UNIVERSALITÉ
Au ppint où je suis arrivé dans la carrière scientifique eî littéraire de M. Littré, je suis obligé de prendre un parti et de diviser l'homme, saris quoi je ne pourrais le suivre de front dans tous les ordres de travaux.
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Une fois de rAcadémie des Inscriptions, il remplaça Fauriel dans la Commission de VHistoire littéraire de la France (1844). Les tomes XXI, XXll, XXIll, de cette Histoire contiennent de lui des notices importantes sur des médecins du Moyen-Age, des glossaires, des romans ou poèmes d'aventures et autres branches de poésie des trouvères.
Collaborateur de la Ilevue des Deux Mondes depuis 1836, il ne cessa d'y donner des articles excellents où sa littérature, toujours forte, s'animait et s'ornait davantage. C'est là que parut cet article en l'honneur de nos vieux trouvères, qui fît sensation et un peu scandale parmi les partisans religieux de l'Antiquité, et dans lequel il se risqua à traduire un chant de Vliiade en vers français du treizième siècle : tentative ingénieuse où le poëte peut échouer, où le critique et le linguiste prennent leur revanche et triomphent. Notez qu'en traduisant ainsi tout un chant, là où cinquante vers eussent suffi pour donner une juste idée aux lecteurs, M. Littré s'exerçait pour son compte et achevait de se rendre maître de notre vieille langue. 11 se faisait trouvère lui-môme pour mieux juger les trouvères.
Collaborateur du Journal des Savants depuis 1855, il est un de ceux qui y contribuèrent le plus dans les années suivantes par des articles de fond, philologiques, historiques, dont ime partie seulement (ceux qui concernent la langue et la littérature du Moyen-Age) a été recueillie. Je distingue, entre tous ces articles sévères, ^ d'analyse et de discussion, celui qui traité des Mélanges littéraires do M. de Sacy, une oasis charmante au mi-
ti% NOUVEAUX LUNDIS.
lieu de ces graves domaines, une causerie pleine de laisser aller, où M. Littré, en compagnie d*iin ancien ami, consent à ôter sa ceinture, à détendre tous ses systèmes, à se Conformer à cette nature d'esprit de M. de Sacy, qu'il définit « exclusive à la fois et tolérante, » et à n'être plus qu'un Rollîn supérieur et souriant.
M. Littré a donné de plus au Journal des Débats, depuis 1852, nombre d'articles littéraires très-remarques et toujours instructifs, bien que le ton tranche parfois sur celui de la rédaction ordinaire. J'y distingue, à propos de traductions nouvelles de la Divine Comédie, trois articles sur Dante, où il y a force, gravité, beauté et même de jolies choses. Vous en doutez; écoutez ceci :
« Nul plus que lui (Dante) n'a contribué à fixer ce bel idiome, que j'appellerais avec Bvron le doux bâtard du latifij si je ne prétendais que l'italien, avec les autres idiomes romans ses frères, l'espagnol et le français, sont des fils légitimes qui, ayant été livrés pendant leur minorité à la violence des voisins, ont fini par reprendre le rang dû à leur haute origine. C'est grâce à lui que les Italiens entendent couramment leur langue du quatorzième siècle; nous qui n'avons pas eu de Dante, nous avons vu la nôtre, dont alors la culture était plus ancienne et plus étendue, tomber rapidement en désuétude, si bien qu'elle est reléguée aujourd'hui dans le domaine de Térudition. Dante a défendu le vieil italien contre la vieillesse... »
La Revue germanique, recueil utile fondé depuis quelques années, a réclamé le concours de M. Littré et l'a obtenu. Il y a notamment inséré des traductions en
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vers de poésies de Schiller, essais de jeunesse datant de 1823 et 1824. Comme les savants du seizième siècle, il sait tout, et il fait de tout. La poésie n*estjqu'une des formes plus légères de son application : c*est une des rares récréations qu'il s'est permises; c'est chez lui le coin de V amateur.
Je ne parle plus du tout des travaux de M. Littré comme médecin, quoiqu'il n'ait cessé de produire dans cette voie : le Dictionnaire, connu dans le monde médical sous le nom courant de Dictionnaire en 30, est rempli de ses excellents articles. Je remarquerai seulement, à propos du Dictionnaire de médecine, de chirur^ gie, etc., pour lequel on lui a cherché chicane, comme s'il avait voulu se couvrir du nom de Nysten, que c'est sa délicatesse même. qui, dans ce cas, lui a nui. Ce Dictionnaire appartient au libraire M. Baillière : il le fit revoir et refaire presque de fond en comble, et il joulait ôter le nom de Nysten. Ce fut M. Littré qui s'y opposa et qui lui dit : « Mais non, il faut laisser le nom du premier rédacteur; il ne faut pas effacer toute trace des hommes nos devanciers. » C'est cet acte de scrupule et de réserve honorable qu'on a depuis Voulu retourner contre lui. Des libelles au nom de Nysten , ont couru; par une manœuvre adroite, ils se sont glissés sous nos portes, à nous membres de l'Académie, la veille même de l'élection. Les gens de parti ne reculent pas devant ces petites infamies; j'en reçois personnellement des preuves pour mon compte. Des niais qui n'entendent pas le premier mot à ces choses se sont enflammés d'un beau zèle. Jamais l'on n'a tant
parlé de Nysten que depuis que ce nom est devenu un caillou pour lapider M. Littré.
iM. Littré, avec Tassentiment de tout ce qui compte dans la science, revoyait (1851)" et annotait pertinemment la traduction du Manuel de Physiologie de l'illustre Mueller de Berlin, et y mettait une Préface philosophique où il assignait à la biologie ou physiologie sa vraie place et son vrai rôle dans Tordre des sciences. 11 ne faudrait pas séparer de cette préface le beau travail d'analyse intitulé : De la Physiologie, et dont le livre même de Mueller est le sujet {Revue des Deuic Mondes, 15 avril 1866).
