LÀ GRÈCE EN
Peu à peu, du moins, ils le deviennent. « Une goutte d'encre tombant chaque matin comme la rosée sur une pensée est féconde. » A force d'écrire et de parler pour la Grèce, — la Grèce elle-même continuant de s'acharner à la délivrance et de combattre, — il s'était créé pour tous une Grèce; elle se détachait aux yeux sur la carte de l'Europe en traces de sang; on la voyait en idée, et mieux qu'en idée : on la voulait ; plus ou moins, elle devait désormais se réaliser. Ce mouvement de l'opinion fut si fort, si irrésistible et tempétueux, qu'il pénétra jusque dans les cabinets et atteignit les gouvernements ; ils marchèrent en partie d'eux-mêmes, en partie ils furent entraînés : la Grèce fut délivrée et naquit. Elle naquit telle quelle, comme tant de choses naissent ou renaissent, rognée, écourtée, incomplète, une vraie cote mal taillée ; n'importe ! elle naquit. Mais de nouvelles difficultés commencèrent, et ces difficultés, qui se prolongent et traînent depuis plus de trente ans, elles sont encore à résoudre.
Il y eut chez nous une réaction contre la Grèce. On se lasse d'admirer ce qu'on a admiré, on change de veine ; on pariait pour, on parie contre ; on est homme, on est mobile, on est Français. Un poëte le premier, Alfred de Musset, s'avisa qu'on avait trop chanté sur cette corde, et le cruel enfant, dès les premiers couplets de Mardùche, ne manqua pas de nous montrer
son héros prenant, comme de juste, le rebours de Topiniou, et aimant mieux la Porte et le sultan Mahmoud
Que la chrétienne Smyrne, et ce bon peuple hellène, Dont les flols ont rougi la mer Hellespontlenne, Ei taché de leur sang les marbres, 6 Paras i
Ce fut le premier symptôme, la première irrévérence contre la Grèce. Musset nous présageait, à vingt ans de là, cet autre enfant charmant et cruel qui devait aller sur place observer et étudier la Grèce, qui Ta si bien peinte, mais si malignement et tout en gaieté, dans ses mœurs, dans sa politique, dans ses finances, dans sa police, dans sa pauvre royauté.
Cruel enfant, en effet (il n'avait guère que vingt ans alors)! tous ses maîtres lui avaient dit et répété bien des fois, avant de partir, ce que Pline le Jeune disait à un de ses amis qui était envoyé de Rome pour être quelque chose comme préfet à Sparte ou à Athènes : « Souviens-loi bien et ne perds pas un moment de vue que c'est en Grèce que tu vas, et au- cœur de la plus pure Grèce, là où d'abord la civilisation, les lettres, toute culture, celle même du blé, passent pour être nées... Respecte les dieux fondateurs et instituteurs de toutes ces belles choses, et jusqu'au nom des dieux. Respecte cette gloire ancienne et cette vieillesse ellemême qui, vénérable quand elle se rencontre dans les hommes, est tout à fait religieuse et sacrée dans les villes. Rends honneur à tout, à l'antiquité, aux hauts faits du passé, aux fables elles-mêmes..,, etc, » Lepré^