LA GRÈCE EN 18A
inoccupations rongeantes , c'était la réalisation inespépérée d'un beau rêve, cette fois saisissable et palpable ; c'était le baptême et la consécration pour une grande cause. Les Renés n'avaient plus de raison d'être; les marquis de Posa désormais n'étaient plus en peine; les âmes chevaleresques comme Santa-Rosa avaient leur destination toute trouvée : elles savaient où aller se dévouer et mourir.
Aller en Grèce quand une tache morale vous avait atteint et avait rejailli jusqu'à votre front, quand une de ces fautes de jeunesse ou l'un de ces malheurs de nature (comme il s'en peut rencontrer, même chez les organisations distinguées), vous avait fait' tristement faillir et vous exposait à rougir sans cesse au milieu des vôtres, c'était se relever à l'instant, c'était expier et réparer au;cyeux de tous, c'était, par une vaillance noblement et saintement employée, se retremper dans l'estime publique et se refaire une vertu. Aller se battre à Missolonghi, c'était gagner indulgence plénière, comme autrefois quand on allait à la conquête du saint Tombeau.
Pour les purs, pour les lettrés enthousiastes et ardents , pour ceux qu'un danger de plus stimule à l'étude, et qui aiment à montrer qu'ils sont capables d'être hommes en même temps qu'érudits, aller en Grèce un jour et le plus tôt possible , arriver au pied de ses monuments, en face de ses marbres, avant que la ilamme, la fumée des dernières explosions fût dissipée et éteinte, avant que les dernières balles eussent cessé de siffler , c'était , — comme l'a dit Quinet et
:m2 nouveaux lundis.
comme il l'a prouvé, — c'était « le long désir de la
jeunesse. »
Et tous ceux qui n'allaient pas en Grèce la chantaient, la racontaient, la pleuraient sur tous les tons. Moi-même, si parva liceL..y si j'ose, en pi'ésence de tant de noms et d'oeuvres d'alors, me rappeler tout bas ce premier souvenir de ma vie littéraire, lorsqu'on 1824 j'entrais comme apprenti rédacteur au Globe, que me demandait comme - échantillon , comme premier essai de ma plume, mon ancien maître M. Dubois? 11 me demandait de petits articles surChio, sur Psara, sur la géographie de la Grèce.
La Grèce, c'était le thème favori pour la peinture, la poésie, l'éloquence, c'était l'hymne universel. Deux grands précurseurs y avaient puissamment contribué, et, avec la perspicacité du génie, avaient préparé celte popularité immense, — Chateaubriand et Byrbn, mais surtout Byron. Chateaubriand , qui visitait la Grèce en 1806, en avait rapporté la matière et le souffle des meilleures pages des^ Martyrs et de V Itinéraire. Byron, qui avait pour la première fois, non-seulement traversé, comme Chateaubriand, mais parcouru en tous sens et habité la Grèce et l'Orient en 1809, 1810, 1811, en avait rapporté, déjà écrits ou en germe, cet immortel CliiUIe Harold , dont les deux premiers chants parurent en 1812, le Giaour et tous ces poëmes bientôt populaires en Europe, qui mirent le feu aux imaginations à partir de 1816, et qui bientôt consacrèrent dans une même admiration, dans un intérêt commun, à demi mystérieux , les noms de Byron et de la Grèce.
LA GRECE EiN 18fi3. ♦ 313
Que de beautés, à les relire aujourd'hui, dans cette suite de romans en rimes et de stances brûlantes ! Quelle source inépuisable de jets lyriques les plus puissants et les plus fougueux qui soient sortis d'an cœur moderne de poëte ! La Grèce esclave et la Grèce héroïque, antiques évocations et modernes images, s'y associent ou s'y heurtent sans cesse, et l'ardeur, la soif vous en prend chemin faisant, comme au chantre voyageur luimême. On sort d'une telle lecture tout enfiévré, mais cette fièvre est celle de la vie; elle donne le désir. Non que Byron se soit jamais fait aucune illusion sur les Grecs ni sur leur caractère. Lorsque âgé de moins de vingt-deux ans ,i\ débarquait en Albanie , ce jeune iîomrne déjà blasé, — aussi blasé que pouvait l'être un Benjamin Constant à cet âge, mais portant de plus que lui je ne sais quel feu sacré inviolable, inextinguible, — voulait simplement renouveler et rafraîchir ses sensations au contact d'une nature étrange et sauvage. Il voulait savourer cette sorte de bain russe, ce passage soudain de l'extrême raflfjnement à la barbarie. En commençant par l'Albanie et TÉpire, en visitant la Morée, puis l'Attique encore turque , il prend les Grecs pour ce qu'ils valent, sans les surfaire, et se borne à jouir de ses impressions âpres et neuves, à les exprimer toutes vives et sur le temps: « J'aime les Grecs, disait-il, ce sont de spécieux et séduisants vauriens, avec tous les vices des Turcs sans leur courage. Il y en a cependant quelques-uns de braves; et tous sont beaux, ressemblant beaucoup au buste d'Alcibiade. » 11 répète plus d'une fois qu'il les trouve inférieurs aux
