‹ Nouveaux lundisChapitre 9 sur 29 · LIAISON AVEC AUGUSTE COMTE : UNE CRISE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

LIAISON AVEC AUGUSTE COMTE : UNE CRISE INTELLECTUELLE

Cependant un fait grave dans sa vie intellectuelle s'était passé en 18^0, un fait auquel il accorde la valeur d'une initiation : il avait lu Auguste Comte, il l'avait

!2:r* NOUVEAUX LUNDIS.

connu en personne, et la parole, la doctrine du philosophe l'avait, selon son expression, subjugué. Il n'a cessé d'y adhérer depuis, nonobstant toutes les objections des choses et des hommes, au milieu de toutes les épreuves intellectuelles et autres; il n'a cessé d'y voir une méthode applicable à tout et comme une clef ou un outil qui, bien manié, est universel. Je me trouve ici en présence d'un embarras réel qui tient, s'il m'est permis de le dire , à la nature même de mon esprit : je n'ai pas à donner un avis ferme et de fond. Selon moi, et si je m'écoute, Auguste Comte ne serait qu'un des hommes qui depuis Lessing, Turgot, Condorcet, Saint-Simon, conçoivent le progrès de la société et celui de l'entendement humain selon une certaine ligne qu'on peut admettre dans sa généralité sans aller pourtant jusqu'à la serrer de trop près dans le détail. 11 y a lieu, en effet, de la part des réalités de chaque jour, à trop d'exceptions et de démentis. Ces doctrines-là, quelles que soient les formes anticipées qu'elles revêtent, ne sont après tout que des manières de concevoir le possible et le probable dans le lointain; ce ne sont que des à peu près. Mais telle n'était pas sa prétention à lui, M. Comte; il entendait bien avoir trouvé la formule précise de ce développement humain, tant dans le passé que dans le présent et l'avenir. Ici, on se heurte, quand on s'attache absolument à lui, à des singularités qui compromettent les résultats généraux qu'on serait d'ailleurs assez disposé à accueillir. M. Littré ne s'est pas effrayé de ces bizarreries chez relni qu'il appelle son maître, et il a pensé que la

mie neuve, originale et utile de la doctrine était plus ue suffisante pour couvrir et racheter le reste. Ces mes vigoureuses , amies du vrai sans partage, tremées dans le Styx, non amollies par Tair du siècle, non isées par le frottement, non usées par le monde, ont ^ec elles leur inconvénient; il faut payer la rançon, ême des vertus. M. Littré, au lieu de faire comme tout itre, de profiter d'Auguste Comte là où il lui semble ai, et en le citant comme on citerait Turgot, Kant ou gel , M. Littré a cru qu'il était lié , attaché à lui r une obligation plus forte, plus étroite, par une de s obligations qui constituent la relation du disciple

maître; et, le croyant ainsi, il l'a déclaré, proisé et maintenu en toute rencontre, au risque de npliquer sa vie et sa propre action à lui-môme, au que de se nuire dans l'opinion de quelques-uns. Il

réjouit peut-être tout bas d'avoir à souffrir quelque ose pour un juste méconnu et persécuté. Qu'est-ce 'un sacrifice d'amour-propre auprès d'un devoir? Il croit moralement lié envers cet esprit à qui il a dû qu'il y a de plus précieux et de plus inestimable ur un homme de pensée, une évolution intérieure, s convictions, dans ces âmes si fermes, si ardentes us leur apparente froideur, ne se comportent pas mme les simples opinions dans les âmes ordinaires

communes, ou distinguées, mais tièdes; elles ne tient f)as, elles mordent à fond ; elles sont sujettes à e entière fixité et adhérence; une fois qu'elles prennt, elles ne cessent plus. C'est ici le cas. Le plus md inconvénient que j'ai trouvé h cette adhésion

fréquente et répétée de M. Littré à M. Comte, c'a été, je Tavoue, un inconvénient littéraire : toutes ces idées générales qu'il déduit d'après le penseur solitaire et dont il lui fait, honneur me paraissent le plus souvent vraies ou plausibles, et môme grandes, quand il me les traduit et me les interprète; mais les citations textuelles , toutes les fois qu'il en introduit , répandent du sombre et du terne à travers ses pages.

