EN 1803. 309

blic d'enthousiasme : il s'en présentait un devant nous, nous l'avons saisi. Plus il dtait lointain, plus il nous frappait d'éblouissement ; les vapeurs mêmes dont il nous apparaissait enveloppé rexagéraient à nos yeux, comme la lune plus large quand elle se lève à l'horizon. Si nous avions été prudents et sages, si une première chevalerie ne nous avait pas emportés , ou si nous avions su y joindre ( ce qui semble contradictoire et presque impossible , ce qui pourtant ne Test pas absolument) une clairvoyance rapide et positive, nous serions moins déçus et moins étonnés après coup. Je suis persuadé que si dans cette brillanle levée de jeunesse qm' s'enrôla sur la foi de La Fayette pour voler au secours des insurgents de Boston, il y a eu quelque esprit fin, sagace, mordant, comme il s'en trouvait volontiers dans la jeune noblesse d'alors, il a dû, au retour et dans des conversations familières, rabattre beaucoup de l'idée exaltée qu'on se faisait des républicains de ce pays , et dénoncer déjà en eux le côté si peu idéal qui s'est marqué si vite , que Franklin connaissait et, en partie, personnifiait si bien. Les nations, couime les hommes, n'ont que d'illustres moments; aux jours de gloire et de grandeur morale qui méritent et obtiennent le triompher, succèdent des journées monotones que le bon sens et une juste politique pratique doivent, sous peine de déchet, occuper tout entières et remplir. Amérique, Grèce, chère Italie aujourd'hui à l'œuvre ! vous n'avez pu échapper à cette loi; il ne suffît pas d'exploits brillants et d'un jour, il faut une bonne conduite continne. La Grèce , depuis

que ses dissensions intestines ont éclaté» depuis qu'elle a cru devoir se passer du roi modeste qu'elle avait gardé pendant trente ans et en quêter partout un autre, a présenté à ses anciens amis et admirateurs un spectacle bien digne de réflexion et qui reporte la pensée avec d'étranges vicissitudes vers des temps de meilleure mémoire.

Le volume de AI. Grenier, qui débrouille aussi nettement que possible l'état présent, qui l'analyse et l'expose en pleine connaissance de cause, comme il sied à quelqu'un qui aime les Grecs, qui les a vus chez eux, qui leur a dû une hospitalité amicale et savante, et qui n'en désespère nullement, ce volume, toutefois, a surtout contribué à réveiller en moi tous les souvenirs contraires , et à me rendre , avec une certaine amertume qui ne déplaît pas à l'expérience, le sentiment de ces belles années où la Grèce n'était pas comme un malade atteint de maladie chronique , exposé à l'indifférence de tous, mais une héroïne saignante et une victime, une Andromède enchaînée et palpitante pour laquelle on s'enflammait.

Aller en Grèce dès 182i, c'était, pour bien des âmes lassées et rassasiées de tout, le réveil moral, la guérison des passions factices , des vagues ennuis ; — pour le vieux soldat des grandes guerres, c'était retrouver un digne emploi de son épée non rouillée encore ;— pour le jeune homme en proie aux lâches oisivetés et aux

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