‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 56 sur 76 · Rubens è huomo ambitiosoe avido: onde sipuô creder · texte numérisé non relu

Rubens è huomo ambitiosoe avido: onde sipuô creder

RUBENS. DIPLOMATE ET NÉCît)CIATEUR. 327

Ôtons de ce jugement ce qui doit être de prévention chez un ambassadeur qui servait une autre politique que Rubens, le reste n'est-il pas justifié parles faits? Pour Tambition, si quelque chose y ressemble, c'est sans doute le désir des distinctions et des honneurs. Or il n'y a pas à en défendre Rubens, puisqu'il n'a pas pris la peine de s'en cacher. Quant à du goût pour a quelque bon présent », on peut, sans invraisemblance, le supposer de l'homme qui « vivait splendidement », de l'artiste qu'on accusait d'être trop marchand de ses tableaux. Parmi les lettres trouvées -dans les archives de Londres, il en est une où l'agent d'un grand seigneur anglais, chargé de traiter avec Bubens d'un échange de tableaux contre des marbres antiques, le qualifie spirituellement dee: peintre courtois, mais cruel ^ ».

Soit que Ton juge de sa passion pour les affaires d'État par les quelques succès qu'il y a obtenus, ou par le mobile qui l'y a poussé, comment nç pas regretter la part qu'il leur a faite dans une vie relativement courte, comparée à Tinépuisable longévité de ^ ses grands devanciers du siècle précédent? S'il est vrai que son intervention a été plus d'une fois utile au bien des affaires, qui peut dire qu'elle y fût indispen-

che miri ea tosto a far parlar di lui e a qualchè buon présente. 1. SaiQsbury, Original unpublished papers,iUu$irative0f thé life of Peter Paul Rubens.

sable, ou qu'il manquât de gens pour faire les' choses tout aussi bien que lui dans le même temps qu'il per^ dait pour des œuvres où personne ne pouvait ni le suppléer, ni le remplacer, ni régaler?

Peut-être ce regret paraîtra-t-il un peu naïf à ceux qui savent que Rubens, mort à soixante -deux ans, n'a pas laissé moins de quinze à seize cents ouvrages. Comment, dans une vie de peintre si laborieuse et si féconde, ne pas lui passer, fût-ce à titre de distractions bien gagnées, les années qu'il a données à la politique? J'en suis d'accord; aussi n'est-ce pas sans scrupule quejeleslui reproche. Maisje songe que c'est de trentehuit à cinquante-huit ans, dans l'âge où la fécondité est réglée par la maturité, et la facilité modérée par le goût, qu'il a couru les grandes routes, au service de princes qui l'auraient plus honoré en le laissant dans son atelier; et, si vain que soit mon regret, je ne puis faire que plus j'y pense, plus je ne le ressente.

Pour la façon dont il aurait dû employer tout ce temps, je m'imagine que la gloire, conseillère écoutée dans son atelier fermé à la politique, lui eût dit ces deux choses : faire moins et faire mieux. Faisant moins, il ne se fût pas exposé aux reproches dont ses panégyristes n'ont pas réussi à le défendre, de vendre comme siennes des œuvres d'élèves à peine signées de quelques coups de pinceaux de lui. Faisant mieux,

il eât été d'un consentement plus général placé au premier rang.

À la vérité, je dis mon goût, et mon goût ne fait pas règle. Il y a des personnes qui, dans l'œuvre de Rubens, se plaisent surtout à ce que mon confrère, M. Charles Blanc, dans un brillant discours prononcé à Anvers, au centenaire de Rubens, a spirituellement et peut-être non sans malice, appelé c les fanfares de la couleur » . S'il est vrai qu'il n'y ait pas une toile ni un panneau de lui où, pour parler comme M. Charles Blanc, la couleur ne chante sa fanfare, ces personneslà ne me contesteront pas que Rubens eût mieux fait de porter ses quinze cents tableaux à deux mille que d'écrire ou de lire des dépêches chiffrées. Je serai encore moins contredit par ceux, en plus petit nombre, qui préfèrent, en fait d'œuvres d'art, la qualité à la quantité, persuadés que art et qualité, c'est tout un, et qui n'admirent, dans l'œuvre du maître, que l'excellent. Ainsi Rubens, laissant les cours pour son atelier et là diplomatie pour l'art, aurait contenté tous les goûts et fait les affaires de tout le monde.

L'auteur de la Descente de Croix a une qualité maîtresse : c'est la facilité. Certes la facilité, chez un peintre de génie, est une partie de son génie; mais elle peut en être le piège. Ce sera selon son humeur et sa façon de vivre. Chez le peintre dont l'atelier est cette « arrière-boutique »où Montaigne nous conseille

de nous ménager un lieu de retraite, pour y être le plus à nous et le plus nous-mêmes, la facilité l'aide à atteindre la perfection eu passant par tous les degrés du bien au mieux, de rébauche à Tœuvre achevée. Elle lui permet de chercher la vérité au delà de ses premières apparences, de revenir sur un premier jet, de retoucher une esquisse, et, par l'abondance des idées, de corriger ou de compléter l'une par l'autre. Chez celui^ au contraire, qui se partage entre des occupations incompatibles, avec l'illusion, dont il n*y a que trop d'exemples, qu'il est plus propre à celle où il ne réussit pas qu'à celle d^où lui est venue la gloire, j'ai peur que cette facilité ne soit que la tentation de faire vite. Je vois les tableaux sortir en foule de son atelier comme des commandes attendues et pressées, les élèves devenir de plus en plus les collaborateurs et les suppléants du maître, et, s'il a des goûts de luxe, ridée du lucre se mêler à son travail, et l'art tourner à l'industrie qui rapporte.