Mon objection, on le voit, porte plutôt sur la forme et la mesure que sur le fond. 11 est difficile, en effet, de contester à une intelligence aussi éclairée que celle de M. Littré le droit de régler elle-même le compte de ses obligations essentielles et de ses dettes contractées dans le secret de la méditation. Que si le système adopté par lui l'a conduit à forcer un peu dans l'application certaines lois dont le sens général est vrai, à mettre parfois trop d'ordre et de régularité dans l'étude qu'il a faite des éléments divers du passé, n'est-ce pas là une faute heureuse et préférable au défaut contraire, et n'est-il pas infiniment mieux d'avoir introduit un peu trop d'ordre dont on peut toujours rabattre, que d'avoir laissé subsister une «onfusion d'où l'on ne serait pas sorti?

Enfin, s'il est des disciples (et c'est le plus grand nombre) qui compromettent par leurs excès ou leurs faiblesses les maîtres qu'ils adoptent, il en est d'autres qui les garantissent au contraire par leur autorité et leur vertu, et qui répondent d'eux, en quelque sorte, auprès de ceux qui n'en sont pas les juges directs et immédiats. Tel est, à nos yeux, M. Littré, par rapport

uguste Comte : il lui a rendu, dans une suite de •lications dont là dernière et la plus complète sor-

tôt ou tard (1), le même service , et plus grand )re, que celui que Dumont, de Genève, a rendu à tham : il Texpose, il. l'éclaircit, et Ton peut dire

s'il en reçoit un peu d'ombre, il lui rend de la ère. Ce qu'il perd, l'autre le gagne, et si Comte a ité réellement un tel disciple, le sacrifice n'est pas -op. L'interprétation, coûte que coûte, était néces- I. Nous sommes très-longs en France, môme dans u'on appelle la région intellectuelle, à apprécier ce ne brille pas d'abord, et il n'y a que bien peu de )S que nous épelons Spinoza.

ÉTUDES SUR LÀ LANGUE FRANÇAISE, S ORIGINES, l'ÉTYMOLOGIE, LA GRAMMAIRE, LES DIALECTES, ETC.

i hâte d'en venir aux travaux sur la langue. Pour apprécier dans ce genre tout ce qu'on doit à îttré depuis une quinzaine d'années environ, il irte de se représenter l'état de la question, l'état L science au moment où il y intervint, idée d'étudier le vieux français , de remonter au d'Amyot, de Montaigne et de Rabelais, ne vint que ; le grand siècle se suffisait à lui-même; les grands

Le livre que M. Littré a consacré à THistoire de la vie et des d'Auguste Comte n'a pas tardé à paraître.

écrivains des règnes de Louis XIV et de Louis XV se trouvaient trop bien chez eux, surtout en fait de langage, pour sentir le besoin d'en sortir. Ce n'est guère que vers le milieu du dix-huitième siècle qu'un érudit de médiocre valeur, un homme de plus de zèle que de génie, La Curne de Sainte-Palaye, se mit résolument à lire ces vieux textes français manuscrits, à les dépouiller et à en dresser un Glossaire qui se consulte encore. On avait à peine essayé ce déchiffrement avant lui (1). 11 existait une scission profonde entre les érudits qui wS' occupaient de l'Antiquité et ceux qui commençaient à se soucier du Moyen-Age, et les premiers professaient un superbe dédain pour les seconds : il semblait que les uns possédassent seuls les trésors et les temples ; les autres n'inventoriaient que de vieux papiers. Le président de Brosses, l'ami de Sainte-Palaye, qui s'occupait de la formation mécanique des langues, en négligeait tellement la formation historique, qu'il écrivait ces étranges paroles : « Assurément le français de Molière est plus éloigné de celui de Villehardouin qu'il ne Test de Goldoni. »

Les érudits gaulois, de jour en jour plus nombreux, qui se prenaient d'un beau zèle pour nos vieux titres et notre vieille littérature, ne faisaient rien cependant pour réfuter ce dédain des érudits classiques ; ils accumulaient les textes ou les extraits; mais quand ilsdon-

(l) J'ai écrit moi-même, sur ce sujet des études relatives à notre vieille langue, un travail spécial qui a été inséré dans la Revue contemporaine du 30 novembre 1858; je ne puis entrer ici dans 1p même détail, ^t je dois courir rapidement.

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