LE JEU ET LES BIJOUX
y mettait la même passion qu'au jeu. Elle aimait les bijoux. Elle se cachait du roi pour en acheter. Mais, pour les payer, il fallait bien tout lui dire. Le pis qu'elle risquât, c'était peut-être un mouvement d'humeur passager. Le « pauvre homme » payait les bijoux, et c'était à recommencer. Il approuvait tout ce que faisait la reine, il l'y excitait même, sans parler des veillées et des fêtes de nuit où sa condescendance n'était pas d'ailleurs méritoire, parce que, aimant les grasses nuits, et à coucher seul, il y trouvait son compte. Il s'accommodait de tout. Il souffrait l'emportement des amitiés inconsidérées de la reine pour des femmes de cour qui n'en étaient pas dignes, rinconvenance de ses relations avec le comte d'Artois, le € dangereux comte d'Artois )> comme l'appelle Marie-Thérèse, fort émue du goût que sa fille a pour ce prince y en qui, du reste, elle n'aimait en tout bien tout honneur qu'un des compagnons de ses amusements. Enfin, chose plus grave, il permettait son intervention, fâcheuse pour le bien des affaires, dans la politique, où elle n'eut longtemps d'autres vues que les convenances de ses amis. Il ne faut pas ôterà Louis XVI l'honneur de ce qui vient de sa bonté dans ces excès d'indulgence pour Marie-Antoinette. Mais le mobile dominant n'en était-il pas le mécontentement secret que devait avoir de lui-même un mari qui l'était si peu, et l'espoir d'éloigner à force de condes-
cendance la tentation de mépris qui pouvait lui venir du sourd ressentiment de son état?
Il n'y a ' pas plus sujet de dissimuler que d'atténuer les torts de la reine, la plus grosse part en étant à la charge des auteurs du mariage. Pour ce qu'il lui était possible, par les seules forces de sa volonté, de se refuser de ces mauvaises joies, elle en reste chargée. Mais ses fautes rehaussent le mérite qui lui appartient tout entier de s'être arrêtée dans la chute, et, à si peu d'années des corruptions de la cour de Louis XY, dans le plein effet de ses mauvais exemples, de n'avoir par donné prétexte au plus léger soupçon contre une vertu qu'elle ne pouvait pas encore appeler la foi conjugale.
Ces dissipations, où elle risquait jusqu'à cette vertu, rendaient plus fréquents et plus amers ses retours de tristesse, par la violence même des moyens qu'elle employait pour s'en distraire. Je doute que, parmi les douleurs des plus mauvais jours, elle en ait connu de plus sensibles que cette douleur des plus belles années de sa jeunesse, à la fois si profonde et si étrange, qui l'afTectait comme une humiliation. Elle avait tout ensemble les regrets d'une jeune femme qui languit dans l'attente, toujours trompée, du bonheur maternel, et ceux d'une reine de JPrance qui, dans les idées un peu grossières du temps, ne semblait pas remplir le premier de ses devoirs. Elle savait ce que la nation voulait de la femme du roi, et ne pouvant le lui donner, elle se reprochait
d'être inutile à sou pays d'adoption. Parlant à sa mère d'un petit accident de santé qui lui est survenu en voiture et qui l'a fait beaucoup vomir: c Cela, dit-elle, ro'a fait grand honneur dans le public (7 septembre 1774). » Ce même public, qui lui savait gré un jour de ce qu'il espérait d'elle, était tout prêt le lendemain à lui faire un crime de ses désappointements. On en raillait cruellement V Autrichienne. Elle n'avait disait-on, rien apporté à la France. Elle en recevait tout, elle ne lui rendait rien.
Les naissances d'enfants qui apportaient la joie dans le cercle de la famille impériale étaient autant de déplaisirs pour elle. La reine de Naples, sa sœur, mariée depuis un an, et sur le point d'accoucher, avait des préjugés contre les accoucheurs : « Je blâme fort, écrit-elle à sa mère, ceux qui lui ont donné ces préjugés-là. Je m'abonnerais bien à me conQer à qui l'on voudrait, pour être assurée d'en' venir là (13 juin 1772). »
Le grand-duc de Toscane, Ferdinand, l'un de ses frères, vient d'avoir un fils dont la naissance a coûté de cruelles souffrances à la mère : « Je plains sa femme d'avoir souffert, écrit Marie-Antoinette ; mais, revenue et en convalescence, le plaisir de voir son: enfant doit lui faire oublier tout (22 juin 1775). > La comtesse d'Artois vient à son tour d'avoir un fils. Marie-Antoinette a été pendant tout le temps dans la