LES FAVORITES
goûter honnêtement les douceurs^ ou de n'en user que pour des fins innocentes, elles disputèrent à qui en tirerait le meilleur parti, soit dans leurs riyalités entre elles, soit dans des vues d'ambition et de fortune pour elles-mêmes et pour leurs familles. Elles y firent servir la pire des autres faiblesses de la reine, après le besoin d'amusement, la passion du jeu. C'est par l'appât du gros jeu que Marie-Antoinette, refroidie à certains moments par tout ce qu'elle entrevoyait de leurs mobiles intéressés, revenait fréquenter leur sa^on, en dépit des bonnes résolutions qu'elle avait prises et de ses promesses réitérées à son frère Joseph II et à sa mère. Elle avait fini par y amener le roi, qui, d'une aversion naturelle pour le jeu, en était venu peu à peu à un goût de complaisance puis d'habi tude, et qui, après avoir pourvu sur sa cassette aux folles dépenses, souffrait qu'on mît la main sur le trésor public. A la fin les vrais mobiles de ces amitiés se trahirent .
Ce fut d'abord la princesse de Lamballe, qui par son àpreté aiix grâces pécuniaires, poussée jusqu'à l'audace de demander sur les domaines de Lorraine une redevance annuelle de 600000 livres, finit par fatiguer la reine jusqu'à devenir une cause d'embar ras et de déplaisance. La comtesse de Polignac profita de la disgrâce de la princesse de Lamballe pour abuser encore plus de la facilité de la reine.
La comtesse de Polignac, écrit Mercy (1776), sans aucune place à la cour, d*ane conduite assez équivoque, «:fort mince d'esprit :», faisait ôter au comte de Jessé la place de premier écuyer pour la faire donner à son mari, colonel sans services militaires, alors qu'on pouvait l'être à vingt-cinq ans. Aussi mince d'esprit que sa femme, pour mettre ses fonctions au niveau de l'idée qu'il se faisait de son mérite, il décidait qu'au lieu des cent cinquante chevaux de la feue reine, Marie-Antoinette en aurait trois cents dans ses écuries, et il l'obtenait.
Un des amis de la comtesse, le comte de Vaudreuil, qui avait sa fortune aux colonies, ne pouvant rien en tirer à cause de la guerre, elle lui faisait donner une rente de 30000 livres tant que durerait la guerre. Et le roi, défenseur honnête mais passif du trésor, s'y prêtait à la seule condition qu'on tiendrait la chose secrète. Lui, qui d'abord se laissait traîner chez la comtesse sur les pas de la reine, y avait pris goût, jusqu'à s'y rendre seul et y jouer. La convoitise de la favorite augmentant avec la facilité de Marie-Antoinette, il y eut un moment où cette femme, qui avait obtenu, pour elle et pour les siens, tant en grandes charges qu'en autres bienfaits, près de 500000 livres de rentes, en vint à demander un domaine d'un tel prix, que la reine recula. Quel était ce prix ? on peut s'en faire une idée par la transaction à laquelle,