Le nombre en est de 93; divisés en 232 livres
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posl-scriptum de Sainte-Beuve, les différences sont grandes. Je sais qui des deux auteurs es|^ le plus humble. Hais je ne sais pas quel est le plus sincère, et tous les deux me font penser combien il serait profitable à Tesprit humain que les hommes qui ont eu qualité pour juger les autres, et qui s'y sont rendus célèbres, pris, la vieillesse venue, d*un scrupule suprême, eussent l'idée d'écrire leur Retractationes ou leurs pos-scriptum et déjuger leurs jugements.
Par quelles illusions Sainte-Beuve avait-il dépassé, dans les portraits, la juste mesure de Téloge? Quel enseignement peuvent en tirer ceux qui ont un génie particulier pour la critique littéraire? A quelle doctrine auront profité ces corrections? C'est ce que je voudrais dire, en évitant tout air dogmatique et en fai* sant le plus souvent parler Sainte-Beuve lui-même.
Naittrellement Je choisirai parmi les portraits ceux des écrivains qui ont rendu les illusions plus excu* sables et les corrections des post-scriptum plus nécessaires.
Commençons par Chateaubriand. --* Ab Jove prin^ éipium. — Le portrait date de 1834. C'était le temps des lectures des Mémoires d'outre-tombe à l'Abbayeaax-Bois. Être de ces lectures était l'ambition de tout ce qui marquait dans les lettres. Voici ce qu'en dit le portrait : < Les Mémoires sont un poème épique, et le personnage qui les remplit un héros dont on saisit la continuité essentielle qui s'étend du berceau jusqu'à la gloire, qui persiste de dessous la gloire jusqu'à la tombe... Respirons, respirons sans mélange la poésie de ces pages où l'intimité s'exhale
à travers Téclal. Embrassons, étreîgnons en nous ces rares moments, pour qu'après qu'ils auront .fui, ils augmentent encore de perspective ; pour qu'ils dilatent d'une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare, jardin desMédicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron, faut-il tant vous envier, et n'envierat-on pas un jour ceci?...» « Génie înconsolablement mélancolique, imagination épuisée, touche immortelle, incomparable :», tels sont les mots qui s'accumulent sous la plume du critique. Ce n'est plus un portrait littéraire, c'est un chant. Le critique n'a que faire déjuger; (c il se borne à rassembler les fleurs du chemin et à remplir sa corbeille ; c'était l'office, dans les fêtes antiques, de ce qu'on appelait lescanéphores]^.
Chateaubriand, qui a fait, lui aussi, ses Retractations, appréciant dans des notes un livre de sa jeunesse, V Essai sur les révolutions, s'y était montré sévère pour lui-même. Sainte-Beuve s'en plaint; il trouve l'auteur trop prompt à se condamner; il prend parti pour le jeune homme contre l'homme mûr. Plus lein, parlant de la Vie de Rancé, il y voit, comme en une vision mystique, « le talent de l'écrivain mis, à l'heure marquée, en offrande sur l'autel. L'éclair brilla, dit-il ; mais, alors même, tout se répandit en lumière et en encens ».
Pour Lamennais — celui de 1832 et de 1833 — comme pour Chateaubriand, l'admiration ne quitte
gaère le ton lyrique. «Lamennais est Thomme de notre temps qui offre peut-être le plus magnifique exemple de cette union consubstantielle et sacrée de Tintelligence sous le sceau de la foi. » — c II n'est pas rhomme de ce siècle, en mesurant le siècle au compas rétréci de nos habiles, qui contient tantôt six mois, tantôt cinq ans, au plus quinze. Il vit, il a toujours vécu à la fois en deçà et au delà, enjambant dans l'intervalle des taupinées... » — U Essai sur Vindiffé^ rence présente, dans Tordre purement tliéologique et moral, une texture de vérités absolues, une immuable consistance qui ne vieillira pas. Il y a, dans nombre de chapitres, l'idéal de la beauté théologique telle qu'elle resplendit en plusieurs pages de la Cité de Dieu ou de Y Histoire universelle, mais « plus frugale en goût que chez saint Augustin, plus haute en doctrine que chez Bossuet ».Des gens qui ne se réglaient pas sur l'opinion du jour avaient osé reprocher à Lamennais le manque d'onction. Sainte-Beuve les gourmande; il découvre en'Lamennais « la tendresse secrète d'un cœur sous l'autorité du précepte et du blâme ]». En ce qui regarde la conduite temporelle des peuples, « Lamennais est l'aurore magnifique, bien que laborieuse, du jour dont Fénelon était comme l'aube blanchissante )). Lamartine, sous l'empire des mêmes illusions, ou peut-être par son penchant à magnifier les gens, avait dit que ce qu'il aimait surtout
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en Lamennais, < c'est qu'il était né martyr plutôt que docteur ». Sainte*Beave renchérit sur l'image. Il en a tellement la TOcaUon, dit-il, c qu'il apostrophe du plus, loin les persécuteurs et se cherche, comme Polyeucte^ des bourreaux »... Il est c prophète et poète ».