Turcs, « cette ruine vigoureuse d'une grande nation. » Le mot n'est pas de lui, mais mériterait d'en être (1). N'ayant point apporté là d'idée préconçue ni de lieu commun d'aucun genre, il n'a éprouvé « ni déception ni dégoût. » 11 a prévu pourtant qu'un moment viendra où les Grecs se lèveront contre les Turcs. Ses vœux, au reste, sont bien lointains encore, et ils sentent le regret plus que l'espérance. Écoutons Childe Harold en ces passages célèbres :
« Pair Grecce, sad relie. Belle Grèce, triste relique d'une gloire évanouie! immortelle, bien que disp'aruel grande, bien que tombéel qui guidera maintenant tes enfants dispersés? qui anéantira le long joug accoutumé? Tels n'étaient, point tes fils d'autrefois, qui, soldais sans espoir d'une destinée acceptée, l'attendirent dans le défilé sépulcral des froides Thermopyles! — Oh! qui donc suscitera cethéroïque^esprir, et, s* élançant des rives de l'Eurotas, te réveillera du fond de la tombe ? — Esprit de liberté I... »
Lui qui, dans le dernier chant de Childe Harold tout entier consacré à la glorification de l'Italie , appellera Rome une « mère sans enfants, la Niobé des nations,» il avait fait auparavant, de la Grèce morte, cette admirable et divine comparaison avec une femme dont la beauté se conserve encore, dans une indéfinissable nuance de calme, de douceur et de majesté, pendant les premières heures du moins qui suivent le dernier soupir :
(1) Le mot est de M. Edmond Àbout dan» U Grèe^ €fmit$iH9(h
LA GRÈCE £^ 1803. il5
« Tel est Taspect de ce rivage, s'écrie-t-il ; c'est la Grèce encore, mais non plas la Grèce vivante. Elle est si froidement douce, si mortellement belle, qu'on se sent tressaillir; car rftme ici est absente. Sa beauté à elle, c'est la beauté dans la mort, qui ne s'en va pas toute avec le dernier souffle envolé, beauté à l'effrayante fleur, avec cette teinte qui la suit jusque dans lu tombe, dernier rayon d'expression qui se relire, cercle d'or qui voltige autour de la ruine, rayon d'adieu du sentiment évanoui, étincelle de cette flamme, peutêtre d'origine céleste, qui éclaire encore, mais ne réchauffe plus une argile chérie. »
11 faudrait tout relire de ce Childe-Harold. Quelle intensité dlnipression et de sentiment d*un 'bout à l'autre I Quelle langue concise et lyrique en même temps! « Il n'y a pas, me dit un connaisseur, dans cette brave langue d'un esprit fier un mot qui ne soit vivant, brillant, brûlant de poésie. » Et encore, dans le chant troisième de Don Juan, il faudrait détacher cette suite de ravissants couplets, l'hymne en l'honneur des Iles de la Grèce, encadré dana d'autres stances d'une amère et méprisante ironie.
L'insurrection éclatant, nul donc plus que le grand poëte, à la fois généreux et sceptique , ne contribua à enflammer l'enthousiasme européen, surtout quand on le vit partir de Tltalie dans Tété de 1823 et donner le signal du dévouement en payant de sa personne. Ce qu'il faut dire à son éternel honneur, c'est qu'il partit prévoyant sa fin, ne se faisant pas plus illusion alors que le premier jour sur le caractère et les défauts de ceux qu'il allait servir, s'étant tout dit sur les lenteurs et les misères de tout genre inhérentes à une telle en-
treprise : « Je n'ai pas de bourdonnement poétique aux oreilles, je suis trop vieux pour cela; des idées de ce genre ne sont bonnes que pour rimer. » — « Je ne m'aveugle pas sur les ditïîcultés, les dissensions, les défauts des Grecs eux-mêmes ; mais il y a des excuses pour eux dans l'âme de tout homme sensé. Tant que je pourrai me soutenir, je soutiendrai la cause. » C'est ce qu'il répète sans cesse dans ses lettres à ses amis de Londres ou d'Italie. 11 se regardait, selon sa magnanime expression, « comme une des nombreuses vagues avant-cou rrières qui doivent se briser et mourir sur le rivage avant que la marée soit haute. » Dans son ami bition modeste et mâle, il n'ambitionnait que « la fosse du soldat. » Le premier et le plus glorieux des philhellènes, il 5e montra^ dans le court espace de temps qu'il lui fut donné de vivre encore et d'être à l'œuvre, homme d'action et homme praticjlie, d'une générosité judicieuse, propre à l'organisation et au commandement.
M. Grenier, quand il fera réimprimer son excellent livre, nous doit, ce me semble , un court résumé historique de tout ce passé, un chapitre narratif où se dessineraient quelques figures originales de philhellènes : je vois d'ici sous sa plume trois beaux portraits aussi peu semblables entre eux que possible , mais dignes d'être réunis et rapprochés sous une même invocation et à un même titre de pieuse reconnaissance ; lord Byron, le banquier genevois Eynard et le colonel Fabvier, trois types de cœurs passionnés, dévoués et sans réserve aucune au service de la même cause.
« Les mots, comme disait Byron , sont des choses. »