-La facilité de la première sorte est celle de Rubeas en ces premières années, où ses biographes nous le montrent, levé chaque jour de grand matin, et après avoir entendu la messe à l'église voisine, entrant dans son atelier, et, sauf le temps donné à un repas sobre et à une courte promenade de santé, s'y tenant enfermé jusqu'au soir, et s'y faisant lire les auteurs de l'antiquité. C'est à cette date (1604-1621) qu'ap-

partîent la Descente de CroiXy Tœuvre la plus belle ^ et la plus populaire de Rubens.

L'autre sorte de facilité est celle de Rubens devenu négociateur et diplomate, hantant les princes et les ministres^ presque aussi souvent en disgrâce qu'en faveur, et plus en faveur qu'en crédit, peignant entre deux conférences d'affaires, non plus dans cet atelier d'Anvers où s'est faite sa gloire, mais dans divers ateliers élevés à la hâte, comme des tentes, dans les palais où l'appelaient les négociations ; et, là, entendant des lectures, non plus des classiques de l'anli- <]uilé, mais de dépèches confidentielles, et quelque^ fois causant d'affaires avec les modèles qui, tout en posant devant l'artiste, intriguaient avec le négociateur^ C'est pourtant de ce partage même de sa vie entre la politique et l'art que ses panégyristes le louent. Pour moi, si j'accorde que n'est pas négociateur qui iwut, même au degré secondaire d'où Rubens n'a pu s'élever, et qu'il y a là tout au moins la marque d'une riche nature, je garde mon admiration pour le peintre, avec des réserves dont toute la faute est au politique. Est-ce à dire qu'il n'ait pas échappé au Rubens de la première époque plus d'une œuvre excessive et lâchée, ou que le Rubens de la seconde n'ait rien fait d'excellent ? Ces pages ne sont pas une thèse à outrance. Je cherche le vrai, avec le désir qu'il soit favorable à Rubens. Prétendre qu'avant d'être tiré de son

atelier d'Anvers par la politique, Rubens fut toujours maître de ses dérauts, ce serait insoutenable. Il le serait tout autant de dire que, dans quelques-unes des peintures qu'il a exécutées, et comme semées sur sa route dans le cours de sa vie d'agent politique, le grand peintre ne se retrouve pas. Il est avec toute ses qualités, sans ses grands défauts, dans plusieurs tableaux peints, soit à Madrid, de septembre 1628 au mois de mai 1629, soit à Londres, du 5 juin 1629 au 6 mai 1630, au temps des conférences les plus actives et des pourparlers les plus fréquents sur le projet de réconciliation des couronnes d'Espagne et d'Angleterre. On voit à TËscurial des toiles de Rubens qui font bonne figure à côté des œuvres de Yelazquez, et dont les connaisseurs ont porté des jugements qui font loi. Mais il n'en est aucune dont on ail dit qu'elle égale la Descente de Croix.

Tout considéré, au lieu d'admirer Rubens pour avoir, comme disent ses apologistes, fait marcher la diplomatie avec l'art, je lui reprocherais plutôt d'avoir fait marcher l'art derrière la diplomatie. Sans doute, il peut paraître excessif qu'à un peintre qui a tant produit, on demande quelque chose de plus, et que, après tout ce qu'il a fait pour la gloire de l'esprit humain, on ne le tienne pas quitte. Mais eût-il fait plus encore, il n'est pas indifférent pour la vérité de prouver qu'avec une juste appréciation de ses talents se-

vërement discernés de ses humeurs et de ses goûts, peut-être avec plus de fierté d'âme, il eût mieux usé des dons divins et laissé aux hommes un plus riche héritage. La politique particulière qu'il servit pouvait se passer de lui; Tart n'avait qu'un Rubens, et la meilleure dépêche du diplomate ne vaut pas la moindre esquisse du peintre.

Si cette opinion est la vraie, et si j'en ai donné de bonnes raisons, je le dois à l'impartialité de l'historien de Rubens. C'est de son savoir seul, mis à la disposition de tous, qu'on peut s'autoriser pour le contredire. Au surplus, qu'on soit ou non de son avis sur le rôle politique de Rubens, une histoire défÎDitive en était à faire, et personne ne pouvait la faire mieux que M. Gachard. En écmB.ntV Histoire politique et diplo^ matique de Rubens, l'éminent archiviste a très utilement, et à son grand honneur, travaillé à trois choses à la fois : à l'histoire de l'Espagne, par l'exposé et l'éclaircissement des affaires auxquelles Rubens a été mêlé; à l'histoire de l'art, par de curieux renseignements trouvés sur le peintre en faisant des recherches sur le diplomate; enfin à la gloire de Rubens, en mettant en lumière un des aspects restés obscurs de cette physionomie, et en recueillant d'une main pieuse quelques traces effacées, et comme des parcelles de la vie d'un homme qui a laissé une si grande mémoire.

Janvier 1878.

Page 1