En dépit de ce titre de poète donné par Sainte- Beuve à Lamennais, nous le laissons parmi les prosateurs^ et nous passons aux poètes qui le sont eu vers.
Le premier qui se présente est Lamartine (de 1826 à 1832). Pour ce portrait-là du moins, le ton lyrique, dans une certaine mesure, ne messied pas. «: Simple et immense, dit Sainte-Beuve, il a été donné à Lamartine d'unir la profusion des peintures naturelles, l'esprit d'élévation des spiritualistes fervents et l'ensemble des vérités en dépôt dans les moindres cœurs. C'est le génie de la solitude avec l'amour des hommes, une ravissante volupté sous les dogmes de la morale universelle... Son âme est comme l'idéal accompli de la génération des âmes que l'ironie n'a pas desséchées, que la nouveauté n'enivre pas immodérément, que les
agitations mondaines laissent encore délicates et libres. Et en même temps sa forme, la moins circonscrite, la moins matérielle, la plus diffusible des formes dont jamais langage humain ait revêtu une pensée de poète, est d'un symbole constant, partout lucide et immédiatement perceptible. » — 4c II est comme un cygne s'enlevant du milieu de la foule qui Ta vu et aimé pendant qu'il marchait et nageait à côté d'elle ; elle le suit jusque dans le ciel où il plane, comme Tun des siens, ayant seulement de plus le don du chant et des ailes... Dans sa vie comme dans ses tableaux, ce qui domine, c'est l'aspect verdoyant, la brise végétale; c'est la lumière aux flancs des monts, c'est le souffle aux ombrages des cimes... »
Il y a un endroit où le critique, trouvant la prose gênante pour ses épanchements, se souvient qu'il est poète, et, pour mieux célébrer son héros, prend la lyre. On avait eu un moment, dit-il, l'appréhension que Lamartine, arrivé à l'âge mûr, ne fût plus
Celui que chacun nomme, Celui que nous cherchons et qui remplit nos cœurs.
Sainte-Beuve trouve l'appréhension puérile et le âoute coupable. Au lieu d'un astre baissant, il voit
Le tableau d'un poète harmonieux, assis
Au sommet de ses ans, sous des cieux éclaircis.
Calme, abondant toujours, le cœur plein, sans orage Chantant Dieu, TUnivers, les tristesses du sage. L'humanité lancée aux océans nouveaux...
A ceux qui se permettaient^ après les Harmonies ^de rester fidèles à l'idéal des premières Méditations : « Prévention, disait durement le critique, où la mobilité etrétourderie entraient de concert avec Tenvie et la bêtise. Le poète, chez Lamartine, existait avant sa passion pour Elvire. Sa blessure d'amour fermée, il s'est retrouvé avec ses grandes facultés inoccupées, irrassasiables, qui s'élançaient vers la suprême poésie... La nuée de colombes pressées dont il parle devait tôt ou tard s'échapper bruyamment de son sein. ]>
Lamartine, dans la préface de Jocelyn, nous présentait ce poème comme un des épisodes de l'immense épopée humanitaire qu'il préparait. Loin de s'en effrayer, le critique prend au mot le grand prometteur; il ne met au projet gigantesque qu'une condition, sous laquelle ne laisse pas de percer un peu d'inquiélude, c'est que Lamartine sache et veuille € enclore dans une forme durable ces idées dégagées, et faire qu'elles vivent aux yeux et qu'elles se terminent par des contours ». En attendant, ajoute-t-il, tenons-nous-en au gage le plus sûr, à celui que nous possédons, à Jocelyn^ où nous avons une révélation
presque directe sur l'une des plus divines organisais.
