Causeries du Lundif t. II, p
ser, et les confessions comme les défauts sont d'un critique supérieur.
Ces défauts, il n'y a pas à l'en défendre, puisqu'on les défendrait contre lui-niême ; mais n'a pas ces défauts-là qui veut. N'oublions pas d'ailleurs qu'ils sont clairsemés parmi des jugements irréprochables. Lues en leur lieu et non pas détachées et mises à part^ et ainsi qu'elles paraissent ici, groupées comme dans un acte d'accusation, ces phrases, un peu violentes, provoquent plus la réflexion qu'elles ne choquent le goût. Pour quelques-unes, ce qui les précède les prépare comme par degrés et les explique; d'autres sont atténuées, soit par un correctif à demi indiqué, soit par un mot hésitant, soit Q^r quelques réserves discrètes où perce le futur auteur des Post-scriptum] plus d'une enfin ne grossit les portraits qu'à la façon du grossissement de la photographie, en accusant des nuances qui, par leur ténuité, se dissimulaient dans l'original.
Mais les post-scriptum étaient nécessaires pour l'autorité dernière du critique. De son « humeur jugeuse », il n'a pas voulu s'excepter, et peut-être a-t-il pris quelque malin plaisir à ôter d'avance aux critiques la bonne fortune de découvrir par où il a péché.
Rien de plus original, d'ailleurs, et de plus piquant que ces Post-scriptum. C'est un fruit savoureux, quoique un peu amer, de l'expérience et de la vie ; il fait penser à ce je ne sais quoi d'amer et de doux
dont parle Lucrèce, qui nous tourmente jusque parmi les fleurs. Sainte-Beuve parle de ses désillusions comme de libertés reconquises. Il avait écrit les mains liées; les liens sont rompus. Le plaisir qu'il en éprouve et la joie secrète attachée à la possession de la vérité le mettent en bonne humeur, et lui donnent tout ce que peut avoir de sérénité par la raison un homme qui par tempérament n'en avait guère.
Que, en dépit de cette disposition d'esprit, si propre à faire faire de la bonne critique, il se trouve dans certains post-scriptum, en expiation des « connivences J passées, quelques excès de sévérité, il n'y a pas à le nier. Le critique les réserve surtout aux amis qui ont cessé de l'être le jour où ils ont cessé d'être loués ssAS réserve, et qui avaient reçu son amitié comme un hommage. Enfln l'amour-propre blessé a sa part dans certain post-scriptum, et Ton sait combien de ce c6té-là Sainte-Beuve était vulnérable. De là quelques Notes qui ne sont que des coups rendus. Que le critique qui sur ce point est sans péché lui jette la première pierre !
Il a varié très agréablement la place et la forme des post-scriptum. Il en est qui suivent et terminent, en manière de retouches dernières, les Portraits. D'autres les accompagnent à la façon de notes courantes, au bas des pages. Il y parle le plus souvent
en son nom; mais il a, dans l'occasion, et pour les
grosses choses à dire, ses porte-paroles. C'est tantôt un ami : — « J'ai toujours cet ami-là à mes côtés, > nous dit-il; tantôt un t homme d'esprit i^,le même sans doute que l'ami, qu'il charge de dire pour lui les véfités dures. Ailleurs, ce n'est plus ni l'ami, ni « l'homme d'esprit », c'est € quelqu'un :», ou bien c'est € on ]s>, ce critique anonyme que l'on charge des pires commissions. Ailleurs enfin telle réflexion nous est donnée comme une citation empruntée à un tiers. Ne perdons pas le temps à chercher quel est ce tiers, une sous-note nous apprendra que c'est Sainte-Beuve lui-même, et que « la prétendue citation n'était qu'une manière d'insinuer ses critiques ».
J'en viens aux exemples.
Sur Fauteur du Génie du Christianisme^ tout un livre de Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire avait fait d'abondantes rectifications à l'article de 1834. Il semblait même que ce livre eût tout dit, et que, pour tout post-scriptum, le critique n'eût qu'à y renvoyer ses lecteurs. Mais ce livre avait provoqué des contradictions auxquelles il devait une réponse. C'est le sujet du post-scriptum. Il y maintient le jugement de Chateaubriand et son groupe littéraire. Ce qu'il a dit, toutes les personnes qui ont été de la société et non de la coterie de Chateaubriand Font pensé. Les susceptibilités qu'il a excitées sont le fait de gens qui « aiment le convenu et qui répugnent à la vérité ».
Et moi aussi J'ai à confesser, en gardant ma distance, des exagérations premières sur Chateaubriand^, et j*ai reçu, pour des rectifications nécessaires, des mêmes amis du convenu, des reproches du mêncie genre. Qu'avais-je à faire que d'imiter Sainte-Beuve, et de maintenir, tout au moins comme sincères et comme dans ma mesure, mes derniers jugements. Après tout, des rectifications de Sainte-Beuve et des miennes que resle-t-il? Un Chateaubriand diminué de ce que le convenu et l'esprit de coterie lui avaient donné de trop, mais grand de toute la grandeur qui lui appartient dans sa statue mieux proportionnée.
Entre le Lamennais de 1831 et 1833 et celoi du post-scriptum, il y a un Lamennais intermédiaire, qui date de 1836. C'est le prêtre au lendemain de ses « premières chutes », après qu'il avait ôté de son front l'auréole chrétienne. Un peu d'inquiétude fait trembler çà et là la main du peintre, et, si les réserves expresses ne se montrent pas encore, on les sent venir. Toutefois l'enthousiasme des premiers temps n'est pas épuisé et, dans ces pages en deux ou trois endroits attristées, l'éloge domine. Il est resté à ce Lamennais de 1836, « l'ardeur du cœur, les trésors du dévouement, l'orgueil aussi, mais un orgueil qui 'peut-être s'ignore lui-même ». Dans les écrits du
i . Préface des lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand.
Lamennais chrétien, il y a de quoi faire encore « le plus vertueux, le plus fervent, le plus désintéressé des glorieux modernes ». — « Le météore est souvent plus riche et plus puissant aux regards que l'astre*. »
Mais, dans le temps même que le critique traçait ce second portrait, l'original changeait de nouveau de physionomie, et un troisième Lamennais apparaissait dans le livre de Affaires de Rome, c plus près de la démagogie que du christianisme ». Pour cette fois, las écailles tombent des yeux du critique. Il s'arrête . dans la louange, il jette une sorte de holà! Le postscriptum vient ensuite, qui accentue toutes les réserves, et qui redouble le holà !
Il est vrai que, dans l'intervalle, un livre avait paru qui prêtait à Lamennais ce propos : c que la critique de Sainte-Beuve n'est que du marivaudage ». Le ressentiment qu'en dut avoir celui-ci l'a-t-il rendu injuste? A mon sens, il Ta plutôt ramené à la justice. L'illusion première avait été si forte, qu'il fallait, pour détacher le critique d'un idéal trop aimé, la secousse que donne aux natures nerveuses la douleur d'une piqûre. Le jugement final du post-scriptum est vrai de la vérité durable. Il ne retranche des jugements précédents que les idolâtries, et il confirme tout ce qui est à bon droit resté de l'admiration première.