Traducteur depuis 1839 de la Vie de Jésus, de Strauss, M. Littré en donnait en 1853 une deuxième édition, augmentée d'une Préfaoe capitale dans laquelle il expose la loi des religions, comme il Teptend depuis qu'il est passé, disait-il, de l'état sceptique à une doctrine plus stable. En supprimant, comme font volontiers les modernes, et comme ils sont portés à le faire de plus en plus, les anciens miracles et l'ordre surnaturel, il essaye de substituer et d'inaugurer un autre idéal, celui de l'Humanité; et ce qui n'était chez lui d'abord qu'un sentiment de justice et de reconnaissance individuelle devenant un dogme social avec les années, il se range à cette parole d'un maître : « L'Humanité est composée de plus de morts que de vivants, et l'empire des morts sur les vivants croît de siècle en siècle : sainte et touchante inlluence qui se- fait sentir de plus en plus au cœur à mesure qu'elle subjugue l'esprit. » Grande et haute pensée sans doute, à laquelle je ne
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ferai qu'une objection : c'est qu'elle suppose une postérité de plus en plus sérieuse et bien révérente pour le passé, et un passé de plus en plus digne du respect de l'avenir* Pour moi , dussé-je trahir en ce point ma légèreté et me dénoncer d'une génération frivole, il me sera toujours très-difficile, je l'avoue, de me contempler et de m'admirer si constamment dans la personne de l'Humanité. Molière et tout ce qui le faisait rire m'est trop présent pour cela. Pauvres hommes! je vous vois, il est vrai, plus fiers et plus grandioses que jamais, mais c'est le dehors qui a changé plus que le fond. 11 y a, en un mot, des moments où mes semblables, comme à ïérence, me sont bien chers; il y en a d'autres où ils me semblent bien ridicules, bien injustes, bien plats : témoin ce* qui s'est passé hier dans le sujet qui nous occupe. Or, combien de ces cas-Littré en grand et en petit depuis le commencement! et il y en aura toujours. Tout ce qui arrive a sans doute ses raisons d'être et d'arriver, mais ces raisons ne sont pas nécessairement les plus justes par rapport à nous ni lés meilleures.
Je passe le plus vite que je puis, car chacune de ces étapes de M. Littré demanderait toute une séance et un examen. Je ferai pourtant remarquer encore, à propos de cette traduction de Strauss, cette singularité que le plus grand nombre des exemplaires ont été placés en Allemagne. Ce livre allemand, traduit en français et tamisé à travers notre langue, à travers l'esprit exact et ferme du traducteur, a paru, même au delà du Rhin, plus clair que l'original. Voilà un hommage.
M. Littré est vraiment, à lui seul, toute une bibliothèque et une encyclopédie. En 1848, il traduisait pour la Collection des auteurs latins, publiée sous la direction de M. Nisard , Pline l'Ancien : bonne traduction, bonne notice, point de vue juste, élevé, mais général, et d'où les mille difficultés de détail qui se rattachent au livre ne sont pas abordées. C'eût été, en effet, la mer à boire, tout un monde à remuer et à reconstruire, que de s'engager dans l'examen critique de cette vaste compilation d'un ancien si curieux de la nature et de toutes choses, et il eût fallu y mettre quelque vingt-cinq ans. Le Pline monumental et qui remplacera celui du Père Hardouin reste à faire.
Un esprit exact, mais un peu étroit, un érudit resté au point de vue strict du dix-huitième siècle, M. Eusèbe Salverte, avait fait, sur les Sciences occultes et sur la Magie, un livre rempli de faits curieux et d'explications hypothétiques. M. Litiré, dans une Introduction de 60 pages placée en tête de la troisième édition (1856), rectifiait le point de vue, marquait les pas de l'histoire, faisait la part des artifices et des habiletés secrètes en usage dans l'Antiquité; mais aussi il restituait tout un ordre de phénomènes nerveux extraordinaires, se renouvelant isolément ou par épidémie, jouant le miracle, ne relevant pourtant que de la médecine, et qui même, n'étant pas expliqués encore, ne sauraient réussir un seul instant à tromper l'œil de la philosophie, « amie de la régularité éternelle. »
En 4857, M. Littré mettait en ordre, annotait et publiait, de concert avec Paulin, les Œuvres politiques et
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lillèraîres d'Armand Carrel. I.a Notice est parfaite , simple, grave et sentie ; mais l'éditeur, astreint à des volontés particulières rigides, et les respectant avec scrupule, a fait entrer dans le recueil trop de matière, et sur des sujets dès longtemps éteints; il n'a pas tout mis, il aurait dû retrancher plus encore, couper, tailler, sacrifler sans merci dans l'intérêt du mort et pour dégager la statue.
Nous sommes dans une forêt de vaste savoir où bien des routes pratiquées en tous sens nous appellent ; nous les indiquons du doigt sans y pénétrer, et nous arrivons peu à peu à notre objet principal. Dès 18W, par son association au comité de VHisloire littéraire de la France, M. Littré fut amené à s'occuper avec suite des origines de notre langue; il passa décidément de l'antiquité grecque et latine à cette autre demi-antiquité si ingrate et si confuse d'apparence, à celle du Moyen- Age, et il y prit goût, il y prit pied au point de penser déjà à ce Dictionnaire de la Langue qu'il exécute aujourd'hui, qui s'élève chaque jour à vue d'œil, et qui devient le monument de la seconde moitié de sa carrière.