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tions de poète qui aient été accordées au monde, sur une des plus nobles créatures... >
Résumant par une image la carrière poétique de Lamartine, des premières Méditations aux dernières Harmonies, il nous le représente d'abord dans une nacelle, t où il se balançait tout le jour au gré de la vague amoureuse i^, puis la nacelle devenant une barque plus hardie, plus confiante aux étoiles et aux larges eaux, puis la barque faisant place à un vaisseau qui part majestueusement pour la haute mer. Dans ce voyage sous les cieux, à travers la plaine sans bornes, les tableaux se succèdent à chaque heure des jours et des nuits, et, à la moindre émotion, se fait sentir l'ébranlement redoublé de lames puissantes et douces, gigantesques, mais belles; et partout et toujours Tinfini dans tous les sens : profundum, altiludo !
Béranger est peint à son tour de ce pinceau qui agrandit tous ses modèles : c Richesse abondante, fertilité majestueuse, développement magnifique, boi sens aussi sûr, mais plus délié que dans Boileau, esprit, âme, il réunit en lui ces qualités éminentes dans une mesure complète, auparavant inconnue. Poète de pure race, en un temps où nos plus beaux génies ont quelque teinte germanique ou espagnole, de la poslérïté directe et si française de Rabelais, de Molière, de la Fontaine, il a tous les traits purs du génie poétique de notre pays ; il reproduit ce génie dans tous les sens.
il y atteint naturellement par tous les bouts... Écrivain exquis et consommé^ en demeurant le plus séduisant des poètes et le plus accompli des artistes, ce chansonnier a su devenir le plus populaire de ceux mêmes qui l'ont été depuis des siècles. Son dernier volume (1834) est une magnifique et inespérée terminaison d'une œuvre qui paraissait close ».
Sainte-Beuve a fait trois portraits de Victor Hugo, deux en 1831, un en 1835. Dans le second (juillet 1831), il borne humblement le rôle de la critiquée à choisir, à deviner, à improviser, à nommer parmi les candidats les héros et les poètes, à les entourer de son amour, à leur jeter hardiment le mol de gloire et de génie ». Quant à ses attributions de juge, ce qu'elle en veut garder, elle l'exerce « contre les assistants qui se scandalisent de son enthousiasme, contre l'envie malicieuse ou la gauche pédanterie qui porte au génie encore méconnu de cruelles blessures ». Elle salue en ce moment « le triomphe incontesté, universel du génie auquel elle s'est vouée de bonne heure ».
Les Feuilles d'automne, après les Orientales, «c'est « après les excursions et voyages du poète dans le pays des fées et dans le monde physique, sa rentrée dans son monde intérieur invisible qui s'était creusé silencieusement en lui durant ce temps; c'est une traduction profonde, palpitante, immense de ce
monde, de manière i faire le pendant des deux autres^ ou plutôt aies y réfléchir, à les absorber, à les fondre dans le réservoir animé et dans Tinfini de ses propres créations >.
