LA COMTESSE DE POLIGNAC
après des difficultés doucement faites par la bienfaitrice à TeiTrénée solliciteuse, on finît par s'arrêter, 400000 livres pour payer les dettes de la comtesse, plus une terre de 35000 livres de revenu, et 800000 livres pour la dot de sa fille. C'est moyennant ces sommes que la favorite tint quitte, pour cette fois, la souveraine. On persuada au roi qu'il complairait à sa femme en approuvant l'arrangement; il l'approuva. Pour la reine, il faut lui tenir compte de ce qu'écrit Mercydu regret qu'elle témoigna qu'on n'y eût pas fait plus de résistance, et du « germe de dégoût qui lui en vint dans l'âme », dit-il, contre sa favorite.
S'il est vrai qu'à cette date la reine eût fini par sentir quelque dégoût dans la plus emportée de ses amitiés, il ne paraît pas, à en croire d'autres correspondances, que ce sentiment persista. La duchesse de Polignac retrouva toutes les bonnes grâces de la reine. Elle ne s'en sépara qu'en 1787, pour passera l'étranger sur cette injonction si touchante de la reine : « Au nom de l'amitié, partez, quand il en est temps encore. Songez que vous êtes mère. Adieu, la plus tendre des amies ! le mot est afl'reux, mais il le faut. Voilà l'ordre pour les chevaux. Je n'ai que la force de vous embrasser! »
Quant à la princesse de Lamballe, longtemps négligée, presque oubliée, elle fut pour Marie-Antoinette l'occasion de donner le rare exemple d'une amitié
qui se relâche dans la prospérité, qui se renoue dans rinfortune. Reçut-elle en effet de la reine, informée qu'elle revenait pour reprendre sa place auprès de la famille royale menacée de Textréme danger, ces lettres où Marie-Antoinette la suppliait de ne pas se jeter dans la gueule du tigre? Est-elle authentique, celle qui tomba souillée de sang de la chevelure de la princesse égorgée, et où la reine lui écrivait ^ qu'elle préférait à la douceur de la voir la certitude qu'elle était en sûreté »? On voudrait le croire, et il est tout au moins vraisemblable, à la façon dont la princesse de Lamballe s'offrit à la mort plutôt que de jurer « haine à la royauté », qu'il se soit échangé de telles lettres entre la reine et cette courageuse femme, devenue, de favorite déchue, l'amie des dernières épreuves.
La joie ne devait pas être donnée à Marie-Antoinette d'annoncer à sa mère une seconde grossesse- Celle-ci en était douloureusement impatiente.
« Voilà assez politiquer, écrit-elle avec une grâce qui adoucit l'expression de cette impatience, revenons à nos tendres intérêts. Point d'apparence de grossesse ; cela me désole. Il nous faut absolument un dauphin (2 août 1780). » Et, trois mois après, Marie-Antoinette n'osant plus lui en parler, quoique la manière dont elle vit avec son mari, dit-elle, lui donne toute espérance, celle-ci découragée, et
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comme sous le pressentiment de sa fin prochaine : € Mes chagrins de toute espèce, écrit-elle, sont trop grands et augmentent journellement, et je suis sans secours ni aide. A mon âge, cela ne se peut plus supporter et ma santé va grand train. »
La lettre est du 3 novembre 1780. Le 29 du même mois, la grande impératrice mourait, et d'une mort admirable. Sa fille pouvait dès lors reprendre pour son compte ces tristes paroles, encore plus vraies de sa situation que de celle de Marie-Thérèse : « Je suis sans secours ni aida. »
Dans la lettre du 2 août précédent, Marie-Thérèse blâmait les veilles. C'est en effet à l'abus des veilles que le médecin de la reine, Lassonne, attribuait l'ajournement indéfini des espérances. Mais, cette fois, le roi ayant fait ses preuves, Marie-Antoinette ne pouvait plus s'en prendre qu'à elle-même, et la crainte qu'elle éprouve d'en parler à sa mère témoigne assez qu'elle le sentait. Mais à qui la faute de Tabus des veillées^ et de tous ces autres genres de dissipation, amusements violents, bals, gros jeu, où la reine dépensait sa vie? Je veux qu'elle fût, dans sa jeunesse, d'humeur légère, facile aux entraînements et aux influences, inappliquée, sans beaucoup de force pour le bien comme l'en accuse sa mère, tenant fort à ce qu'elle voulait, et sachant y arriver par les moyens propres aux gens à la fois volontaires et faibles. En
quoi toutes ces dispositions-là étaient-elles incorrigibles ? Elles le Turent le jour où, à peine adolescente^ ayant besoin de passer quelques années de plus sous l'œil de sa mère et parmi les grands exemples qu'elle donnait à sa nation comme femme et comme souveraine, au lieu de s'y prendre comme dans toute famille sensée, s'informant du physique et du moral du jeune prince auquel on la destinait, on la maria à l'aventure, et on la jeta en proie à la fatalité. Supposé qu'à la place de chacun de ses défauts, elle aurait eu la vertu opposée, c'est à peine si elle eût pu se défendre. Si donc, avant d'être mère, sa conduite donna prise à la critique, et si, même ce changement d'état accompli, on la voit, après quelques vaines résolutions de réforme, se laisser aller de nouveau aux plus fâcheux de ses penchants, à qui faut-il s'en prendre ? Est-ce à elle ou à la politique, qui avait fait ce mariage sans nom, où il ne manquait qu'une femme et qu'un mari, et dont on ne peut parler sans une douloureuse pitié pour celle qui devait être la femme, sans un secret mépris pour celui qui ne pouvait pas être le mari ? Malheureusement cette politique était celle de Marie-Thérèse, mariant ses filles non pour elles, mais pour l'Autriche. Elle y persévéra jusqu'à sa mort, et elle en poursuivit sans relâche Marie-Antoinette, ne trouvant pas sans doute, dans son patriotisme héroïque, qu'on payât trop cher des