MORT DE LOUIS XV
plus récentes marques de son attachement à sa maîtresse pussent faire supposer des ordres tout contraires. Le 9 mai, il était à l'agonie, il mourait le lendemain, et, le 14, la dauphine, enfin soulagée, pouvait écrire à sa mère : « Le roi s'est borné à envoyer la créature au couvent et à chasser de la cour tout ce qui porte ce nom de scandale. -» Et elle ajoute avec un accent de triomphe contenu, les yeux fermés sur l'avenir: «Quoique Dieu m'a (sic) fait naître dans le rang que j'occupe aujourd'hui, je ne puis m'empècher d'admirer l'arrangement de la Providence qui m'a choisie, la dernière de vos enfants, pour le plus beau royaume de l'Europe, i>
Je ne sache pas que l'histoire offre un autre exemple d'une misère morale à comparer à celle dont souffrit cette pauvre princesse, quittant une cour de mœurs exemplaires, une mère admirable, une famille unie sous son autorité et dans une commune affection et vénération pour elle, et tombant à l'âge et dans la pudeur de l'adolescence, comme on tombe dans un guet-apens, au milieu de la cour la plus corrompue de l'Europe, où elle apprend que celui qui doit^être son aïeul, le roi, est en ptiissance d'une maîtresse qui est un sujet de désunion dans la famille royale, et au dehors, pour les courtisans qui vivent de cette^âture, une cause de convoitises, jie rivalités et d'intrigues incessantes; qu'il lui faut se conduire,
parmi des difficultés répugnantes, de façon à garder sa dignité, et à n'être fâcheuse pour personne. Certes, cette misère est grande; il y avait pourtant une misère pire encore, née, comme la première, du ma* riage le plus inconsidéré et le plus malheureux qui fût jamais. Cette même pauvre princesse se mariait à un jeune prince presque infirme, obscur aux autres et inconnu à lui-même, et, après plus de quatre années, rien ne lui disait ni qu'elle fût sa femme, ni si jamais elle serait mère. Écrivant aune mère impatiente d'avoir un petit-fils pour l'avenir de l'alliance, il lui fallait expliquer des choses inexplicables, se défendre contre l'insinuation à peine voilée par moments, que dans cette stérilité de son mariage, il y avait peut-être de sa faute, et qu'elle n'y faisait pas tout ce qu'elle devait. Dans la première de ces deux épreuves, Marie- Antoinette n'avait eu que des souffrances de fierté; dans la seconde, ce qui l'attendail, c'étaient des souffrances de cœur.
C'est pour amener un changement dans ce déplorable état que s'engage entre Marie-Thérèse, Marie- Antoinette et le comte de Mercy-Argenteau, une négociation, encore plus étrange que la précédente, où la mère demande à sa fille d'où vient qu'étant mariée elle ne devient pas femme, qu'étant reine de France elle ne donne pas à la France un dauphin ; et où la fille, après avoir longtemps ignoré ce qu'elle avait à répondre à sa mère, le jour où elle le sait, ne peut que garder le silence!
Cette seconde négociation commença quand déjà la première était devenue très active. Jusqu'à la mort de Louis XV, et au renvoi de la « créature » dans un couvent, les deux négociations se poursuivent à la fois. Dans le même temps que la dauphine avait à se gouverner parmi les intrigues qui s'agitaient autour
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d'un vieux roi libertin dominé par sa maitresse, il lui fallait répondre aux premiers désappointements que causait à sa mère la stérilité de son mariage. On l'in^ vitait à y penser, à s'en faire un devoir et un souci de tous les jours, et, pour comble, à s'en expliquer, et presque à s'en défendre.'Enfin,deces deux obsessions la première cesse; mais combien sera plus pénible la seconde! Contre la première, la dauphine avait du moins les soulagements de la fierté satisfaite ; contre la seconde, la reine n'a pour se soutenir que des espérances. Encore sont-elles si obscures et si lointaines, qu'elle paraît longtemps en parler sans y croire.
On la plaignait beaucoup à la voir aux prises avec les deux difficultés à la fois; on la plaindra plus encore se débattant contre la seconde, où se mêlera un genre d'humiliation qui pouvait se tourner en mépris contre celui qui la lui attirait.
La Correspondance secrète nous en donne les principaux incidents. Les trois personnages vont s'y peindre par leurs paroles.
Par une réserve naturelle de femme et de mère, Marie-Thérèse, quoique la plus intéressée à un dénouement heureux — comme mère, pour le bonheur de sa fille, comme impératrice d'Autriche, pour le crédit que lui donnerait dans la politique un mariage fécond, — ne louche que rarement, dans ses lettres à Marie-Antoinette, et par phrases laconiques, ce point délicat. La
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première fois qu'elle lui en parle, c'est en octobre 4770, cinq mois après le mariage. Écrivant à Mercy qui lui avait fait sur le dauphin des confidences qu'elle trouve a désagréables :& : « Je prêche à ma fille la patience, dit-elle, et qu'il n'y a rien de perdu; mais qu'elle redouble de caresses. » Gardons-nous de voir dans cette recommandation, dont l'étrangeté de la circonstance rend seule l'expression singulière, autre chose que ce qu'entendait, dans son honnêteté de femme et d'épouse, l'admirable Marie-Thérèse. C'est le conseil de la mère qui, dans une lettre à sa fille, devenue dauphine de France, lui écrivait à propos du dauphin : « Du dauphin, je ne vous dis rien ; vous connaissez ma délicatesse sur ce point; la femme est soumise en tout à son mari, et ne doit avoir aucune occupation que de lui plaire et de faire ses volontés. Le seul vrai bonheur dans ce monde est un heureux mariage. J'en peux parler. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et amusante. »
Tout soit; mais àh condition pourtant que l'homme envers qui elle a toute sorte de devoirs soit réellement un mari. Or, six mois après le mariage, il s'en fallait que ce fût le cas. Ce ne l'était pas encore, deux ans et même quatre ans après, en dépit de la façon, d'ailleurs intermittente, dont la dauphine s'acquittait de ses devoirs. <ic Je touche à ma fille un mot sur le dauphin, écrivait Marie-Thérèse à Mercy, le 18 juin 1772; la
situation est incompréhensible.» Et, comme elle devine qu'il doit y avoir là quelque chose qui est du ressort du médecin : « Je suis toute étonnée, ajoute-l-elle, qu'on laisse aller les choses sans s'en occuper. ^ Incompréhensible!... c'est aussi le mot dont Mercy, qui n'était pourtant pas gêné pour supposer toutes les causes probables, caractérisait la conduite du dauphin.
Quant à Marie-Antoinette, qui en portait toute la peine, la seule cause à laquelle son inexpérience et sa pudeur lui permissent de l'attribuer, c'était la froideur, ou comme elle disait, dans une autre lettre, la € nonchalance du dauphin, son peu d'aptitude à être ému, enfin un défaut de nerfs sans lequel on ne peut ni on ne sent assez vivement pour agir avec efficacité 1>. Expressions singulières, où l'on ne pourrait, sans calomnier Marie-Antoinette, voir l'image de quelque réalité grossière ; ce n'était pas le moindre de ses sujets de tristesse que, restée chaste, il ne lui fût pas toujours possible de parler chastement.
Une autre disgrâce bien plus grave, c'est que cette femme négligée par son mari, ou qui croyait l'être (elle était tout au moins omise), cherchait dans des dissipations violentes, dans des amusements inconsidérés, des distractions à sa convenance. Vainement Marie-Thérèse lui prêchait la modération, critiquant, quoique avec douceur, les excès de sa toilette, notamment j( cette parure de tête de la jeune reine qu'on