Si parmi des progrès c de génie lyrique, progrès d'émotions approfondies, amoncelées et remuantes, il n'y a pas un progrès en croyance religieuse, en certitude philosophique, en résultats moraux, si le poète laisse flotter son âme et reçoit comme un bienfait poar la muse tous les orages, toutes les ténèbres et aussi tous les rayons,tous les parfums, s'il reste l'heureux et le sage dans une plénitude entourée de vide >, qu'est-ce que tout cela suppose, € sinon une étrange vigueur d'âme ? >
Aux Chants du crépuscule (1835) la foi du critique commence à s'ébranler. Il parle d'inquiétude, après un premier éblouisssemeut. Derrière c la critique avant-courriëre, la critique douée d'enthousiasme vigilant », celle c qui monte la garde à la porte du poète », se montre par intervalle « l'humeur jugeuse ». Celle-ci s'émeut de ce propos délibéré du poète « d'assortir sa poésie à une tournure d'idées de plus en plus ordinaire au siècle ». Elle voit « dans le mélange souvent entre-choqué de réminiscences monarchiques, de phraséologie chrétienne et de vœux saint-simoniens, à travers l'éclatant vernis qui les colore, quelque chose d'artificiel, de voulu, d'ac-
quis »; il lui semble enfin qu'en cette poésie c le théâtral augmente ». Cependant c'est encore la foi de 1831 qui dit le dernier .mot, c'est elle qui donue au poète la louange, entre toutes la plus enviable, de faire des vers « où l'homme et l'œuvre se ressemblent ».
Pour Alfred de Vigny, il n'y avait pas eu de « premier éblouissement ».
« A ne consulter que mon goût naturel, dit Sainte-Beuve, Alfred de Vigny m'avait paru trop séraphique », et il ne s'en était pas caché dans un article du Globe (1826) sur Cinq-Mars. Mais S!ir les € indications généreuses » de Victor Hugo, qui lui avaient fait « distinguer et sentir les parties élevées du poète », il l'avait regardé de plus près, et l'enthousiasme lui était venu (1835). Des « mièvreries de la camaraderie » de Vigny était sorti « avec son beau et chaste génie, ne gardant de sa subtile mysticité d'alors que ce qui lui fait comme un faible et une grâce ». Il y a en lui de la Bible^ de l'Homère, vu du moins par le miroir d'André Chénier, du Dante peut-être. Milton, KIopstock, Ossian, Thomas Moore sont aussi parmi les sources extérieures de son talent; tout cela fondu et absorbé goutte à goutte dans une organisation concentrée, fine et puissante ».
Le vers d'Alfred de Vigny est « comme une onde immense, au bord d'une nappe et s'avançant sur
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toute sa longueur sans se briser. Le mouvement est comme celui d'une eau, non pas d'une eau qui coule et descend, mais d'une eau qui s'élève et s'amoncèle avec murmure >. L'image de l'eau et de la nappe revient plus loin dans une comparaison entre Lamartine qui € prolonge, comme aux approches de l'embouchure, à nappes de plus en plus débordées, une onde vaste, épanouie, inondante parfois ^, et l'auteur de Chatterton € distillant de près une eau à qualités rares, chargée de sels précieux et aussitôt cristallisée dans la fraîcheur de la grotte en aiguilles multiples, bigarrées, ingénieuses, étincelantes ». Ailleurs, de Vigny est un c cygne immobile qui plane, ailes étendues, ou une pluie de lis qui abonde avec lenteur ». Et ailleurs : « Chez H. de Vigny, tous les grands sentiments se trouvent comme une liqueur généreuse enfermée dans des vases élégamment ciselés, avec des tubes, avec des longueurs de cou qui serpentent et qui ne la laissent arriver que goutte à goutte à notre lèvre, avec ce qu'elle a gagné d'éclat et de saveur à des refards ménagés, à des filtrations successives i. Si de Vigny avait eu à se plaindre des sévérités du Globe de 1826, quelle flatteuse réparation ne recevait-il pas dans ce portrait de 1835, où, pour louer son modèle, Sainte-Beuve se raffine et se fait c séraphique > comme lui !
Il faut bien reconnaître que c ce style Oguré » ne répond guère à l'idée que nou» nous faisons du vrai style de la critique d'après tous les modèles, parmi lesquels il faut compter Sainte-Beuve en tant de pages excellentes où l'éloge est proportionné à l'œuvre. Il est très vrai que, dans ces excès de comparaisons et d'images, il ne ressemble guère à c l'Aristarque » qu'en un article sur Balzac, il eût souhaité à l'exubérant romancier pour lui faire accepter quelques idées de c sobriété relative * », et lui apprendre à se garder à la fois <( du grossissement et de la minutie >• Mais s'il n'a pas eu la force de s'en garder lui-même dans ses Portraits^ il a le mérite rare de s'en confes-